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Bonapartisme - Evénement - Exception - Illibéralisme - Philosophie - Réaction - Socialisme

J.G. FICHTE, Considérations sur la Révolution française (préface, trad. Jules Barni, 1859)

 

 

 

Bonapartisme

Titre : Napoléon et la Révolution

Auteur : Tom Holmberg

Source : Histoire-empire.org

Philosophe(s) cité(s) :

Après le coup d'état de de Brumaire (9-10 novembre 1799), qui le place sur le chemin de l'empire, Napoléon déclare, "la Révolution s'est faite selon les principes qui l'on commencée; elle est finie." Cette phrase célèbre, prononcée juste après la conquête du pouvoir,  montre clairement  ce que Napoléon veut dire à propos du nouveau régime, envers ceux qui l'ont précédé. Comme l'homme lui-même, cette phrase et celle qui figure en exergue, sont toutes deux fortement complexes et ambiguës. Elles indiquent que le nouveau régime est tout à la fois coupure avec le passé immédiat et continuité avec ce passé. Quel fut le rapport de Napoléon avec la révolution ? Dans quelle mesure fût-il son héritier ou son traître ? A-t-il sauvé la révolution ou l'a-t-il liquidée ? > lire la suite

 

Evénement

Titre : Penser la Révolution française par François Furet, 1978

Auteur : Eric Vigne

Source : Association pour la Diffusion de la Pensée française

Philosophe(s) cité(s) : François Furet

 

Lorsque parut l'ouvrage de François Furet, Penser la Révolution française, le débat qui s'ouvrit parmi les spécialistes porta immédiatement sur ce dont traitaient les analyses de l'auteur : la place et la nature de la Révolution dans notre histoire nationale. Bientôt, cependant, il transpira hors de la communauté des historiens et, à travers le relais de la presse (l'auteur, il est vrai, était aussi chroniqueur au Nouvel Observateur) puis d'autres médias, eut des effets d'opinion.

La place et la nature de la Révolution française, François Furet les redéfinissait à partir de sa profonde conviction - fil de toute son oeuvre - que « l'histoire, parce qu'elle aborde l'activité humaine au plus près de sa liberté d'invention, est le meilleur antidote contre les simplifications abusives et la rigueur illusoire que comporte la notion d'une science du social. Elle l'est d'autant mieux qu'elle renonce à ses préventions traditionnelles contre les hypothèses et les idées, dont elle emprunte certaines aux sciences sociales, et qu'elle peut ainsi en mesurer le pouvoir explicatif ». Tout, ou presque, est ici dit. Dès l'abord, François Furet redonne à la Révolution sa dimension première : celle d'un événement. Le terme importe, qui dit la part de hasard, de contingent, de possible dans le cours des choses, dans la pensée réactive des hommes. En amont de cette acception, trop longtemps oubliée, se tenait, quelques années auparavant, un ouvrage écrit par François Furet et Denis Richet, La Révolution française, dans lequel déjà la chronique des événements révolutionnaires avait perdu la linéarité de son cours pour connaître, avec la Terreur, un « dérapage » que rien ne rendait a priori inéluctable. Cette notion de « dérapage » avait fait réagir les grognards de l'orthodoxie historiographique révolutionnaire. Ceux-ci tenaient fermement la position autrefois tracée par Clemenceau, en janvier 1891, face à ceux qui dénonçaient les violences de la Terreur : « Messieurs, que nous le voulions ou non, la Révolution française est un bloc. » De l'obligation quasi morale alors faite aux républicains de tenir la Révolution pour un ensemble dont la nation devait fièrement revendiquer la globalité de l'héritage, les historiens de la Révolution avaient peu ou prou glissé à la conception d'une Révolution qui avait suivi, d'un bloc, un cours nécessaire. Quiconque se risquait à parler de dérapage idéologique et terroriste se voyait impliqué rien moins que dans un vaste complot idéologique tramé depuis quelques années par ceux qui avaient inscrit les événements français à l'aval d'une plus vaste « révolution atlantique », entamée de l'autre côté de l'océan par les colonies britanniques au cours de leur guerre d'indépendance : « L'influence de la révolution américaine ne resta pas limitée aux discussions académiques. Elle jeta, dans plusieurs pays, les partis les uns contre les autres, provoquant une série de révolutions en chaîne » avait argumenté Jacques Godechot dès 1955. > lire la suite

 

Exception

Titre : La Révolution, une exception française ?

