
Encyclopédie, ou
Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers
Jean le Rond d’Alembert
Discours préliminaire
1751
*
L'Encyclopédie
que nous présentons au public est, comme son titre l'annonce, l'ouvrage
d'une société de gens de lettres. Nous croirions pouvoir assurer, si nous
n'étions pas du nombre, qu'ils sont tous avantageusement connus ou dignes de
l'être. Mais sans vouloir prévenir un jugement qu'il n'appartient qu'aux
savants de porter, il est au moins de notre devoir d'écarter avant toutes
choses l'objection la plus capable de nuire au succès d'une si grande
entreprise. Nous déclarons donc que nous n'avons point eu la témérité de
nous charger seuls d'un poids si supérieur à nos forces, et que notre
fonction d'éditeurs consiste principalement à mettre en ordre des matériaux
dont la partie la plus considérable nous a été entièrement fournie. Nous
avions fait expressément la même déclaration dans le corps du prospectus 1;
mais elle aurait peut-être dû se trouver à la tête. Par cette précaution,
nous eussions apparemment répondu d'avance à une foule de gens du monde, et
même à quelques gens de lettres, qui nous ont demandé comment deux personnes
pouvaient traiter de toutes les sciences et de tous les arts, et qui
néanmoins avaient jeté sans doute les yeux sur le prospectus, puisqu'ils ont
bien voulu l'honorer de leurs éloges. Ainsi, le seul moyen d'empêcher sans
retour leur objection de reparaître, c'est d'employer, comme nous faisons
ici, les premières lignes de notre ouvrage à la détruire. Ce début est donc
uniquement destiné à ceux de nos lecteurs qui ne jugeront pas à propos
d'aller plus loin: nous devons aux autres un détail beaucoup plus étendu sur
l'exécution de l'Encyclopédie: ils le trouveront dans la suite de ce
Discours, avec le nom de chacun de nos collègues; mais ce détail, si
important par sa nature et par sa matière, demande à être précédé de
quelques réflexions philosophiques.
L'ouvrage que
nous commençons (et que nous désirons de finir) a deux objets: comme
encyclopédie, il doit exposer, autant que possible, l'ordre et
l'enchaînement des connaissances humaines; comme dictionnaire raisonné des
sciences, des arts et des métiers, il doit contenir, sur chaque science et
sur chaque art, soit libéral, soit mécanique, les principes généraux qui en
sont la base, et les détails les plus essentiels qui en font le corps et la
substance. Ces deux points de vue, d'encyclopédie et de dictionnaire
raisonné, formeront donc le plan et la division du discours préliminaire.
Nous allons les envisager, les suivre l'un après l'autre, et rendre compte
des moyens par lesquels on a tâché de satisfaire à ce double objet.
Pour peu qu'on
ait réfléchi sur la liaison que les découvertes ont entre elles, il est
facile de s'apercevoir que les sciences et les arts se prêtent mutuellement
des secours, et qu'il y a par conséquent une chaîne qui les unit. Mais il
est souvent difficile de réduire à un petit nombre de règles ou de notions
générales chaque science ou chaque art en particulier; il ne l'est pas moins
de renfermer, dans un système qui soit un, les branches infiniment variées
de la science humaine.
Le premier pas
que nous ayons à faire dans cette recherche est d'examiner, qu'on nous
permette ce terme, la généalogie et la filiation de nos connaissances, les
causes qui ont dû les faire naître et les caractères qui les distinguent; en
un mot de remonter jusqu'à l'origine et à la génération de nos idées.
Indépendamment des secours que nous tirerons de cet examen pour
l'énumération encyclopédique des sciences et des arts, il ne saurait être
déplacé à la tête d'un dictionnaire raisonné des connaissances humaines.
On peut diviser
toutes nos connaissances en directes et en réfléchies. Les directes sont
celles que nous recevons immédiatement sans aucune opération de notre
volonté; qui, trouvant ouvertes, si on peut parler ainsi, toutes les portes
de notre âme, y entrent sans résistance et sans effort. Les connaissances
réfléchies sont celles que l'esprit acquiert en opérant sur les directes, en
les unissant et en les combinant.
