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Descartes et la France

Enjeu national
Titre : Descartes, est-ce la France
?
Auteur : Pierre Macherey
Source :
Methodos
Philosophe(s) cité(s) : Descartes,
Péguy, Gluckmann, Azouvi, etc.
Pour
une étude de l’idée nationale en philosophie, Descartes constitue à
l’évidence un objet privilégié. Qui, mieux que lui, a symbolisé
l’incorporation à la lettre d’une philosophie d’un « esprit national »
qui, inversement, s’offre directement à déchiffrer à partir des traits
distinctifs de cette philosophie, clarté et distinction en première
ligne ? C’est ainsi que Descartes a accédé au statut d’une « figure » dans
laquelle se seraient concentrés, incarnés, les éléments épars définissant
la conscience propre d’une nation, élevée par l’intercession de cette
figure à la conscience de soi, et ainsi rendue à elle-même visible et
surtout lisible. François Azouvi, dans une importante étude recueillie
dans la troisième série des Lieux de mémoire de P. Nora, a
minutieusement reconstitué les étapes de la formation de cette figure,
étapes de fait contrastées et jalonnées d’incidents, dont le plus célèbre
est celui de la panthéonisation manquée, au cours desquelles les diverses
instances qui prétendaient représenter le véritable esprit de « la
France » se sont disputé, au nom de cet esprit, et de la manière toujours
particulière dont elles le concevaient, le droit de délivrer la bonne
interprétation du cartésianisme, celle qui autorisait, soit sa
récupération, soit au contraire sa mise en réserve ou à l’index, ce qui,
dans tous les cas, qu’on soit pour ou qu’on soit contre, revenait à faire
de Descartes un enjeu national, et ceci, finalement, bien au-delà de ce
qu’autorise une étude du contenu doctrinal effectif de sa philosophie :
l’un des principaux intérêts de l’étude de François Azouvi est justement
de montrer que cette opération, quelle qu’en ait été l’orientation, a
toujours eu pour préalable que Descartes fût, suivant sa très juste
formule, « séparé de sa philosophie », comme si la condition pour qu’une
philosophie puisse être identifiée à de l’esprit national, et ainsi
devienne une idée nationalement connotée, soit qu’elle ait cessé d’être
considérée, non seulement comme la philosophie qu’elle est, mais même tout
simplement comme philosophie au sens propre du mot. >
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Esprit français
Titre : Un philosophe qui n'appartient
à personne
Auteur : Arnaud Spire
Source :
Regards
Philosophe(s) cité(s) : Descartes,
Pyrrhon, Hegel, etc.
(...) A la veille de la Seconde Guerre mondiale, la référence à la
doctrine du philosophe Descartes s'identifiait, pour l'opinion publique, à
l'amour de la clarté et de la distinction et donc de l'intelligence et de
la langue, qu'on s'accordait à reconnaître comme caractéristique de
l'esprit français et donc frontalement opposé à l'irrationalisme et à
l'obscurantisme qui sévissaient alors outre-Rhin. Que chacun cultive sa
faculté de concevoir et entretienne son esprit critique, n'était-il pas
l'un des corollaires du bon fonctionnement de la démocratie représentative
en France ? Dans cet esprit, Geneviève Rodis-Lewis
(2) remarque que Descartes a même souhaité,
dès le Discours de la méthode, que les femmes puissent entendre quelque
chose de sa philosophie. Cette idée selon laquelle le Descartes du
Discours de la méthode caractériserait l'esprit français a une longue
histoire. Il a fallu à peu près un siècle et demi pour que le doute, mis
au service de la recherche d'une vérité, sorte des écoles pour pénétrer
dans la société. Cela se passe avant, pendant, et après la Révolution
française de 1789. Le doute cartésien a contribué à miner les prétentions
de la monarchie à l'absolu. L'esprit critique devient progressivement le
critère commun de l'intelligence pour tous les peuples d'Europe et bientôt
des Etats-Unis. Avec le rejet de " l'argument d'autorité " commence
l'histoire de la laïcité citoyenne. La conviction fondée sur la pratique
du doute finira par devenir l'âme des Républiques libérales modernes qui
assurèrent, un temps, le progrès des sociétés au début du XIXe siècle.
