Titre
: Leçons d'humanisme et de moralisme chez les philosophes français
contemporains
Auteur
: Didier
Moulinier
Source
: le livre de Dominique Lecourt, Les piètres penseurs, Flammarion, 1999
Philosophe(s)
cité(s) : Lecourt, Glucksmann, Ferry, Renaut, Comte-Sponville...
Le livre de Dominique Lecourt fustige l'indigence théorique d'une
certaine philosophie française qui, durant ces trente dernières années, a
prétendu réhabiliter l'éthique pour mieux dissimuler une absence totale de
réflexion politique, et qui ne cesse de donner des leçons d'humanisme à grand
renfort de prestations mass-médiatiques. Le constat est plutôt amer : "Il
semble que notre société ne reconnaisse plus comme penseurs que quelques
moralistes portés au pinacle. Ayant adopté sur le monde le point de vue du
spectateur, ces derniers se bornent, au mieux, à commenter l'actualité quand
ils ne se contentent pas de mettre en scène leurs propres états d'âme.
Indignation, compassion, admonestation constituent leur registre préféré"
(p. 13). Avant d'exposer la thèse explicitement politique du livre délivrée
dans le dernier chapitre, parcourons rapidement quelques étapes de cette peu
glorieuse histoire, dont l'auteur lui-même fut à la fois témoin et acteur. Le
premier acte se déroule, comme il se doit, à l'Ecole Normale Supérieure, dans
ces années 65 où domine largement la figure d'Althusser. En ces temps et lieu
la Théorie faisait bon ménage avec le militantisme, le marxisme en appelait aux
sciences humaines (et réciproquement), et une certaines anti-philosophie
accompagnait volontiers la critique du conservatisme bourgeois. Une
épistémologie proprement révolutionnaire semblait pendre son envol et
annonçait des lendemains qui chantent, du moins en théorie, car le climat
social demeurait étouffant. C'est sans doute pourquoi, tout à leur théoricisme
studieux et boulimique, les étudiants de la rue d'Ulm se laissèrent surprendre
par une cohorte de révolutionnaires autrement radicaux, dont l'arrière-base
était l'Internationale Situationiste fondée en 57 par Guy Debord (La société
du spectacle) et quelques autres. Avec ceux-ci il s'agissait de changer la
vie immédiatement, d'en finir non seulement avec le modèle bourgeois
dominant mais aussi avec la soumission et le misérabilisme
étudiants, ce qui pour le moins remettait à leur place les questions
théoriques débattues rue d'Ulm, comme par exemple la scientificité du marxisme
! Tout ceci se termina comme on sait derrière les barricades de Mai, au terme
d'un processus contestataire qui devait fédérer les intérêts les plus
hétéroclites. Voilà bien le premier argument du livre de Lecourt, qui va lui
permettre de tancer les auteurs d'un certain pamphlet (Luc Ferry et Alain
Renaut, La Pensée 68), à savoir "il n'y a jamais eu de véritable
unité de pensée entre les groupes qui ont déclenché les manifestations de mai
68" (p. 38) ; "ce n'est qu'après coup, presque vingt ans plus tard,
que des penseurs en mal de notoriété forgèrent la fiction de cette unité pour
mieux canaliser et orienter vers leurs positions philosophiques le reflux de la
pensée politique qui s'était amorcé dès 1976" (p. 39). Ce qui est faux,
note Lecourt, c'est d'attribuer à un hypothétique anti-humanisme les
revendications de mai 68, alors qu'au contraire leur coloration humaniste
(certes dans une version "libertaire") en constitue peut-être le seul
dénominateur commun. Il n'est pas plus pertinent d'articuler les critiques
nietzschéennes ou déconstructionnistes du Sujet et l'individualisme triomphant
de 68, lequel se serait insidieusement répandu dans toute la société jusqu'à
devenir une nouvelle "forme de vie". Le triomphe de l'individu aurait
pour corollaire la dégradation de la notion de subjectivité, et comme
conséquence la perte fatale des Valeurs morales... Ce n'est pas seulement
