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Heidegger en France


Beaufret -
Déconstruction -
Humanisme - Janicaud - Sartre
- Spectre
Beaufret
Titre : Jean Beaufret ou la philosophie en personne
Auteur :
François Fédier
Source :
http://www.leseditionsdeminuit.com
Philosophe(s) cité(s) : Heidegger,
Beaufret
(Extrait) Or l’essentiel, en ce début des
années de guerre, c’est d’abord l’enseignement ; c’est ensuite la Résistance
; et c’est enfin une interrogation croissante par rapport à l’œuvre de
Heidegger. Sur ce dernier point, il n’est pas un précurseur. Ses aînés,
Raymond Aron et Sartre, son cadet, Merleau-Ponty, ont suivi le même
itinéraire : ouvrir la réflexion, en France, à l’apport de la philosophie
allemande depuis Dilthey. La singularité de Jean Beaufret fut d’aller
interroger Heidegger lui-même, alors que ses pairs s’étaient contentés, dans
le meilleur des cas, d’une interprétation personnelle. À trente-neuf ans
donc, il rencontre l’auteur de Sein und Zeit. À ce moment, Heidegger (plus
encore par la vindicte de quelques collègues que par la faute d’une autorité
d’occupation débordée) est interdit d’enseignement. II a cinquante-sept ans,
et se trouve au faîte de sa puissance de travail. Communiquer dans
l’échange, ce besoin sera assouvi au-delà de toute espérance avec l’arrivée
de Jean Beaufret. Ce dernier n’est plus un étudiant ; c’est un homme formé,
débarrassé des naïvetés de la jeunesse, dont la passion entière, toutefois,
couplée à l’habitude exercée de ne pas s’en laisser compter, fait un
questionneur endurant et sans complaisance. Le résultat est une rencontre
sans précédent, où l’insistance de l’un pousse l’autre à clarifier toujours
plus sa pensée, et où, par contre-coup, le questionneur est contraint de
radicaliser son rapport à toute la philosophie. Parler de Jean Beaufret ,
comme “ introducteur de Heidegger en France ”, ou comme “ interlocuteur
privilégié ”, c’est rester à la périphérie de ce qui s’est passé là depuis
1946. Jean Beaufret est le premier philosophe à avoir entrepris ce que
Heidegger appelle “ le changement de lieu de la pensée ”. Cette œuvre s’est
dessinée peu à peu, et elle a pris figure avec les trois tomes publiés aux
Éditions de Minuit sous le titre Dialogue avec Heidegger – œuvre maîtresse,
que protège et que sert une écriture admirablement adaptée au seul souci de
faire signe. Jean Beaufret y a franchi le pas, dans sa langue. avec une
originalité elle-même changée. Être original, ce qu’y est plus qu’entretenir
un rapport fécond à l’origine, ce qui suppose préalablement la
reconnaissance de l’origine. Au tome I du livre, Jean Beaufret écrit : “ Le
vrai philosophe regarde et donne à voir. ” Telle est la philosophie en
personne. »
Déconstruction
Titre : Heidegger, l'Enfer des philosophes (Entretien avec
Didier Éribon paru dans Le Nouvel Observateur, Paris, 6-12 novembre 1987)
Auteur :
Jacques Derrida
Source :
http://www.jacquesderrida.com
Philosophe(s) cité(s) : Hegel , Derrida,
Deleuze, Lyotard...
(Extrait)
Certains prennent prétexte de leur récente découverte pour
s’écrier : 1) «Lire Heidegger est une honte !» 2) «Tirons la conclusion
suivante — et l’échelle : tout ce qui, surtout Heidegger, l’enfer des
philosophes en France, se réfère à Heidegger d’une manière ou d’une autre,
voire ce qui s’appelle “déconstruction” est du heideggérianisme!»