L'idée que les Français sont cartésiens date donc de la fin du XVIIIe
siècle. Cela ne signifie pas que la pensée du philosophe ait jamais été
admise d'emblée dans l'université française. C'est en Hollande, en Italie,
et paradoxalement en Allemagne, qu'elle fut enseignée d'abord, mais
essentiellement dans son rapport avec la physique et la théorie de la
science. Dès lors que cette physique fut supplantée par celle de Newton,
beaucoup de représentants des Lumières se mirent à contester la "
métaphysique " de Descartes. Ce fut par exemple le cas de Voltaire dont
les Lettres anglaises prennent partie pour Locke et Bacon, adversaires
empiristes anglo-saxons du philosophe français. Ce paradoxe apporte un
éclairage qui relativise l'absence de suites données à la décision prise
en1793 par la Convention de transporter la dépouille du philosophe
français au Panthéon, et explique pourquoi, n'étant pas avalisée par le
Directoire, le décret attend encore aujourd'hui son application. Le signe
d'égalité posé entre l'esprit français et l'esprit cartésien connut ses
heures de gloire sous l'Empire. Le penseur français Degérando, catholique
et royaliste, est le premier à avoir considéré, en 1804, la rationalité
cartésienne comme " un caractère distinctif de l'école française ". En
1807, le socialiste Saint-Simon - collaborateur d'Auguste Comte avec qui
il rédigea plus tard le Catéchisme des industriels - affirme que le
scientisme " appartient à Descartes comme individu et aux Français comme
nation ". Arguant qu'on ne peut être à la fenêtre et se regarder passer,
le philosophe français Maine de Biran propose vainement de substituer à la
distinction cartésienne de l'âme et du corps celle du subjectif et de
l'objectif. Il n'est guère entendu. En 1828, Victor Cousin continue de
rendre hommage au philosophe en ces termes: " Cet homme, messieurs, c'est
un Français, c'est Descartes ! ". C'est l'époque où " le spiritualisme
universitaire " a le plus grand besoin de fabriquer un Descartes à usage
interne, lui permettant de proscrire du même coup les trois quarts de son
oeuvre et l'essentiel de son esprit. Pour ceux-là, le Discours de la
méthode a été écrit, non pour aider à l'intégration critique des
innovations scientifiques dans le savoir existant, mais pour relativiser
toute connaissance autre que celle de soi-même. Le mythe du penseur
français de " bon sens " et partisan du " libre arbitre " a continué de
s'imposer à travers Charles Péguy qui qualifiait Descartes de " cavalier
français parti un jour d'un si bon pas ", à travers Alain qui pensait que
" l'esprit, maître de l'ordre " avait trouvé sa place dans le
cartésianisme, et à travers Paul Valéry qui décelait dans l'oeuvre et la
vie du philosophe " les caractères les plus nets et les plus sensibles de
l'esprit français ". Privilégiant l'aspect positif de cette tradition, le
Parti communiste a joué, en 1937, un rôle important dans la célébration du
tricentenaire du Discours de la méthode. Georges Politzer avait alors
souligné à quel point il serait non conforme à l'esprit même du
cartésianisme, de s'en tenir à la conception d'un Descartes, " figure
définitive de l'intelligence de la bourgeoisie ". En 1946, à l'occasion
du350e anniversaire de sa naissance, Maurice Thorez, faisant de Descartes
une sorte de précurseur de Marx, souligne dans le grand amphithéâtre de la
Sorbonne que " sa philosophie renvoie à l'action et nous dit que nous
pouvons nous-mêmes forger notre destin ". Les communistes ont depuis
renoncé à fonder leur activité politique sur une philosophie, fusse celle
qui se dégage des analyses décapantes de Marx. Ils ont entrepris de
libérer la réflexion philosophique moderne des dogmes politiques qui l'ont
longtemps enserrée. Qu'il ait fallu attendre que la tradition selon
laquelle la philosophie régnerait sur toutes les connaissances ait été
publiquement contestée par les stars de la " nouvelle philosophie ", pour