l'unité idéologique du mouvement 68 qui se trouve surestimée, mais bien plus
encore la compatibilité entre elles de ces fameuses "philosophies de la
différence", ces "anti-humanismes" que sont le marxisme
d'Althusser, la déconstruction derridienne, l'archéologie foucaldienne, la
psychanalyse lacanienne ou la schizo-analyse deleuzienne : ces deux derniers
exemples, mis quasiment dans le même panier, montre bien la légèreté
scandaleuse avec laquelle ces textes sont examinés par Ferry et Renaut. Pas
plus qu'il n'existe d'unité de la "pensée 68", il n'existe d'essence
commune de l"anti-humanisme", fût-ce en remontant à l'inspiration
nietzschéenne. > lire la suite
Pendant ce temps, sur le front des recherches consistantes menées
par Michel Foucault ou Pierre Bourdieu, se dessinait une modification du statut
de l'intellectuel qui, en désacralisant celui-ci, pouvait laisser craindre sa
disparition pure et simple : la place fut prise subrepticement, suite à ce
constat hâtif, par une génération de prêcheurs et de moralistes. D'abord
rappelons que Foucault avait voulu rompe avec la figure totalisante et
sacro-sainte de l'"intellectuel universel", en lui substituant la
réalité de l'"intellectuel spécifique", engagé sur des cas concrets
dans l'ordre du discours et du savoir (jusqu'à l'erreur de son soutien
pro-khomeiniste !). Les suivants donnèrent à fond dans le spectaculaire
médiatique (B.-H. Lévy) ou l'homélie funèbre (A. Glucksmann), et persistent en
adoptant une démarche que naguère Maurice Clavel avait qualifiée, en la
revendiquant, de "journalisme transcendantal". Glucksmann n'a pas
toujours été le rabâcheur démoralisant que l'on peut lire aujourd'hui, mais dès
Les Maîtres penseurs sont opinion est faite, et même indéfectible :
"théoriser, c'est terroriser" ! Pourtant, au-delà du théoricisme et
du totalitarisme en général, de leur effectuation philosophique dans le système
hégélien, c'est bien conjoncturellement le marxisme qui est visé. Celui-ci a
vécu philosophiquement (inutile d'en débattre) et il ne nous reste plus
éthiquement qu'à veiller, rester "vigilants"... Le marxisme est
mort mais il faut rappeler inlassablement les horreurs commises en son nom et
surtout nous prémunir de futures, tout aussi redoutables, dont ses anciens
suppôts seraient toujours capables. Politiquement, il
n'y a pas d'autre solution que d'accepter en l'état la démocratie
parlementaire, comme étant le moins pire des systèmes. Inutile de préciser que
l'anti-communisme d'une part (primaire ou secondaire, peu importe), et le déni
de toute pensée politique constituée d'autre part, fit le jeu d'une droite
française libérale (non gaulliste) qui sans doute n'en espérait pas tant. Et
voilà toute une petite idéologie de cadre qui, délayée dans les hebdomadaires,
pouvait se nourrir des conjonctures du marché monétaire ou intellectuel, mais
qui aujourd'hui - paraît-il - se déclare en quête du Sens, voire se préoccupe
du Sacré...
Confiné dans son rôle de spectateur, l'intellectuel s'engage
aujourd'hui à ne plus s'engager politiquement, sauf à dénoncer les
crimes contre l'humanité et à militer, dans certains cas, pour le devoir
d'ingérence : cela ne renouvelle guère la conception occidentale de la
démocratie. Dans ce contexte, le renouveau de la philosophie morale était
d'autant plus inévitable que les tenants du nomadisme et du post-modernisme
esthétisants (Lyotard, etc.) n'avaient pas davantage contribué au débat
politique. Ne parlons plus de Glucksmann : le seul sujet digne d'intérêt pour
cet écrivain est désormais le Mal avec un grand M, et pourquoi réfléchir sur
les causes des crimes historiques et des injustices sociales puisque la pensée bute,
de toute façon, sur l'impensable et indépassable Mal que constitue Auschwitz ?
