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Ecriture - Expérience -
Fragment -
Langue - Littérature -
Pensée - Tradition
Ecriture
Titre :
Ecrire en philosophie (Présentation
de L’écriture des philosophes, sous la dir. de
Bruno Clément, Rue Descartes, n° 50, 2005, Paris, Presses
Universitaires de France)
Auteur :
Rose-Marie Gerbe
Source :
http://www.fabula.org
Philosophe(s) cité(s) : Merleau-Ponty,
etc.
(...) Après cet entretien s’ouvre la
troisième partie de la revue, « Périphéries », qui est constituée d’un
travail de Stéphanie Ménasé, dont on connaît les remarquables recherches et
réflexions autour des manuscrits de L’Œil et l’Esprit de Maurice
Merleau-Ponty. En analysant en détail les modifications dans les différentes
étapes de l’œuvre du philosophe, Ménasé réussit à cerner au plus près le
style et le mode de pensée de Merleau-Ponty. Le lecteur trouvera des
évolutions quant au lexique, à la structure des phrases, mais aussi aux
idées et à l’argumentation utilisées. Parmi les études sur les variantes
formelles, on peut noter le changement de statut d’un exemple utilisé à des
fins argumentatives (p. 104), la réécriture d’un passage avec un changement
de système personnel (le on est transformé en je, p. 107), le travail sur le
rythme et le « chant », qui amène Ménasé à un parallèle avec l’écriture
poétique (p. 112-113)… Au-delà de ces phénomènes liés à des choix
linguistiques, l’auteur fait le point sur la notion de style en philosophie
: « l’écriture se transforme à mesure que Merleau-Ponty précise sa
philosophie et articule sa pensée qui elle-même le transforme ainsi que sa
façon de voir, d’énoncer, d’écrire, etc. » (p. 107). Et de conclure : « le
style de Merleau-Ponty transforme de plus en plus une langue toute faite en
une parole pensante et une pensée s’articulant comme parole opérante et
prégnante de la vision qu’elle ouvre. » (p. 115). À l’instar des productions
artistiques, tels la peinture ou la littérature, l’écriture philosophique
est nécessairement « travaillée » : Merleau-Ponty rature, ajoute et modifie
ses écrits au fur et à mesure de l’évolution de ses idées, de son
expérience, de sa vision du monde. >
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Expérience
Titre :
Sur la scène de l’expérience, une voix hors normes
Auteur :
Bertrand Ogilvie
Source : Le web
de l'humanité
Philosophe(s) cité(s) : Michel Foucault
Les philosophes
français de la deuxième moitié du XXe siècle passent pour être des
stylistes, ce que beaucoup leur reprochent. On laissera de côté le reproche
ainsi que la question de savoir si ce trait les concerne tous ou seulement
une partie d’entre eux. On ne s’étendra pas non plus sur le lien qu’on peut
établir entre cette dimension du style et la conscience aiguë, propre à
l’époque, du fait que le langage n’est pas seulement une médiation, un
instrument diaphane ou potentiellement transparent, manipulable et univoque,
mais un lieu, un site, un milieu, ou si l’on veut un élément possédant une
densité, un indice de réfraction et donc une opacité et une multiplicité
propres. En ce sens, parler de style est bien choisi. Par opposition à
l’écriture ou à la stylistique qui indiquent des procédures de mises en
oeuvre de moyens spécifiques, le style désigne un excès, la singularité
d’une « vision », comme dit Proust, ou encore d’un monde. On pourrait dire
encore : une expérience, c’est-à-dire la manière dont un sujet s’affecte
face à un ensemble de normes qu’il transforme en se transformant lui-même,
qu’il les intègre, les conteste ou les déplace. C’est bien pourquoi Foucault
a fréquemment utilisé ce terme pour caractériser des modes de «
subjectivation », surtout ceux qui tournent autour de l’idée de faire de sa
vie une oeuvre, comme dans la pensée antique, mais pas seulement. Bien plus,
le terme de style lui a permis d’établir une tension entre une analyse des
normes (discours et pouvoirs) et une identification des conduites. Pour
rendre compte de la stylisation des conduites, il a dû adopter un autre
style. Ce qui ne signifie pas seulement une autre écriture mais une autre
modalité de rapport à l’expérience, pour des expériences autres ou mieux
pour des situations enfin appréhendées pleinement comme des expériences.
L’audition, ou, comme on peut le faire maintenant de plus en plus, la
lecture de ses séminaires du Collège de France manifeste clairement cet
approfondissement.
