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Biographie - Encyclopédie - Herméneutique
- Histoire des idées -
Métaphysique -
Moyen-âge - Pensée -
Science
Biographie
Titre : (A propos du livre
de Dinah Ribard, Raconter Vivre Penser - Histoires de philosophes)
Auteur : Pierre Macherey
Source :
http://www.univ-lille3.fr/set
Philosophe(s) cité(s) : Adrien Baillet,
René Descartes, etc.
Le passionnant livre de Dinah Ribard, Raconter Vivre Penser
- Histoires de philosophes - 1650 -1766 (Vrin/ EHESS, 2003), à la lumière
d’un corpus textuel qui n’avait jamais fait encore l’objet d’une
investigation systématique, les récits de vie de philosophes composés au
XVIIe et au XVIIIe siècles où ils constituent un genre littéraire à part
entière, fournit l’occasion de revenir par un nouveau biais sur le
problème général de l’histoire de la philosophie, définie par Dinah Ribard
comme “histoire continue, traitant d’un objet unique progressivement
déployé dans le temps” (p. 170), problème dont ce livre renouvelle sur le
fond certains enjeux. >
lire la suite
Encyclopédie
Titre : Histoire de l'histoire de la
philosophie ( Extrait du chap. 29 : le courant
encyclopédiste)
Auteur : Martial Guéroult
Source : Ed. Aubier, 1988
Philosophe(s) cité(s) :
Condorcet, Comte
§ 329. Le scepticisme métaphysique, en réduisant à rien les objets de
l'histoire de la philosophie, tend naturellement à détourner de cette
histoire. Or tout concourt dans la seconde moitié du XVIIIè siècle à
renforcer ce scepticisme. Les traditions idéologiques et encyclopédistes
qui règnent alors en maîtresses (et qui sont très souvent d'ailleurs
confondues ou mêlées l'une à l'autre, comme par exemple dans le
Discours préliminaire
à
l'Encyclopédie de d'Alembert) sont sceptiques.
L'accord est parfait sur ce point entre des tempéraments aussi différents
que Voltaire, Diderot et d'Alembert. Si ce scepticisme, ainsi qu'on l'a
vu, s'alimente pour une part au
Dictionnaire philosophique de Bayle et à l'
Historia critica philosophiae
de Brücker, il trouve également son appui dans
l'analyse idéologique, dans «
la méthode française» - comme Taine l'appellera plus tard -
de Condillac qui, après avoir visé à la ruine des grands systèmes
abstraits et de leurs abus, finit par menacer toutes les constructions
philosophiques en général!. Il faut y ajouter, enfin, la prédominance
croissante des sciences de la nature. Le développement brillant des
sciences, non seulement des« sciences exactes » physico-mathématiques,
mais encore, - à certains égards, - des sciences de la vie, engendre un
positivisme qui, né avec d'Alembert 2, va s'affirmer avec Turgot,
SaintSimon, et s'épanouir avec Auguste Comte. Ce
positivisme, que d'Alembert a placé sous l'invocation de Bacon, et
Condorcet sous celle de Galilée, de Bacon, de Descartes et de Locke, est
par définition hostile' à toute philosophie qui, en ce qui concerne
l'esprit, est autre chose qu'analyse idéologique Condillacienne
(d'Alembert) ou analyse Lockienne capable de déterminer les limites de
nos facultés de connaître (Condorcet), ou qui, en ce qui concerne les
objets extérieurs, est autre chose que simple science des phénomènes
naturels ou sociaux, simple démonstration de l'impossibilité de dépasser
la sphère des sciences. Niant implicitement ou expressément la légitimité
de toute métaphysique possible, ce positivisme condamne du même coup
toutes les métaphysiques passées et les rejette dans une ère encore
primitive, où l'humanité n'a pas encore été affranchie de ses « préjugés
». Mais ce
scepticisme, en opposition avec le scepticisme des dilettantes, a sa
contrepartie dans une foi aveugle en la science et en le progrès, de même
que le scepticisme philosophique des théologiens avait sa contrepartie
dans la foi religieuse. C'est parce que la science apporte la vérité, que
son avènement est conçu comme mettant fin à la métaphysique, ou à la
philosophie conçue comme distincte de la science. De plus, à partir de
Comte, l'explication sociologique enlève à ces systèmes le caractère de
fictions purement arbitraires pour en faire des expressions nécessaires
d'un certain état social, et par là elle leur rend un certain contenu,
bien qu'à vrai dire non philosophique: celui d'une représentation
collective. La science, avec ses certitudes, doit remplacer la philosophie
proprement dite, ou plutôt constituer cette philosophie proprement dite.