que le sens du cartésianisme s'inverse dans l'opinion publique, n'est
guère contestable. En 1976, Jean-François Revel entreprend de déconstruire
" le mythe " de Descartes précurseur, fondateur de l'esprit scientifique
moderne et du rationalisme philosophique. Son Descartes inutile et
incertain ouvre la route aux attaques des " nouveaux philosophes " contre
l'exceptionnalité française. André Glücksmann suggère en 1987 dans son
Descartes, c'est la France que l'auteur du Discours de la méthode
personnifie trois traits de caractère profondément français: "
l'inaptitude à tirer parti des leçons de l'expérience, l'incapacité de
supporter la contradiction, et le refus de changer d'avis devant une
objection valable ". A cette époque, qualifier un esprit de " cartésien "
devient pour le sens commun beaucoup plus péjoratif que laudatif. La
pensée de Descartes a aujourd'hui une influence internationale certaine,
notamment au Japon et aux Etats-Unis. A force de le réfuter, on en est
venu à mieux étudier ses textes, retraduire ceux qui ont été écrits en
latin, et finalement les lire sans préjugés. Etre cartésien, c'était à
l'origine mettre en relation la subjectivité de toute connaissance avec
l'apparition de la " physique mathématique ". C'était aussi mettre
l'existence de Dieu, ou de l'absolu, au bout d'un raisonnement critique,
et, par conséquent, nier la spécificité de la foi. C'est aujourd'hui
enrichir la réflexion philosophique de l'historicité et de la relativité
des connaissances scientifiques. C'est aussi admettre que l'irrationnel
puisse être analysé et rationalisé, sans pour autant être réduit à quelque
chose d'autre que lui-même. L'oeuvre de Descartes fait la démonstration
qu'un texte n'est vraiment philosophique que dans la mesure où il appelle
à la pluralité des lectures possibles. Ce serait, dans ces conditions, un
paradoxe d'identifier l'esprit cartésien au seul rejet des idées reçues et
des arguments d'autorité. Le doute cartésien s'étend aux idées adventices
qui viennent des sens, et aux idées factices qui viennent de
l'imagination. Loin d'être destructeur, il est fondateur d'une certitude:
celle de soi-même en tant que substance pensante (c'est là le sens du
cogito, véritable émergence du sujet connaissant dans l'histoire de la
philosophie): " Je doute, je pense, donc je suis, j'existe ". Qu'ajouter
d'autre à cette certitude ? Rien ! L'idée qu'on ne peut rien lui ajouter
inclut l'idée de perfection à laquelle il manquerait quelque chose si elle
ne comprenait pas l'existence. Descartes, à son époque, a vu dans cet
argument la preuve de l'existence de Dieu comme garantie que le sujet
connaissant continue d'exister dès lors que, ne doutant plus de lui-même,
il tourne son esprit vers l'objet à connaître. La route pour " la
mathématisation de l'univers " est désormais ouverte. La substance étendue
est désormais à la merci du sujet connaissant, mais aussi agissant...
Critique et fondatrice à la fois, cette argumentation fut reçue dès son
élaboration comme une invitation à penser par soi-même. A la veille du
troisième millénaire, il n'est pas inopportun de se demander ce que les
Français conservent de leur esprit cartésien et s'ils l'ont jamais eu. A
l'heure où la France républicaine, la France universaliste - celle qui
depuis 1789 ne cesse d'affirmer que l'homme a des droits indépendamment de
son appartenance à telle ou telle communauté régionale, étrangère ou
religieuse - voit décliner sa capacité à dénoncer les préjugés et à
n'accepter une croyance que sur la base d'une conviction profonde, il
n'est pas inutile de mettre en valeur ce que pourrait être l'esprit
cartésien du XXIe siècle. Optimiste sans être utopique à propos de la
technique (" Nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ",
Discours de la méthode, VI). Efficace sans être utilitariste à propos du
