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Michel Serres, Petites chroniques du dimanche soir 2 février 2006 - mars 2007 Entretiens avec Michel Polacco |
SEPTEMBRE 2007

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Présentation par l'Editeur |
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L'auteur |
Professeur à Stanford
University, membre de l'Académie française, Michel Serres est l'un des
rares philosophes contemporains à proposer une vision du monde ouverte et
optimiste, fondée sur une connaissance des humanités et des sciences. Il est
l'auteur de très nombreux essais philosophiques et d'histoire des sciences,
dont la série des Hermès (Editions de Minuit), Les Cinq Sens (Grasset), Le
Tiers-Instruit (François Bourin), Les Origines de la Géométrie (Flammarion),
La Légende des Anges (Flammarion) et, au Pommier, Variations sur le corps,
Hominescence, L'Incandescent, Rameaux et Récits d'humanisme, notamment. Michel
Polacco a dirigé France Info de 2002 à 2007.
Michel Polacco dirige France Info depuis 2002.
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Citations |
Le faux
Chronique du 12 février 2006
- Michel Serres, bonjour.
- Bonjour.
- Cette semaine, parlons du faux. En quelques jours, l'actualité nous a donné de
tristes exemples de falsification : dans des revues de grande notoriété comme
The Lancer, Nature et Science, des chercheurs ont fait des communications dont
ils ont fini par reconnaître qu'elles n'étaient que tromperies. Michel Serres,
on connaît bien des menteurs, on entend bien des mensonges, mais quelle
surprise, dans ces célèbres revues et avec de tels hommes de science !
- Quelle surprise en effet ! Mais comparons cette histoire extraordinaire avec
des histoires ordinaires. Vous partez tous les matins à votre travail en
voiture. Et tous les matins, votre voiture démarre complaisamment. Un jour -
quelle surprise ! - elle refuse, le moteur ne démarre pas. Que faites-vous ?
Tous les jours elle a tout juste, aujourd'hui elle a tout faux ! Quelle surprise
! Pourtant, sur dix, cent, mille, dix mille fois où vous prenez votre voiture,
le calcul des probabilités dit qu'elle ne démarrera pas au moins dix ou douze
fois. La loi des grands nombres veut qu'il y ait des ennuis, qu'il y en ait un
pourcentage donné, inéradiquable. Ces ennuis, on ne peut les supprimer : sur des
milliers d'articles qui paraissent à un moment donné dans ces revues-là, il y a
forcément un pourcentage donné d'erreurs. Le calcul sur les données confirme
d'ailleurs le calcul des probabilités.
- Vous excusez l'erreur de ces revues au nom de la loi des grands nombres.
- Si, par exemple, telle population consomme un million de cachets d'aspirine,
il y en aura cent qui rendront malades quelques-uns. Tous les autres guériront.
- Trois en quelques mois... là, ça va vite.
- Nature ou The Lancet existent depuis longtemps. Je n'excuse pas. J'évoque
simplement le calcul des probabilités. Mais ce qui m'intéresse, c'est cette
voiture qui ne démarre pas. Que faites-vous quand la voiture ne démarre pas ?
Vous ouvrez le capot pour y chercher ce qui ne va pas. Quand elle marche, la
voiture ne vous apprend rien. Mais lorsqu'elle refuse tout service, vous
cherchez la panne. Vous allez détailler les organes. Vous allez l'inspecter,
l'ausculter, entrer dans sa connaissance. Elle vous apprendra alors à la
connaître. Dans une expérience scientifique, c'est un peu la même chose. Une
expérience marche. Va-t-elle confirmer la théorie ? Je ne peux complètement
l'affirmer. Parce que je ne peux affirmer que les dix, vingt ou trente
expériences qui vont suivre vont elles-mêmes marcher. Je n'en sais rien. Par
conséquent, le positif, d'une certaine manière, n'est pas fiable. Le négatif
enseigne plus et mieux que lui.
- Vous me faites l'apologie du retour d'expérience...
- Attendez ! Il y a deux sortes de faux : le «bon faux» et le «mauvais faux».