Toutes nos
connaissances directes se réduisent à celles que nous recevons par les sens;
d'où il s’ensuit que c'est à nos sensations que nous devons toutes nos
idées. Ce principe des premiers philosophes a été longtemps regardé comme un
axiome par les scolastiques; pour qu'ils lui fissent cet honneur, il
suffisait qu'il fût ancien, et ils auraient défendu avec la même chaleur les
formes substantielles ou les qualités occultes. Aussi, cette vérité fut-elle
traitée, à la renaissance de la philosophie, comme les opinions absurdes,
dont on aurait dû la distinguer; on la proscrivit avec ces opinions parce
que rien n'est si dangereux pour le vrai et ne l'expose tant à être méconnu
que l'alliage ou le voisinage de l'erreur. Le système des idées innées,
séduisant à plusieurs égards, et plus frappant peut-être parce qu'il était
moins connu, a succédé à l'axiome des scolastiques; et, après avoir
longtemps régné, il conserve encore quelques partisans: tant la vérité à de
peine à reprendre sa place quand les préjugés ou le sophisme l'en ont
chassée. Enfin, depuis assez peu de temps, on convient presque généralement
que les anciens avaient raison, et ce n'est pas la seule question sur
laquelle nous commençons à nous rapprocher d'eux.
Rien n'est plus
incontestable que l'existence de nos sensations; ainsi, pour prouver
qu'elles sont le principe de nos connaissances, il suffit de démontrer
qu'elles peuvent l'être: car, en bonne philosophie, toute déduction qui a
pour base des faits ou des vérités reconnues, est préférable à ce qui n'est
appuyé que sur des hypothèses, même ingénieuses. Pourquoi supposer que nous
ayons d'avance des notions purement intellectuelles, si nous n'avons besoin,
pour les former, que de réfléchir sur nos sensations? Le détail où nous
allons entrer fera voir que ces notions n'ont point, en effet, d'autre
origine.
La première
chose que nos sensations nous apprennent et qui même n'en est pas
distinguée, c'est notre existence, d'où il s'ensuit que nos premières idées
réfléchies doivent tomber sur nous, c'est-à-dire sur ce principe pensant qui
constitue notre nature, et qui n'est point différent de nous-mêmes. La
seconde connaissance que nous devons à nos sensations est l'existence des
objets extérieurs, parmi lesquels notre propre corps doit être compris,
puisqu'il nous est, pour ainsi dire, extérieur, même avant que nous ayons
démêlé la nature du principe qui pense en nous. Ces objets innombrables
produisent sur nous un effet si puissant, si continu, et qui nous unit
tellement à eux, qu'après un premier instant où nos idées réfléchies nous
rappellent en nous-mêmes, nous sommes forcés d'en sortir par les sensations
qui nous assiègent de toutes parts, et qui nous arrachent à la solitude où
nous resterions sans elles. La multiplicité de ces sensations, l'accord que
nous remarquons dans leur témoignage, les nuances que nous y observons, les
affections involontaires qu'elles nous font éprouver, comparées avec la
détermination volontaire qui préside à nos idées réfléchies, et qui n'opère
que sur nos sensations mêmes: tout cela forme en nous un penchant
insurmontable à assurer l'existence des objets auxquels nous rapportons ces
sensations, et qui nous paraissent en être la cause; penchant que bien des
philosophes ont regardé comme étant l'ouvrage d'un Être supérieur et comme
l'argument le plus convaincant de l'existence de ces objets. En effet, n'y
ayant aucun rapport entre chaque sensation et l'objet qui l'occasionne, ou
du moins auquel nous le rapportons, il ne paraît pas qu'on puisse trouver,
par le raisonnement, de passage possible de l'un à l'autre: il n'y a qu'une
espèce d'instinct, plus sûre que la raison même, qui puisse nous forcer à
franchir un si grand intervalle; et cet instinct est si vif en nous, que
quand on supposerait pour un moment qu'il subsistât pendant que les objets
extérieurs seraient anéantis, ces mêmes objets, reproduits tout à coup, ne
pourraient augmenter sa force. Jugeons donc, sans balancer, que nos
sensations ont, en effet, hors de nous la cause que nous leur supposons,
puisque le fait qui peut résulter de l'existence réelle de cette cause ne
saurait différer en aucune manière de celui que nous éprouvons. Et n'imitons
point ces philosophes dont parle Montaigne, qui, interrogés sur le principe
des actions humaines, cherchent encore s'il y a des hommes. Loin de vouloir
répandre des nuages sur une vérité reconnue des sceptiques, même lorsqu'ils
ne disputent pas, laissons aux métaphysiciens éclairés le soin d'en
développer le principe: c'est à eux à déterminer, s'il est possible, quelle
gradation observe notre âme dans ce premier pas qu'elle fait hors
d'elle-même, poussée, pour ainsi dire, et retenue tout à la fois par une
foule de perceptions qui, d'un côté, l'entraînent vers les objets
extérieurs, et qui, de l'autre, n'appartenant proprement qu'à elle semblent
lui circonscrire un espace étroit dont elles ne lui permettent pas de
sortir.