Auteur : Stéphane Haffemayer

Source : Clionautes

Philosophe(s) cité(s) : Annie Jourdan

On assiste, depuis quelques années, à une vigoureuse remise en cause des prétentions françaises à l’universalisme de la part des historiens étrangers ; tantôt les modernistes dix-huitiémistes insistent sur le polycentrisme des Lumières (Uppsala, 1997) ; plus récemment, les Américains venus à Paris dans le cadre de l’Institute of French Studies applaudirent à la notion de « communautarisme républicain ». Et si l’universalisme de la Révolution française, dont on fait volontiers l’acte de naissance de l’Europe moderne n’était qu’un mythe, autoproclamé par les révolutionnaires eux-mêmes ? C’est précisément cette question que soulève l’ouvrage d’Annie Jourdan, spécialiste de l’histoire révolutionnaire et impériale, professeur associé à l’Université d’Amsterdam. « [...] échanger la rhétorique nationaliste de l’unicité contre une logique universaliste des spécificités. » ; cette dernière phrase de l’introduction donne le ton de l’ouvrage : en deux parties, l’une sur la Révolution elle-même, l’autre sur le mythe de l’exception française, Annie Jourdan place résolument le phénomène français dans sa perspective européenne, en évoquant ses précédents en Angleterre, aux Pays-Bas et en Amérique, modèles concurrents, dont l’influence est jugée déterminante sur les révolutionnaires français. On l’aura compris, l’ambition du livre est bien de s’attaquer à ce dogme de l’exception française qui agace tant nos voisins européens. > lire la suite

 

Illibéralisme

Titre : Fondements et problèmes de l' "illibéralisme" français

Auteur : Pierre Rosanvallon

Source : Académie des Sciences Morales et Politiques

Philosophe(s) cité(s) : Tocqueville, Montesquieu, Condorcet, Sieyès

 

On appellera " illibérale " une culture politique qui disqualifie en son principe la vision libérale. Il ne s’agit donc pas seulement de stigmatiser ce qui constituerait des entorses commises aux droits des personnes, marquant un écart plus ou moins dissimulé entre une pratique et une norme proclamée. Le problème est plus profondément de comprendre une étrangeté constitutive.
On peut caractériser en une première approximation l’illibéralisme de la culture politique française par sa vision moniste du social et du politique ; une de ses principales conséquences étant de conduire à une dissociation de l’impératif démocratique et du développement des libertés. Formulé dans ces termes très généraux, le constat n’est pas en lui-même très original. Il est même d’une certaine façon parfaitement banal. Mais c’est justement cette banalité qui fait problème, repliée qu’elle est généralement sur la dénonciation paresseuse d’un " jacobinisme " chargé de tous les maux. Cornélius Castoriadis disait un jour que le danger que la " langue de caoutchouc " faisait courir à l’intelligence était aussi menaçant que celui de la " langue de bois ". On est tenté de l’approuver quand on considère l’usage appauvrissant et vague qui est fait de cette notion de jacobinisme. Cette dernière a surtout pour inconvénient de marquer un point d’arrêt de la réflexion, de la clore dès son commencement en instituant une sorte de péché originel de la politique française dans lequel s’abîmeraient platement ses malheurs aussi bien que ses dévoiements. > lire la suite

 

Philosophie

Titre : La crise intellectuelle et morale

Auteur : Y. Rub

Source : Atrium

Philosophe(s) cité(s) : Kant, D'Alembert, Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Taine

 

Car le drame du XVIIIe siècle n’est point seulement dans les guerres, ni dans les journées de la Révolution. Il est avant tout dans la dissolution et le retournement des idées qui avaient éclairé et dominé le siècle précédent. La crise intellectuelle et morale de l’Ancien régime a eu pour cause les progrès de la «philosophie ».