Parlons du «mauvais faux» auquel vous venez de faire allusion. C'est de la
triche intentionnelle, de la fraude faite pour tromper. Je voudrais dire tout le
mépris que m'inspire la triche. Je pense que le tricheur est petit. En morale,
il n'y a pas le bien et le mal, il n'y a pas le bon et le mauvais : il y a le
grand et le petit. Le tricheur gagne sur de petits coups minables. Au fond, le
tricheur se considère lui-même comme un incapable, puisqu'il triche. Il
n'apprendra donc jamais rien qui vaille. Il n'y a ni bien ni mal, ni bon ni
mauvais. Il y a le grand et le petit, le haut et le bas. Celui qui triche est
petit et bas. Il n'ira pas loin. Il restera médiocre et nul.
- Il restera en bas...
- La triche est petite et basse. Voilà. J'ai tout dit sur le «mauvais faux». Je
voudrais maintenant parler du «bon faux». Votre voiture ne marche pas. Tout d'un
coup, elle vous apprend ce qu'est un carburateur, comment fonctionnent tel et
tel de ses organes...
- Vous me parlez des vraies voitures d'autrefois...
- Prenez Archimède. Savez-vous que, parmi ses grands principes, il a découvert
celui qui porte son nom parce qu'on ne savait pas si la couronne d'or du roi
était en vrai or ou en alliage - en «faux or» ? Les premiers grands traités de
chimie, d'alchimie traitaient des moyens de démasquer le faux, de voir ce qui
était falsifié, bref, de se défendre contre l'erreur, de se défendre contre la
triche.
- Un autre principe d'Archimède...
- Le faux est intéressant parce qu'il permet précisément, en obligeant à se
défendre contre lui, de découvrir la vérité. Voilà pourquoi je fais l'éloge de
l'erreur, l'éloge de l'obstacle et de la falsification. Vous allez voir
pourquoi... On dit souvent : Errare humanum est - «L'erreur est humaine.» C'est
une mauvaise traduction. En effet, l'erreur est humaine, mais c'est une
platitude de le dire. Si on dit : «L'homme se trompe parce qu'il est humain, il
apprend parce qu'il se trompe», là, on dit quelque chose de profond. Se tromper
forme l'homme. L'homme est humain parce qu'il se trompe.
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Dossier de presse / Critiques / Etudes |
« Petites
Chroniques du dimanche soir »
Thierry Grillet a lu les
entretiens de Michel Serres
Voulez-vous philosopher avec moi ? En sept
minutes chrono ? Le temps d'une improvisation de jazz. Voilà l'invitation qu'a
lancée aux auditeurs de France-Info Michel Serres, une fois par semaine, 74 fois
d'affilée, avec son complice Michel Polacco. On dit pourtant que le philosophe
dédaigne les frémissements de surface de l'actualité tandis que cette dernière,
collée à la réalité tenace du monde, ignore le regard de l'homme perdu « dans
les nuées ». A en juger par le verbatim de ces sept minutes de radio, cette
petite musique du dimanche soir a bien « sonné » et a dû en soulager plus d'un
du blues dominical. Une affaire de voix sûrement. Même absent, le timbre
chantant de l'Agenais, amateur d'écologie, de rugby, d'escalade et de
philosophie, passe dans cette parole claire qui jongle, sans en avoir l'air,
avec les concepts. C'est la politesse de Michel Serres que de laisser au garage
les semi-remorques de théorèmes et de systèmes philosophiques pour voyager
léger. Allegro vivace. Les 74 thèmes interprétés par l'académicien et professeur
à Stanford se succèdent dans un tempo enlevé. En vrac : « Cataclysme mondial »,
« Pollution du paysage », « la Marseillaise », « Rugby », « les Etats-Unis de
George W. Bush... ». Le tout interprété avec jubilation, dans un décousu qui
serre au plus près le tissu changeant de l'actualité. Le Rouletabille des idées
la prend par le bon bout de la raison. Il ne néglige rien et cherche, quel que
soit son objet de réflexion, à retrouver toujours l'étonnement originel.
L'auteur du « Contrat naturel » défend avec énergie les droits de l'homme et de
la nature, appelle de ses voeux une organisation internationale en charge de ces
« objets-monde » que sont l'eau, l'air, la terre, le feu et les vivants.
L'utopiste vire humoriste, le scientifique aligne les formules poétiques, le
pédagogue fait un joyeux pied de nez à la pensée unique. Bref : un bouquet
d'idées inédites pour traquer ce qu'il y a de nouveau dans les nouvelles !
« Petites Chroniques du dimanche soir. Entretiens avec Michel Polacco », par
Michel Serres, Editions Le Pommier-France-Info, 300 p., 19,90 euros.
Thierry Grillet
Le Nouvel Observateu