D. Lecourt qualifie cette posture de "religieuse" et refuse de céder
à l'intimidation, redoutant même que la théorie de l'événement
"impensable" ne corrobore celle de son "impossibilité"
(négationnisme). Ferry et Comte-Sponville appartiennent à une nouvelle
génération moins tourmentée que la précédente, et plus "policée" : celle
des "moralistes multimédias". La doctrine de l'"Homme-Dieu"
du premier cité propose-t-elle autre chose qu'un rafraîchissement, au mieux,
des thèses feuerbachiennes ? En témoigne l'idée de se réapproprier le discours
religieux au moyen de l'amour comme sentiment "totalement immanent à soi
et, en même temps, totalement transcendant, parfaitement égoïste et
parfaitement altruiste" (cité p. 124). Si cette formulation de la
"transcendance dans l'immanence" (pilier théorique de
l'"humanisme transcendantal" de Luc Ferry) était révolutionnaire, ou
simplement insoupçonnée jusqu'ici, alors il faudrait en attribuer la découverte
à quelques grands ancêtres dont le philosophe de Königsberg lui-même... En
utilisant à peu près le même type d'arguments, le second parvient à une
position immanentiste voire matérialiste, dont le moralisme - empreint
dans son cas de "sagesse" hédoniste - ne le cède en rien à celui de
son "ami". Quant au fameux "retour du sacré" (certes
humanisé et laïcisé), il vaut de rappeler la découverte toute récente de ce
concept par les inventeurs de la sociologie moderne (Durkheim, Otto...),
concept dont l'universalité n'est rien moins qu'improbable. Au surplus,
justifier ce renouveau moraliste par une politisation excessive de la
génération 68 ("tout est politique"), ce serait ignorer gravement le
soubassement éthique d'itinéraires de pensée comme ceux de Foucault ou
de Derrida, par exemple. Le refus de théoriser, d'axiomatiser, de chercher,
paraît donc le seul motif expliquant ce style de pensée dominant aujourd'hui
qui se traduit par l'exhortation et l'affirmation de pseudo évidences. Evoquant
enfin l'hédonisme jouissif d'un Michel Onfray, à titre d'antidote, D. Lecourt
n'y voit (à juste titre) qu'une nouvelle "direction de conscience" et
conclut, amer : "Nos penseurs se disputent ? Ils s'accordent du moins à
jouer les maîtres de vie, même lorsque s'affirmant anarchistes, ils ne
voudraient reconnaître ni Dieu ni Maître !" (p. 163).
Pendant ce temps, la politique-spectacle bat son plein.
L'humanitaire n'y échappe pas, hélas, et surtout fait système avec la
conception (de l') éthique dominante. D'un côté, en effet, on a une morale de
la pitié ou une éthique du respect d'autrui, rehaussées d'une "petite
métaphysique de l'amour", comme le dit Lecourt ; de l'autre prévaut une
conception technocratique de la politique, qui appelle l'intervention
humanitaire puisque aucune autre action de portée politique ne semble humainement
envisageable. Ainsi "l'action humanitaire peut contribuer à ce que notre
monde en vienne à accepter en toute bonne conscience morale, comme une
fatalité, le dénuement du plus grand nombre. (...) Voilà pourquoi il y a
quelque raison de s'inquiéter lorsqu'on voit nos penseurs faire appel à la
conception humanitariste de l'homme souffrant pour assurer la subordination de
la politique à l'éthique, aux noms des droits de l'homme" (p. 175-176).