Le débat est ancien sur la question de savoir dans quelle mesure la "philosophie", en général, et les doctrines politiques, ou conception nouvelle de l’Etat, en particulier, ont exercé une influence sur la Révolution française. Celle-ci a sans doute procédé des faits et des idées. Les causes profondes, ce sont bien le régime économique et social et les institutions politiques. La cause directe, c’est le désordre des finances, devenu tel qu’aucune réforme sérieuse, même partielle, à laquelle les privilégiés se refusaient obstinément, ne fut finalement possible. L’écroulement de l’Ancien régime n’en serait pas moins inintelligible à qui ne voudrait pas tenir compte, parmi ses causes, de la lente et sûre action que les « philosophes » ont poursuivie, surtout pendant la seconde moitié du XVIII siècle. Il ne suffit pas de dire, pour l’expliquer, que leurs idées ont triomphé parce qu’elles correspondaient aux idées du Tiers Etat. Si l’Ancien régime a été acculé à une révolution radicale, c’est que le XVIIIe siècle finissant était comme privé de tout espoir par le divorce qui existait entre les vieilles institutions et les nouvelles idées. Il ne savait ni réformer les unes, ni se défendre contre les autres.

Sans prétendre refaire ici l’histoire de la pensée française pendant ce siècle, époque capitale pour le développement de l’esprit humain, il faut néanmoins s’entendre sur cette expression: la "philosophie", les « idées philosophiques ». > lire la suite

 

Réaction

Titre : De Maistre et la réaction catholique

Auteur : Charles Renouvier

Source : L'Agora

Philosophe(s) cité(s) : De Maistre

 

L'éloignement était grand de l'esprit éclectique et de l'enseignement universitaire, sous le règne de Louis-Philippe, à la littérature romantique et aux élucubrations de religiosité philosophique, très confuses chez la plupart, mais plus ou moins liées à tout ce qui avait vie à cette époque. Ramenées à leurs origines, les idées régnantes participaient à la fois de l'esprit de la Révolution et de la réaction contre la libre pensée négative du xvme siècle. Elles tenaient et de Voltaire et de Rousseau, et de l'optimisme positiviste de Condorcet, avec sa thèse du progrès nécessaire, et de la spéculation théologique, remise à la mode dans ce qu'on appelait le néochristianisme, et enfin du panthéisme venu par infiltration de l'Allemagne, et qui se mêlait à la fermentation des idées saint-simoniennes et phalanstériennes. Mentionnons, pour ne rien oublier, l'existence d'une tradition moins philosophique, au cours plus caché, mais très réelle, qui s'était conservée jusquelà du communisme de Babeuf (Conspiration pour l'égalité, 1797). On comprend que d'un mélange aussi trouble il n'ait pu sortir aucune doctrine de forme rationnelle, à principes fermes, nets et cohérents. > lire la suite

 

