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Visions françaises de l'Europe

Constitution
Titre : Les intellectuels français entre un oui critique et un non
hésitant
Auteur : Nicolas Weill
Source :
http://multitudes.samizdat.net
Philosophes cités :
Jusqu’à présent, on les a peu vus, peu entendus. A croire que le débat
autour de la Constitution européenne, qui agite depuis des semaines les
milieux politiques, mais aussi les milieux syndicaux, n’inspire guère ceux
que l’on appelle les intellectuels.
Seuls quelques-uns d’entre eux comme les philosophes Bernard-Henri Lévy et
Sylviane Agacinski, l’ancien ministre et dissident polonais Bronislaw
Geremek, l’écrivain Philippe Sollers, les historiens Pierre Rosanvallon et
Alfred Grosser, le journaliste Jean Daniel se sont engagés franchement et
publiquement. C’était il y a une semaine et c’était en faveur du oui, à
l’occasion du lancement d’un comité de soutien à la campagne du PS (Le Monde
du 23 mars).
Les autres ? Leurs positions oscillent du oui critique au non hésitant. Les
avis ne sont pas vraiment tranchés. Pourtant, certains témoignent
d’évolutions notables par rapport aux discours formulés en 1992, lors du
référendum sur le traité de Maastricht. Ils font aussi apparaître la
question turque comme élément de fracture. >
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Crime
Titre : Commentaire sur :Jean-Claude Milner, Les penchants criminels de
l’Europe démocratique, Verdier 2003
Auteur : Michel Volle
Source :
http://www.volle.com
Philosophes cités : Jean-Claude Milner
Chacun a ses penchants criminels : la tentation du Mal est présente en tout
individu, dans la France, l’Europe, l’Église. Il faut l’élucider pour la
combattre.
Mais au lieu d’élucider des penchants, Jean-Claude Milner dénonce la nature
criminelle de l’Europe. Pour étayer ce jugement sévère il faudrait une
instruction à charge et à décharge, une enquête, des preuves. Milner propose
une démonstration fondée sur des hypothèses. Elle vaut donc ce que valent et
ses hypothèses, et son raisonnement.
Résumons sa conclusion : Hitler a incarné l’Europe[1] ; la culture et
l’industrie européennes ont abouti au Zyklon B[2] ; l’élimination des Juifs
reste la priorité de l’Europe, même et surtout si celle-ci prétend le
contraire[3].
Comment peut-on schématiser de la sorte ? Certes la dictature de Hitler fut
une honte pour l’Europe mais il ne convient pas, pour qualifier un être, de
le réduire à sa seule honte. Peut-on résumer les États-unis par le
Ku-Klux-Klan, les Grecs par Érostrate, l’Asie par Gengis Khan, la France par
la Saint-Barthélemy[4], Israël par l’adoration du veau d’or ?
L’Europe, dit Milner, est un « illimité ». Il emprunte ce terme aux
mathématiques revisitées par Lacan. En français courant cela peut se
traduire à peu près ainsi : « l’Europe pousse l’universalisme jusqu’à exiger
l’uniformité ». C’est pour cela, dit-il, qu’elle refuse le judaïsme. Mais
qu’en est-il de l’islam ? C’est, dit Milner (p. 94), un autre « illimité »
qui s’insère dans l’Europe comme une prise mâle dans une prise femelle.
Comment deux « illimités » peuvent-ils s’emboîter ? Mystère : le pouvoir
suggestif de l'image sexuelle tient ici lieu de raisonnement.
Milner parle d’ailleurs de l’islam avec mépris : « la perpétuation du nom
arabe, c’est la perpétuation de la misère organisée et de l’abrutissement
programmé » (p. 78). Ce propos digne d'un Café du Commerce de bas étage
transpose à nos jours les écrits d’avant-guerre sur la France « enjuivée ».