C'est d'ailleurs déjà ce que rêvait Bacon dans son
Instauratio magna : mettre fin
aux systèmes et aux écoles par l'instauration d'une méthode expérimentale
efficace, qui apporterait des inventions capables d'accroître la puissance
de l'homme sur la nature 1. Or le XVIIIè siècle est en possession
effective de cette méthode et de cette science que Bacon avait annoncée
sans être capable de la promouvoir, et que Descartes avait pour une part
fondée. Si donc le scepticisme relatif aux doctrines philosophiques du
passé pourra être dépassé par un certain biais, c'est dans la mesure où
l'on retrouvera, derrière elles et leur succession, les premiers pas
incertains de l'homme vers cette science libératrice et efficace.
Tous ces facteurs sont éminemment contraires à l'histoire de la
philosophie proprement dite. Celle-ci suppose au moins un préjugé
favorable à
l'égard des doctrines passées qu'elle prend comme
objets, et l'attribution à elles d'un minimum de valeur spéculative, les
rendant dignes d'être étudiées. Si l'on ajoute au persiflage dont les
«
systèmes »
sont à chaque instant la cible, le développement médiocre
de l'érudition philologique et de l'exégèse savante telles que les
encourage en Allemagne la controverse biblique ou théologique si
familière au protestantisme allemand 2, on voit que tout contribue à
détourner de telles études.
Sans doute, l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres réunitelle un
cercle restreint de savants qui s'adonnent à des travaux de recherches
philosophiques érudites de grande valeur. Mais leurs mémoires, qui seront
utilisés aussitôt en Allemagne, restent sans grande influence en France
jusqu'au début du XIXè siècle, du moins en ce qui concerne l'histoire de
la philosophie 3.
L'intérêt se porte alors, en effet, vers l'histoire des sciences et de la
pensée scientifique. Cet intérêt se manifeste dans maints articles de
l'Encyclopédie
rédigés par d'Alembert ou d'Holbach, dans
l'Essai sur les Eléments de philosophie,
de d'Alembert 1, dans les Lettres de Maupertuis et
de Bailly, dans les études de Savérien, ou dans l'ouvrage remarquable de
Montucla sur l'Histoire des mathématiques, qui est en réalité une
histoire générale des sciences physico-mathématiques 2. Ce courant
scientifique donne naissance aux théories sur l'évolution intellectuelle
de l'humanité, où le développement de l'esprit humain apparaît fondé à peu
près exclusivement sur le progrès indéfini des sciences positives
(Turgot, Condorcet, Sophie Germain, Comte). Au lieu d'aboutir
à
l'exaltation de l'histoire de la philosophie, comme en
Allemagne avec Hegel, ce mouvement aboutit
à son abaissement 3
et ne la conserve qu'en l'amputant et en lui ôtant même son état civil. Ce
qui se substitue à elle c'est une sorte d'histoire ou plutôt de théorie de
l'histoire des idées, des croyances,
des conceptions du monde; cette histoire apparaît comme dépendante du
progrès des sciences et de l'évolution psychologique ou sociologique de
l'humanité. Mais le devenir de la philosophie au sens strict, c'est-à-dire
les contenus doctrinaux considérés en eux-mêmes sont rejetés hors de la
vérité, celle-ci étant réservée tout entière à la science positive, et les
métaphysiques étant considérées tout au plus soit comme n'étant de cette
vérité que le bégaiement et le prélude provisoire, soit comme n'étant,
selon l'expression de Sophie Germain
l,
que « les romans des penseurs ». Il n'est
pas étonnant dans ces conditions que la renaissance de l'histoire de la
philosophie en France se produise, plus tard, chez des écrivains ayant
subi l'influence allemande, c'est à savoir De Gérando, - quoiqu'il fût
idéologue, et Victor Cousin.