Socialisme

Titre : Mr. E. Dühring bouleverse la science

Auteur : F. Engels

Source : Marxists.org

Philosophe(s) cité(s) : Saint-Simon, Fourier, Dühring

Nous avons vu dans l'Introduction  [1] comment les philosophes français du XVIII° siècle, eux qui préparaient la Révolution, en appelaient à la raison comme juge unique de tout ce qui existait. On devait instituer un État rationnel, une société rationnelle; tout ce qui contredisait la raison éternelle devait être éliminé sans pitié. Nous avons vu également que cette raison éternelle n'était en réalité rien d'autre que l'entendement idéalisé du citoyen de la classe moyenne, dont son évolution faisait justement alors un bourgeois. Or, lorsque la Révolution française eut réalisé cette société de raison et cet État de raison, les nouvelles institutions, si rationnelles qu'elles fussent par rapport aux conditions antérieures, n'apparurent pas du tout comme absolument raisonnables. L'État de raison avait fait complète faillite, le Contrat social de Rousseau avait trouvé sa réalisation dans l'ère de la Terreur; et pour y échapper, la bourgeoisie, qui avait perdu la foi dans sa propre capacité politique, s'était réfugiée d'abord dans la corruption du Directoire et, finalement, sous la protection du despotisme napoléonien; la paix éternelle qui avait été promise s'était convertie en une guerre de conquêtes sans fin. La société de raison n'avait pas connu un sort meilleur. L'opposition des riches et des pauvres, au lieu de se résoudre dans le bien-être général, avait été aggravée par l'élimination des privilèges corporatifs et autres qui la palliaient, et par celle des établissements de bienfaisance de l'Église qui l'adoucissaient; l' “ affranchissement de la propriété ” de ses entraves féodales, une fois inscrit dans les faits, se manifestait, pour le petit bourgeois et le petit paysan, comme la liberté de vendre la petite propriété écrasée par la concurrence trop puissante du grand capital et de la grande propriété foncière, et de la vendre précisément à ces puissants seigneurs; cet affranchissement se transformait ainsi pour le petit bourgeois et le petit paysan en affranchissement de toute propriété; l'essor de l'industrie sur une base capitaliste érigea la pauvreté et la misère des masses ouvrières en condition de vie de la société. Le paiement au comptant devint de plus en plus, selon l'expression de Carlyle, le seul lien de la société. Le nombre des crimes augmenta d'année en année. Si les vices féodaux qui, autrefois, s'étalaient sans pudeur au grand jour avaient été, sinon supprimés, du moins provisoirement repoussés au second plan, les vices bourgeois, nourris jusque-là dans le secret, n'en fleurirent qu'avec plus d'exubérance. Le commerce évolua de plus en plus en escroquerie. La “fraternité” de la devise révolutionnaire se réalisa dans les chicanes et les jalousies de la concurrence. L'oppression violente fit place à la corruption; l'épée comme premier levier de puissance sociale fit place à l'argent. Le droit de cuissage passa des seigneurs féodaux aux fabricants bourgeois. La prostitution se répandit à un degré inconnu jusqu'alors. Le mariage lui-même, qui restait comme devant une forme légalement reconnue, une couverture officielle de la prostitution, se compléta par un adultère abondant. Bref, comparées aux pompeuses promesses des philosophes des lumières, les institutions sociales et politiques établies par la “victoire de la raison ” se révélèrent des caricatures amèrement décevantes. Il ne manquait plus que des hommes pour constater cette déception, et ces hommes vinrent avec le tournant du siècle. En 1802 parurent les Lettres de Genève de Saint-Simon; en 1808 la première oeuvre de Fourier, bien que la base de sa théorie datât déjà de 1799; le 1er janvier 1800, Robert Owen prit la direction de New-Lanark. > lire la suite

 

 

 

 

 

TEXTE > J.G. FICHTE

Considérations sur la Révolution française (préface, trad. Jules Barni, 1859)

 

 

 