Il faut dire que Milner méprise aussi les partisans de la paix, de la
compréhension et de la modération. Dans une langue avachie, ces termes
désignent sans doute des attitudes molles. Mais sous la plume d’un
philosophe, d’un linguiste, on doit les supposer exacts. A-t-il voulu faire
en les dénigrant l’éloge de la guerre, du mépris et de l’extrémisme ? Mieux
vaut le supposer inconséquent : faute grave pour un penseur, mais moins
grave que de mêler son cri à ceux de la foule. >
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Culture (1)
Titre : La culture et l'idée d'Europe
Auteur : Joël Gaubert
Source :
http://www.societenantaisedephilosophie.com
Philosophes cités : Rémi Brague
Le propos central du conférencier étant
de dédogmatiser (ou désubstantialiser) l'idée d'une Europe entendue comme
phénomène culturel (socio-historique) désormais accompli pour l'essentiel
dans sa prétention à la supériorité sur les autres cultures, pour réfléchir
l'Europe comme relevant d'une réappropriation critique et autocritique
incessante de ce que les autres cultures ont fait et font de mieux en des
renaissances successives (ce en quoi consiste sa « secondarité »), la
question se pose d'emblée du rôle effectif de Rome dans la fondation d'un
tel mode d'être historique. Comme l'établit, en effet, Rémi Brague dans son
ouvrage Europe, la voie romaine, loin de n'être qu'un moment factuel qui
aurait passivement reçu et transmis les héritages d'Athènes et de Jérusalem,
Rome constitue le modèle d'une réappropriation et même d'une réélaboration
culturelle critique qui féconde ces deux sources, antérieures et
extérieures, pour les ouvrir à d'autres possibilités historiques actuelles
et à venir (de nature essentiellement juridico-politique et religieuse ici)
: « Être romain, c'est faire l'expérience de l'ancien comme nouveau et comme
ce qui se renouvelle par sa transplantation dans un nouveau sol,
transplantation qui fait de ce qui était ancien le principe de nouveaux
développements. Est romaine l'expérience du commencement comme (re)commencement.
» (p. 49). C'est ce travail historique de transformation du soi présent par
une réinterprétation des cultures précédentes et étrangères qui constitue l'
« adoption inverse » qui fait à la fois l'originalité et la fécondité du
mode d'être temporel propre à l'Europe, qui se construit progressivement par
le choix que les enfants (descendants) font de leurs parents (ascendants),
ce processus d'universalisation critique et autocritique faisant,
paradoxalement, la singularité de l'Europe comme « identité excentrique » ou
encore « décentrée » : « La culture ne peut être, pour l'européen, quelque
chose qu'il possède et qui constitue son identité. Elle sera au contraire
quelque chose de fondamentalement étranger, qui rendra donc nécessaire un
effort d'appropriation. Ce n'est que par le détour de l'antérieur et de
l'étranger que l'Européen accède à ce qui lui est propre. » (p. 172). >
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Culture (2)
Titre : Comment créer une culture européenne commune qui ne soit pas la
simple juxtaposition des cultures nationales?"
Auteur : Jean-Paul Baquiast
Source :
http://www.pan-europe.org
Philosophes cités :
L'Union européenne s'est élargie en mai
2004 à 25 membres. D'autres Etats sont d'ores et déjà candidats pour la
rejoindre. Quel intérêt commun rassemble tous ces membres ? Indiscutablement
le grand marché et la possibilité d'une harmonisation progressive des
niveaux de vie. Certainement aussi une conception commune de la démocratie
politique, précieuse dans un monde où les régimes autoritaires sont encore
la majorité. Mais jusqu'à présent ni les Etats ni, autant que l'on puisse
juger, les opinions publiques ne semblent intéressés par l'idée de
constituer à 25 et davantage une super-puissance géopolitique,
technologique, scientifique et militaire capable de faire jeu égal dans un
futur monde multipolaire avec l'actuelle superpuissance dominante,
l'Amérique et celles qui se mettent rapidement en place, l'Inde et la Chine.
Pourtant, par ses ressources économiques et intellectuelles l'Europe
pourrait parfaitement devenir une puissance égale aux autres. De plus, ses
nombreuses alliances avec les pays en développement pourraient lui permettre
de se présenter non en puissance expansionniste, mais en puissance
médiatrice et d'interposition.