Lecourt oppose à ce pessimisme ambiant l'esprit ouvertement politique et
pragmatique, au sens fort du terme, de la Déclaration Universelle des Droits
de l'Homme de 1948. Il fait observer que l'affirmation de la liberté pour
tous les êtres humains, et de leur égalité en droit, s'accompagne d'un
engagement explicite à agir pour affirmer, conserver, et le cas échéant
reconquérir cette dignité. Le sens philosophique de ce texte est de désigner
précisément le Mal sous l'espèce de la passivité, et non d'une entité
quelconque. De plus, c'est un hymne à la solidarité qui prend soin de ne pas
enfermer l'essence de l'homme dans un individualisme monadique, mais la
présente plutôt comme affirmation de soi dans un cadre communautaire et
démocratique. L'auteur en arrive au point culminant de son accusation à
l'adresse des piètres penseurs, car, prompts à désigner le Mal et à défendre le
Bien - rien moins que la Démocratie divinisée - ceux-ci ont tout simplement
omis d'interroger à nouveau le statut et le sens de cette démocratie. "On
en est venu à l'identifier purement et simplement à l'une de ses formes - la
démocratie parlementaire. Alors que, dans son concept, la démocratie doit
toujours être réinventée" (p. 181). Cela suppose une mobilisation
collective autour d'une dynamique de pensée dont le Bien et le Mal ne sont plus
les tenants et aboutissants. La Démocratie, tout spécialement en France, est
devenue un objet de croyance plutôt qu'un objet de réflexion ; chacun y va de
son couplet pour la célébrer - l'assortissant au besoin des "valeurs de la
République" - , mais peu en questionnent
réellement les principes et les mécanismes. Aujourd'hui, on accrédite l'idée
que les ennemis de la démocratie sont aux portes de l'Occident, sous les traits
de la menace terroriste, en l'occurrence islamiste. A quoi on réplique par
l'affirmation d'un credo immuable, aussi sacré que l'idée de démocratie : la
permanence de l'"état de Droit". La sauvagerie et la barbarie d'un
côté ; la civilisation et le Droit de l'autre. Or le Droit à bon dos, si l'on
peut dire, d'incarner soudainement l'idée du Bien, au point qu'exercer le Droit
(appliquer des règles) peut paraître suffisant aujourd'hui pour gouverner
l'Etat et représenter le peuple. C'est-à-dire que le Droit, pas plus que
l'éthique, ne devrait se substituer à la politique, sinon le Droit ne fait
qu'entériner des faits sur lesquels plus personne ne peut (et ne veut)
intervenir. Ce que la pensée politique ne devrait pas ignorer, au lieu de se
focaliser sur les seules procédures de représentation du peuple ou de
délégation du pouvoir, ce sont les ressorts pulsionnels qui commandent
l'adhésion des sujets au corps politique. On ne peut que constater, à cet
égard, un "oubli généalogique" (p. 190) flagrant qui rend
concrètement impensable, autant qu'inactivable, une démarche politique commune.
Face à l'urgente nécessité d'une pensée politique permettant une dynamique
commune, démocratique, l'affirmation par nos piètres penseurs d'immuables idéaux éthiques relèvent de l'arrogance irresponsable. Leur
entreprise morale de restauration, leur spiritualisme à peine
"relooké", se soutient d'une croyance au "retour du sujet"
; surtout, elles se contentent d'une ontologie simplifiée (même pas
"affaiblie", au sens des penseurs post-modernes), qui croit trouver les valeurs, à la manière kantienne, dans une
quelconque "immanence de la transcendance". Luc Ferry ou Louis
Lavelle (la "philosophie de l'esprit"), c'est un même combat, celui
des ombres contre les ombres : pour eux "la transcendance n'est plus
située en amont de l'éthique mais en aval. Si on les suit l'un et l'autre, le
mouvement de la modernité se résume donc au passage du théologico-éthique à
l'éthico-religieux" (p. 196). Pour finir, Lecourt n'entend pas tourner le
dos à l'éthique ; mais, avant de prêcher béatement les valeurs occidentales,
d'exhorter à l'amour altruiste universel, etc., ne faudrait-il pas reprendre
les travaux d'un certain Foucault sur les déterminations du devenir-sujet
singulier, y compris dans son rapport à l'Autre, donc aussi bien comme sujet
moral et pourquoi pas religieux ?
Cela dit, si l'on rejoint sans restriction D. Lecourt dans sa
critique des "piètreries" journalistico-moralisatrices examinées ici,
on se montrera plus réservé quant au statut de leur cause : pour lui, la
surestimation de l'éthique chez ces auteurs s'explique par leur absence
radicale de pensée politique, et aussi par l'idéalisme que couve l'abandon de
toute démarche positive ou scientifique. En faisant porter finalement le débat
sur la question de la démocratie, qui serait l'impensé majeur de ces écrivains
en quête de reconnaissance, Dominique Lecourt ne fait sans doute que déplacer
le problème et voue sa thèse à une polémique sans fin. Ses adversaires auront
beau jeu de lui renvoyer ses options ouvertement "progressistes",
rationalistes, et dans certains cas positivistes. Pour moi, ce n'est pas parce
que l'occasion de cette réflexion est éminemment empirique et conjoncturelle -
la philosophie française médiatique - que sa solution doit être globalement
politique ou historique. D'une part les insuffisances de ces postures
éthico-médiatiques me semblent plus gravement théoriques, et d'autre
part, quand je dis "théoriques" plutôt que "philosophiques",
j'entends que ces divers parti-pris éthiques illustrent d'une certaine manière
une posture philosophique essentielle, mais idéalisée jusqu'à la caricature. Et
j'y inclus, dans une proportion moindre, le parti-pris politique - pourtant
courageux et estimable - de D. Lecourt. Par exemple, sur la question de mai 68,
j'admets sa thèse de l'hétérogénéité des facteurs déclenchants, sociaux ou
idéologiques, mais je la radicalise de cette façon : 1) la cause de 68 (non ses
motifs historiques ou sociaux) me semble être du côté du réel, en l'occurrence
l'événement se faisant et se déroulant sans autre moteur que lui-même, soit les
acteurs humains réels, 2) le discours 68 (slogans, revendications, etc.)