Herméneutique
Titre : Entre philosophie et
herméneutique: La leçon de l' historiographie philosophique du 20ème
siècle
Auteur : Lutz Geldsetzer
Source :
http://www.phil-fak.uni-duesseldorf.de
Philosophe(s) cité(s) : Schleiermacher,
Guéroult, Bréhier...
1. L'histoire de la philosophie a fait
des progrès considérables au 20ème siècle. J'en ai donné un récit sommaire
dans mon article "Histoire de la Philosophie" dans le "Dictionnaire
historique de la philosophie"1. D' ailleurs j'ai souligné l'insertion de
la recherche et de l'enseignement de l'histoire de la philosophie dans le
curriculum de la discipline "philosophie" dans les cadres de la faculté de
philosophie et des autres facultés des universités. En fait je pense que
plus que la moitié de la recherche et de l'enseignement philosophique
concerne actuellement l'histoire de la philosophie dans ses divers
aspects. La bibliographie des publications actuelles et surtout des
journaux en témoigne visiblement. La recherche continue à se diriger vers
les détails, soit en collaboration avec les spécialistes des langues et
littératures anciennes et médiévales, soit que les chercheurs
philosophiques sont eux- mêmes de spécialistes. Les résultats se
présentent en forme de contributions aux journaux spécialisés, aux livres
collectifs, mais beaucoup moins en forme de monographie magistrale d'un
seul auteur. Ce qui indique la spécialisation des chercheurs et la
disparition d'une culture des grandes synthèses et des appréciations de
grande envergure, de la "grande narration". >
lire la suite
Histoire des idées
Titre : Histoire de la philosophie,
histoire des idées. Perspectives et problématiques
Auteur : CERPHI
Source :
http://www.cerphi.net
Philosophe(s) cité(s) : Michel
Foucault, Jacques D’Hondt...
L’histoire de la philosophie est
étudiée par les philosophes, elle ne se laisse pas saisir par l’Histoire
mais par la Philosophie. Nous ne reviendrons pas, tout au moins pour
l’instant, sur les liens qui se tissent entre Philosophie et Histoire, car
notre propos n’est pas de définir une philosophie de l’histoire, mais bien
de penser la pratique de l’histoire de la philosophie.
Il conviendrait de donner, ou au moins de tenter de donner une définition
de l’histoire de la philosophie tant comme discipline que comme pratique.
Une telle démarche, pour être rigoureuse, doit chercher à comprendre,
d’abord, comment la conscience de son historicité est apparue à la
philosophie, quel procès elle a pu suivre, quel cheminement elle a suivi.
Il s’agirait de faire une histoire de l’histoire de la philosophie. (...)
Ici, l’ensemble du développement philosophique est considéré comme une
seule et unique philosophie dont chaque philosophie particulière ne
constituerait que les moments singuliers. Le travail de l’historien de la
philosophie serait, dès lors, un travail d’unification des moments,
d’élucidation des rapports singuliers des philosophies particulières au
sein du développement général de la Philosophie, celui-ci rendant a
posteriori intelligible chacune des séquences passées.
De son côté, l’histoire des idées ne se présente pas sous une forme aussi
systématique, elle n’offre pas la vision d’un développement constant –
sans être forcément régulier –, ses objets sont plus incertains, elle ne
se laisse pas saisir par la seule compréhension du procès de la raison.
Moins prestigieuse que sa consœur philosophique, l’histoire des idées
semble parfois n’être qu’une sorte de rafistolage a posteriori de moments
décousus. > lire la
suite
Métaphysique
Titre : Revisiter l’histoire de la
Métaphysique
Auteur : Bernard Sichère
Source :
http://www.adpf.asso.fr
Philosophe(s) cité(s) : Jean-Pierre
Vernant, Pierre Hadot, Jacques Brunschwig, Jean Bollack, Alain de
Libera...