>
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Fragment
Titre : Cioran et la filiation nietzschéenne
Auteur :
Yann Porte
Source :
http://leportique.revues.org
Philosophe(s) cité(s) : Nietzsche, Cioran
(...) Dans cette même perspective,
Cioran, loin de considérer l?écriture fragmentaire comme un simple
« exercice de style » littéraire ou philosophique voit en elle le seul moyen
d?expression qui lui soit accessible et un principe de cohérence interne
paradoxal qui, par la rupture qu?il induit, reconstitue l?unité perdue du
sujet. C?est autour de cet enjeu de l?éclatement de la vérité et de
l?émergence de la subjectivité comme principe axiologique et épistémologique
qu?une grande partie de la pensée moderne et contemporaine gravite. C?est
également à ce titre que l?écriture fragmentaire subjective se propose de
subvertir toute pensée qui découle d?un système. Grâce au souffle si
particulier de ce style, qui n?est rien d?autre que le reflet d?une vie
spirituelle intense et tourmentée, Cioran atteint un niveau d?exigence peu
commun associé à une éthique subversive radicale. À moins que le caractère
subversif de ce discours ne se situe justement dans son morcellement et dans
une expérience d?un nihilisme ontologique d?une rare intensité qui nie avec
un souci obsessionnel de subtilité. Pour mettre en évidence cette
caractéristique de la pensée cioranienne, il faut établir le rôle
thérapeutique de l?expression littéraire dont la valeur ultime repose pour
Cioran sur cet effet cathartique. La nécessité de la finesse stylistique se
justifie alors par la complexité d?un vécu et la manière dont on
l?appréhende. Le pessimisme et l?ironie étant les toiles de fonds
principales de la pensée cioranienne, la nécessité de se purger de telles
pensées et des passions qu?elles charrient par l?expression littéraire,
élève la pratique de l?écriture à la hauteur d?une nécessité indispensable
au maintien de l?équilibre psychique. >
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Titre : Pascal artiste - La Brièveté
Auteur : Thérèse Goyet
Source :
http://odalix.univ-bpclermont.fr
Philosophe(s) cité(s) : Blaise Pascal
Le style coupé, la forme fragmentaire,
l’inachèvement, la discontinuité de l’expression et de la pensée sont pour
beaucoup dans le succès des Pensées : ils placent Pascal dans une tradition
qui passe par La Rochefoucauld et La Bruyère, jusqu’à Nietzsche et René
Char. Par goût pour les formes brèves, Pascal compose souvent des dialogues,
des lettres, des courts traités.
Les formes littéraires longues conviennent aux pensées achevées qui se
prêtent à un exposé synthétique : c’est celles des sommes scolastiques. Une
pensée qui se cherche recourt de préférence à des formes brèves, plus
propres à l’exploration. Pascal pense d’ailleurs que les lourds traités,
avec leurs divisions, attristent et ennuient. Il préfère donc les textes
nerveux, clairs et libres, par exemple à la manière de Montaigne. Il n’est
pas le seul : le Discours de la méthode et les Essais qui l’acconpagnent
sont aussi des modèles de brièveté ; en politique, la Fronde a suscité les
mazarinades, petits écrits polémiques volants, qui touchaient un important
public, dont s’est à coup sûr inspiré l’auteur des Provinciales. La lettre,
ouverte ou confidentielle, connaît un succès croissant : celles de Guez, de
Balzac ont été considérées comme le modèle d’une prose capable de traiter
sérieusement des sujets élevés de philosophie et de politique, en demeurant
accessible au public mondain.
Toute l’œuvre de Pascal est marquée par la brièveté : les Provinciales,
brochures d’une dizaine de pages, les Ecrits pour les curés de Paris, les
Expériences nouvelles touchant le vide, le Récit de la grande expérience,
autant d’opuscules incisifs, dont certains ont échappé à la destruction par
pur miracle. Les Lettres de A. Dettonville et le Triangle arithmétique sont
constitués de plusieurs traités tous réduits à l’essentiel d’un problème. La
forme épistolaire revient aussi partout, dans les sciences comme dans la
polémique religieuse. Ce goût pour la brièveté, cette « recherche du
discontinu et de la cassure » (P. Sellier) a des raisons profondes : pour
les augustiniens, le cœur de l’homme corrompu est marqué par l’inconstance
et la vanité ; il supporte mal l’uniformité, il a besoin de variété
rhétorique. Seule la brevitas le touche. >
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Langue
Titre :
Philosopher en français, PUF, Quadrige
Auteur :
Jean-François Mattéi (dir.)
