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Ecriture - Expérience - FragmentLangue - Littérature - Pensée - Tradition

 

 

 

Ecriture

Titre : Ecrire en philosophie (Présentation de L’écriture des philosophes, sous la dir. de Bruno Clément, Rue Descartes, n° 50, 2005, Paris, Presses Universitaires de France)

Auteur : Rose-Marie Gerbe

Source : http://www.fabula.org

Philosophe(s) cité(s) : Merleau-Ponty, etc.

 

(...) Après cet entretien s’ouvre la troisième partie de la revue, « Périphéries », qui est constituée d’un travail de Stéphanie Ménasé, dont on connaît les remarquables recherches et réflexions autour des manuscrits de L’Œil et l’Esprit de Maurice Merleau-Ponty. En analysant en détail les modifications dans les différentes étapes de l’œuvre du philosophe, Ménasé réussit à cerner au plus près le style et le mode de pensée de Merleau-Ponty. Le lecteur trouvera des évolutions quant au lexique, à la structure des phrases, mais aussi aux idées et à l’argumentation utilisées. Parmi les études sur les variantes formelles, on peut noter le changement de statut d’un exemple utilisé à des fins argumentatives (p. 104), la réécriture d’un passage avec un changement de système personnel (le on est transformé en je, p. 107), le travail sur le rythme et le « chant », qui amène Ménasé à un parallèle avec l’écriture poétique (p. 112-113)… Au-delà de ces phénomènes liés à des choix linguistiques, l’auteur fait le point sur la notion de style en philosophie : « l’écriture se transforme à mesure que Merleau-Ponty précise sa philosophie et articule sa pensée qui elle-même le transforme ainsi que sa façon de voir, d’énoncer, d’écrire, etc. » (p. 107). Et de conclure : « le style de Merleau-Ponty transforme de plus en plus une langue toute faite en une parole pensante et une pensée s’articulant comme parole opérante et prégnante de la vision qu’elle ouvre. » (p. 115). À l’instar des productions artistiques, tels la peinture ou la littérature, l’écriture philosophique est nécessairement « travaillée » : Merleau-Ponty rature, ajoute et modifie ses écrits au fur et à mesure de l’évolution de ses idées, de son expérience, de sa vision du monde. > lire le texte

 

Expérience

Titre : Sur la scène de l’expérience, une voix hors normes

Auteur : Bertrand Ogilvie

Source : Le web de l'humanité

Philosophe(s) cité(s) : Michel Foucault

Les philosophes français de la deuxième moitié du XXe siècle passent pour être des stylistes, ce que beaucoup leur reprochent. On laissera de côté le reproche ainsi que la question de savoir si ce trait les concerne tous ou seulement une partie d’entre eux. On ne s’étendra pas non plus sur le lien qu’on peut établir entre cette dimension du style et la conscience aiguë, propre à l’époque, du fait que le langage n’est pas seulement une médiation, un instrument diaphane ou potentiellement transparent, manipulable et univoque, mais un lieu, un site, un milieu, ou si l’on veut un élément possédant une densité, un indice de réfraction et donc une opacité et une multiplicité propres. En ce sens, parler de style est bien choisi. Par opposition à l’écriture ou à la stylistique qui indiquent des procédures de mises en oeuvre de moyens spécifiques, le style désigne un excès, la singularité d’une « vision », comme dit Proust, ou encore d’un monde. On pourrait dire encore : une expérience, c’est-à-dire la manière dont un sujet s’affecte face à un ensemble de normes qu’il transforme en se transformant lui-même, qu’il les intègre, les conteste ou les déplace. C’est bien pourquoi Foucault a fréquemment utilisé ce terme pour caractériser des modes de « subjectivation », surtout ceux qui tournent autour de l’idée de faire de sa vie une oeuvre, comme dans la pensée antique, mais pas seulement. Bien plus, le terme de style lui a permis d’établir une tension entre une analyse des normes (discours et pouvoirs) et une identification des conduites. Pour rendre compte de la stylisation des conduites, il a dû adopter un autre style. Ce qui ne signifie pas seulement une autre écriture mais une autre modalité de rapport à l’expérience, pour des expériences autres ou mieux pour des situations enfin appréhendées pleinement comme des expériences. L’audition, ou, comme on peut le faire maintenant de plus en plus, la lecture de ses séminaires du Collège de France manifeste clairement cet approfondissement. > lire la suite