On est donc conduit à se demander quel stimulant manque aux pays européens
pour qu'ils relèvent ce défi de la puissance. Pourquoi ne se rendent-ils
compte que s'ils ne le font pas, ils ne pèseront pas lourd, ni
individuellement ni en groupe, dans le monde de demain. La réponse est
simple. Il leur manque un imaginaire collectif. Les études systémiques, en
biologie ou en intelligence artificielle par exemple, montrent que tant que
des entités différentes restent juxtaposées, elles ne peuvent se constituer
en organisme. Pour y réussir, elles doivent générer l'équivalent d'un
système nerveux central et plus précisément d'un cerveau. Il faut que ce
cerveau produise et diffuse des images permettant à chacune des parties de
se projeter dans le tout. Il faut enfin que des intentions, des projets, des
façons communes d'interagir avec l'environnement fortifient en permanence
l'ensemble qui vient de se former. En d'autres termes, il faut que
l'organisme se dote d'une culture commune pour devenir compétitif. >
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Démocratie
Titre : Jacques Derrida et la question de l'Europe (doc. audio)
Auteur : Marc Crépon
Source :
http://www.radio.cz
Philosophes cités : Jacques Derrida
Présentation par Anna Kubista :
Près de six mois après le décès de Jacques Derrida, les hommages unanimes ne
cessent de revenir sur l'oeuvre immense du philosophe français. S'il est
connu et reconnu dans le monde entier, l'organisation d'une conférence
internationale à Prague est pour le moins symbolique puisqu'il s'engagea en
faveur des dissidents tchécoslovaques au début des années 1980. Elle avait
lieu cette semaine à l'initiative de l'Académie des Sciences de la
République tchèque.
Jacques DerridaDe nombreux intervenants, tchèques et français se sont réunis
autour du thème de « l'influence de l'oeuvre de Derrida sur la pensée
contemporaine ». Parmi eux, Marc Crépon, directeur de recherche au CNRS et
professeur de philosophie à l'Ecole Normale Supérieure, qui s'est attaché
notamment à analyser les textes du philosophe sur une thématique
particulièrement actuelle : la question de l'identité européenne, de son
héritage, de sa compréhension et de l'espérance qu'elle peut et doit - ou
pas - susciter. Il a joint cette réflexion à celle, déterminante, de la
démocratie. Et puisqu'il était aussi question de réfléchir sur la pensée du
philosophe français par rapport aux enjeux de l'époque contemporaine, le
débat a mené à une mise en perspective de cette identité européenne par
rapport à l'identité américaine notamment : « L'espérance de l'Europe est,
dans le travail de Derrida, indisociable de ce qu'il appelle la 'démocratie
à venir'. Le lieu de la différence entre Europe et Etats-Unis passerait par
les figures différentes de la démocratie qu'elles représentent. Le propre de
la démocratie, pour Derrida, c'est d'être un régime politique qui se
caractérise par ce qu'il appelle son auto-immunité. » >
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Gauche
Titre : La France a le monopole de la gauche en Europe
Auteur : Georges Waysand
Source :
http://multitudes.samizdat.net
Philosophes cités :
Bonne nouvelle ! Jamais en France
l’Europe ne fut autant un sujet à discussions ! Jusqu’à présent l’Europe
c’était plutôt un guichet supplémentaire pour avoir des crédits pour des
entreprises et des associations ou des subventions si vous étiez agriculteur
ou élu régional. Plus récemment, ce furent des billets de banque avec des
ponts ayant un air de déjà vu mais qui n’existent vraiment nulle part. Oui,
on savait bien qu’il y avait eu de grands ancêtres mais il faut l’avouer,
leurs mines de paroissiens tristounets n’entraînaient pas vraiment les
foules à apprécier les mérites du fédéralisme. Et puis, soyons honnêtes, la
politique européenne on n’avait pas besoin de s’en occuper. En ce temps-là
en dehors du charbon et des mines de fer où ça allait mal (et du coup on
avait refilé tout ça à l’Europe) il y avait du travail pour tout le monde et
beaucoup moins d’argent pour les actionnaires. En plus il y avait la Russie,
oui l’Union Soviétique. Quand il fallait un coup de pouce aux salaires les
ouvriers se mettaient en grève, dures à l’occasion, et en échange de gains
de productivité et d’amélioration des conditions de travail négociés par les
syndicats, les patrons cédaient : y’avait les Russes à l’est et ici un fort
parti communiste tout ce qu’il y a de plus stalinien (même que son chef se
faisait appeler le meilleur stalinien de France). C’est aussi l’existence de
l’Urss qui interdisait que le compromis social soit trop en faveur du
capital financier. Le poids des salariés de l’Ouest était renforcé par