Source : personnelle
Philosophe(s) cité(s) :
Depuis la Grèce, en dépit des rêves d'une langue bien faite,
les philosophes s'expriment dans des langues qui sont le partage de peuples
différents. Or, peut-on inscrire le discours de l'universel dans le champ
limité d'une langue particulière ? Le français fait sa joie des analyses
sèches, comme l'on parle d'une pointe sèche qui grave le cuivre nu. Celui
qui saurait le conduire vers la synthèse, pourtant, aurait reconnu, selon le
mot de von Humboldt, " l'énigme de cette langue ". Le colloque de Nice, "
Philosopher en français ", a tenté d'approcher une telle énigme. Trente-deux
chercheurs internationaux ont croisé leurs exposés selon quatre thèmes : la
philosophie française au XXe siècle ; la philosophie française et les
courants internationaux ; l'histoire française de la philosophie ; le
philosophe français et le style. Tous mettent l'accent sur l'approche " à la
française ", comme disait Montaigne, des grandes questions théoriques et
cherchent à définir ce qu'il en est du style français en philosophie.
Littérature
Titre :
Science, philosophie, littérature
Auteur :
Pierre Macherey
Source :
(SET)
Philosophe(s) cité(s) :
Dans sa Leçon inaugurale au Collège de France (R.
Barthes, Œuvres Complètes, t. III, Paris, Seuil, 1995, p. 804-805),
Barthes, définissait la littérature en référence à trois “forces” désignées
par les concepts de
mathésis, de mimésis et de
sémiosis ; et, en vue de caractériser ce
qui, de la littérature, relève d’une mathésis,
il soutenait à la fois que “la littérature prend en charge beaucoup de
savoirs” et que “la littérature travaille dans les interstices de la
science”. Ceci revenait à dire que le rapport de la littérature au savoir,
rapport qui tire peut-être sa solidité d’être diversement et inégalement
noué, est un rapport, non pas frontal, mais biaisé : “La littérature fait
tourner les savoirs, elle n’en fixe, elle n’en fétichise aucun ; elle leur
donne une place indirecte, et cet indirect est précieux... Parce qu’elle met
en scène le savoir, au lieu, simplement, de l’utiliser, elle engrène le
savoir dans le rouage de la réflexivité infinie : à travers l’écriture, le
savoir réfléchit sans cesse sur le savoir, selon un discours qui n’est plus
épistémologique, mais dramatique”. On dirait qu’à travers cet exercice de
mise en scène ou de mise en texte, plutôt qu’elle ne réfléchit sur le
savoir, la littérature, faisant, comme le dit Barthes, le savoir “réfléchir
sur le savoir”, elle-même réfléchit le savoir : elle en renvoie ceux des
rayons qu’elle attrape en vertu d’un principe de sélection qui reste
mystérieux, et qui est peut-être tout simplement arbitraire au sens où sont
arbitraires les règles d’un jeu, de manière à donner, ou plus exactement à
montrer, à exhiber une certaine idée du savoir ; ainsi, toujours selon
Barthes, le savoir en tant que production d’énoncés est inséré, et comme
relancé dans une dynamique de l’énonciation : et c’est celle-ci qui, le
mettant en quelque sorte à distance de lui-même, lui donne les moyens de sa
paradoxale réflexion.
> lire la suite
Titre :
VIVRE RACONTER PENSER - Recherches sur le statut littéraire du philosophe
: les Vies de philosophes en France, 1650-1766
Auteur :
Dinah RibardI
Source :
EHESS
Philosophe(s) cité(s) :
Le
travail proposé vise à mieux décrire la situation de la philosophie en
France à l’époque moderne (XVIIe-XVIIIe siècle) grâce aux questions et aux
méthodes de l’histoire littéraire. Il s’agit donc d’une histoire littéraire
élargie à des objets qui se trouvent un peu au-delà de son cadre habituel de
réflexion, de manière à prendre en compte le déplacement fondateur de cette
situation. Celle-ci tire en effet sa spécificité d’un mouvement qui peut
être décrit comme une transformation des philosophes en auteurs. Cette
transformation procède de plusieurs phénomènes de longue durée et bien
connus des historiens de la culture : le développement d’institutions
d’enseignement, les collèges, qui ne donnent pas à la philosophie la place
que lui donne l’ancien (mais toujours vivace) système des facultés des Arts,
l’apparition d’un marché du livre en constant élargissement, et par là d’un
public pour les livres de philosophie, et la mise en place progressive d’un
statut d’auteur. Dans ce contexte mouvant, le nom de philosophe ne renvoie
plus clairement à la maîtrise d’une discipline constituée dans un cadre
universitaire et aux pratiques, orales aussi bien qu’écrites, qui y
correspondent. Etre (ou se vouloir) philosophe ne revient plus à être
professeur de philosophie, mais à écrire des livres de philosophie – même si
on est par ailleurs professeur. La professionnalisation des auteurs apparaît
ici comme impliquant une déprofessionnalisation des professeurs : le nom de
philosophe, avec tout son prestige, ne s’identifie plus à un titre, mais à
la reconnaissance publique d’un statut, auteur de livres de philosophie.