 

Fragment

Titre : Cioran et la filiation nietzschéenne

Auteur : Yann Porte

Source : http://leportique.revues.org

Philosophe(s) cité(s) : Nietzsche, Cioran

 

(...) Dans cette même perspective, Cioran, loin de considérer l?écriture fragmentaire comme un simple « exercice de style » littéraire ou philosophique voit en elle le seul moyen d?expression qui lui soit accessible et un principe de cohérence interne paradoxal qui, par la rupture qu?il induit, reconstitue l?unité perdue du sujet. C?est autour de cet enjeu de l?éclatement de la vérité et de l?émergence de la subjectivité comme principe axiologique et épistémologique qu?une grande partie de la pensée moderne et contemporaine gravite. C?est également à ce titre que l?écriture fragmentaire subjective se propose de subvertir toute pensée qui découle d?un système. Grâce au souffle si particulier de ce style, qui n?est rien d?autre que le reflet d?une vie spirituelle intense et tourmentée, Cioran atteint un niveau d?exigence peu commun associé à une éthique subversive radicale. À moins que le caractère subversif de ce discours ne se situe justement dans son morcellement et dans une expérience d?un nihilisme ontologique d?une rare intensité qui nie avec un souci obsessionnel de subtilité. Pour mettre en évidence cette caractéristique de la pensée cioranienne, il faut établir le rôle thérapeutique de l?expression littéraire dont la valeur ultime repose pour Cioran sur cet effet cathartique. La nécessité de la finesse stylistique se justifie alors par la complexité d?un vécu et la manière dont on l?appréhende. Le pessimisme et l?ironie étant les toiles de fonds principales de la pensée cioranienne, la nécessité de se purger de telles pensées et des passions qu?elles charrient par l?expression littéraire, élève la pratique de l?écriture à la hauteur d?une nécessité indispensable au maintien de l?équilibre psychique. > lire le texte

 

Titre : Pascal artiste - La Brièveté

Auteur : Thérèse Goyet

Source : http://odalix.univ-bpclermont.fr

Philosophe(s) cité(s) : Blaise Pascal

 

Le style coupé, la forme fragmentaire, l’inachèvement, la discontinuité de l’expression et de la pensée sont pour beaucoup dans le succès des Pensées : ils placent Pascal dans une tradition qui passe par La Rochefoucauld et La Bruyère, jusqu’à Nietzsche et René Char. Par goût pour les formes brèves, Pascal compose souvent des dialogues, des lettres, des courts traités.
Les formes littéraires longues conviennent aux pensées achevées qui se prêtent à un exposé synthétique : c’est celles des sommes scolastiques. Une pensée qui se cherche recourt de préférence à des formes brèves, plus propres à l’exploration. Pascal pense d’ailleurs que les lourds traités, avec leurs divisions, attristent et ennuient. Il préfère donc les textes nerveux, clairs et libres, par exemple à la manière de Montaigne. Il n’est pas le seul : le Discours de la méthode et les Essais qui l’acconpagnent sont aussi des modèles de brièveté ; en politique, la Fronde a suscité les mazarinades, petits écrits polémiques volants, qui touchaient un important public, dont s’est à coup sûr inspiré l’auteur des Provinciales. La lettre, ouverte ou confidentielle, connaît un succès croissant : celles de Guez, de Balzac ont été considérées comme le modèle d’une prose capable de traiter sérieusement des sujets élevés de philosophie et de politique, en demeurant accessible au public mondain.
Toute l’œuvre de Pascal est marquée par la brièveté : les Provinciales, brochures d’une dizaine de pages, les Ecrits pour les curés de Paris, les Expériences nouvelles touchant le vide, le Récit de la grande expérience, autant d’opuscules incisifs, dont certains ont échappé à la destruction par pur miracle. Les Lettres de A. Dettonville et le Triangle arithmétique sont constitués de plusieurs traités tous réduits à l’essentiel d’un problème. La forme épistolaire revient aussi partout, dans les sciences comme dans la polémique religieuse. Ce goût pour la brièveté, cette « recherche du discontinu et de la cassure » (P. Sellier) a des raisons profondes : pour les augustiniens, le cœur de l’homme corrompu est marqué par l’inconstance et la vanité ; il supporte mal l’uniformité, il a besoin de variété rhétorique. Seule la brevitas le touche. > lire la suite

 

Langue

Titre : Philosopher en français, PUF, Quadrige

Auteur : Jean-François Mattéi (dir.)