l’oppression de ceux de l’Est. Mais tout ça c’est du passé, sans aucun
rapport avec l’Europe d’aujourd’hui. Pourtant, quinze ans après la chute du
mur de Berlin, la construction européenne est surtout restée une activité
inter gouvernementale dépolitisée mais avec force harmonisations
réglementaires et coopérations économiques qui ne concernent que des groupes
de pression restreints et un Parlement européen, trop longtemps inaudible,
servant à recaser les battus des scrutins nationaux. >
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Idéal
Titre : Polemiques . Petites et grandes histoires de l'idéal européen
Auteur : Jean Dorval
Source :
http://www.regards.fr
Philosophes cités :
Faut-il construire l'Europe et si oui
laquelle ? Les arguments d'opportunité sont légions. Ils portent sur les
conséquences économiques et sociales des politiques européennes, mais aussi
sur le besoin de changer d'échelle dans le cadre d'une mondialisation des
échanges, sur la pertinence du cadre national. Dans ce débat, les "
Européens convaincus " - au sens où on le dit de Jacques Delors ou de
Maurice Schumann - admettent nombre de tares à l'actuelle construction, et
parfois même à en refuser certains aspects, sans que ces tares ne remettent
en question le projet, trop grandiose pour être mesuré à l'aune de
dysfonctionnements inévitables quand il s'agit d'une telle Révolution.
Construire l'Europe unie est pour beaucoup le moteur de tout positionnement
politique. Ainsi du Parti socialiste aujourd'hui, près de reconnaître les
méfaits de la monnaie unique, mais hésitant à le dire, de peur de faire
capoter la réalisation d'une aussi noble Idée dans la dernière ligne droite.
On comprend que les désagréments qu'entraîne l'application des traités soit
de peu de poids face à la grandeur d'une ambition sans précédent et qu'il
faut prendre au sérieux: fonder une nouvelle collectivité, ni locale, ni
nationale mais régionale. Discuter ce point de vue ne peut se faire sur le
terrain de l'analyse des tendances lourdes à l'internationalisation et des
besoins nouveaux, ni sur celui, concret, de la construction européenne,
puisque par avance les errances comme les avancées seront mises sur le
compte des oeufs sans lesquels il n'y a pas d'omelette possible. Remontons
donc à la source de l'argument: l'Idéal européen, fondateur d'une identité
nouvelle. En quoi consiste cette Idée d'Europe, et vraiment mérite-t-elle
qu'on meure pour elle ? L'Idée Europe existe. Depuis le livre précurseur de
Denis de Rougemont, Vingt-huit siècles d'Europe (1), les études se sont
multipliées pour lui donner corps (2). Une sorte de genre littéraire,
l'histoire de l'Idée européenne s'est ainsi constituée... >
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Idée
Titre : L’Europe : une idée sans contenu. Questions de politique,
d’histoire et de philosophie à partir de Georg Simmel, Jan Patočka et
Jacques Derrida
Auteur : Alain Deneault
Source :
http://www.cceae.umontreal.ca
Philosophes cités : Georg Simmel, Jan Patočka, Jacques Derrida
Selon le philosophe allemand Georg
Simmel, l’Europe fait l’objet d’une catégorie de pensée lorsqu’en cas de
crise, des gens d’esprit se trouvent à imaginer en son nom un contexte
historique d’une nature tout autre, puis à cultiver cette idée dans l’espoir
qu’ainsi sa réalisation reste possible le jour où la conjoncture le
permettrait. Cette pensée étayée durant la Très Grande Guerre comporte
plusieurs traits communs avec les positions suivantes du philosophe tchèque
Jan Patočka et du philosophe français Jacques Derrida ; le premier élabore
une pensée de l’Europe comme une manifestation inépuisable d’apparitions
nouvelles dont il nous reste à chercher les effets de stabilité dans la
définition occidentale de l’âme, le second voit en les promesses d’une
pensée "altermondialiste" une façon de jeter les bases d’une autre Europe,
radicalement à venir. >
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Identité
Titre : Visions françaises de l'europe
Auteur : Didier Moulinier
Source : Philosophie-en-france
Philosophes cités : Voltaire, Condorcet, Diderot, Derrida, Laruelle
Elaborant une
théorie de l'"identité française" pour mieux invalider les postures
identitaires "à la" française, notamment celles qui feraient de la France
une entité idéelle et un modèle, on aborde inévitablement la question de
l'Europe - et de l'identité européenne - en tant qu'elle fut posée
explicitement, sinon exclusivement, par les philosophes français. Pour
rester schématique et aller droit au but, on distinguera seulement deux
visions possibles de l'Europe "à partir" de la France.