De tous les
objets qui nous affectent par leur présence, notre propre corps est celui
dont l'existence nous frappe le plus, parce qu'elle nous appartient plus
intimement; mais à peine sentons-nous l'existence de notre corps, que nous
nous apercevons de l'attention qu'il exige de nous, pour écarter les dangers
qui l'environnent. Sujet à mille besoins, et sensible au dernier point à
l'action des corps extérieurs, il serait bientôt détruit si le soin de sa
conservation ne nous occupait. Ce n'est pas que tous les corps extérieurs
nous fassent éprouver des sensations désagréables, quelques-uns semblent
nous dédommager par le plaisir que leur action nous procure; mais tel est le
malheur de la condition humaine, que la douleur est en nous le sentiment le
plus vif: le plaisir nous touche moins qu'elle, et ne suffit presque jamais
pour nous en consoler. En vain quelques philosophes soutenaient, en retenant
leurs cris au milieu des souffrances, que la douleur n'était point un mal;
en vain quelques autres plaçaient le bonheur suprême dans la volupté, à
laquelle ils ne laissaient pas de se refuser par la crainte de ses suites:
tous auraient mieux connu notre nature s'ils s'étaient contentés de borner à
l'exemption de la douleur le souverain bien de la vie présente, et de
convenir que, sans pouvoir atteindre à ce souverain bien, il nous était
seulement permis d'en approcher plus ou moins, en proportion de nos soins et
de notre vigilance. Des réflexions si naturelles frapperont infailliblement
tout homme abandonné à lui-même et libre des préjugés, soit d'éducation,
soit d'étude: elles seront la suite de la première impression qu'il recevra
des objets, et on peut les mettre au rang de ces premiers mouvements de
l'âme, précieux pour les vrais sages, et dignes d'être observés par eux,
mais négligés ou rejetés par la philosophie ordinaire, dont ils démentent
presque toujours les principes.
La nécessité de
garantir notre propre corps de la douleur et de la destruction nous fait
examiner, parmi les objets extérieurs, ceux qui peuvent nous être utiles ou
nuisibles, pour rechercher les uns et fuir les autres. Mais, à peine
commençons-nous à parcourir ces objets, que nous découvrons parmi eux un
grand nombre d'êtres qui nous paraissent entièrement semblables à nous,
c'est-à-dire dont la forme est toute pareille à la nôtre, et qui, autant que
nous en pouvons juger au premier coup d'œil, semblent avoir les mêmes
perceptions que nous; tout nous porte donc à penser qu'ils ont aussi les
mêmes besoins que nous éprouvons, et, par conséquent, le même intérêt à les
satisfaire; d'où il résulte que nous devons trouver beaucoup d'avantage à
nous unir avec eux pour démêler dans la nature ce qui peut nous conserver ou
nous nuire. La communication des idées est le principe et le soutien de
cette union, et demande nécessairement l'invention des signes: telle est
l'origine de la formation des sociétés avec laquelle les langues ont dû
naître.