Source : personnelle

Philosophe(s) cité(s) :

Depuis la Grèce, en dépit des rêves d'une langue bien faite, les philosophes s'expriment dans des langues qui sont le partage de peuples différents. Or, peut-on inscrire le discours de l'universel dans le champ limité d'une langue particulière ? Le français fait sa joie des analyses sèches, comme l'on parle d'une pointe sèche qui grave le cuivre nu. Celui qui saurait le conduire vers la synthèse, pourtant, aurait reconnu, selon le mot de von Humboldt, " l'énigme de cette langue ". Le colloque de Nice, " Philosopher en français ", a tenté d'approcher une telle énigme. Trente-deux chercheurs internationaux ont croisé leurs exposés selon quatre thèmes : la philosophie française au XXe siècle ; la philosophie française et les courants internationaux ; l'histoire française de la philosophie ; le philosophe français et le style. Tous mettent l'accent sur l'approche " à la française ", comme disait Montaigne, des grandes questions théoriques et cherchent à définir ce qu'il en est du style français en philosophie.

 

Littérature

Titre : Science, philosophie, littérature

Auteur : Pierre Macherey

Source : (SET)

Philosophe(s) cité(s) :

Dans sa Leçon inaugurale au Collège de France (R. Barthes, Œuvres Complètes, t. III, Paris, Seuil, 1995, p. 804-805), Barthes, définissait la littérature en référence à trois “forces” désignées par les concepts de mathésis, de mimésis et de sémiosis ; et, en vue de caractériser ce qui, de la littérature, relève d’une mathésis, il soutenait à la fois que “la littérature prend en charge beaucoup de savoirs” et que “la littérature travaille dans les interstices de la science”. Ceci revenait à dire que le rapport de la littérature au savoir, rapport qui tire peut-être sa solidité d’être diversement et inégalement noué, est un rapport, non pas frontal, mais biaisé : “La littérature fait tourner les savoirs, elle n’en fixe, elle n’en fétichise aucun ; elle leur donne une place indirecte, et cet indirect est précieux... Parce qu’elle met en scène le savoir, au lieu, simplement, de l’utiliser, elle engrène le savoir dans le rouage de la réflexivité infinie : à travers l’écriture, le savoir réfléchit sans cesse sur le savoir, selon un discours qui n’est plus épistémologique, mais dramatique”. On dirait qu’à travers cet exercice de mise en scène ou de mise en texte, plutôt qu’elle ne réfléchit sur le savoir, la littérature, faisant, comme le dit Barthes, le savoir “réfléchir sur le savoir”, elle-même réfléchit le savoir : elle en renvoie ceux des rayons qu’elle attrape en vertu d’un principe de sélection qui reste mystérieux, et qui est peut-être tout simplement arbitraire au sens où sont arbitraires les règles d’un jeu, de manière à donner, ou plus exactement à montrer, à exhiber une certaine idée du savoir ; ainsi, toujours selon Barthes, le savoir en tant que production d’énoncés est inséré, et comme relancé dans une dynamique de l’énonciation : et c’est celle-ci qui, le mettant en quelque sorte à distance de lui-même, lui donne les moyens de sa paradoxale réflexion. > lire la suite

 

Titre : VIVRE RACONTER PENSER - Recherches sur le statut littéraire du philosophe : les Vies de philosophes en France, 1650-1766

Auteur : Dinah RibardI

Source : EHESS

Philosophe(s) cité(s) :