La première est
la vision "éclairée" qu'on attribue en l'occurrence aux Lumières françaises
du XVIIIè siècle, représentées ici par Voltaire, Condorcet et Diderot : ces
trois philosophes ont imaginé et véritablement promu une Europe
philosophique et culturelle - philosophique parce que culturelle -
synonyme de connaissance, de liberté et d'humanisme. L'étude de Charles
Coutel, Lumières de l'Europe (Ellipses, 1997) confirme la thèse
désormais classique de Rémi Brague (Europe, la voie romaine,
Criterion, 1992) : l'idée d'Europe s'est construite au XVIIIè siècle comme
prise de conscience d'une altérité fondée sur les notions d'extériorité
(géographique) et d'héritage (historique). Il est remarquable que ces
penseurs français ont promu un idéal philosophique de l'Europe, non
seulement en s'ouvrant aux cultures étrangères et antérieures mais aussi en
s'abstenant de toute référence explicite à la France, préférant voir dans
l'Angleterre (pour Voltaire) ou dans l'Italie (pour Condorcet) des modèles
d'européanité plus probants et plus novateurs. Mais ils n'avaient écarté
cette référence que pour mieux la réserver, semble-t-il. En effet, la France
ne cessera par la suite de cultiver sa "différence" philosophique, d'abord
par la place exceptionnelle qui sera faite à la philosophie dans le cadre de
l'Etat-Nation (et notamment dans l'espace de l'enseignement public), ensuite
par sa façon de postuler continuellement une exigence philosophique pour
l'Europe. De sorte que si la France des Philosophes a oeuvré pour une Europe
philosophique, une Europe éclairée, force est de constater que des
philosophies européennes se dégage une "exception" française en faveur
de la philosophie qui se veut également et identiquement "exception
culturelle" (en un sens quelque peu élargi de l'expression). En effet un tel
rapprochement n'est pas fortuit ou purement rhétorique. La face obscure des
Lumières fut peut-être d'assigner à la culture en général (pas
seulement la culture des nations européennes, pas seulement les Lettres mais
aussi les techniques, etc.) le telos philosophique européen,
de confondre en somme Europe et culture comme si la diffusion de celle-ci
portait naturellement l'Idée de celle-là et devait la réaliser. On croyait
ainsi éviter tout ethnocentrisme barbare ; on a donné à fond dans le
philocentrisme "éclairé", qui revient peut-être à une forme supérieure
d'obscurantisme. La France fut la principale cheville ouvrière de cette
opération, elle qui a toujours finalement assimilé l'excellence
philosophique avec la figure de l'intellectuel humaniste, cultivé, ou
"engagé". C'est à l'intérieur de cette France contemporaine, quelque peu
revenue du concert philosophique post-moderne, n'hésitant pas à réactiver
l'humanisme moral et/ou juridique le plus classique, qu'une pensée non
seulement exceptionnelle mais surtout étrangère et non-philosophique
peut proposer une vision radicalement différente.
Cette vision nouvelle, on la nomme Vision-en-Noir, pour reprendre
l'expression "Vision-en-Un" de Laruelle et pour l'opposer à la Vision
éclairée des Lumières, bien qu'elle ne soit en rien obscurantiste. Elle fait
en sorte que les français ne soient plus seulement des "originaux" mais
enfin des "étrangers" en Europe. Avant d'exposer les conséquences de la
non-philosophie laruellienne sur les problématiques liées de l'europanéité
et de la françéité, je consacrerai une ou deux pages à l'"europanalyse" de
Serge Valdinoci, en tant qu'elle prétend justement procéder à une in-version
qui serait aussi fondation de la philosophie en-europe, et
singulièrement en finir avec la réduction culturaliste de la philosophie. De
mon point de vue, le geste valdinocien ne fait que radicaliser - en
immanence certes - l'exception française, et donc le geste philosophique
lui-même dans un processus vicieux d'auto-référence, confondu avec le Réel.