La Révolution française intéresse, ce me semble, l'humanité tout entière. Je ne parle pas des conséquences politiques qu'elle a eues pour la France aussi bien que pour les États voisins, et qu'elle n'aurait peut-être pas produites si ces derniers ne s'en étaient mêlés de leur propre chef et n'avaient eu en eux-mêmes une confiance irréfléchie. Tout cela est beaucoup en soi, mais n'est rien au prix de quelque chose d'incomparablement plus important.
Tant que les hommes ne seront pas plus sages et plus justes, tous leurs efforts pour se rendre heureux seront inutiles. Ils ne sortiront des cachots du despotisme que pour s'entre-tuer avec les débris de leurs chaînes. Mais ils seraient trop à plaindre si leur propre malheur ou si le malheur d'autrui, les avertissant à temps, ne pouvait les ramener enfin à la sagesse et à la justice.
Aussi tous les événements de ce monde me paraissent-ils des tableaux instructifs, que le grand Instituteur de l'humanité expose devant elle, afin qu'elle y apprenne ce qu'elle a besoin de savoir. Non qu'elle l'apprenne d'eux: nous ne trouverons jamais dans l'histoire du monde que ce que nous y aurons mis d'abord nous-mêmes; mais, en s'appliquant à juger les événements réels, elle tire plus aisément d'elle-même les trésors qu'elle recèle. C'est ainsi que la Révolution française me semble être un riche tableau sur ce grand texte: les droits de l'homme et la dignité de l'homme.
Mais le but n'est certainement pas qu'un petit nombre d'élus sachent ce qui mérite d'être su, et que, dans ce petit nombre, un plus petit nombre encore agissent en conséquence. La science des devoirs, des droits et de la destinée de l'homme au-delà du tombeau n'est pas le privilège exclusif de l'école: le temps viendra où les gardiennes de nos enfants leur apprendront à parIer en leur inculquant des idées justes et précises sur les deux premiers points; où les mots devoir et droit seront les premiers qu'elles les exerceront à prononcer, et où cette terrible parole: « Cela est injuste », sera le seul châtiment qu'elles leur appliqueront. Que l'école se contente donc de garder avec honneur les armes dont elle a besoin pour défendre ce bien commun de l'humanité contre tous les sophismes ultérieurs, qui ne s'élèvent que dans son sein et qu'elle seule pourrait répandre au-dehors; mais que les résultats mêmes soient communs, comme l'air et la lumière. Ce n'est qu'en propageant ces résultats, ou plutôt en écartant les tristes préjugés qui les ont jusqu'ici empêchés de se développer dans les âmes, que ses propres connaissances deviendront vraiment claires, vivantes et fécondes. Tant que vous parlez de ces choses dans vos écoles avec des gens du métier et suivant la forme prescrite, cette forme vous fait illusion aux uns et aux autres; une fois que vous êtes d'accord là-dessus, vous vous adressez réciproquement des questions auxquelles il vous serait difficile de donner une réponse claire. Mais introduisez dans vos entretiens sur la conscience, sur le juste et l'injuste, une mère éprouvée par les douleurs de l'enfantement et accoutumée à l'éducation des enfants, un guerrier blanchi au milieu des dangers, un digne campagnard, et vos idées gagneront en clarté, en même temps que vous éclaircirez les leurs. Mais ce n'est pas encore là le plus important. A quoi bon ces lumières, si elles ne pénètrent pas en général dans la vie? Et comment peuvent-elles y pénétrer, si elles restent• étrangères à la plus grande partie des hommes? Les choses ne peuvent demeurer comme elles sont actuellement; j'en ai pour garant cette étincelle divine qui brille en notre cœur, et qui nous reporte vers un être souverainement juste et souverainement puissant. Attendrons-nous pour bâtir que nos cabanes aient été emportées par le torrent débordé? Voulons-nous faire des leçons sur la justice à de farouches esclaves, au milieu du sang et des cadavres? Il est temps de faire connaître au peuple la liberté: il la trouvera dès qu'il saura ce qu'elle est, et de cette manière il n'embrassera pas la licence au lieu d'elle, et ne reculera pas de moitié en nous emportant avec lui. Il n'y a pas de moyen capable de