De
l’humanisme négatif au non-humanisme
Par Didier Moulinier
Descartes est un philosophe d'actualité et il se pourrait bien que
les "actualités" fussent cartésiennes au sens où elles n'incitent
guère à la confiance aveugle dans un monde de plus en plus douteux et
incertain. C'est la première qualité de cette "nouvelle philosophie"
(l'expression s'applique à la doctrine cartésienne dès le 17è siècle) que
d'envisager l'humanité du côté de son adversité, du côté où elle pèche et où
elle faillit, histoire de casser l'euphorie ambiante. Penser la conjoncture -
surtout quand celle-ci se nomme Auschwitz à l'échelle du siècle -, et la penser
philosophiquement, ne peut se faire dans notre pays sans rencontrer (sinon
revenir à) celui qui, au grand dam de la communauté pensante, osa l'impossible
et l'inacceptable : douter de soi et du Monde. Etre cartésien, selon A. Glucskmann (Descartes c'est la France, Flammarion,
1987), c'est avant tout se souvenir de cette audace et être capable de ranimer
aussi souvent que nécessaire ce doute méthodique, radical, mais jamais absolu
ou définitif (ce qui ramènerait au scepticisme ou pire au nihilisme). Or il
n'est pas sûr que les français se souviennent bien de ce philosophe là, ce
"marginal soucieux de marginalité" qui a d'ailleurs très peu vécu en
France mais dont on fit pourtant l'emblème de la pensée française, le plus
grand nom de notre philosophie. Au-delà de ce malentendu, chacun sent bien que
ce penseur délivre l'individu d'un monde trop bien huilé, trop bien arrondi
pour ne pas sentir le faux, un monde pris dans les filets de l'amour cosmique
(arrangeant tout) et de l'amour propre (auquel tout revient). Cet individu,
Descartes, lui confère donc le pouvoir et le devoir de révoquer en doute ses
certitudes et ses croyances, en même temps qu'il le libère de toute nature
éternelle. La pensée de Descartes ne fait que révéler l'état d'un monde
finissant où les idées de Beauté naturelle et de Bien commun se sont évanouies,
et où la solitude du Dieu créateur se prolonge dans la solitude du sujet
pensant. Face aux projets réactionnaires de ceux qui veulent réhabiliter le
Bien (Bérulle), la Vérité unique (Mersenne), l'Education (Richelieu), Descartes
prône la recherche méthodique de la vérité à partir de l'examen du faux. Ce qui
suppose au moins ce courage : reconnaître la puissance du faux et l'existence
du mal.
Pour analyser cette histoire d'amour tumultueuse entre la France
et Descartes (bien plus que l'inverse), Glucksmann
propose de distinguer deux temporalités historiques, l'une événementielle à
laquelle correspond une "France courte" et l'autre panoramique
associées à une "France longue". La France courte est celle de tous
les académismes, celle qui rejeta Descartes juste après l'avoir encensé, ou
celle qui, par opportunisme, réinvente régulièrement un Descartes national pour
mieux combler le gouffre que celui-ci a ouvert sous nos pieds. La relation de
Descartes avec cette France se ramène à une suite du
malentendus et de quiproquos. La France longue est celle qui à l'orée
des Temps Modernes, outre un précoce contrôle des naissances ayant favorisé le
contrôle de "soi" et l'émancipation de l'individu, s'est distinguée
politiquement et spirituellement par un non-choix
religieux : entre la Réforme et la Contre-Réforme, la
France n'a jamais vraiment tranché et s'est frayée plutôt une voie à part,
celle de l'indépendance d'esprit. De même, rejetant l'idéal du Beau latin comme
l'idéal du Bien germanique, la France nourrit un culte de l'intelligence se
traduisant moins par une quête de la Vérité absolue que par la phobie de la
"bêtise". Le Descartes français, celui dont l'influence durable et
invisible ne fait guère de doute, est peut-être le symbole de cet esprit
soucieux de demeurer en intelligence avec lui-même et n'ayant de comptes à
rendre qu'à ses pensées. "La souveraineté de l'individu moderne tient,
depuis Descartes, dans son rapport aux idées" (p. 67), et par conséquent
dans sa liberté de penser - qui, certes, est adhésion à l'évidence. De plus,
nous sommes égaux mais négativement, face aux puissances trompeuses et au mal.