>
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Titre :
Littérature et philosophie : les Lumières françaises
Auteur :
Anne Léon-Miehe
Source :
CERPHI
Auteur(s) cité(s) :
Eu égard aux
multiples enjeux que recèle la question du commencement dans la pensée des
Lumières françaises, je commencerai ici par l'évocation de Voltaire :
conclusion impossible d'une époque qui résiste à la synthèse et à la
taxinomie. Le moins philosophe des philosophes des Lumières, le polémiste
taraudé par la métaphysique autant qu'il est dégoûté d'elle, le littérateur
en contradiction avec l'écrivain, le dramaturge en débat avec le conteur, la
rapidité et la légèreté littéraire venant répondre à la lenteur et la
gravité philosophique, lorsque l'érudit dissimule et déforme le travail
documentaire : Voltaire l'inclassable est le meilleur représentant de cette
complexité, ce mouvement, cette crise à laquelle on donne la dénomination
plurielle de «Lumières». A l'instar des tribulations de Candide, c'est la
vie même de Voltaire, turbulente et pérégrine jusque dans la fausse retraite
de Ferney, qui nous donne à voir la dynamique des Lumières (work
in progress) comme la danse de la
pensée dans un monde où la fin de la situation entraîne la position
perpétuelle : le monde est au «sujet» des Lumières - devrait-on dire plutôt
l'homme ou l'individu ? mais aucun de ces termes n'est vraiment
satisfaisant, car c'est plutôt la fiction par le discours d'un incertain
auteur de la parole - ce qu'est le rêve pour le rêveur : une image labile
dans laquelle il glisse sans jamais être ici ou là. Le rêve des Lumières
n'est pas de ceux qui se laissent interpréter, ni de ces images qui naissent
de la torpeur en consolation de l'angoisse ou du découragement ; c'est un
songe lucide, transparent et gracieux, un songe rococo où se dessinent
l'élan du déséquilibre, l'énergie du vague (l'esquisse) et le mouvement de
l'unité en devenir. > lire
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Titre :
Panorama de la philosophie francaise contemporaine
Auteur :
Alain Badiou
Source :
http://multitudes.samizdat.net
Auteur(s) cité(s) : Alain, Deleuze,
Derrida, Foucault
(Extrait)... Au XXème siècle, Alain, un
philosophe d’apparence tout à fait classique, au cours des années trente/
quarante, un philosophe non-révolutionnaire et qui n’appartient pas à ce
moment dont je parle, est très proche de la littérature ; pour lui,
l’écriture est essentielle et il a produit de nombreux commentaires de
romans ; ses textes sur Balzac sont d’ailleurs très intéressants - et des
commentaires de la poésie française contemporaine, noamment de Valéry. Donc,
jusque dans les figures classiques de la philosophie française du XXème
siècle, on note ce lien très étroit entre philosophie et littérature. Les
surréalistes ont eux aussi joué un rôle important : ils voulaient aussi
modifier le rapport à la création des formes, à la vie moderne, aux arts ;
ils voulaient inventer de nouvelles formes de vie. Ce programme était chez
eux un programme poétique, mais il a, en France, préparé le programme
philosophique des années cinquante et soixante. Je voudrais rappeler les
liens entre les deux : Lacan ou Lévi-Strauss ont fréquenté et connu les
surréalistes. Il y a donc dans cette histoire complexe un rapport entre
projet poétique et projet philosophique, dont les surréalistes sont les
représentants. Mais à partir des années cinquante/soixante, c’est la
philosophie elle-même qui doit inventer sa forme littéraire ; elle doit
trouver un lien expressif direct entre la présentation philosophique, le
style philosophique et le déplacement conceptuel qu’elle propose. Nous
assistons alors à un changement spectaculaire de l’écriture philosophique.