Il n'en va pas de même avec la non-philosophie qui se considère d'emblée
comme étrangère à l'Europe - et a fortiori à la France même si l'on imagine
mal qu'une telle pensée pût naître ailleurs qu'en-france - et qui a
déjà projeté, conçu, exprimé le concept de "non-européanité" (avec Danilo Di
Manno de Almeida, notamment). Mais les extrapolations de la non-philosophie
en termes d'"imagination non-européenne" ou, plus récemment,
d'"internationale non-philosophique", demeurent pour le moins ambiguës dans
la mesure où l'"hérésie" non-philosophique se veut proprement non-mondaine
(mais pour-le-Monde), non-culturelle (mais pour-la-Culture) et
ne réclame pas autre chose qu'une posture rigoureusement individuale.
C'est à cette indivisibilité et cette solitude non-consistante
(philosophiquement) du non-philosophe, qui peut cependant cloner des sujets
non-philosophant dans n'importe quelle région du Monde, que j'entends
assigner sinon un lieu du moins un Nom propre, celui de "france".
Dire que c'est en-france (et non dans La-France des
philosophes) que la non-philosophie a lieu, ce n'est pas seulement
reconduire une posture en interne comparable à l'en-europe valdinocien
(simplement radicalisé en-région ou en-village, comme tend à le faire
Valdinoci lui-même dans son dernier livre), cela revient à faire de la
france un terme pour la philosophie avant même d'être une idée
philosophique ou un concept philosophable, c'est à l'occasion
re-nommer le Réel au moyen de ce terme. >
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Lettres
Titre : Quand l'Europe parlait français (extraits)
Auteur : Marc Fumaroli
Source :
http://www.lire.fr
Philosophes cités : nombreux
Frivolité et philosophie sont les deux
mamelles des Lumières. La vraie philosophie du siècle de Louis XV était
peut-être son aimable frivolité, et la pire de ses frivolités, sa
philosophie. C'est en tout cas par la frivolité et non par la philosophie
que le Paris du XVIIIe siècle avait réussi sans coup férir à réduire le
reste de l'Europe à la condition de province, suspendue et asservie aux
modes, aux mots d'esprit, aux médisances, à la scène animée et aux incidents
de coulisse du théâtre social parisien. Une aristocratie qui savait s'amuser
avec esprit donna le ton, de loin, à toutes les autres, qui ignoraient le
secret de se désennuyer, et le demandaient à Paris.
Spécialité des gens de lettres, comme la mode vestimentaire l'était des
tailleurs, la philosophie qui pense apparut dans la panoplie des
exportations parisiennes dans les années 1750. Elle trouva dans la
frivolité, mais il faut aussi le dire, dans la générosité aristocratiques le
milieu prestigieux, nourricier et contagieux dont elle ne pouvait se passer.
Pour servir la «bienfaisance» et la «tolérance», elle s'empressa de prendre
les couleurs de l'amusement, de la galanterie, de la médisance et de la
mode, qui donnèrent à ses idées excitantes bonne figure parmi les plaisirs
dont la frivolité élégante de Paris faisait la roue aux yeux de l'Europe des
cours.
Aucun organe des Lumières n'est aussi caractéristique de cette foncière
ambiguïté, dont se jouaient les «philosophes» et qui se jouait d'eux, que la
Correspondance littéraire, philosophique et critique qui, pendant
vingt ans, de 1753 à 1773, fut leur interprète auprès des cours européennes.