Le Descartes (et la France!) que Glucksmann forme
"à son idée" est le héraut d'un humanisme négatif : contre
tous les unanimismes idéologiques de la France courte, défendre l'individu
souverain et une certaine idée de la France longue. Une France en idée
capable, comme telle, de résister aux tentatives hégémoniques et
réactionnaires s'opérant en son nom. Alors certes, la France n'est pas
spécialement le pays du consensus, puisque le grand consensus cosmique et
philosophique n'est plus ; les français ont rarement une même idée des choses
puisque les lient surtout ce contre quoi ils se liguent... Leur fondamental
désaccord constitue l'horizon de toute entente et de tout combat fraternel. Il
y a une France dissidente qui ne cherche pas à se représenter ni à s'unir pour
un projet quelconque de "société" : elle se méfie également de la
prévention et de la précipitation comme le demande Descartes. Elle ne lutte pas
contre le nihilisme de ceux que leurs croyances aveuglent, bien qu'elle ne s'en
mêle pas, mais contre ceux qui sont devenus aveugles devant le mal, ceux qui
concluent de l'absence de Bien à l'inexistence du Mal. Or l'existence du Mal
est indéniable - pas plus que n'est niable le fait que je me trompe ou que je
doute - et il n'est pas besoin d'un Bien absolu pour le confondre. Ce nihilisme
du "tout se vaut" et finalement du "rien n'est mal" formait
la conjoncture de l'époque de Descartes : on a souligné combien le monde ancien
s'était effondré, laissant place au scepticisme et au charlatanisme. On doutait
de tout et on ne se doutait de rien, le monde était devenu faux mais l'on ne
doutait jamais du monde ! La seule voie offerte au philosophe était donc celle
d'une pensée émergeant du désastre, à la recherche d'une vérité sans provision
ni providence.
Il faut revenir un instant sur le doute de Descartes, car c'est
ici que s'effectue le partage entre ses vrais partisans et ses détracteurs de
toujours. Si chacun entendant correctement le français peut admettre les motifs
de ce doute, en goûter les paliers et les subtilités, il n'est pas donné à tout
le monde de le croire. En effet, s'il est une réaction symptomatiquement
récurrente dans la philosophie française, c'est bien de rendre compte du doute
cartésien pour finalement n'en tenir aucun compte, comme si le doute n'avais
d'autre réalité que méthodique, provisoire et donc illusoire, comme si pour son
concepteur lui-même ce n'était finalement pas une chose sérieuse. On
suppose toujours que Descartes n'a pas vraiment douté du monde, encore
moins de lui-même, et certainement jamais de Dieu ! La plupart des cartésiens
et des anti-cartésiens "courts" s'entendent parfaitement sur ce sujet
: l'ambition et la portée du doute doivent être relativisées. C'est
manifestement confondre deux choses : on réduit à rien la pensée du doute, on
le réduit à un stratagème, au motif que Descartes n'a jamais véritablement
déblayé sa table ni vidé ses tiroirs, puisqu'il a même cherché à concilier sa
philosophie avec certaines parties de l'ancienne, puisqu'il a évité toute
exclusion, a refusé toute hérésie, etc. On oublie volontiers que le "bon
sens" de Descartes, voire son sens du compromis est une conséquence
du doute, un effet secondaire après que celui-ci ait effectivement tout emporté
dans l'esprit du philosophe. Seul celui qui a accepté un jour de perdre pied
radicalement, seul celui qui a réellement affronté ce vertige peut par
la suite, avec un sourire empreint d'ironie, se montrer conciliant. Les ennemis
du doute, les contradicteurs et les sceptiques s'en tiennent à un
argument logique et soulignent ce qu'on appellerait aujourd'hui une
contradiction performative : il serait impossible de suspendre son jugement, ne
fût-ce qu'un instant, car cela serait cesser de penser, comme cesser de
respirer en somme. Le rationalisme des anticartésiens se veut absolu et sans
appel. Ils ne comprennent pas que Descartes s'appuie sur le doute comme étant
la pensée la plus pure, la plus élémentaire et plus irrécusable, et que le
succès du cogito tient au fait qu'il est d'abord en tant que tel un dubito. Mais le plus insupportable n'est pas tant le
supposé affront qu'aurait à subir la logique, c'est le fait de devoir suspendre
le Monde non seulement dans sa cohérence, mais aussi dans sa proximité et sa
réalité. En une seconde, le doute radical finit pourtant le travail de
démantèlement opéré déjà depuis longtemps sur l'ancien cosmos préordonné, l'indubitable et inviolable nature des choses.