processus de libération humaine (Discours de la méthode, III). Il importe
aussi de bien voir les limites de cette démarche. Le dualisme cartésien
sépare l'homme de la nature. Il est en même temps porteur d'une invitation
à une cohérence après coup, davantage qu'à la défense dogmatique d'un
contenu forcément daté. >
texte intégral
Humanisme négatif
Titre : De l'humanisme négatif
au non-humanisme
Auteur : Didier Moulinier
Source : André Glucksmann, Descartes
c'est la France, Flammarion, 1987
Philosophe(s) cité(s) : Descartes,
Glucksmann, Laruelle
Descartes est un philosophe d'actualité et il se pourrait bien que les
"actualités" fussent cartésiennes au sens où elles n'incitent guère à la
confiance aveugle dans un monde de plus en plus douteux et incertain. C'est
la première qualité de cette "nouvelle philosophie" (l'expression s'applique
à la doctrine cartésienne dès le 17è siècle) que d'envisager l'humanité du
côté de son adversité, du côté où elle pèche et où elle faillit, histoire de
casser l'euphorie ambiante. Penser la conjoncture - surtout quand celle-ci
se nomme Auschwitz à l'échelle du siècle -, et la penser philosophiquement,
ne peut se faire dans notre pays sans rencontrer (sinon revenir à) celui
qui, au grand dam de la communauté pensante, osa l'impossible et
l'inacceptable : douter de soi et du Monde. Etre cartésien, selon A. Glucskmann (Descartes c'est la France, Flammarion, 1987), c'est avant
tout se souvenir de cette audace et être capable de ranimer aussi souvent
que nécessaire ce doute méthodique, radical, mais jamais absolu ou définitif
(ce qui ramènerait au scepticisme ou pire au nihilisme). Or il n'est pas sûr
que les français se souviennent bien de ce philosophe là, ce "marginal
soucieux de marginalité" qui a d'ailleurs très peu vécu en France mais dont
on fit pourtant l'emblème de la pensée française, le plus grand nom de notre
philosophie. Au-delà de ce malentendu, chacun sent bien que ce penseur
délivre l'individu d'un monde trop bien huilé, trop bien arrondi pour ne pas
sentir le faux, un monde pris dans les filets de l'amour cosmique
(arrangeant tout) et de l'amour propre (auquel tout revient). Cet individu,
Descartes, lui confère donc le pouvoir et le devoir de révoquer en doute ses
certitudes et ses croyances, en même temps qu'il le libère de toute nature
éternelle. La pensée de Descartes ne fait que révéler l'état d'un monde
finissant où les idées de Beauté naturelle et de Bien commun se sont
évanouies, et où la solitude du Dieu créateur se prolonge dans la solitude
du sujet pensant. Face aux projets réactionnaires de ceux qui veulent
réhabiliter le Bien (Bérulle), la Vérité unique (Mersenne), l'Education
(Richelieu), Descartes prône la recherche méthodique de la vérité à partir
de l'examen du faux. Ce qui suppose au moins ce courage : reconnaître la
puissance du faux et l'existence du mal. >
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Passion française
Titre : Une passion française ?
Descartes. (Sur le livre de François Azouvi, Descartes et la France,
histoire d’une passion nationale, éditions Fayard)
Auteur : Arnaud Spire
Source :
Le web de l'humanité
Philosophe(s) cité(s) : Descartes,
François Azouvi
(...) Lors du quatre centième anniversaire
de la naissance de l’auteur du Discours de la méthode, une vingtaine de
philosophes de renom (2) répondaient, dans un numéro spécial de l’Humanité
(2 avril 1996), à la question : " Les Français ont-ils jamais eu l’esprit
cartésien ? " De leurs opinions ressortait l’idée commune que toutes les
questions ont bien une date de naissance, et que l’" esprit cartésien "
est une invention française d’un XVIIIe siècle franchement anticartésien,
voire d’un XIXe siècle - celui de Victor Cousin - qui cherchait à protéger
la philosophie française, mesurée, claire, distincte et démocratique, de
l’influence - néfaste selon lui - de la pensée dialectique allemande.