Ce commerce, que
tant de motifs puissants nous engagent à former avec les autres hommes,
augmente bientôt l'étendue de nos idées, et nous en fait naître de très
nouvelles pour nous, et de très éloignées, selon toute apparence, de celles
que nous aurions eues pour nous-mêmes sans un tel secours. C'est aux
philosophes à juger si cette communication réciproque, jointe à la
ressemblance que nous apercevons entre nos sensations et celles de nos
semblables, ne contribue pas beaucoup à former ce penchant invincible que
nous avons à supposer l'existence de tous les objets qui nous frappent. Pour
me renfermer dans mon sujet, je remarquerai seulement que l'agrément et
l'avantage que nous trouvons dans un pareil commerce, soit à faire part de
nos idées aux autres hommes, soit à joindre les leurs aux nôtres, doit nous
porter à resserrer de plus en plus les liens de la société commencée, et à
la rendre la plus utile pour nous qu'il est possible. Mais chaque membre de
la société, cherchant ainsi à augmenter pour lui-même l'utilité qu'il en
retire, et ayant à combattre dans chacun des autres membres un empressement
égal, tous ne peuvent avoir la même part aux avantages, quoique tous y aient
le même droit. Un droit si légitime est donc bientôt enfreint par ce droit
barbare d'inégalité, appelé droit du plus fort, dont l'usage semble nous
confondre avec les animaux, et dont il est pourtant si difficile de ne pas
abuser. Ainsi, la force, donnée par la nature à certains hommes, et qu'ils
ne devraient sans doute employer qu'au soutien et à la protection des
faibles, est, au contraire, l'origine de l'oppression de ces derniers. Mais
plus l'oppression est violente, plus ils la souffrent impatiemment, parce
qu'ils sentent que rien n'a dû les y assujettir. De là la notion de
l'injuste, et, par conséquent, du bien et du mal moral, dont tant de
philosophes ont cherché le principe, et que le cri de la nature qui retentit
dans tout homme, fait entendre chez les peuples même les plus sauvages. De
là aussi cette loi naturelle que nous trouvons au-dedans de nous, source des
premières lois que les hommes ont dû former; sans le secours même de ces
lois, elle est quelquefois assez forte, sinon pour anéantir l'oppression, au
moins pour la contenir dans certaines bornes. C'est ainsi que le mal que
nous éprouvons par les vices de nos semblables produit en nous la
connaissance réfléchie des vertus opposées à ces vices, connaissance
précieuse dont une union et une égalité parfaites nous auraient peut-être
privés.
Par l'idée
acquise du juste et de l'injuste, et conséquemment de la nature morale des
actions, nous sommes naturellement amenés à examiner quel est en nous le
principe qui agit, ou, ce qui est la même chose, la substance qui veut et
qui conçoit. Il ne faut pas approfondir beaucoup la nature de notre corps et
l'idée que nous en avons pour reconnaître qu'il ne saurait être cette
substance, puisque les propriétés que nous observons dans la matière n'ont
rien de commun avec la faculté de vouloir et de penser; d'où il résulte que
cet être appelé nous est formé de deux principes de différente nature
tellement unis, qu'il règne entre les mouvements de l'un et les affections
de l'autre une correspondance que nous ne saurions ni suspendre ni altérer,
et qui les tient dans un assujettissement réciproque. Cet esclavage si
indépendant de nous, joint aux réflexions que nous sommes forcés de faire
sur la nature des deux principes et sur leur imperfection, nous élève à la
contemplation d'une intelligence toute puissante à qui nous devons ce que
nous sommes, et qui exige par conséquent notre culte; son existence, pour
être reconnue, n'aurait besoin que de notre sentiment intérieur, quand même
le témoignage universel des autres hommes, et celui de la nature entière ne
s'y joindraient pas.
Il est donc
évident que les notions purement intellectuelles du vice et de la vertu, le
principe et la nécessité des lois, la spiritualité de l'âme, l'existence de
Dieu et nos devoirs envers lui; en un mot, les vérités dont nous avons le
besoin le plus prompt et le plus indispensable, sont le fruit des premières
idées réfléchies que nos sensations occasionnent.