Seul Husserl, en Europe, osa réitérer le geste de Descartes, mais il n'alla cependant
pas jusqu'à sacrifier le sens qu'il considérait comme coextentif
à la conscience. Pour Husserl, s'il est requis de suspendre la position
d'existence du monde, l'idée même d'un monde n'est pas effaçable de notre
esprit car il resterait toujours l'idée d'un non-monde,
et cette idée conserverait un sens pour nous. Personne ne souhaite entrer dans
la nuit noire du doute cartésien, préférant aux ténèbres la faible lueur d'une
conscience mondaine - fût-elle déchirée, ou socialement conditionnée. Ce sera du
gâteau, pour les philosophes contemporains, de souffler la dernière bougie ! Il
ne restera plus qu'à faire rayonner sur l'homme l'éclairage artificiel de la
science analytique, tandis que l'histoire mondiale s'affolant se chargera de
faire régner les ténèbres. Il eût mieux valu les assumer dans la pensée plutôt
que de les subir dans nos contrées et dans nos chairs, de manière irrécusable
cette fois (sauf révisionnisme). L'abîme du doute était pourtant une protection
absolue contre l'aliénation, la soumission, l'esclavage : lorsque je médite et
que je doute, du moins à cet instant là, je ne crains ni la folie (alors que je
puis réellement être fou) ni quelque Malin Génie extérieur à mon libre arbitre
: je ne peux me prendre pour qui je ne suis pas (je ne suis que ce sujet là qui
doute) et personne ne saurait pour moi dire qui je suis (je suis bien ce sujet
là qui doute). L'éventualité que je rêve, plus plausible que ces deux extrêmes,
n'hôte à nouveau aucune portée ni aucune réalité à mon doute, car si je puis
bien douter d'être éveillé au moins je ne rêve pas que je doute... La plus
grande inconséquence est atteinte, de la part des commentateurs sceptiques (=
rétifs au doute), lorsque sautant par-dessus l'épisode anecdotique (selon eux)
du doute, ils "tombent" enfin soulagés sur le bon sens, "la
chose du monde la mieux partagée". Et cette formule de Descartes, pourtant
subversive entre toutes, va leur paraître un havre de certitude et un point de
ralliement universel. L'aspect subversif de la phrase tient dans son ironie
(presque une autre version du doute), tellement criante qu'elle ne fut que très
rarement soulignée. Descartes exprime pourtant clairement que chacun pense être
suffisamment pourvu de la raison - qu'il soit effectivement intelligent ou lourdeau, raisonnable ou fol - au point que cela constitue
notre nature la plus sûre, notre dénominateur commun le plus indubitable !
Jamais notre manque de raison ne nous apparaît, toujours domine l'amour propre,
substantifique moëlle de notre moi. Les commentateurs
ont bien perçu une équivoque (cf. Gilson), mais leur explication (théorie du
double sens, etc.) vise toujours à préserver - inventer ? - un Descartes
finalement dogmatique : celui de la raison une et universelle. A l'inverse
Descartes ne s'installe à demeure dans la moquerie et l'ironie, simplement sa
thèse sur la raison humaine emporte la double caractéristique : la bêtise et
l'intelligence, la folie et la sagesse, l'homme est capable de tout cela, même
s'il faut plutôt lui faire confiance et surtout ne pas faiblir sur sa formation
(Montaigne est ici le vrai précepteur de Descartes). Le bon sens est bien la
raison, celle sur laquelle il faut bâtir la nouvelle philosophie, mais au sens
où il faut s'en faire une raison c'est-à-dire s'en contenter - et compter tour
à tour avec Philautie, Présomption, Prévention,
Précipitation.... De toutes manières, Descartes ne transige jamais sur
l'indépendance d'esprit humaine : parce qu'il n'a pas la science infuse (les
idées vraies ne sont pas légion), cet esprit ne fait que chercher la vérité en
se cherchant lui-même, avec méthode si possible. Ce n'est pas aussi simple que
de viser le bien ou l'idée du Bien ! Ce que Descartes enterre, en attribuant à
l'esprit toutes ces qualités contradictoires (et vive la contradiction, sinon
c'est pire : ni ange ni bête... renchérira Pascal), c'est le rationalisme et le
naturalisme antiques supposant que la volonté tend toujours vers un bien
transcendant : l'esprit humain devient vraiment la mesure des choses, pour le
pire et espérons aussi, pour le meilleur. Là encore, le meilleur à souhaiter
n'est pas le bien préalable à connaître. Le doute lui-même, idéalisé et
généralisé, ne serait pas un grand bien car il faut marcher avec assurance :
pas de conscience malheureuse à l'allemande ici, fantasmant quelque Malin Génie
réglant dialectiquement les petits conflits dans les grands. Descartes s'en
tient aux petits conflits de la raison avec elle-même, et c'est assez pour un
savant doublé d'un honnête homme. On défigure la pensée cartésienne quand on
n'en retient qu'une de ses extrémités, soit l'hyperbolisme du doute, soit la
ratiocination. Le volontarisme de la "table rase" aurait eu des
conséquences désastreuses en politique (Révolution Française, terreur
jacobine...), mais il n'est en rien imputable à Descartes. Même si l'on doit
reconnaître une influence de la pensée Descartes sur la Révolution, elle va
dans le sens de la retenue car elle incite à douter - et à ne
"trancher" (des têtes ou des questions) qu'après mûre réflexion. Le
révolutionnaire de 89 doute, assure Glucksmann, à la différence de ses cousins
"germains" du siècle suivant. Point n'est besoin de projet politique
grandiose pour appliquer la radicalité du doute cartésien : "exister
démocratiquement c'est douter les uns des autres" (p. 130), il suffit de
ne pas cesser de douter ni de se confronter les uns aux autres. "Loin que
la Révolution soit cartésienne, c'est la retenue gardée en elle qui l'est ;
loin que l'esprit de conquête s'inspire du Discours de la méthode, c'est
le militaire dressé solitairement contre l'état-major qui peut s'en
réclamer" (p. 131).
