Quand nous mourons, nous sommes immédiatement
morts depuis toujours», ces mots de Torgny Lindgren me font penser que nous
n'avons pas de mots, finalement, pour parler de la mort. Quelque chose cherche
à se dire, ici, qui ne dispose pas de terme pour exprimer ce dire. Nous nous
découvrons dans le non-être des mots dans l'instant, précisément, où ce qui se
questionne, en nous, est le non-être de l'existence.
C'est que notre langage sert à désigner la vie ; à la nommer ; la penser. Le
langage a surgi afin que puisse être dite l'existence. Et ne suffit-il pas que
la mort s'en mêle, qu'elle exige à son tour d'être nommée, pensée, pour que
notre langue se découvre arrêtée dans sa course ? Sans doute est-ce pourquoi,
dès que nous voulons parler de la mort, nous ne pouvons que désigner - par
l'effet de cette néantisation des expressions possible - le néant. Nous
voulons en parler, mais c'est pour dire qu'il faut nous taire. Et nous disons
encore cela, qu'il faut nous taire !
De temps à autre, je sens monter en moi, soudain, des bouffées de mortalité.
Je suis assis, écoutant de la musique, et voici que ce qui en moi est
vulnérable se met à envahir l'espace de cette force que je vis comme ma vie.
Pas d'angoisse, non. Un rappel, plutôt. «Tu passeras, comme les autres, par où
ils sont passés. Rien de plus. Rien de moins.» Je ne bouge pas d'un pouce.
J'attends que ça passe ; que cet instant prenne fin. Si je bougeais, j'ai
l'impression que tout irait trop vite. En cette immobilité suspendue,
d'ailleurs, ne suis-je pas en train de connaître une certaine volupté ?
Mais je me secoue. Cette torpeur est mortelle, par elle-même. Ne me suis-je
pas dit, tant de fois, que pour ne pas vieillir, il faut bouger ? Se tenir, à
tout instant, au plus loin de soi-même ; au bout de ses capacités. Marcher
vite. Tendre son corps. Ne jamais cesser de réfléchir. Ne compter que sur soi.
Refuser le repos. Affronter le froid. Prendre des risques - stupides,
peut-être, mais prendre des risques. Refuser les trop-pleins. Alléger.
Dégager. Se dégager, soi-même, de soi. Si tu fais ceci, me dis-je, tu
laisseras en rade ton vieillissement. Tu dois aller plus vite que ton âge.
Courir plus vite que lui. Qu'il ne rattrape pas (bien que tu le saches, il te
rattrapera). 3