Quelque
intéressantes que soient ces premières vérités pour la plus noble portion de
nous-mêmes, le corps auquel elle est unie nous ramène bientôt à lui par la
nécessité de pourvoir à des besoins qui se multiplient sans cesse. Sa
conservation doit avoir pour objet, ou de prévenir les maux qui le menacent,
ou de remédier à ceux dont il est atteint. C'est à quoi nous cherchons à
satisfaire par deux moyens, savoir: par nos découvertes particulières, et
par les recherches des antres hommes; recherches dont notre commerce avec
eux nous met à portée de profiter. De là ont dû naître d'abord
l'agriculture, la médecine, enfin tous les arts les plus absolument
nécessaires. Ils ont été en même temps et nos connaissances primitives, et
la source de toutes les autres, même de celles qui en paraissent très
éloignées par leur nature: c'est ce qu'il faut développer plus en détail.
Les premiers
hommes, en s'aidant mutuellement de leurs lumières, c'est-à-dire de leurs
efforts séparés ou réunis, sont parvenus, peut-être en assez peu de temps, à
découvrir une partie des usages auxquels ils pouvaient employer les corps.
Avides de connaissances utiles, ils ont dû écarter d'abord toute spéculation
oisive, considérer rapidement, les uns après les autres, les différents
êtres que la nature leur présentait, et les combiner, pour ainsi dire,
matériellement, par leurs propriétés les plus frappantes et les plus
palpables. A cette première combinaison, il a dû en succéder une autre plus
recherchée, mais toujours relative à leurs besoins, et qui a principalement
consisté dans une étude plus approfondie de quelques propriétés moins
sensibles dans l'altération et la décomposition des corps, et dans l'usage
qu'on en pouvait tirer.
Cependant,
quelque chemin que les hommes dont nous parlons et leurs successeurs aient
été capables de faire, excités par un objet aussi intéressant que celui de
leur propre conservation, l'expérience et l'observation de ce vaste univers
leur ont fait rencontrer bientôt des obstacles que leurs plus grands efforts
n'ont pu franchir. L'esprit accoutumé à la méditation, et avide d'en tirer
quelque fruit, a dû trouver alors une espèce de ressource dans la découverte
des propriétés des corps uniquement curieuses, découverte qui ne connaît
point de bornes. En effet, si un grand nombre de connaissances agréables
suffisait pour consoler de la privation d'une vérité utile, on pourrait dire
que l'étude de la nature, quand elle nous refuse le nécessaire, fournit du
moins avec profusion à nos plaisirs: c'est une espèce de superflu qui
supplée, quoique très imparfaitement, à ce qui nous manque. De plus, dans
l'ordre de nos besoins et des objets de nos passions, le plaisir tient une
des premières places, et la curiosité est un besoin pour qui sait penser,
surtout lorsque ce désir inquiet est animé par une sorte de dépit de ne
pouvoir entièrement se satisfaire. Nous devons donc un grand nombre de
connaissances simplement agréables à l'impuissance malheureuse où nous
sommes d'acquérir celles qui nous seraient d'une plus grande nécessité. Un
autre motif sert à nous soutenir dans un pareil travail: si l'utilité n'en
est pas l'objet, elle peut en être au moins le prétexte. Il nous suffit
d'avoir trouvé quelquefois un avantage réel dans certaines connaissances où
d'abord nous ne l'avions pas soupçonné, pour nous autoriser à regarder
toutes les recherches de pure curiosité comme pouvant un jour nous êtres
utiles. Voilà l'origine et la cause des progrès de cette vaste science,
appelée en général physique ou étude de la nature, qui comprend tant de
parties différentes: l'agriculture et la médecine, qui l'ont principalement
fait naître, n'en sont plus aujourd'hui que des branches. Aussi, quoique les
plus essentielles et les premières de toutes, elles ont été plus ou moins en
honneur à proportion qu'elles ont été plus ou moins étouffées et obscurcies
par les autres. Dans cette étude que nous faisons de la nature, en partie
par nécessité, en partie par amusement, nous remarquons que les corps ont un
grand nombre de propriétés, mais tellement unies pour la plupart dans un