Le doute ne se définit pas seulement par les objets, sensibles ou
intelligibles, visés par lui. Etant lui-même une pensée, il possède une forme
interne à la pensée dont le modèle serait l'inscience socratique (ou l'ironie).
Ainsi les vertus du dubito se retrouvent jusque dans
le cogito. C'est que la vérité n'est pas seulement cherchée comme au
temps de Platon - et pas seulement dans l'adéquation aux choses ou dans les
enchaînement mathématiques -, elle est recherche d'une connaissance de
soi capable de régler adéquatement son propre rapport aux choses et aux idées.
La vérité ne devrait occasionner aucune "maîtrise", aucune
"maître penseur" ne devrait pouvoir s'en réclamer. Les certitudes
cartésiennes ne viennent pas "remplacer" simplement les pensées
douteuses, elles ont une mémoire et restent marquées par l'apesanteur
dubitative. Les vérités cartésiennes ne sont pas faites pour être révélées,
proclamées, vendues sur le marché aux idées, et finalement utilisées par la
volonté de puissance des uns ou des autres. La vérité cartésienne, ayant connu
l'abîme, vécu la disparition du monde, se veut plus dissuasive que
persuasive. Ce n'est pas la vérité qu'il faut maîtriser, mais l'erreur !
D'autre part, la définition même de l'idée vraie chez Descartes peut dissimuler
un piège quand on la réduit à la seule "clarté". Synonyme de présence
indivisible et de vision éclatante, la clarté caractérise l'idée non comme une
qualité abstraite et détachable de celle-ci, mais comme le signe de son
existence. Ce n'est pas le connu ou le vu qui est clair, c'est la connaissance
et la vision. Cette mise au point que l'on doit bien souvent aux efforts de la
Phénoménologie husserlienne n'en est pas mois source d'erreur si l'on prétend
réduire l'idée vraie à cette seule évidence. L'attribuant au pur apparaître, le
phénoménologue fait de la clarté le point de butée de l'epochè
cartésienne : quand "je me vois me voir" ou quand "je vois bien
que je vois", cette clarté aveuglante du videor
suffit à assurer le cogito et à lever le doute. Malheureusement une
connaissance peut être claire tout en demeurant chimérique s'il lui manque ce
complément essentiel que Descartes nomme la "distinction". C'est par
le jugement - qui examine, confronte, et distingue le vrai du faux - et non par
l'intuition - qui saisit et contemple béatement - que s'affirme librement mon
pouvoir de connaître. Il est malheureux que, prétextant un "retour" à
la radicalité de l'expérience cartésienne, l'on perde ce qui précisément fait
l'originalité de cette pensée, à savoir la mise en oeuvre scrupuleuse, résolue,
et pour tout dire méthodique du doute comme accès à une connaissance sûre. Ce
que résume la célèbre formule du Discours : "Ce n'est pas assez
d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien". La
méthode n'est pas simplement l'application "technique" d'une théorie
de la connaissance vraie, c'est l'application de la méthode qui génère des
connaissances. Mais l'entreprise de dénégation et de récupération de la pensée
cartésienne ne désarme pas. Après le piège de l'excessive clarté phénoménologiques, pointe le retour au dogmatisme du
jugement adéquat. C'est Spinoza pour qui les idées se produisent adéquates à
elles-mêmes dans leur contenu, c'est Kant dont la critique se limite à ordonner
le jugement à ses conditions formelles de possibilité, c'est Heidegger prônant
une dernière forme d'adéquation entre l'existence singulière de l'homme et la
pure forme de sa finitude mortelle. Dans ce dernier cas, l'affirmation de
l'existence (sum) redevient la condition préalable de
l'expression de la pensée (cogito), car en elle se rejoignent précisément
l'être et la pensée, le moi se découvrant existant-fini
dans une sorte de jugement premier irrécusable, et le je découvrant le sens de
la vie dans une confrontation constante avec la mort. Toutes ces