défendre le despotisme; peut-être en est-il quelqu'un pour persuader au despote de s'affranchir de sa longue misère, - car en nous faisant du mal il se rend encore plus malheureux que nous -, de descendre vers nous et de devenir le premier entre des égaux. En tout cas, il y a un très sûr moyen d'empêcher les révolutions violentes, mais il n'yen a qu'un: c'est d'instruire solidement le peuple de ses droits et de ses devoirs. La Révolution française nous fournit à cet égard des indications et des couleurs propres à rendre le tableau éclatant pour les yeux les plus faibles; une autre révolution, incomparablement plus importante, que je n'ai pas besoin ici de désigner autrement, nous en a fourni la matière.
Les signes du temps ne sont pas en général restés inaperçus. Certaines choses sont devenues la conversation du jour, auxquelles on ne songeait pas auparavant. Des entretiens sur les droits de l'homme, sur la liberté et l'égalité, sur la sainteté des contrats, sur la religion du serment, sur les fondements et les limites des droits d'un monarque, viennent quelquefois, dans des cercles brillants ou obscurs, détourner la conversation des modes nouvelles et des vieilles aventures. On commence à s'instruire.
Mais le tableau que nous avons devant les yeux ne sert pas seulement à notre instruction; il nous donne aussi l'occasion de sonder exactement les esprits et les cœurs. D'une part, l'antipathie pour toute indépendance de la pensée, le sommeil de l'esprit et son impuissance à suivre même une courte série de raisonnements, les préjugés et les contradictions qui se sont répandus sur tous nos fragments d'opinions; - d'autre part, les efforts de certaines gens pour qu'on ne dérange rien à leur douce existence, l'égoïsme paresseux ou insolent, la peur de la vérité ou la persistance à fermer les yeux quand sa lumière nous contrarie; - tous ces vices ne se révèlent jamais plus manifestement que quand il est question de ces objets si lumineux et d'une portée si générale : les droits de l'homme et les devoirs de l'homme.
Contre le dernier de ces maux, il n'y a point de remède. Celui qui craint la vérité comme son ennemie, celui-là saura toujours la tenir à distance. Elle a beau le suivre dans tous les coins et recoins où il se cache, il trouvera toujours un nouvel abri dans le fond de son cœur. Quiconque a besoin d'une dot pour épouser la beauté céleste, n'est pas digne d'elle. - Si nous cherchons à faire entrer un certain principe dans ton esprit, ce n'est pas du tout parce qu'il est le principe, mais parce qu'il est vrai; si le contraire était vrai, nous t'inculquerions le contraire, parce qu'il serait vrai, et sans nous préoccuper de sa nature ou de ses conséquences. Tant que tu ne te formeras pas à cet amour de la vérité pour elle-même, tu ne nous seras bon à rien; car cet amour est la première préparation à celui de la justice pour elle-même; il est le premier pas vers la pureté du caractère : ne te vante pas de la posséder tant que tu n'as pas fait ce pas.
Contre le premier mal, je veux dire contre les préjugés et l'inertie de l'esprit, il y a un moyen: l'instruction et l'aide d'un ami. Je voudrais être cet ami pour celui qui en aurait besoin et n'en trouverait pas de meilleur sous la main. Tel est le motif qui m'a fait écrire ces feuilles.
J'ai indiqué soit dans l'introduction, soit dans le second chapitre, le plan de mon travail. Ce premier volume ne devait être qu'un essai, et c'est pourquoi j'ai déposé la plume après avoir écrit la moitié du premier livre. Il dépend du public que je la reprenne, ne fût-ce que pour achever ce premier livre. En attendant, la nation française pourrait bien nous fournir une plus riche matière pour le second, qui doit fixer les principes nécessaires à l'appréciation de la sagesse de sa constitution.
Si ces feuilles viennent à tomber entre les mains de vrais savants, ils verront très aisément sur quels fondements je me suis appuyé; pourquoi, au lieu d'adopter une méthode strictement systématique, j'ai conduit mes pensées suivant un fil plus populaire; pourquoi je n'ai jamais déterminé les principes avec plus de précision que ne l'exigeait le besoin du moment; pourquoi j'ai laissé çà et là dans le style plus d'ornement et de feu qu'il n'était peut-être nécessaire; et ils comprendront qu'une appréciation véritablement philosophique de ce travail ne sera guère possible que quand le premier livre sera terminé.