ressortit pour moi globalement à la pensée philosophique, en l'occurrence peu
d'événements auront révélé à ce point leur dimension (forme et contenu)
philosophique. Comme toujours, dans ces cas-là, le discours aura fait sa propre
révolution - un tour sur lui-même - avant de repartir de plus belle : n'est-ce
pas l'essence même de la philosophie ? Mai 68 n'étant donc rien de moins qu'une
métaphore de la philosophie, les réactions tardives s'en réclamant comme
"la nouvelle philosophie", ou au contraire la décriant comme "le
nouvel humanisme", n'en sont jamais que des épiphénomènes : c'est la queue
de la comète. Autrement dit, le fait d'attribuer à l'événement une causalité
directe sur la pensée, ou de prétendre qu'une pensée peut représenter cet
événement, cela me semble de toute façon typique de la réduction empiriste
qu'effectue toute philosophie - étant par essence incapable de penser
théoriquement, selon une axiomatique simple, non décalquée de la réalité. Donc,
il ne suffit pas d'invalider la thèse idiote de la "pensée 68" au
sens de Ferry-Renaut, c'est-à-dire appliquée aux post-nietzschéens ; il ne faut
pas non plus déclarer l'événement impensable - ce serait un comble ! -, il faut
penser ensemble l'événement et tous les discours qui s'en réclament - rendus
plus hétérogènes que jamais - comme une occurrence globale du discours
philosophique. Concernant maintenant la démocratie, qui serait selon D. Lecourt
le grand refoulé politique du moralisme ambiant, il faut à mon avis
relativiser son importance. Bien sûr, on est en droit de se demander pourquoi
une réflexion pertinente et constructive sur la démocratie semble impossible
dans ce pays, mais de constater le fait, en déplorant la substitution de
l'éthique au politique, ne l'explique pas. Si les philosophes français manquent
la démocratie, alors qu'ils font mine de s'y intéresser, n'est-ce pas plutôt
parce que leur pensée manque foncièrement de démocratie, parce que le
"principe de philosophie suffisante" règne en maître occultant tout
autre forme de discours sur le sujet ? La démocratie fait défaut dans la
pensée, en régime philosophique : voilà le problème ! Les philosophes -
spécialement français - s'imaginent détenir la vérité de et sur la démocratie,
alors même qu'ils ne peuvent en formuler un traître mot ; au contraire, la
non-philosophie nous apprend que c'est plutôt la démocratie qui tient la
philosophie, qui lui permet de se déployer, qui l'autorise
en-dernière-instance. De ce point de vue, la démocratie est Théorie, Théorie
politique ; elle a sa cause-de-dernière-instance dans le réel événementiel en
tant que celui-ci n'est pas encore été interprété, notamment par les
philosophes (le réel n'est pas événement en lui-même, mais dans le cas présent,
l'événement le nomme). Ce que ces derniers se montrent incapables de penser,
bien qu'il y prétendent, c'est justement le réel ; ce dont ils ne peuvent faire
usage, c'est de la Théorie politique - la démocratie - qui, certes, ne pense
pas le réel, mais pense à partir du réel. D'ailleurs je ne suis pas loin de
concevoir la non-philosophie laruellienne - pour la situer historiquement a
minima - comme une pensée de 68 (à partir de, selon), bien que
Ferry-Renaut y verraient peut-être un fleuron, le plus caricatural de tous, de
leur "pensée-68" !