interprétations renforcent la position inaltérable d'un sujet maître de ses
pensées et/ou de son existence. Mise à part celle d'un Lacan qui voit dans le
cogito un cas d'identification au "trait unaire",
donc une aliénation (cf. Séminaire "L'identification" et mon article sur cette question), les lectures philosophiques de
Descartes jusqu'aux plus récentes négligent la dimension d'adversité et de défi
lancé au grand Autre, représenté par le Malin Génie. Voir dans le cogito une auto-confirmation performative ramène celui-ci au rang de
croyance indiscutable, sinon à une substance ou à une permanence. Or si
"je suis, j'existe... aussi longtemps que je le pense", c'est bien
que l'inexistence est une possibilité réelle et pas seulement un effet de
rhétorique. Le non-être est un risque, voire un fait contre lequel ma pensée
lutte pour autant qu'elle n'est pas précipitée dans l'erreur. Je suis seulement
à chaque fois que je pense - cela n'est nullement un acquis -, tout
spécialement quand je pense à cet l'Autre qui pourrait bien me duper, me faire
croire que je ne pense pas du tout et que je suis son jouet. Si à ce
moment j'affirme ma propre puissance de penser, donc mon existence, alors
je vainc le grand Autre qui "ne saurait faire que", etc. Ma
conscience d'être découle de ma conscience de l'impossible. L'on tient de ce
fait l'essence de la théorie cartésienne de la connaissance et peut-être de son
éthique : l'homme construit son savoir à partir de l'intuition de ce qui ne
peut pas être, comme il imagine le bien à partir d'un savoir négatif du mal.
Ceci n'est jamais que la démonstration intériorisée, comme longuement incubée,
du vieux principe de non-contradiction qui ne consiste pas à nier
l'absurde, mais à le distinguer et à le refuser "pour soi". Tel est
le Descartes dont on aimerait qu'une démocratie se souvînt, faite de sujets
conscients de leurs errements (d'abord individuels puis collectifs, ordre qui
implique la tolérance) mais bien décidés à les vaincre, sachant que la
responsabilité morale et politique consiste d'abord dans la science logique de
bien tirer des conséquences. Par exemple : découvrant que je suis, par la seule
supposition d'une aliénation fantastique, j'en déduis du même coup que je ne
suis pas un être tout puissant, Dieu ou le Diable. Cette liberté dont cette
occasion me fait prendre conscience n'est en rien productrice, elle se
définirait plutôt comme répulsive : liberté de dire Non au non-être. Faut-il y
voir comme Sartre le signe d'un échec à penser la liberté créatrice du sujet
moderne, et le refus de congédier la toute puissance divine où coïncident le
Bien, la Raison et la Liberté également absolus (espace que la
philosophie allemande va remplir d'un fantasme de productivité absolue dont on
a vu les conséquences, et face auquel l'indépendance d'esprit à la française
fait figure d'idéal à peine moins naïf, quoique moins dangereux) ? Ce serait,
là encore, hypostasier ce qui ne saurait exister à part soi (comme tout à
l'heure la clarté) et se tromper sur l'esprit français comme sur la pensée
allemande ; ce serait oublier que l'indépendance de la pensée s'effectue concrètement
par des jugements rendus en situation, parmi d'autres sujets vivants et
exerçant la même liberté dans le monde, parfois même en quête de démocratie...
Qu'en est-il de la "vision du monde" de Descartes qui a
subi toutes les attaques, tous les dénigrements, en vertu d'un rationalisme
censément dogmatique, idéaliste, et en même temps réducteur car excessivement
technicien et mécaniste ? L"animal rationnel" serait selon
Heidegger une invention romaine dont l'humanisme, sous toutes ses formes,
n'aurait jamais su se départir. Malheureusement, ce schéma historique simplifié
n'intègre pas à sa convenance la "nouvelle philosophie" de Descartes.