Il ne s’agit pas simplement, dans cette seconde
rubrique, de mentionner les travaux de quelques historiens de la
philosophie, mais plutôt de prendre la mesure du mouvement qui s’est opéré
dans un domaine souvent abandonné aux synthèses académiques et aux
particularismes érudits et cela sous une double influence: d’une part
celle des travaux des historiens de la «nouvelle histoire», d’autre part
celle des thèses de Heidegger sur l’histoire de la métaphysique. Ces
recherches n’envisagent pour autant ni d’appliquer sans plus les leçons de
la nouvelle histoire aux grands textes de la philosophie, ni de répéter
sans distance les affirmations hautaines de Heidegger. Elles visent plutôt
à susciter une nouvelle lecture des textes par-delà une tradition
universitaire souvent convenue, à la fois en y intégrant les nouvelles
philosophies du langage et du signe, et en remettant en cause la
représentation providentielle d’une histoire de la pensée continue et
majestueuse. Ni une histoire secrètement finalisée, ni un panorama
abstrait des grands systèmes coupés de leurs conditions concrètes
d’énonciation: une histoire contradictoire, multiple et hasardeuse
travaillée par la guerre des discours, telle qu’il soit possible de faire
entendre la voix des sophistes à côté de celle de Platon, celle des
Stoïciens de l’ère impériale à côté de celle de Plotin et des premiers
penseurs chrétiens, telle aussi qu’il soit possible, à la suite de
quelques maîtres prestigieux, de rappeler le rôle essentiel, dans la
constitution de la philosophie d’Occident, non seulement de la théologie
chrétienne, patristique et médiévale, mais également de la pensée juive et
de la pensée arabe. >
lire la suite
Moyen-Age
Titre : La philosophie médiévale
"en-france"
Auteur : Didier Moulinier
Source : Alain de Libera,
in
Histoire de la philosophie française, D. Huisman et alii,
Perrin, 2002 (chapitre sur le Moyen-Age)
Philosophe(s) cité(s) : Alain de
Libera, auteurs médiévaux
Tout dans
l'expression "Philosophie française du Moyen-Age", note Alain de Libera,
semble faire problème. Russell n'avait-il pas imposé l'idée que "tout
est théologie au moyen-âge" et que le terme de "philosophie" demeurait
impropre appliqué aux oeuvres de cette période ? Comment ensuite
délimiter et identifier la France, d'un point de vue politique et
territorial, avant un bon XIVè siècle ? Comment enfin prétendre fixer
uniment les limites chronologiques du Moyen-Age, alors que seule une
approche différencielle par domaines s'avère tant soit peu concluante ?
Alain de Libera nous montre cependant qu'il est possible de lever tous
ces obstacles, en adoptant un point de vue original rompant précisément
avec la "Grande Histoire" conformiste et nombriliste dont on a
précédemment souligné quelques traits. La distinction nette voulue par
Russell entre philosophie et théologie s'avère évidemment artificielle
et réductrice, tant pour l'une que pour l'autre de ces disciplines,
étant au service d'une vision elle-même logico-positiviste de la
philosophie. Le 3è obstacle tombe de lui-même si l'on admet, comme il se
doit, la méthode de périodisation sectorielle et non béatement
universelle. En revanche, la notion de "philosophie nationale" reste
entièrement à construire à partir des données historiographiques, comme
doivent être parallèlement réexaminés certains présupposés des
historiens de la philosophie. Rien n'oblige d'admettre le point de vue
maximaliste qui voudrait associer l'existence de la Nation française
avec l'édification historique de l'Etat centralisé, doublée par
l'intériorisation d'un sentiment d'appartenance (ce qui n'intervient
qu'avec le fameux sermon - Viva rex! - prononcé par le chancelier
Jean Gerson, en 1405, qui équivaut à une déclaration d'allégeance
politique et spirituelle à l'égard de la royauté). Les historiens de la
philosophie médiévale s'en tiennent le plus souvent à un point de vue
supra-national, lequel épouse une réalité historiquement avérée, à
savoir le cadre lui-même supra-national, au double point de vue
institutionnel et linguistique, dans lequel travaillent et évoluent les
acteurs intellectuels du Moyen-Age : les moines réguliers (et dans une
moindre mesure les clercs séculiers) n'appartiennent en effet qu'à leur
ordre, écrivent tous en latin, possèdent la même culture et le même mode
de vie, etc. Il n'en demeure pas moins que de grands programmes
éditoriaux attestent aujourd'hui d'objectifs historiographiques
nationaux ; seulement, à côté des corpus en cours d'établissement sur la
"philosophie anglaise" ou la "philosophie allemande", la "philosophie
française" du Moyen-Age fait pâle figure voire manque curieusement à
l'appel. Certes, on peut en chercher la raison dans les sévères
critiques qui furent formulées en France au XVIIIè, qui servirent à
reléguer les productions médiévales au rang méprisable de simples
exercices d'écoles, aussi vides de contenu qu'inutilement abstraits et
compliqués. Plus encore, aux yeux même d'un Condillac, c'est tout
l'emprunt fait par le Moyen-Age à la culture arabe, via les Croisades et
par l'importation de l'aristotélisme d'Avicenne, qui passe pour une
corruption générale non seulement de l'intelligence mais aussi du
goût - critère par excellence du Bien dans notre contrée.