Quant aux lecteurs ignorants ou à moitié savants, j'ai encore quelques remarques extrêmement importantes à faire sur la circonspection avec laquelle on doit user de ce livre.
Si, après tout ce que j'ai dit jusqu'ici, j'assurais encore à mes lecteurs que je tiens pour vrai ce que j'ai écrit, je ne mériterais plus d'être cru. J'ai écrit avec le ton de la certitude, parce que c'est fausseté que de faire comme si l'on doutait quand on ne doute pas. J'ai mûrement réfléchi 3ur tout ce que j'ai écrit, et c'est pourquoi j'ai des raisons pour ne pas douter. Or il suit bien de là que je ne parle pas sans réflexion et que je ne mens pas; mais il ne s'ensuit pas que je ne me trompe point. J'ignore si je me trompe ou non; tout ce que je sais, c'est que je poudrais ne pas me tromper. Mais quand je me serais trompé, cela ne ferait rien à mon lecteur; car je ne voudrais pas qu'il acceptât mes assertions sur ma parole, mais qu'il réfléchît avec moi sur les choses dont je lui parle. Fussé-je assuré que mon manuscrit contînt la vérité la plus pure et la plus clairement exposée, je le jetterais au feu si je savais qu'aucun lecteur ne dût se convaincre de cette vérité par sa propre réflexion. Ce qui serait vérité pour moi, parce que je m'en serais convaincu, ne devrait être pour lui qu'opinion, illusion, préjugé, tant qu'il n'en aurait pas encore jugé par lui-même. Un Évangile divin même n'est vrai que pour celui qui s'est convaincu de sa vérité. Or, quand mes erreurs ne seraient pour le lecteur qu'une occasion de découvrir lui-même la pure vérité et de me la communiquer, il serait et je m'estimerais moi-même assez récompensé. Quand elles n'auraient même pas cet avantage, si seulement elles l'exerçaient à penser par lui-même, le profit serait déjà assez grand. En général, un écrivain qui connaît et aime son devoir a pour but d'amener le lecteur, non pas à croire à ses opinions, mais seulement à les examiner. Tout notre enseignement doit tendre à réveiller l'indépendance de la pensée; autrement nous faisons un dangereux présent à l'humanité en lui offrant le plus beau de nos dons. Que chacun juge donc par lui-même : s'il se trompe, peut-être en commun avec moi, j'en suis fâché; seulement qu'il ne dise pas que je l'ai trompé, mais qu'il s'est trompé lui-même. Je n'ai voulu. dispenser personne de ce travail de penser par soi-même : un écrivain doit penser devant ses lecteurs, mais non pour eux'.
Donc, quand même je me serais trompé, le lecteur n'est pas du tout obligé de se tromper avec moi; mais je dois aussi l'avertir de ne pas, me faire dire plus que je ne dis réellement. Il trouvera dans le cours de ce livre des propositions qui seront plus tard mieux précisées; comme le livre n'est pas fini et qu'il y manque encore d'importants chapitres, le lecteur peut bien attendre que les principes qui y sont déjà posés soient déterminés d'une manière plus précise encore par leurs applications ultérieures; jusque-là je le prie de s'exercer lui-même, s'il le veut bien, par l'essai de ces applications.
Mais où il se tromperait le plus grossièrement, ce serait s'il voulait se hâter d'appliquer ces principes à sa conduite envers les États actuellement existants. Que la constitution de la plupart de ces États ne soit pas seulement extrêmement défectueuse, mais encore extrêmement injuste, et qu'elle porte atteinte à des droits inaliénables dont l'homme ne doit pas se laisser dépouiller, c'est sans doute ce dont je suis intimement convaincu, et ce dont j'ai travaillé et travaillerai à convaincre également le lecteur. Mais il n'y a pour le moment qu'une chose à faire à leur égard: accordons-leur ce que nous ne devons pas nous laisser prendre de force, bien convaincus qu'en cela ils ne savent pas eux-mêmes ce qu'ils font; mais en même temps travaillons à acquérir d'abord la connaissance et ensuite l'amour de la justice, et à les répandre tous deux autour de nous aussi loin que peut s'étendre notre cercle d'action. La dignité de la liberté doit s'élever de bas en haut; mais l'affranchissement ne peut venir sans désordre que de haut en bas.