Après l'épreuve du doute, l'homme de bon sens ne se laisse plus départager
entre l'"animal" et le "rationnel", comme si sa seule
originalité était de participer à ces deux règnes, en réservant au second la
place essentielle. Rappelons que le monde des règnes, le cosmos, fut biffé une
première fois par le doute radical et qu'il est pas réapparu indemne, comme si
de rien n'était, après les premières méditations. Le monde du vivant et celui
des idées, l'animalité et la raison en soi ont laissé la place au bon sens,
précisément, dont le statut ontologique est nul, et qui apporte ses propres
critères de détermination à propos de l'essence de l'homme. L'humanité de
l'homme ne tient plus à la dualité de l'animal rationnel, ni à la raison seule
évidemment, mais dans le choix qui s'offre désormais à tout homme, en tant que
pensant et conscient, d'adopter soit le point de vue de la raison, soit celui
de la déraison, soit encore celui de leur confrontation ou de leur commerce
énigmatique. Entre la rationalité latine, qui calcule et construit, et celle de
Descartes, qui juge et médite, il n'y a guère de comparaison possible : dans la
seconde, le monde est définitivement hors-jeu. Affirmer cela peut paraître
aberrant quand on attribue à Descartes l'idéal technicien de "se rendre
comme maître et possesseur de la nature", autrement dit de dominer et
transformer le monde. Mais qui a dit cela ? Certainement pas Descartes, on y
reviendra. Le crédit immense dont jouit depuis deux siècles le concept d'être-au-monde témoigne à lui seul de la résistance farouche
à l'endroit de la philosophie cartésienne. Sartre n'a-t-il pas exprimé le
nouveau dogme de l'existence en même temps qu'une imprudente définition de
l'homme : "l'homme est l'être dont l'apparition fait que le monde
existe" ? On croit s'affranchir à bon compte du rêve platonicien en
affirmant haut et fort l'existence "pour soi" du monde, ou bien en
assignant à la philosophie de revenir aux choses, à la réalité, et parfois plus
vulgairement d'épouser son époque, de communiquer, de jouir, etc. On voit que
Descartes n'a pas seulement pensé contre son époque, ou malgré elle, mais
également de façon anticipée contre la nôtre qui a manifestement confondu la
"sécularisation de la pensée" et la "foi dans l'existence du
monde". Ce n'est pas que Descartes nie le monde, simplement il n'en a cure
pour s'assurer de son être et de sa pensée ; c'est en cela qu'il est novateur.
Comme est novatrice sa conception de la technique, et parfaitement injustes les
dénigrements dont elle fait si souvent les frais. Attribuer à Descartes le
ridicule projet de vouloir soumettre la planète à une vaste entreprise de domestication
révèle encore une fois un étrange mode de lecture et une redoutable inculture
historique. "Se rendre comme maître et possesseurs de la
nature", chacun est bien conscient du bémol apporté par le
"comme" - recueilli généralement avec un ouf de soulagement -, mais
qui perçoit réellement la charge d'ironie voire d'accusation adressée aux
contemporains de Descartes ? A l'époque de ce dernier, les discours
grandiloquents louant les sciences et les techniques nouvelles comme autant de
miracles faisant de l'humanité l'égale de Dieu, ces discours et ces thèmes
appartenaient à la vulgate néoplatonicienne encore en vogue (quoique largement
dépréciée dans les milieux savants). Les richesses promises et les secrets
dévoilés par la science n'étaient pas loin d'équivaloir à la "pierre
philosophale"... Il ne faut y voir qu'une continuation de la culture
post-médiévale et renaissante, une illustration du non-penser
culturel propre à cette époque et que précisément le "classicisme"
français va balayer. La passion que Descartes voue aux sciences pratiques -
soit proprement l'admiration - prend le contre-pied de la passion
commune placée sous le signe d'Eros, le grand magicien promettant la concorde
entre les hommes et entre l'homme et le monde. L'admiration est la première des
passions, selon Descartes, c'est la passion pour le nouveau et le surprenant,
qui n'impliquent en eux-mêmes aucun jugement de valeur. Qu'est-ce qui est
nouveau, et admirable, pour Descartes ? Ce n'est pas tant l'horizon enfin
dévoilé des découvertes scientifiques - encore le monde ! - qu'une nouvelle
manière de découvrir et de voir, on pourrait dire "en aveugle",
consistant à fermer d'abord les yeux (douter) pour laisser surgir de nouveaux
objets et se laisser impressionner par eux. Le savant est un homme marchant
dans la nuit, à tâton. Alors bien sûr la
mathématisation de la nature, c'est une affaire de physicien, mais la méthode
de Descartes réside plutôt dans cette cécité et ce tâtonnement ("comme un
homme qui marche seul et dans les ténèbres...", Discours de la méthode),
et son monde, c'est d'abord celui de cette nuit intérieure. Toutes les autres
découvertes prêtées à Descartes doivent être relativisées.