Le travail proposé vise à mieux décrire la situation de la philosophie en France à l’époque moderne (XVIIe-XVIIIe siècle) grâce aux questions et aux méthodes de l’histoire littéraire. Il s’agit donc d’une histoire littéraire élargie à des objets qui se trouvent un peu au-delà de son cadre habituel de réflexion, de manière à prendre en compte le déplacement fondateur de cette situation. Celle-ci tire en effet sa spécificité d’un mouvement qui peut être décrit comme une transformation des philosophes en auteurs. Cette transformation procède de plusieurs phénomènes de longue durée et bien connus des historiens de la culture : le développement d’institutions d’enseignement, les collèges, qui ne donnent pas à la philosophie la place que lui donne l’ancien (mais toujours vivace) système des facultés des Arts, l’apparition d’un marché du livre en constant élargissement, et par là d’un public pour les livres de philosophie, et la mise en place progressive d’un statut d’auteur. Dans ce contexte mouvant, le nom de philosophe ne renvoie plus clairement à la maîtrise d’une discipline constituée dans un cadre universitaire et aux pratiques, orales aussi bien qu’écrites, qui y correspondent. Etre (ou se vouloir) philosophe ne revient plus à être professeur de philosophie, mais à écrire des livres de philosophie – même si on est par ailleurs professeur. La professionnalisation des auteurs apparaît ici comme impliquant une déprofessionnalisation des professeurs : le nom de philosophe, avec tout son prestige, ne s’identifie plus à un titre, mais à la reconnaissance publique d’un statut, auteur de livres de philosophie. > lire la suite

 

Titre : Littérature et philosophie : les Lumières françaises

Auteur : Anne Léon-Miehe

Source : CERPHI

Auteur(s) cité(s) :

Eu égard aux multiples enjeux que recèle la question du commencement dans la pensée des Lumières françaises, je commencerai ici par l'évocation de Voltaire : conclusion impossible d'une époque qui résiste à la synthèse et à la taxinomie. Le moins philosophe des philosophes des Lumières, le polémiste taraudé par la métaphysique autant qu'il est dégoûté d'elle, le littérateur en contradiction avec l'écrivain, le dramaturge en débat avec le conteur, la rapidité et la légèreté littéraire venant répondre à la lenteur et la gravité philosophique, lorsque l'érudit dissimule et déforme le travail documentaire : Voltaire l'inclassable est le meilleur représentant de cette complexité, ce mouvement, cette crise à laquelle on donne la dénomination plurielle de «Lumières». A l'instar des tribulations de Candide, c'est la vie même de Voltaire, turbulente et pérégrine jusque dans la fausse retraite de Ferney, qui nous donne à voir la dynamique des Lumières (work in progress) comme la danse de la pensée dans un monde où la fin de la situation entraîne la position perpétuelle : le monde est au «sujet» des Lumières - devrait-on dire plutôt l'homme ou l'individu ? mais aucun de ces termes n'est vraiment satisfaisant, car c'est plutôt la fiction par le discours d'un incertain auteur de la parole - ce qu'est le rêve pour le rêveur : une image labile dans laquelle il glisse sans jamais être ici ou là. Le rêve des Lumières n'est pas de ceux qui se laissent interpréter, ni de ces images qui naissent de la torpeur en consolation de l'angoisse ou du découragement ; c'est un songe lucide, transparent et gracieux, un songe rococo où se dessinent l'élan du déséquilibre, l'énergie du vague (l'esquisse) et le mouvement de l'unité en devenir. > lire la suite

 

Titre : Panorama de la philosophie francaise contemporaine

Auteur : Alain Badiou

Source : http://multitudes.samizdat.net

Auteur(s) cité(s) : Alain, Deleuze, Derrida, Foucault

 

(Extrait)... Au XXème siècle, Alain, un philosophe d’apparence tout à fait classique, au cours des années trente/ quarante, un philosophe non-révolutionnaire et qui n’appartient pas à ce moment dont je parle, est très proche de la littérature ; pour lui, l’écriture est essentielle et il a produit de nombreux commentaires de romans ; ses textes sur Balzac sont d’ailleurs très intéressants - et des commentaires de la poésie française contemporaine, noamment de Valéry. Donc, jusque dans les figures classiques de la philosophie française du XXème siècle, on note ce lien très étroit entre philosophie et littérature. Les surréalistes ont eux aussi joué un rôle important : ils voulaient aussi modifier le rapport à la création des formes, à la vie moderne, aux arts ; ils voulaient inventer de nouvelles formes de vie. Ce programme était chez eux un programme poétique, mais il a, en France, préparé le programme philosophique des années cinquante et soixante. Je voudrais rappeler les liens entre les deux : Lacan ou Lévi-Strauss ont fréquenté et connu les surréalistes. Il y a donc dans cette histoire complexe un rapport entre projet poétique et projet philosophique, dont les surréalistes sont les représentants. Mais à partir des années cinquante/soixante, c’est la philosophie elle-même qui doit inventer sa forme littéraire ; elle doit trouver un lien expressif direct entre la présentation philosophique, le style philosophique et le déplacement conceptuel qu’elle propose. Nous assistons alors à un changement spectaculaire de l’écriture philosophique. Beaucoup d’entre nous sont habitués à cette écriture, celle de Deleuze, de Foucault, de Lacan ; et nous nous représentons mal à quel point c’est une rupture extraordinaire avec le style philosophique antérieur. Tous ces philosophes ont cherché à avoir un style propre, à inventer une écriture nouvelle ; ils ont voulu être des écrivains. Chez Deleuze ou chez Foucault, vous trouvez quelque chose de tout à fait nouveau dans le mouvement de la phrase. Le rapport entre la pensée et le mouvement de la phrase est tout à fait original. Vous avez un rythme affirmatif tout à fait nouveau ; un sens de la formule qui est également spectaculairement inventif. Chez Derrida, vous trouvez un rapport compliqué et patient de la langue à la langue, un travail de la langue sur elle-même, et la pensée passe dans le travail de la langue sur la langue. Chez Lacan, vous avez une syntaxe spectaculairement complexe qui ne rassemble finalement qu’à la syntaxe de Mallarmé, héritière directe de la syntaxe de Mallarmé et donc syntaxe immédiatement poétique.