La deuxième conclusion est sotte et malhonnête. Dans la première, on lit le
renoncement à la pensée et l’irresponsabilité politique. Au contraire, c’est
depuis une certaine déconstruction, en tout cas celle qui m’intéresse, que
nous pouvons poser, me semble-t-il, de nouvelles questions à Heidegger,
déchiffrer son discours, y situer les risques politiques et reconnaître
parfois les limites de sa propre déconstruction. Voici un exemple, si vous
voulez bien, de la confusion affairée contre laquelle je voudrais mettre en
garde. Il s’agit de la préface à l’enquête de Farias dont nous venons de
parler. A la fin d’une harangue à usage évidemment domestique (c’est encore
la France qui parle !) on lit ceci : «Sa pensée [celle de Heidegger]
a pour de nombreux chercheurs un effet d’évidence qu’aucune autre
philosophie n’a su conquérir en France, hormis le marxisme. L’ontologie
s’achève en une déconstruction méthodique de la métaphysique comme telle.»
Diable ! s’il y a de l’effet d’évidence, c’est sans doute pour
l’auteur de ce salmigondis. Il n’y a jamais eu effet d’évidence dans
le texte de Heidegger, ni pour moi, ni pour ceux que j’ai cités tout à
l’heure. Sans quoi, nous aurions cessé de lire. Et la déconstruction que
j’essaie de mettre en œuvre n’est pas plus une «ontologie» qu’on ne peut
parler, si on l’a un peu lu, d’une «ontologie de Heidegger», ni même d’une
«philosophie de Heidegger». Et la «déconstruction» - qui ne s’«achève» pas -
n’est surtout pas une «méthode». Elle développe même un discours assez
compliqué sur le concept de méthode que M. Jambet serait bien inspiré de
méditer un peu. Etant donné la gravité tragique de ces problèmes, cette
exploitation franco-française pour ne pas dire provinciale, ne paraît-elle
pas tantôt comique, tantôt sinistre ? >
lire le
texte
Humanisme
Titre : La «carrière française» de Heidegger
Auteur :
"Memo"
Source :
http://www.memo.fr
Philosophe(s) cité(s) : Jean Beaufret,
Sartre, Marcuse
Dès l'après-guerre, commence ce qu'on
pourrait appeler la deuxième carrière, française cette fois, de Heidegger.
Le point de départ en est une correspondance échangée entre un philosophe
français, Jean Beaufret, et Heidegger, à propos de l'interprétation en
France de sa philosophie, notamment par Jean-Paul Sartre. Heidegger répondit
en un long texte (Lettre sur l'humanisme, 1947) que ses objectifs et ceux de
la philosophie sartrienne étaient en réalité fort éloignés. A une
philosophie, en fin de compte, traditionnelle de la conscience Heidegger
oppose une réflexion sur l'être et le langage qui n'accorde pas de privilège
fondateur à l'instance d'une conscience pensante individuelle. Ce texte va
faire de Heidegger en France, dès les années 1950, une référence majeure
pour tous ceux qui s'éloignent de la philosophie traditionnelle par le biais
d'une critique de la métaphysique (Jacques Derrida), s'engagent dans les
recherches qui mettent en jeu les sciences humaines (Foucault, Lacan) ou
veulent prendre leurs distances par rapport à la pensée marxiste (comme les
collaborateurs de la revue Arguments), surtout dans ses versions
officielles.
En 1955, Heidegger est invité en France: il rencontre, entre autres, Jacques
Lacan au Colloque de Cerisy et René Char à Paris. Il revient en France en
1958, voyage en Grèce en 1962 et participe en 1966, 1968 et 1969 à trois
séminaires au Thor, en Provence, chez le poète René Char, avec Beaufret.