Ses abonnés étaient pour la plupart des têtes couronnées, ou à tout le
moins, des princes d'Empire: Frédéric II, Catherine II, Gustave III de
Suède, Stanislas-Auguste de Pologne, le duc de Saxe-Gotha, le prince Henri
de Prusse, Caroline de Hesse, la princesse de Nassau-Sarrebruck, etc. En
comparaison, Commerce a été une revue de grande consommation et le
New Yorker peut passer pour un magazine pop. >
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Médiation
Titre : L’Europe, l’Amérique, la guerre. Réflexions sur la médiation
européenne (compte rendu du livre d'Etienne
Balibar, La Découverte, "Cahiers libres", 2003
Auteur : Olivier Petitjean
Source : Ecor'ev
Philosophes cités : Etienne Balibar
Face
au nouvel "unilatéralisme" des Etats-Unis, devenu manifeste dans son versant
militaire depuis les attentats du 11 septembre, les appels au contrepoids ou
à la médiation de l’Europe se multiplient. Celle-ci a-t-elle les moyens d’y
répondre, et comment ? Telle est la question qu’Etienne Balibar élabore dans
son nouveau livre, qui rassemble des textes rédigés entre novembre 2002 et
janvier 2003 (soit avant les dernières évolutions des débats et des
mobilisations contre la guerre), l’ensemble constituant - ce n’est pas le
moindre de ses mérites - un tour d’horizon et une discussion très complète
des débats et prises de position d’intellectuels sur la nouvelle donne
internationale. Mettant en regard ces multiples appels et la réalité de
l’impuissance européenne sur la scène internationale, E. Balibar s’attache à
prendre le contre-pied de tous les discours regrettant l’évanescence de
l’entité européenne et le fait qu’elle soit incapable de se doter de la
consistance politique correspondant à son poids économique. Dans un article
retentissant, l’intellectuel néo-conservateur américain Richard Kagan avait
ainsi radicalement critiqué la "politique de la faiblesse" de l’Europe, qui
se réfugierait dans les illusions "kantiennes" du droit international
pendant que les Etats-Unis s’affrontent à la dure réalité "hobbesienne" du
monde. N’ayant plus les moyens d’une "politique de puissance", les Européens
s’en remettraient en fait hypocritement aux Etats-Unis pour assurer le
maintien du droit face au reste de la planète qui, lui, n’aurait jamais
cessé de croire à la force... E. Balibar souligne dans un premier temps
combien ces critiques portent à plein : à l’inverse même des appels à la
médiation européenne, ce sont les Etats-Unis qui de fait interviennent comme
médiateurs dans les conflits qui déchirent l’Europe ou ses marges (Irlande
du Nord, ex-Yougoslavie, etc.). Mais il tente également, mobilisant ses
travaux antérieurs, sur l’Europe et sur la notion de frontière en
particulier (voir surtout Nous, citoyens d’Europe ? les frontières, l’Etat,
le peuple, La Découverte, 2001), de retourner l’argument de Kagan :
l’incapacité de l’Europe à se constituer en "puissance" découle du fait
qu’elle est historiquement une superposition de frontières (religieuses,
sociales, culturelles), voire une région-frontière sur laquelle se
projettent les problèmes et les lignes de fracture du monde entier. >
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Narcissisme
Titre : Le narcissisme infantile du non français
Auteur : Peter Sloterdijk
Source :
http://multitudes.samizdat.net (Interview initialement paru dans Le
Point)
Philosophes cités :
Le Point : Comment
interprétez-vous le non français ? Est-ce le choix de l’héroïsme ?
Peter Sloterdijk : Il y a deux non à interpréter. Le non néerlandais
est un non de la méfiance, de la susceptibilité petite-bourgeoise et tout
simplement de la peur. De tonalité assez différente, le non français est
punitif, triomphal et prétend être une répétition de la Révolution française
par les moyens du suffrage universel. Ce non se veut héroïque, mais c’est
l’héroïsme des enfants gâtés.
Des enfants gâtés, vous exagérez, même si ce mot n’est nullement péjoratif
pour vous : beaucoup d’électeurs se sentent au contraire privés de toute
protection face au capitalisme mondialisé. C’est pour cette raison qu’ils ne
veulent pas que les nations disparaissent.
Ce n’était pas le sujet ! Les électeurs ont répondu à des questions qui
n’étaient pas posées mais qui étaient dans l’air. Voulez-vous mourir pour
une Europe médiocre ? Voulez-vous que la France ou les Pays-Bas soient
dissous dans une Europe sans contours ? Voulez-vous que l’Europe
s’agrandisse vers l’est ? Mais personne ne leur demandait s’ils voulaient
accueillir des travailleurs polonais. En tout cas, c’est la première fois
que la xénophobie porte le drapeau de la fierté. >
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29/12/05
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