François Azouvi n’ignore pas que les relations entre les autorités du
royaume de France et celui qui allait être un jour son " philosophe
national " ont mal commencé. C’est peu dire. Elles ont même, d’ailleurs,
mal continué. Penseur contraint d’abord à l’exil, son ouvre fut longtemps
proscrite dans les collèges et facultés par les autorités ecclésiastiques
de France et par divers théologiens de la Réforme aux Pays-Bas. Emporté
par une pneumonie à Stockholm, où la reine Christine l’avait fait venir
dans son palais comme précepteur particulier, son corps fut ramené, après
seize ans d’atermoiements, en France et enterré à la sauvette dans un
cimetière réservé aux orphelins et enfants mort-nés. Honoré par la
Convention nationale, en 1792, qui projetait de transférer ses cendres au
Panthéon avec les honneurs dus aux grands hommes, ses restes sont, deux
siècles plus tard, toujours " coincés " entre deux autres pierres tombales
- celles de Mabillon et de Bernard de Montfaucon - dans une chapelle
abbatiale de l’église Saint-Germain-des-Prés, à Paris. L’arrêté de la
Convention n’a toujours pas été appliqué. >
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Philosophie moderne
Titre : La philosophie française
Auteur : Henri Bergson
Source :
Classiques des sciences sociales
Philosophe(s) cité(s) : Descartes
Toute la philosophie moderne dérive de Descartes . Nous
n’essaierons pas de résumer sa doctrine : chaque progrès de la science et
de la philosophie permet d’y découvrir quelque chose de nouveau, de sorte
que nous comparerions volontiers cette œuvre aux œuvres de la nature, dont
l’analyse ne sera jamais terminée. Mais de même que l’anatomiste fait dans
un organe ou dans un tissu une série de coupes qu’il étudie tour à tour,
ainsi nous allons couper l’œuvre de Descartes par des plans parallèles
situés les uns au-dessous des autres, pour obtenir d’elle, successivement,
des vues de plus en plus profondes.
Une première coupe révèle dans le cartésianisme la philosophie des idées «
claires et distinctes », celle qui a définitivement délivré la pensée
moderne du joug de l’autorité pour ne plus admettre d’autre marque de la
vérité que l’évidence.
Un peu plus bas, en creusant la signification des termes « évidence », «
clarté », « distinction », on trouve une théorie de la méthode. Descartes,
en inventant une géométrie nouvelle, a analysé l’acte de création
mathématique. Il décrit les conditions de cette création. Il apporte ainsi
des procédés généraux de recherche, qui lui ont été suggérés par sa
géométrie.
En approfondissant à son tour cette extension de la géométrie, on arrive à
une théorie générale de la nature, considérée comme un immense mécanisme
régi par des lois mathématiques. Descartes a donc fourni à la physique
moderne son cadre, le plan sur lequel elle n’a jamais cessé de travailler,
en même temps qu’il a apporté le type de toute conception mécanistique de
l’univers.
Au-dessous de cette philosophie de la nature on trouverait maintenant une
théorie de l’esprit ou, comme dit Descartes, de la « pensée », un effort
pour résoudre la pensée en éléments simples : cet effort a ouvert la voie
aux recherches de Locke et de Condillac. On trouverait surtout cette idée
que la pensée existe d’abord, que la matière est donnée par surcroît et
pourrait, à la rigueur, n’exister que comme représentation de l’esprit.
Tout l’idéalisme moderne est sorti de là, en particulier l’idéalisme
allemand.
Enfin, au fond de la théorie cartésienne de la pensée, il y a un nouvel
effort pour ramener la pensée, au moins partiellement, à la volonté. Les
philosophies « volontaristes » du XIXe siècle se rattachent ainsi à
Descartes. Ce n’est pas sans raison qu’on a vu dans le cartésianisme une «
philosophie de la liberté ».
À Descartes remontent donc les principales doctrines de la philosophie
moderne. D’autre part, quoique le cartésianisme offre des ressemblances de
détail avec telles ou telles doctrines de l’antiquité ou du moyen âge, il
ne doit rien d’essentiel à aucune d’elles. Le mathématicien et physicien
Biot a dit de la géométrie de Descartes : « proles sine matre creata ».
Nous en dirions autant de sa philosophie. >
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Radicalisme
Titre : Arbre, racines, radicalisme
Auteur : Anonyme
Source :
France radicale
Philosophe(s) cité(s) : Descartes
" Descartes, père - s'il n'en est qu'un - du rationalisme
et de la modernité, a lui-même établi: "Toute la philosophie est comme un
arbre, dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique, et
les branches qui sortent de ce tronc sont toutes les autres sciences, qui
se réduisent à trois principales, à savoir la médecine, la mécanique et la
morale." (Lettre-préface de l'édition française des Principes de la
Philosophie, 1647)
Claude Nicolet (L'Idée républicaine en France, 1789-1924,
Gallimard, Tel, pages 54 et 55, 1994), l'historien majeur du radicalisme,
a bien souligné la place de Descartes dans les "origines" de l'idée
républicaine en notant les hommages de Condorcet (Esquisse d'un tableau
historique des progrès de l'esprit humain, 1794) et de Jules Simon (La
Politique radicale, Librairie internationale, 1869). Ce dernier cite, par
exemple, le philosophe du cogito, à propos de la réforme (op. cit., pp. 2
et 3): "Je ne crois qu'à ma raison; je ne me soumets qu'à la preuve.