L'amitié de ces deux résistants n'a sans doute pas peu contribué à brouiller
dans l'esprit des Français la compréhension des rapports de Heidegger avec
la politique. Les dernières années voient son importance croître en France,
tandis qu'en Allemagne sa pensée reste souvent appréciée comme un mysticisme
irrationaliste qui ne lui convient pourtant pas. Gadamer ou Marcuse, que
l'on ne peut comprendre sans lui, ont déjà pris leurs distances depuis
longtemps, mais ne l'ont pas jugé en ces termes. Heidegger meurt le 26 mai
1976, dans son village natal, Messkirch.
Janicaud
Titre : Heidegger :
l'ombre de cette pensée
Auteur :
Marx Alpozzo
Source :
http://www.e-torpedo.net
Philosophe(s) cité(s) : Dominique
Janicaud, divers...
(Extrait) La
philosophie, dont on ne saurait tout à fait préciser l’essence,
pourrait-elle être « dangereuse » ?
Pourrait-elle être une source négligée de la propagation du mal ?
Autrefois, Eichmann devant ses juges, incrédules, ne fit-il pas référence à
« l’impératif catégorique » kantien pour justifier sa collaboration à la
solution finale ?
Certes, cet impératif du devoir, proprement moral, était apporté d’une
modification de taille, puisque Eichmann, par on ne sait quel tour de la
pensée, transforma le « agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu
peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle » de la
morale Kantienne en un : « agissez de telle manière que le Führer, s’il
avait connaissance de vos actes, les approuverait ».
Cette déformation inconsciente apportée à la pensée de Kant, et analysée par
Eichmann comme un impératif catégorique devant entraîner tout homme à faire
plus qu’obéir à la loi, puisqu’il s’agissait de s’élever au-delà des
impératifs de l’obéissance et identifier sa propre volonté au principe de la
loi, à la source de toute loi, peut sembler pour certains sans grande
importance.
Une mécompréhension à la hauteur d’un petit fonctionnaire.
Mais quand il s’agit d’un intellectuel de la trempe de Martin Heidegger ?
Comment interpréter son adhésion à la pensée la plus « sombre » du 20ème
siècle ?
Cette question fut posée par de nombreux intellectuels depuis 1945.
Elle fut renouvelée récemment avec plus ou moins de bonheur par Emmanuel
Faye , même si le nivellement un peu facile auquel il se livre, dessert non
seulement la pensée profonde de Heidegger, mais dessert la cause même que
Faye prétend servir.
Un autre ouvrage récent qui demande à faire la lumière sur la question, mais
sans y mêler cependant de parti pris, est celui de Dominique Janicaud qui
nous offre là, un livre-testament. >
lire la suite
Sartre
Titre : Heidegger en France
Auteur :
Dominique Janicaud (entretien avec Stéphane Floccari)
Source :
http://www.humanite.presse.fr
Philosophe(s) cité(s) : Nietzsche,
Sartre, Derrida, etc.
(Extrait) Depuis quand, au
juste, lit-on Heidegger en France ?
Dominique Janicaud. On l’a lu très tôt, puisque son nom a retenti en
Sorbonne, grâce à Gurvitch, en 1928. Une revue d’avant-garde, Bifur, a
publié une première traduction de Qu’est-ce que la métaphysique ? dès 1931.
Et, dans les années trente, des pionniers comme Wahl, Levinas, Koyré, ont
commencé à diffuser les thèmes existentiels (angoisse, " être-pour-la-mort
", engagement, etc.), qu’on n’appelle pas encore existentialistes, mais qui
fascinent une jeunesse intellectuelle lassée du rationalisme plat qui règne
en Sorbonne. Une " philosophie destructrice ", c’est ainsi qu’on voit alors
la pensée de Heidegger, avec un mélange d’attirance et de répulsion. Lorsque
paraît en 1938 le premier volume de textes de Heidegger, traduit par Henry
Corbin, le public est préparé et le succès de curiosité est entier.
En quoi le rôle de Sartre est-il celui d’une " bombe " qui dynamite la
première réception de Heidegger en France ?