même sujet, qu'afin de les étudier chacune plus à fond, nous sommes obligés
de les considérer séparément. Par cette opération de notre esprit, nous
découvrons bientôt des propriétés qui paraissent appartenir à tous les
corps, comme la faculté de se mouvoir ou de rester en repos, et celle de se
communiquer du mouvement, sources des principaux changements que nous
observons dans la nature. L'examen de ces propriétés, et surtout de la
dernière, aidé par nos propres sens, nous fait bientôt découvrir une autre
propriété dont elles dépendent; c'est l'impénétrabilité où cette espèce de
force par laquelle chaque corps en exclut tout autre du lieu qu'il occupe,
de manière que deux corps, rapprochés le plus qu'il est possible, ne peuvent
jamais occuper un espace moindre que celui qu'ils remplissaient étant
désunis. L'impénétrabilité est la propriété principale par laquelle nous
distinguons les corps des parties de l'espace indéfini où nous imaginons
qu'ils sont placés; du moins c'est ainsi que nos sens nous font juger, et,
s'ils nous trompent sur ce point, c'est une erreur si métaphysique, que
notre existence et notre conservation n'en ont rien à craindre, et que nous
y revenons continuellement, comme malgré nous, par notre manière ordinaire
de concevoir. Tout nous porte à regarder l'espace comme le lieu des corps,
sinon réel, au moins supposé; c'est en effet par le secours des parties de
cet espace considérées comme pénétrables et immobiles, que nous parvenons à
nous former l'idée la plus nette que nous puissions avoir du mouvement. Nous
sommes donc comme naturellement contraints à distinguer, au moins par
l'esprit, deux sortes d'étendue, dont l'une est impénétrable, et l'autre
constitue le lieu des corps. Ainsi, quoique l'impénétrabilité entre
nécessairement dans l'idée que nous nous formons des portions de la matière,
cependant, comme c'est une propriété relative, c'est-à-dire dont nous
n'avons l'idée qu'en examinant deux corps ensemble, nous nous accoutumons
bientôt à la regarder comme distinguée de l'étendue, et à considérer
celle-ci séparément de l'autre.
Par cette
nouvelle considération nous ne voyons plus les corps que comme des parties
figurées et étendues de l'espace; point de vue le plus général et le plus
abstrait sous lequel nous puissions les envisager. Car l'étendue où nous ne
distinguerions point de parties figurées ne serait qu'un tableau lointain et
obscur, où tout nous échapperait, parce qu'il nous serait impossible d'y
rien discerner. La couleur et la figure, propriétés toujours attachées aux
corps quoique variables pour chacun d'eux, nous servent en quelque sorte à
les détacher du fond de l'espace; l'une de ces deux propriétés est même
suffisante à cet égard: aussi, pour considérer les corps sous la forme la
plus intellectuelle, nous préférons la figure et la couleur, soit parce que
la figure nous est plus familière étant à la fois connue par la vue et par
le toucher, soit parce qu'il est plus facile de considérer dans un corps la
figure sans la couleur, que la couleur sans la figure; soit enfin parce que
la figure sert à fixer plus aisément, et d'une manière moins vague, les
parties de l'espace.
Nous voilà donc
conduits à déterminer les propriétés de l'étendue, simplement en tant que
figurée. C'est l'objet de la géométrie, qui, pour y parvenir plus
facilement, considère d'abord l'étendue limitée par une seule dimension,
ensuite par deux, et enfin sous les trois dimensions qui constituent
l'essence du corps intelligible, c'est-à-dire d'une portion de l'espace
terminée en tout sens par des bornes intellectuelles.
Ainsi, par des
opérations et des abstractions successives de notre esprit, nous dépouillons
la matière de presque toutes ses propriétés sensibles pour n'envisager en
quelque manière que son fantôme; et on doit sentir d' abord que les
découvertes auxquelles cette recherche nous conduit ne pourront manquer
d'être fort utiles toutes les fois qu'il ne sera point nécessaire d'avoir
égard à l'impénétrabilité des corps; par exemple, lorsqu'il sera question
d'étudier leur mouvement en les considérant comme des parties de l'espace,
figurées, mobiles, et distantes les unes des autres.