Or, quoi
qu'on puisse penser de la valeur intrinsèque des oeuvres médiévales, il
paraît à peu près certain qu'une vaste erreur d'interprétation porte sur
la source même de ces oeuvres, sur le lieu réel de leur production. Ce
n'est pas la France qui a vu naître la Somme théologique d'Albert le
Grand, par exemple, ni l'Allemagne d'ailleurs, mais seulement Paris.
Le vecteur historique sur lequel s'inscrivent les grands penseurs du
XIIIè siècle, notamment, n'est pas un continuum débouchant sur
l'éclosion nationale ou même européenne, mais une séquence plus limitée
Athènes-Rome-Paris dont seule l'Eglise pourrait ressortir grandie
et magnifiée. Certes, ce n'était pas pour rien que l'Université
parisienne, plus que tout autre, apparaissait comme le site de
prédilection où devait s'accomplir la vaste traduction du Savoir
antique, éclairée par le christianisme ; une propagande sourde l'avait
précédée, qui présentait les modernes Gaulois comme les dignes héritiers
des grecs et des romains. D'autre part, si au M.A Paris était un peu à
la France ce qu'aujourd'hui New-York est à l'Amérique, on peut
difficilement nier que celle-ci n'intègre celle-là (territorialement,
politiquement, sinon culturellement). Il n'en demeure pas moins exact
que si la faculté de Paris était bien en France, elle n'est point
pour autant pleinement de France. Plus encore que celle d'Oxford,
l'Université de Paris représentait depuis le XIIè siècle la civitas
philosophorum par excellence ; tous les grands théologiens, de saint
Thomas d'Aquin à Maître Ekhart y vinrent dispenser leur enseignement.
Son cosmopolitisme intellectuel et son rayonnement aurait contribué
paradoxalement - c'est la thèse lumineuse de A. de Libera - à éclipser
la "philosophie française" du Moyen-Age. Celle-ci n'aurait-elle eu
finalement aucune existence ? Pourquoi persiste-t-on à célébrer de
grands philosophes italiens ou allemands appartenant à cette période et
parfaitement intégrés dans cette dynamique parisienne, tandis que très
peu de signatures proprement"françaises" semblent émerger ? Précisément
peut-être en raison de cette promiscuité, interdisant toute confusion
entre Paris et la France, entre la faculté et des penseurs par ailleurs
"provinciaux", comme si l'hôte (français) s'effaçait devant les
invités... Mais peut-être est-ce tout simplement une question de
"signatures"... Le questionnement de l'historien se fait, en ce point
critique, particulièrement pénétrant et novateur. Alain de Libera avance
un faisceau de propositions qui ne manqueront pas d'interpeller le "non-philosophe".