La mutation de la technique moderne n'est évidemment pas tout
entière de son fait, mais il en a clairement formulé les nouveaux principes.
Dans l'ancien monde, la technique participe des différents modes d'imitation de
la nature ; plus précisément elle réalise ce que la nature ne peut faire de son
propre chef, la relayant et la dévoilant en même temps dans sa vérité. C'est
encore ainsi que les penseurs de la Renaissance imaginent la technique, même si
ses conditions de production et sa finalité ont changé. Descartes oppose aux
rêves de puissance hermétistes et à l'imagination débridée des néoplatoniciens
l'exactitude de la nouvelle mécanique et la rigueur des enchaînements
mathématiques. On voit donc à qui s'adresse le "maîtres et possesseurs de
la nature"... Descartes leur oppose plus modestement la recherche de la
"santé" et l'idéal d'un bonheur pour tous. La technique ne sera plus
jamais pensée comme cette osmose mystique entre la création divine, la
production humaine, et la procréation naturelle. Dieu a fait son travail, il
est considéré comme hors-jeu, il ne viendra plus inquiéter les savants que dans
les histoires de science-fiction. Perdant pour une part cette référence divine,
pour une autre la croyance en une puissance vitale, la technique ne peut
vouloir par elle-même (c'est-à-dire sauf si les idéologues et les
philosophes s'en mêlent) projeter la création d'un surhomme et la domination du
monde. Pour une double raison bien simple, c'est que ni l'"homme" ni
le "monde" ne forment désormais son horizon. Ajoutons pour faire
bonne mesure que le Malin Génie - qui après tout pourrait bien trouver intérêt
dans la technique - se trouve définitivement rayé de carte, celle de la réalité
- ce qu'a permis d'établir justement son évocation fictive dans les Méditations
: c'est moi, le réel ! Quant à la technique moderne, redisons qu'elle n'est pas
par essence dominatrice mais productrice et représentative, alors que
l'ancienne était reproductrice et imitatrice. Il est parfaitement vrai
toutefois qu'elle produit les conditions d'une autre domination, liée cette
fois à la circulation et à l'échange généralisés, ouvrant à la mondialisation
monétaire, militaire, informatique... Mais le départ cartésien était celui d'un
monde désertique, non rassemblant, et celui d'un désert intérieur, un sujet non
ressemblant. La représentation dont se servent la science et la technique
modernes pour assurer leurs opérations n'a rien à voir avec la ressemblance, il
s'agit d'un enregistrement fondé sur la digitalisation, c'est-à-dire la
décomposition d'un phénomène en unités minimales et calculables. Alors bien sûr
la perspective d'un univers a priori indéfini et discontinu, voire chaotique,
peut sembler vertigineuse ; pourtant Descartes tient bon et garde la tête
froide, car répondant au "désenchantement" du monde, la technique,
elle, s'organise et s'autonomise. Elle n'est plus, comme l'enseignait l'Ecole,
le parent pauvre de la connaissance théorique ; c'est plutôt celle-ci qui
désormais se met à l'"école" de la technique ! De même son rapport
anciennement complexant vis à vis de la praxis est tourné à son avantage
: produire une chose extérieure (poesis) c'est
aussi agir sur soi, se transformer, s'éduquer, s'édifier. La rationalité
mimétique et analogique qui lestait ces deux modes de transformation le cède à
l'invention qui caractérise maintenant la technique moderne, et l'ordre
(quand on peut le mettre) ne s'autorise plus que de lui-même (finie la théorie
des lieux propres, la distinction des mouvements violents et naturels).
L'autonomie de la technique n'est plus que le reflet de l'autonomie humaine.
C'est pourquoi il y a danger, évidemment. La technique n'est pas
"bonne" puisque rien n'est naturellement bon ; elle est a rigoureusement autant destructrice que constructrice,
puisque le bien n'est plus l'horizon naturel de toute action. "Elle
n'apporte ni la paix, ni la guerre, mais le choix", résume bien Glucksmann.