« Quand même nous nous rendrions dignes de la liberté, les monarques ne nous permettraient pas d'être libres. }) - Ne crois pas cela, ô lecteur 1 L'humanité est restée jusqu'ici fort en arrière pour tout ce qui lui est nécessaire; mais, si je ne me fais pas tout à fait illusion, le moment est venu où l'aurore va paraître, et le grand jour la suivra en son temps. Tes sages ne sont en général que les aveugles conducteurs d'un peuple plus aveugle encore; tes pasteurs en sauraient-ils davantage? eux qui, pour la plupart, sont élevés dans l'oisiveté et dans l'ignorance, ou qui, s'ils apprennent quelque chose, n'apprennent qu'une vérité arrangée tout exprès pour eux; eux qui, comme on sait, ne travaillent plus à leur propre culture, dès qu'ils ont commencé à gouverner, qui ne lisent aucun écrit nouveau, si ce n'est tout au plus quelques pages bien sophistiquées et bien délayées, et qui sont toujours en retard sur leur siècle, au moins de toutes les années de leur règne. Tu penses bien qu'après avoir signé leurs ordres contre la liberté de penser, et livré des combats où tant d'hommes se sont entretués, il ne leur reste plus qu'à s'en aller dormir tranquillement, en se disant qu'ils ont vécu un vrai jour de souverain, un jour agréable à Dieu et aux hommes. Il ne sert à rien de parler; car qui pourrait crier assez haut pour frapper leur oreille et pénétrer jusqu'à leur cœur en passant par leur intelligence? Il n'y a que l'action qui serve. Soyez justes, ô peuples! et vos princes ne pourront pas persévérer tout seuls dans l'injustice.
Encore une remarque générale, et je laisse le lecteur à ses propres réflexions! - Il ne lui importe pas de connaître mon nom; car il ne s'agit pas ici d'apprécier la véracité d'un témoin, mais de savoir si les principes, qu'il doit examiner lui-même, ont ou non quelque valeur. Mais il était très important pour moi de songer, en composant cet écrit, à mon siècle et à la postérité. Ma règle comme écrivain est celle-ci: N'écris rien dont tu aurais à rougir à tes propres yeux. Et l'épreuve que je m'impose à cet égard est dans cette question: Pourrais-tu vouloir que ton siècle et, s'il était possible, toute la postérité, sussent que c'est toi qui as écrit cela? J'ai soumis le présent écrit à cette épreuve, et il l'a très bien supportée. Je puis m'être trompé. Dès que j'y découvrirai des erreurs, ou qu'un autre m'en montrera, je m'empresserai de les rétracter; car il n'y a pas de déshonneur à se tromper. Je me suis sérieusement attaqué à l'un des sophistes de l'Allemagne ; cela ne déshonore pas, cela honore: celui qui n'aime pas la vérité aime son ennemi. Il sera le premier auquel je me nommerai, s'il a quelque raison de l'exiger. Défendre une erreur que l'on tient pour une erreur, en embrouillant artificieusement les questions, en recourant à d'insidieux stratagèmes, en mettant de côté, s'il le faut, tout principe de moralité; fouler aux pieds la morale et ses fruits les plus saints, la religion et la liberté de l'homme, voilà ce qui est déshonorant, et voilà ce que je n'ai point fait. Mon cœur ne me défend donc pas de me nommer. Mais, dans un temps où un savant ne rougit pas, en examinant l'ouvrage d'un autre savant, de l'accuser de haute trahison, et où il pourrait bien y avoir des princes qui accueillissent une pareille accusation, le lecteur comprendra que la prudence commande l'anonyme à quiconque est jaloux de son repos. Pourtant je prends à l'égard du public l'engagement d'honneur, que j'ai pris avec moi-même, de me faire connaître comme l'auteur de cet écrit, soit dans le cours même de ma vie, soit après ma mort (6). Les rares personnes qui pourraient me reconnaître d'une manière ou d'une autre, verront trop bien que rien dans ces feuilles ne les autorise à ne pas respecter les motifs qui m'ont fait garder l'incognito et qui leur sont inconnus.






 

 

 

 

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