1) Il est bien clair que si l'on cherche à établir une spécificité
française de la pensée médiévale, on ne saurait la trouver ailleurs que
dans les caractéristiques mêmes de l'enseignement parisien, ses
questionnements, ses méthodes, ses programmes d'enseignement, etc. De
sorte que "français" rime paradoxalement avec "étranger", ce qui en soi
n'est pas inintéressant. 2) Si l'on tient à se référer à Descartes,
maintenant, comme étant le véritable père fondateur de l'"esprit
français" (la rigueur, le doute, etc.), davantage encore en y voyant le
telos incontestable de l'histoire même de la philosophie, on ne
saurait faire l'impasse des sources médiévales du cartésianisme (qui
d'ailleurs ne se révèlent en rien spécifiquement "françaises"), de sorte
que Descartes, tout comme ses prédécesseurs scolastiques n'appartient
pas spécialement à la "France" ou n'incarne l'esprit français.
Faudrait-il se contenter alors d'étudier l'évolution complexe de la
philosophie médiévale "en France" et renoncer à tout jamais au mythe
d'une philosophie "de la France" ? 3) C'est bien ce qu'avance A. de
Libera, sauf que celui-ci engage parallèlement un questionnement sur
cette apparente discrétion, ce retrait des auteurs médiévaux français
qui selon lui a valeur de "symptôme". De quoi donc ? Par-delà la
concentration des grandes signatures dans le giron parisien (ce qui
après tout n'a guère changé au fil du temps), ne faudrait-il pas
s'interroger sur la grandeur et la domination supposée de cette
tradition scolastique ? Ne faudrait-il pas en profiter pour
"réhabiliter" la philosophie pré-universaitaire, fourmillant notamment
au cours du XIIè siècle, et par la même occasion la philosophie
para-universitaire des temps glorieux de la faculté ? Ne faudrait-il pas
"se demander si, à l'âge des universités, la philosophie ne s'élabore
pas en d'autres lieux, avec d'autres acteurs, pour d'autres objectifs ?
En somme : la philosophie n'est-elle qu'affaire de maîtres ?" (p. 33).
Ne nous méprenons pas, et ne faisons pas dire à l'auteur ce qu'il ne dit
point : il n'y a pas de "philosophie médiévale" cachée ou
occultée, c'est d'une autre lecture de l'histoire qu'il s'agit, et
peut-être d'une autre appréciation du fait philosophique. Ce que nous
appelons ailleurs, pour notre part, l'en-france, pourrait bien
avoir partie liée avec cette indécision concernant l'appartenance, la
nationalité, mais aussi l'officialité et la supériorité supposée de tel
ou tel segment de l'histoire philosophique. Serait visée non seulement
l'appellation "philosophie française", soit l'entité "France", mais
aussi - c'est bien la voie qu'indique aussi A. de Libera - les
entités "Paris", "Université", "Université parisienne", soit autant de
concepts qui semblent incarner à un moment ou à un autre l'essence ou le
telos de la philosophie. "En-france" résident pour nous les
philosophies qui, dégagées de leur contexte non pas historique (celui-ci
apparaît trop précieux comme prise d'appui critique, comme on vient de
s'en rendre compte) mais idéologique ou politique au sens large, et qui
délestées de leur propre sentiment d'appartenance ou même de la
conscience de leur "différence", témoignent de l'unicité une fois-chaque
fois de toute pensée dès lors qu'elle renonce à la foi
philosophique, celle qui lui dicte en même temps son devoir-être en
autonomie et son inclusion dans une geste historique (ce doublet
constituant un faktum philosophique majeur). En tout cas,
l'histoire de la philosophie médiévale nous apprend que si
l'enseignement parisien n'était pas spécifiquement français mais bien
international, toute la spécificité française résidant précisément, au
Moyen-Age, dans ce cosmopolitisme universitaire, il y a (et non
"il y avait", car ce n'est plus une donnée historique) par contraste "en-france"
une pensée rigoureusement non-française (et bien sûr non-parisienne),
non spécifique et non identifiable en ce sens qu'elle reste à découvrir et
à penser, peut-être même à découvrir comme un nouveau penser-médiéval...
Pensée
- Titre : La pensée contre l'histoire ? Réflexions
sur un problème français
- Auteur : Denis Kambouchner
- Source :
http://www.princeton.edu
- Philosophes(s) cité(s) : Victor Cousin, Jules
Lachelier, Renouvier, Ravaisson, Emile Boutroux, Foucault, Derrida, etc.