 

Pensée

Titre : Georges Canguilhem : un style de pensée

Auteur : Pierre Macherey

Source : SET

Auteur(s) cité(s) : Georges Canguilhem

 

Georges Canguilhem a relativement peu publié, et il n’a consenti qu’assez tard, et non sans réticences, a rendre accessibles à un plus large public des écrits que, auparavant, il avait paru s’ingénier à disperser et à dissimuler dans des endroits discrètement choisis. Pour ceux qui l’ont approché, cette réserve était un trait constitutif de sa personnalité, qui répugnait à tout ce qui pouvait s’apparenter au fait même de paraître, à tous les sens du terme. Or l’influence qu’il a exercée, on peut sans doute parler à ce propos d’un véritable magistère intellectuel qui a marqué plusieurs générations, a été directement liée à cette volonté de retrait, à cette décision, observée jusqu’au bout sans concessions et sans compromis, de s’en tenir à l’indispensable dans l’exercice de sa fonction de professeur et de philosophe ; cette économie de pensée, était d’ailleurs d’autant mieux observée qu’elle était obstinément pratiquée sans faire l’objet de commentaires ou de gloses, car ç’eût été parfaitement oiseux d’en proposer, et elle a fini par prendre l’allure de ce qu’on peut appeler un style philosophique : une certaine manière de se situer dans l’entreprise de la pensée et d’en poursuivre le travail, c’est-à-dire d’en assumer rigoureusement les conditions et les conséquences. Chez Georges Canguilhem, cette rigueur a revêtu un caractère exemplaire. > lire la suite

 