Dominique Janicaud. L’Òtre et le Néant, qui paraît en 1943 dans Paris
occupé, a été plutôt une bombe à retardement. On peut imaginer que l’immense
majorité des Français avaient des soucis bien plus urgents que de se plonger
dans un gros et difficile livre de philosophie. Est-il cependant passé
inaperçu sur le moment ? On m’a fait remarquer que ce ne fut pas le cas : de
jeunes étudiants ont littéralement dévoré le livre. Mais ce n’est qu’après
la Libération que la vogue de l’existentialisme s’est répandue dans un très
large public. Des analyses de Sartre sont devenues célèbres : pensez à la "
mauvaise foi " du garçon de café qui mime son métier comme un rôle, ou à la
jeune femme séduite qui feint de ne pas s’apercevoir qu’elle abandonne sa
main à son soupirant. Le talent littéraire de Sartre a diffusé ainsi des
aspirations d’origine heideggérienne. >
lire le texte
Spectre
Titre : Une sorte de spectre
Auteur :
Jacques Derrida
Source :
http://www.humanite.presse.fr
Philosophe(s) cité(s) : Heidegger
"Heidegger en France" ne signifie pas un
des lieux possibles de l’immigration et de la transplantation de Heidegger.
Il n’y a pas de " Heidegger en Russie ", de " Heidegger en Angleterre ", de
" Heidegger en Amérique "... Heidegger en France est une pousse originale,
un événement incomparable, au point de vue national. En France, il y a eu
beaucoup plus qu’une réception de Heidegger, autre chose (...). Même en
Allemagne, il n’y a pas eu de fécondation. La métaphysique organique, la
métaphore végétale, la métaphore de la " phusis " me vient peut-être un peu
trop vite, mais il n’y a pas eu de pousse, de surgissement de pensée
irréductible. Parce que ce qui s’est passé en France, malgré l’importation
ou l’endettement, c’est un phénomène idiomatique. Il faut en rendre compte à
partir d’autres apports : derrière, il y a toute la production française.
Là, il y a une greffe incomparable (...). Heidegger en France, c’est un
produit génétiquement modifié - incomparable.
Je ne connais pas de penseur, non seulement en ce siècle mais en général,
avec qui j’ai eu, j’ai toujours des rapports aussi inquiets d’admiration
contrariée (...). Je ne réglerai jamais à fond les comptes avec Heidegger
(...). Pour moi, il y a deux images de Heidegger : il y a l’image de
Heidegger grand penseur et l’image d’un gros, pesant, un peu vulgaire,
inculte à certains égards - du point de vue de la littérature (...). Au fond
de moi, je suis plus que tout autre (ou au moins autant qu’un autre) un
métaphysicien de la présence : je ne désire rien de plus que la présence, la
voix, toutes ces choses auxquelles je m’en suis pris ; donc, je suis le
contre-exemple de ce que je prône, en quelque sorte (...). Je fais ce que
Heidegger n’aimerait pas voir faire ou faire lui-même, par exemple voyager,
s’intéresser à la technique, etc. Je suis tout le temps en train de désobéir
à une injonction heideggérienne que, néanmoins, je ressens en moi. Et donc
il est là, me hante comme une sorte de père sévère et, par exemple, je
m’amuse à l’imaginer me reprochant de voyager : on ne peut pas penser en
voyageant, c’est la distraction. Lui qui ne voyage jamais ! Je fais le
contraire tout le temps - mais sous son regard. Il est une sorte de spectre.
(*) Extraits des entretiens accordés par Jacques Derrida à Dominique
Janicaud, le 1er juillet et le 22 novembre 1999, publiés dans le tome second
de Heidegger en France.


HEIDEGGER
ET LA FRANCE
tome 1 : récit
tome 2 : dix-huit entretiens inédits
Dominique Janicaud
Hachette, « Pluriel philosophie », 2 tomes, novembre 2005, 599 pages &
291 pages
08/06/2007
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