Beaucoup d’entre nous sont habitués à cette écriture, celle de Deleuze, de
Foucault, de Lacan ; et nous nous représentons mal à quel point c’est une
rupture extraordinaire avec le style philosophique antérieur. Tous ces
philosophes ont cherché à avoir un style propre, à inventer une écriture
nouvelle ; ils ont voulu être des écrivains. Chez Deleuze ou chez Foucault,
vous trouvez quelque chose de tout à fait nouveau dans le mouvement de la
phrase. Le rapport entre la pensée et le mouvement de la phrase est tout à
fait original. Vous avez un rythme affirmatif tout à fait nouveau ; un sens
de la formule qui est également spectaculairement inventif. Chez Derrida,
vous trouvez un rapport compliqué et patient de la langue à la langue, un
travail de la langue sur elle-même, et la pensée passe dans le travail de la
langue sur la langue. Chez Lacan, vous avez une syntaxe spectaculairement
complexe qui ne rassemble finalement qu’à la syntaxe de Mallarmé, héritière
directe de la syntaxe de Mallarmé et donc syntaxe immédiatement poétique.
Pensée
Titre :
Georges Canguilhem : un style de pensée
Auteur : Pierre Macherey
Source :
SET
Auteur(s) cité(s) :
Georges Canguilhem
Georges Canguilhem a relativement peu
publié, et il n’a consenti qu’assez tard, et non sans réticences, a rendre
accessibles à un plus large public des écrits que, auparavant, il avait paru
s’ingénier à disperser et à dissimuler dans des endroits discrètement
choisis. Pour ceux qui l’ont approché, cette réserve était un trait
constitutif de sa personnalité, qui répugnait à tout ce qui pouvait
s’apparenter au fait même de paraître, à tous les sens du terme. Or
l’influence qu’il a exercée, on peut sans doute parler à ce propos d’un
véritable magistère intellectuel qui a marqué plusieurs générations, a été
directement liée à cette volonté de retrait, à cette décision, observée
jusqu’au bout sans concessions et sans compromis, de s’en tenir à
l’indispensable dans l’exercice de sa fonction de professeur et de
philosophe ; cette économie de pensée, était d’ailleurs d’autant mieux
observée qu’elle était obstinément pratiquée sans faire l’objet de
commentaires ou de gloses, car ç’eût été parfaitement oiseux d’en proposer,
et elle a fini par prendre l’allure de ce qu’on peut appeler un style
philosophique : une certaine manière de se situer dans l’entreprise de la
pensée et d’en poursuivre le travail, c’est-à-dire d’en assumer
rigoureusement les conditions et les conséquences. Chez Georges Canguilhem,
cette rigueur a revêtu un caractère exemplaire. >
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Tradition
Titre :
Le courage d'être clair
Auteur :
André Comte-Sponville
Source :
Philosopher
en français (J.-F. Mattéi dir.), PUF, 2001
Philosophes(s) cité(s) : Montaigne,
Pascal, Descartes
A la notion de philosophie française, ou de philosophie en langue
française, l’une et l’autre trop vastes, trop neutres, trop
contingentes, je préfèrerai celle, plus normative, plus subjective,
peut-être aussi plus nécessaire, de tradition française en philosophie.
C’est comme une histoire réfléchie, jugée, assumée – choisie. On a la langue
que l’on a, l’histoire que l’on peut, mais la tradition que l’on mérite.
