Pour retracer la
généalogie complète du "Sujet" et partant de la "Subjectivité", il faut partir de l'hupokeimenon
grec qui signifie littéralement "couché en dessous". Traduit en latin
par "subjectum", participe passé de "subjicere" (jeter dessous), il est
synonyme de "substantia", dérivé de "substare" (se tenir
dessous) et désigne le substrat ou la chose même dont on parle et à laquelle
on attribue des qualités. En ce sens, le sujet est bien ce qu'il faut
supposer en-dessous pour pouvoir dire quelque chose dessus ou à son sujet.
D'où la définition célèbre d'Aristote : "Le sujet, c'est ce dont tout le
reste est affirmé, et qui n'est plus lui-même affirmé d'autre chose".
Rappelons aussi qu'au couple substance/accident ainsi formé répond
l'opposition logique sujet/prédicat, tout aussi classique. Bref le sujet est
ce dont il est question, la référence fondamentale. N'oublions pas enfin que
l'"ancien" sujet substantiel est susceptible d'objectivation scientifique
(le "patient" du chirurgien) et d'assujettissement politique (le "sujet du
roi").
Pourtant, au sens moderne, le "sujet de la subjectivité" (si l'on ose dire)
n'est pas tant celui dont on parle que celui qui parle. Loin
d'évoquer la passivité d'un support ou d'un substrat, le mot est plutôt
synonyme de mouvement et de liberté, de conscience, d'individualité et
d'originalité, etc. Avec Michel Foucault on définira plus précisément la
subjectivité par une forme commune et invariante comme telle à travers ses
phases et ses figures : la forme du rapport à soi. Connotant peut-être
davantage vers l'"intériorité", on peut aussi proposer des formules comme
"expérience en première personne" ou "expérience de soi". Il n'y a plus d'un
côté le sujet et de l'autre les qualités qu'il supporte, il y a un sujet
capable d'"auto-référence", capable de se référer à soi et de dire par
exemple "je suis moi" ou "je suis celui-là même qui dit 'je'". Capable donc,
grammaticalement, de se dédoubler en un "je" et un "moi". La subjectivité
"vraie" n'est pas dans l'une ou l'autre de ces deux instances, mais dans
leur réversibilité ou leur circularité même, la circularité étant ce qui
caractérise et identifie par ailleurs sujet et subjectivité. Revenons
aux sens premiers de ces termes. En commençant par le sujet. Si l'on dit que
toute propriété est propriété de quelque chose, ce quelque chose qu'on
appelle sujet pourrait-il exister "en soi" en dehors de toutes ses
propriétés ? Il n'y a pas de sujet pur, mais d'emblée une dualité nécessaire
sujet/attribut, et cette relation est déjà "grosse" de subjectivité.
Inversement, la subjectivité où "je" fais l'expérience de "moi" ne fait-elle
pas précisément de ce "moi" un sujet au sens de substrat ? quelque chose qui
"réside là en-dessous" et qu'il m'est loisible par exemple d'examiner,
d'étudier, de peindre ou de plaindre ? Une expression comme "être sujet au
vertige" par exemple révèle bien cette duplicité sujet/subjectivité : ce qui
est bien "subjectif" c'est de faire l'expérience personnelle du vertige, mais je suis également "sujet" au sens de
subjectum
lorsque le vertige est chez moi une disposition permanente, de sorte que je
lui sert passivement de terrain ou de support.
Bref, comment sortir de ce cercle ? En acceptant de transformer
le cercle en spirale ? Pour cela il faut rien de moins que "retourner" au
sujet, du moins dans un premier temps, puis re-parcourir par les extrêmes le
chemin qui mène du sujet le plus "fondamental" à la subjectivité la plus
"tendue" et la plus ouverte. C'est ce que semble faire la philosophie
contemporaine, confrontant violemment les deux extrêmes : le sujet comme
substance ou substrat y est interprété comme structure différentielle tandis
que le "je" subjectif passe outre la réflexion (sujet conscient) et se
volatilise en un ego singulier volontiers insaisissable. Mais le processus
n'en reste pas moins circulaire. Et derrière ce quasi-sujet, c'est toujours
l'"assujet" qui guette - comme ceci se vérifie chez Foucault, Lacan ou
Badiou - : car si le sujet n'est plus attaché à sa propre identité comme
c'est le cas de la "personnalité" classique, il est toujours en mal d'être
ou en attente d'événement, toujours finalement privé de quelque chose et
archi-dominé par la figure écrasante de l'Autre, quelle qu'elle soit.
Cela se vérifie évidemment avec la théorie lacanienne du sujet où la
duplicité sujet/subjectivité est portée par une structuration quaternaire. Elle prend apparemment la forme de
l'opposition du sujet et du moi. On ramène tout d'abord la subjectivité aux états de conscience et à leur classique
circoncision dans le "moi", où Lacan ne voit que l'effet d'une capture
imaginaire et une aliénation constante. Par rapport au "vrai" sujet, produit
du symbolique, le moi est réifié et même réduit au rang d'objet. Ce qui ne
l'empêche pas de se présenter sous les auspices civilisées et civilisatrices
d'un pseudo sujet n'ayant rien de mieux à faire que d'objectiver le réel.
Quant au sujet authentique il ne faut pas se contenter d'y voir une
abstraction (encore moins, bien sûr, un Je transcendantal), car il parle,
parfois de façon très inattendue, apparaît, disparaît, se déplace tel le
furet : en réalité "il" (impersonnel) ne dépend que de l'Autre (symbolique).
- Ce qui compte pour nous, ce sont les relations croisées qui apparaissent
(cf. le schéma L de Lacan) entre deux formes de communication : d'une part une relation intermoïque (a-a'), consciente mais aliénée, et
d'autre part une relation qu'on
dirait intersubjective (entre le sujet Es et l'Autre) si seulement elle
était possible, sans devoir se rabattre précisément sur la première, car
toujours "le sujet est séparé des Autres, les vrais, par le mur du langage"
(Lacan), langage où il s'aliène au signifiant, etc. En sorte que nous
n'obtenons pas seulement cette fameuse scission entre sujet et subjectivité
(Es, moi), mais également une structure quaternaire fondamentale
équivalente à la subjectivité comme concept clef de cette théorie
(voire identique à la théorie elle-même) ; sans oublier, quatrièmement, le
circuit sous-jacent à la structure que parcourt le sujet - dit alors "sujet
barré" : [$] - considéré comme le "quart élément" toujours "barré", toujours
ailleurs, n'occupant que très "théoriquement" (structurellement) sa place.
C'est à lui - ce sujet théorisé et terrorisé - et à la subjectivité que se
réfère identiquement le "lacanisme".
Malheureusement, on voit que la théorie
moderne du sujet, d'inspiration lacanienne, rejoint fondamentalement les
doctrines philosophiques de la subjectivité et se pose même, en les
excédant, comme leur vérité symptomatique. Pour Lacan en effet, la vérité du
sujet se trouve en l'Autre (symbolique) où elle est à jamais inaccessible ;
mais il y aussi l'Autre théorique identique à la structure elle-même, au
quaternaire, à la subjectivité. C'est cela qui fait symptôme, disons entre
Lacan et les philosophes, et que recueille maintenant la Non-philosophie (Laruelle)
: pour elle, qui se fonde sur la seule pensée de l'Un, le Sujet ou la
subjectivité que l'Un n'est
pas est identique à l'Autre.