La vérité du cogito, c'est la méthode, autant que l'inverse. Le
parti pris de la méthode ne consiste pas à partir d'une vérité d'avant toute
vérité, de sorte qu'on sombrerait dans un banal cercle vicieux puisqu'il faudrait
la posséder avant de la trouver, cette vérité, et en tout cas savoir où la
chercher. La méthode ne s'appuie si sur le vrai ni sur le faux mais sur leur
différence, sur cette règle première consistant à n'admettre "jamais rien
de faux pour vrai". Autrement dit je puis reconnaître le faux tout en le
connaissant pas le vrai. Et si je ne suis pas sûr que quelque chose est vrai,
je dois imaginer que c'est peut-être faux : voici l'épreuve sans cesse éprouvée
et réitérée du dubito, avant qu'un cogito plus assuré
ne prenne le relais. La généralisation de la méthode cartésienne à la
philosophie, cette bonne idée, ce serait comme appliquer l'homologation des
grandeurs négatives dans l'ontologie et l'anthropologie, dans l'éthique et la
politique. Ce serait comme découvrir les lois de l'inertie dans la pensée, ce
serait un grand coup porté aux volontarismes et aux "culturismes" en
tous genres qui gonflent les têtes artificiellement au lieu de ménager la place
du vide... Foncièrement analytique, la méthode cartésienne va de l'inconnu au
connu, elle ne part pas des théorèmes pour achever sa course déductive
sur des conséquences formelles prévisibles. L'analogie règne encore dans les
longues chaînes de raison du géométrie Euclide, comme
dans la dialectique descendante du métaphysicien Platon. Tandis que Descartes
sous l'appellation d'"ordre" applique déjà une forme d'unilatéralité,
consistant "en cela seulement que les choses qui sont proposées les
premières doivent être connues sans l'aide des suivantes, et que les suivantes
doivent être disposées de telle façon qu'elles soient démontrées par les seules
choses qui les précèdent" (Deuxièmes réponses). Certes de l'analyse
à la dualyse laruellienne,
la conséquence n'est pas vraiment bonne, mais il suffira de mettre le Réel à la
place des choses premières pour partir cette fois d'un inconnu radical et
"remonter" vers du connaissable. L'analyse, en clair, c'est la
méthode cartésienne dans son intégralité, et c'est également celle des
Méditations ("j'ai suivi seulement la voie analytique dans mes Méditations...")
parce que le doute est l'autre nom la méthode pour qui veut établir des
connaissances dépourvues d'erreur.
On comprend en quoi Descartes est un penseur occidental, dont la
sagesse ne doit rien aux certitudes éternelles de l'Orient. Un philosophe sans
idée préconçue du Bien ou du Vrai, et qui se donne les moyens de mener une
recherche en toute autonomie. Pour revenir sur l'hypothèse d'un
"humanisme négatif" porté par une France "longue" (par opposition
aux France courtes, celles des conflits religieux devenus idéologiques) émise
par A.Glucksmann, il faudrait finalement en attribuer
la paternité aux grands classiques (Descartes en tête) se distinguant par leur
esprit de tolérance et la rigueur déceptive de leurs concepts. A notre tour
nous aurions à soutenir, sinon la pérennité, du moins la durée de cette Idée.
Cela ne confère nullement à la France un statut de modèle ou une fonction de
leader - européen ou mondial - dans l'ordre de la dissuasion philosophique et
morale. L'humanisme négatif ne milite pas pour un monde ancien ou nouveau,
réactionnaire ou moderniste, "il se préserve de l'illusion d'être au
monde" (p. 272). C'est cette interprétation radicaliste
du "non" cartésien, évinçant tous les dogmatismes que le nom de Descartes
ressuscite parfois, qui fait de cette lecture de Glucsksmann
une préparation sympathique au "non-cartésianisme"
généré en droit par la "non-philosophie".
Car on a beau utiliser Descartes contre les cartésianismes officiels, imaginer
une France longue et autonome, dissidente, auto-critique
etc. face aux France courtes et faibles d'esprit, on ne parviendra pas à
surmonter l'académisme beaucoup plus général consistant à réduire la France, la
Philosophie, et Descartes à une Idée - fût-elle triplement excellente. La
"nouvelle philosophie" (de Descartes) et l'"humanisme
déceptif" ne prennent pas en charge la suspension du "principe de
philosophie suffisante" épinglé par Laruelle et
la non-philosophie. Il est requis de dire
"non" à la Philosophie-Monde et pas
seulement au Monde fantasmé par l'"ancienne" philosophie. La méthode
du doute qui structure toute la pensée cartésienne se montre encore trop sûre de
soi, même si elle révoque sa foi dans le monde. Elle part d'elle-même en
s'appuyant sur un monde, comme objet de connaissance ; la non-philosophie
part du réel en s'appuyant sur la philosophie, comme matériau et support. La non-philosophie n'admet pas la priorité du doute,
c'est-à-dire de la pensée et du sujet, sur le réel.