Cette tradition française, comme la définir ? – A cette question bien naïve
et massive (…), je n’ai pour ma part jamais pu répondre autre chose que
ceci : les Essais de Montaigne, les Méditations métaphysiques
de Descartes, les Pensées de Pascal. – Prenons donc ces trois œuvres
primordiales et magistrales, et demandons-nous ce qu’elles peuvent avoir en
commun qui constituerait comme le socle d’une tradition française en
philosophie. – Un des points communs à ces trois chef-d’œuvres, c’est selon
moi que s’y expose un certain rapport – avoué, assumé – du sujet
philosophant à lui-même. Non, certes, que nos trois philosophes soient des
philosophes « du sujet », comme nous dirions aujourd’hui. Ce n’est guère
vrai que de Descartes. Mais en ceci que leur subjectivité philosophante fait
partie des objets privilégiés qu’ils se donnent. – C’est ce que
j’appellerais volontiers le sillon socratique de la tradition française :
« il faut se connaître soi-même ». – On remarquera (…) que la subjectivité
la plus délibérée peut aller de pair, c’est très net chez Montaigne et
Pascal, avec la critique du sujet la plus incisive. Ce qui est en jeu ici,
c’est moins un certain contenu philosophique (« philosophie du sujet » ou
pas), qu’une certaine manière de faire de la philosophie, qu’un certain
style de philosophie. – C’est pourquoi aussi (…) le style lui-même, au
sens ordinaire du terme, disons un certain rapport intrinsèque à la
littérature, est une autre des caractéristiques de cette tradition
française. – Ce n’est pas une exclusivité française (le cas de
Nietzsche suffit à le rappeler), mais c’est bien, me semble-t-il, une
spécificité française : dans aucune autre tradition philosophique (…),
la question du style n’est aussi importante. – Donc la tradition française,
en philosophie, est celle d’une philosophie à la première personne (…) et
qui relève pour cela, entre autre choses, de la littérature : parce qu’elle
doit se donner le style dont elle a besoin. Philosophie subjective ? Elles
le sont toutes. C’est pourquoi je préfère parler d’ego-philosophie : c’est
une philosophie subjective qui ne fait pas semblant de ne pas l’être. – Il y
a autre chose. – Aucun de nos trois auteurs ne s’est perçu comme philosophe
professionnel : ils font plutôt profession de se « moquer de la
philosophie » (…) ou se flattent de ne consacrer à la métaphysique que
quelques heures par an. C’est que la pensée, pour eux, a une finalité
surtout pratique : il s’agit de « bien juger pour bien faire » comme disait
Descartes, autrement dit de « travailler à bien penser », comme disait
Pascal, mais pour vivre mieux – parce que c’est là, comme chacun sait, « le
principe de la morale ». – Cette exigence pratique a des conséquences,
inévitablement, sur le public visé : la science a ses spécialistes, la
morale non. Impossible, donc, de philosopher seulement pour les clercs. – De
là cette fameuse clarté française que Nietzsche se plaisait à célébrer, qui
n’est pas d’abord un style, encore moins un tempérament, mais une exigence
de l’esprit. Clarté non de sang, mais de principe. C’est rester fidèle à
Socrate. C’est rester fidèle à Epicure ou Epictète. C’est rester fidèle à
Montaigne, Descartes, Pascal. C’est rester fidèle à l’humanité. Le style –
et d’abord la clarté du style – est aussi une question d’éthique. – On dira
que nul n’est tenu d’avoir le génie littéraire d’un Pascal. Sans doute. Mais
manquer de talent n’autorise pas à manquer d’honnêteté. Nul n’est tenu
d’être artiste. Nul n’est dispensé d’être clair. Bergson : « On peut dire
que la philosophie française s’est toujours réglée sur le principe suivant :
il n’y a pas d’idée philosophique, si profonde ou si subtile soit-elle, qui
ne puisse et ne doive s’exprimer dans la langue de tout le monde. Les
philosophes français n’écrivent pas pour un cercle restreint d’initiés ; ils
s’adressent à l’humanité en général. » Qu’il y ait un risque de
vulgarisation ou d’appauvrissement, c’est entendu. – Est-ce à dire que
Montaigne, Descartes ou Pascal soient des vulgarisateurs ? Je suis certain
du contraire, et eux-mêmes s’en fussent amusés. – L’obscurité n’est que le
cache-misère des médiocres. C’est se mettre à l’abri de toute critique, de
toute réfutation, de toute objection. La clarté, à l’inverse, est un risque,
j’en sais quelque chose, et c’est en quoi elle est aussi une vertu. – Nos
trois auteurs ont le courage d’être clairs. – Simples ? C’est à voir. – Ceux
là sont des philosophes du bon sens, si l’on veut, c’est-à-dire de la raison
commune (en est-il une autre ?) ou de la vérité ordinaire. – Il se méfient
du délire spéculatif, et ils ont bien raison.
(extraits)
DOCUMENTS

Sur le site
DIFFUSION DES SAVOIRS de l'ENS :
A l'occasion
de al Journée Jean Hyppolite : Entre Structure et Existence
Organisé par : Frédéric Worms (univ. Lille III, CIEPFC, ENS) et Giuseppe
Bianco (Lille III/univ. Trieste)
Conférence de Alain Badiou : Jean Hippolyte, un style philosophique
[27 mai 2006 à 16h00]
Enrigistrement bientôt disponible
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