En premier lieu, étant, comme historien de la philosophie, un praticien
des textes de l'époque classique plutôt que de ceux de l'"après-Kant",
je serai bien entendu conduit à évoquer, et même avec quelque détail,
certaines représentations modernes ou contemporaines de l'histoire de la
philosophie; mais, pour ce qui concerne l'approche et le traitement des
textes, je choisirai de préférence mes quelques exemples dans le domaine
qui m'est le plus familier.
En second lieu, le problème de l'enseignement de l'histoire de la
philosophie dans les premiers degrés du curriculum ne se pose
précisément ni dans les mêmes termes, ni avec la même insistance en
France et dans le monde anglo-saxon. Je commencerai donc, si vous le
permettez, par évoquer la situation française de cet enseignement, et la
forme de tradition intellectuelle qui peut lui être associée. C'est à
partir de l'évocation de cette tradition que je m'efforcerai d'aborder
ce qui semble devoir constituer notre problème le plus partagé et le
plus fondamental : celui de savoir si, dans l'enseignement élémentaire
tout au mois, il existe une distinction consistante à faire, et une
antinomie réelle ou du moins une tension notable, entre l'analyse des
oeuvres philosophiques et l'enseignement d'une histoire des idées et des
doctrines, avec sa substance culturelle. >
suite
Science
Titre : Philosophie(s) de l'histoire
et histoire(s) scientifiques dans la pensée française du XIXe siècle
Auteur : Regina Pozzi
Source :
http://www.cromohs.unifi.it
Philosophe(s) cité(s) : Renan, Cousin,
Cuvier, Daunou, Taine, Guizot1.
"Le grand progrès de la réflexion
moderne - affirme Ernest Renan dans L' Avenir de la science - a été
de substituer la catégorie du devenir à la catégorie de l'être [...].
Autrefois tout était considéré comme étant [...] Maintenant tout est
considéré comme en voie de se faire". Il s'ensuit, ce sont, là encore, les
propres mots de Renan, que "l'histoire est la forme nécessaire de la
science de tout ce qui est dans le devenir": la science de toute
production humaine, qu'il s'agisse de langue, de littérature, de religion,
de droit, ne peut se résoudre que dans l'étude de son évolution dans le
temps: bref, "la science de l'esprit humain, c'est l'histoire de l'esprit
humain.
Il serait difficile de trouver formule plus efficace pour définir le
tournant épistémologique qui a rangé, dans la première moitié du XIXe s.,
le monde de l'homme et les disciplines dont il est l'objet entièrement
sous la catégorie de l'historicité. Ce qui est célébré, dans cet ouvrage
de jeunesse de Renan, c'est la découverte - si ce n'est plutôt
l'invention, comme l'a suggéré Leo Strauss - de la dimension historique,
qui nous apparaît comme la marque intellectuelle propre du siècle qui a
précédé le nôtre.
Le but de mon analyse est de reprendre certains développements que la
conception historiciste a connus en France, pays où elle ne disposait pas,
à première vue, d'un milieu favorable, dans la mesure où le rationalisme
des Lumières avait plongé ici de profondes racines, mais où, pourtant, les
énormes problèmes moraux et politiques posés par la Révolution pouvaient
trouver dans celle-ci des réponses particulièrement appropriées, pour
donner même lieu, dans certains cas, à de véritables systèmes faisant
fonction de "religion substitutive", comme ceux de Saint-Simon ou de
Comte. Cependant, plus qu'à de tels systèmes, rigoureusement structurés
selon une pensée concevant l'histoire comme une succession d'étapes
obligées qui nous est désormais étrangère, je voudrais fixer mon attention
sur les réflexions plus libres de divers auteurs, historiens et
philosophes, dont la caractéristique est leur adhésion commune à la
nouvelle épistémologie historiciste, un cadre de certitudes dans lequel
ils doivent affronter cependant de sérieux problèmes, insolubles parfois.
Et il s'agit, comme on le verra, de problèmes qui n'ont pas cessé de nous
presser, ouvertement ou non, même si l'historicisme est passé depuis bien
longtemps et que son univers conceptuel n'est plus le nôtre. >
lire la suite
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