Prophète, tradition, majorité doivent comparaître devant ma raison, comme
devant leur juge suprême. De même dans la société dont nous faisons
partie, nous réclamons d'abord et avant tout le droit de penser et de
parler; et quant à nos actes, nous les soumettons à la volonté générale
exprimée par la loi, pourvu que nous puissions contribuer à faire la loi,
et que, la loi faite, nous puissions, en lui obéissant, faire tous nos
efforts pour en préparer la réforme, si nous jugeons qu'elle a besoin
d'être réformée. Il est étrange que cette doctrine ait été exprimée pour
la première fois dans la philosophie moderne par Descartes en 1637,
qu'elle n'ait passé de la philosophie dans la politique qu'en 1789, et
qu'elle ne soit pas universellement pratiquée après soixante-dix-neuf ans
de révolution."
Lorsque la Convention a décidé le transfert des cendres de Descartes au
Panthéon, le 2 octobre 1793, il fut remarqué (suivant ainsi le jugement de
Voltaire, exposé dans ses Lettres philosophiques) que "n'eût-il fait que
substituer des erreurs nouvelles à d'antiques erreurs, c'était déjà un
grand bienfait public que d'accoutumer insensiblement les hommes à
examiner, et non pas à croire"...
Le symbole de l'arbre, un des plus répandus, est figuration
du cosmos vivant, en perpétuelle régénérescence. Image de la vie, en
ascension vers le ciel et sa lumière, il évoque la verticalité, et met
ainsi en communication les trois niveaux du cosmos: le souterrain, par ses
racines fouillant les profondeurs du monde; la surface du monde, par son
tronc; les hauteurs, par ses branches et sa cime attirées par la lumière
du ciel. L'arbre (ici, le châtaignier, Castanea sativa) fond tous les
éléments: l'eau qui monte avec sa sève, la terre qui est puisée par ses
racines, l'air qui est inspiré par ses feuilles, le feu qui jaillit de son
bois. Parce que ses racines sont plongées dans le sol et que ses branches
s'élèvent dans le ciel, l'arbre est central. L'Arbre du monde est Axe du
monde. "


Descartes et la France
histoire d'une passion nationale
par François Azouvi
(Fayad, 2002, réed. 2006)
RESUME : Cet essai tente de répondre à la question : qu'y
a-t-il dans la philosophie de Descartes qui ait pu alimenter trois siècles
et demi de disputes et fabriquer ce mythe d'une France cartésienne ?
ARGUMENTAIRE : En France, tout le monde a une opinion sur Descartes : les
philosophes, ce qui est normal ; mais aussi les écrivains, les hommes
politiques, les ecclésiastiques, les architectes ou les savants. Car c'est
devenu une de nos vérités nationales : Descartes représente la France, et
les Français ont l'esprit cartésien. Etranges assertions, à la vérité, dont
il y a lieu de se demander comment elles se sont formées, comment ce
philosophe mort hors de France en 1650 a pu finir par incarner une nation
tout entière. Telles sont les interrogations qu'explore, en les renouvelant,
le présent ouvrage.
Comment se peut-il, demande François Azouvi, que tant de fois catholiques et
athées, droites et gauches, nationalistes et républicains se soient déchirés
au sujet de cette figure à la fois emblématique et controversée ? Qu'y
avait-il dans la philosophie de Descartes qui pût alimenter trois siècles et
demi de disputes et fabriquer ce mythe d'une France cartésienne?
Au fil des chapitres, c'est toute l'histoire intellectuelle et politique de
la France, de 1650 à nos jours, qui est revisitée pour comprendre le destin
énigmatique et singulier d'un philosophe prêtant son nom à un pays pour en
façonner l'identité.
04/11/05
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