Tradition

Titre : Le courage d'être clair

Auteur : André Comte-Sponville

Source : Philosopher en français (J.-F. Mattéi dir.), PUF, 2001

Philosophes(s) cité(s) : Montaigne, Pascal, Descartes

A la notion de philosophie française, ou de philosophie en langue française, l’une et l’autre trop vastes, trop neutres, trop contingentes, je préfèrerai celle, plus normative, plus subjective, peut-être aussi plus nécessaire, de tradition française en philosophie. C’est comme une histoire réfléchie, jugée, assumée – choisie. On a la langue que l’on a, l’histoire que l’on peut, mais la tradition que l’on mérite. Cette tradition française, comme la définir ? – A cette question bien naïve et massive (…), je n’ai pour ma part jamais pu répondre autre chose que ceci : les Essais de Montaigne, les Méditations métaphysiques de Descartes, les Pensées de Pascal. – Prenons donc ces trois œuvres primordiales et magistrales, et demandons-nous ce qu’elles peuvent avoir en commun qui constituerait comme le socle d’une tradition française en philosophie. – Un des points communs à ces trois chef-d’œuvres, c’est selon moi que s’y expose un certain rapport – avoué, assumé – du sujet philosophant à lui-même. Non, certes, que nos trois philosophes soient des philosophes « du sujet », comme nous dirions aujourd’hui. Ce n’est guère vrai que de Descartes. Mais en ceci que leur subjectivité philosophante fait partie des objets privilégiés qu’ils se donnent. – C’est ce que j’appellerais volontiers le sillon socratique de la tradition française : « il faut se connaître soi-même ». – On remarquera (…) que la subjectivité la plus délibérée peut aller de pair, c’est très net chez Montaigne et Pascal, avec la critique du sujet la plus incisive. Ce qui est en jeu ici, c’est moins un certain contenu philosophique (« philosophie du sujet » ou pas), qu’une certaine manière de faire de la philosophie, qu’un certain style de philosophie. – C’est pourquoi aussi (…) le style lui-même, au sens ordinaire du terme, disons un certain rapport intrinsèque à la littérature, est une autre des caractéristiques de cette tradition française. – Ce n’est pas une exclusivité française (le cas de Nietzsche suffit à le rappeler), mais c’est bien, me semble-t-il, une spécificité française : dans aucune autre tradition philosophique (…), la question du style n’est aussi importante. – Donc la tradition française, en philosophie, est celle d’une philosophie à la première personne (…) et qui relève pour cela, entre autre choses, de la littérature : parce qu’elle doit se donner le style dont elle a besoin. Philosophie subjective ? Elles le sont toutes. C’est pourquoi je préfère parler d’ego-philosophie : c’est une philosophie subjective qui ne fait pas semblant de ne pas l’être. – Il y a autre chose. – Aucun de nos trois auteurs ne s’est perçu comme philosophe professionnel : ils font plutôt profession de se « moquer de la philosophie » (…) ou se flattent de ne consacrer à la métaphysique que quelques heures par an. C’est que la pensée, pour eux, a une finalité surtout pratique : il s’agit de « bien juger pour bien faire » comme disait Descartes, autrement dit de « travailler à bien penser », comme disait Pascal, mais pour vivre mieux – parce que c’est là, comme chacun sait, « le principe de la morale ». – Cette exigence pratique a des conséquences, inévitablement, sur le public visé : la science a ses spécialistes, la morale non. Impossible, donc, de philosopher seulement pour les clercs. – De là cette fameuse clarté française que Nietzsche se plaisait à célébrer, qui n’est pas d’abord un style, encore moins un tempérament, mais une exigence de l’esprit. Clarté non de sang, mais de principe. C’est rester fidèle à Socrate. C’est rester fidèle à Epicure ou Epictète. C’est rester fidèle à Montaigne, Descartes, Pascal. C’est rester fidèle à l’humanité. Le style – et d’abord la clarté du style – est aussi une question d’éthique. – On dira que nul n’est tenu d’avoir le génie littéraire d’un Pascal. Sans doute. Mais manquer de talent n’autorise pas à manquer d’honnêteté. Nul n’est tenu d’être artiste. Nul n’est dispensé d’être clair. Bergson : « On peut dire que la philosophie française s’est toujours réglée sur le principe suivant : il n’y a pas d’idée philosophique, si profonde ou si subtile soit-elle, qui ne puisse et ne doive s’exprimer dans la langue de tout le monde. Les philosophes français n’écrivent pas pour un cercle restreint d’initiés ; ils s’adressent à l’humanité en général. » Qu’il y ait un risque de vulgarisation ou d’appauvrissement, c’est entendu. – Est-ce à dire que Montaigne, Descartes ou Pascal soient des vulgarisateurs ? Je suis certain du contraire, et eux-mêmes s’en fussent amusés. – L’obscurité n’est que le cache-misère des médiocres. C’est se mettre à l’abri de toute critique, de toute réfutation, de toute objection. La clarté, à l’inverse, est un risque, j’en sais quelque chose, et c’est en quoi elle est aussi une vertu. – Nos trois auteurs ont le courage d’être clairs. – Simples ? C’est à voir. – Ceux là sont des philosophes du bon sens, si l’on veut, c’est-à-dire de la raison commune (en est-il une autre ?) ou de la vérité ordinaire. – Il se méfient du délire spéculatif, et ils ont bien raison. (extraits)

 

 

 

DOCUMENTS

 

Sur le site DIFFUSION DES SAVOIRS de l'ENS :

A l'occasion de al Journée Jean Hyppolite : Entre Structure et Existence
Organisé par : Frédéric Worms (univ. Lille III, CIEPFC, ENS) et Giuseppe Bianco (Lille III/univ. Trieste)
Conférence de Alain Badiou : Jean Hippolyte, un style philosophique
[27 mai 2006 à 16h00]

Enrigistrement bientôt disponible

 

 

 

 

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