L'examen que
nous faisons de l'étendue figurée nous présentant un grand nombre de
combinaisons à faire, il est nécessaire d'inventer quelque moyen qui nous
rende ces combinaisons plus faciles; et, comme elles consistent
principalement dans le calcul et le rapport des différentes parties dont
nous imaginons que les corps géométriques sont formés, cette recherche nous
conduit bientôt à l'arithmétique ou science des nombres. Elle n'est autre
chose que l'art de trouver d'une manière abrégée l'expression d'un rapport
unique qui résulte de la comparaison de plusieurs autres. Les différentes
manières de comparer ces rapports donnent les différentes règles de
l'arithmétique.
De plus, il est
bien difficile qu'en réfléchissant sur ces règles, nous n'apercevions pas
certains principes ou propriétés générales des rapports par le moyen
desquelles nous pouvons, en exprimant ces rapports d'une manière
universelle, découvrir les différentes combinaisons qu'on en peut faire. Les
résultats de ces combinaisons, réduits sous une forme générale, ne seront,
en effet, que des calculs arithmétiques indiqués et représentés par
l'expression la plus simple et la plus courte que puisse souffrir leur état
de généralité. La science ou l'art de désigner ainsi les rapports est ce
qu'on nomme algèbre. Ainsi, quoiqu'il n'y ait proprement de calcul possible
que par les nombres, ni de grandeur mesurable que l'étendue (car sans
l'espace nous ne pourrions mesurer exactement le temps), nous parvenons, en
généralisant toujours nos idées, à cette partie principale des
mathématiques, et de toutes les sciences naturelles, qu'on appelle science
des grandeurs en général; elle est le fondement de toutes les découvertes
qu'on peut faire sur la quantité, c'est-à-dire sur tout ce qui est
susceptible d'augmentation ou de diminution.
Cette science
est le terme le plus éloigné où la contemplation des propriétés de la
matière puisse nous conduire, et nous ne pourrions aller plus loin sans
sortir tout à fait de l'univers matériel. Mais telle est la marche de
l'esprit dans ses recherches, qu'après avoir généralisé ses perceptions
jusqu'au point de ne pouvoir plus les décomposer davantage, il revient
ensuite sur ses pas, recompose de nouveau ces perceptions mêmes, et en forme
peu à peu et par gradation les êtres réels qui sont l'objet immédiat et
direct de nos sensations. Ces êtres, immédiatement relatifs à nos besoins,
sont aussi ceux qu'il nous importe le plus d'étudier; les abstractions
mathématiques nous en facilitent la connaissance; mais elles ne sont utiles
qu'autant qu'on ne s'y borne pas.
C'est pourquoi,
ayant en quelque sorte épuisé par les spéculations géométriques les
propriétés de l'étendue figurée, nous commençons par lui rendre
l'impénétrabilité, qui constitue le corps physique, et qui était la dernière
qualité sensible dont nous l'avions dépouillé. Cette nouvelle considération
entraîne celle de l'action des corps les uns sur les autres, car les corps
n'agissent qu'en tant qu'ils sont impénétrables; et c'est de là que se
déduisent les lois de l'équilibre et du mouvement, objet de la mécanique.
Nous étendons même nos recherches jusqu'au mouvement des corps animés par
des forces ou causes motrices inconnues, pourvu que la loi suivant laquelle
ces causes agissent soit connue ou supposée l'être.
Rentrés enfin
tout à fait dans le monde corporel, nous apercevons bientôt l'usage que nous
pouvons faire de la géométrie et de la mécanique pour acquérir, sur les
propriétés des corps, les connaissances les plus variées et les plus
profondes. C'est à peu près de cette manière que sont nées toutes les
sciences appelées physico-mathématiques. On peut mettre à leur tête
l'astronomie, dont l'étude, après celle de nous-mêmes, est la plus digne de
notre application par le spectacle magnifique qu'elle nous présente.
Joignant l'observation au calcul, et les éclairant l'un par l'autre, cette
science détermine avec une exactitude digne d'admiration les distances et
les mouvements les plus compliqués des corps célestes; elle assigne
jusqu'aux forces mêmes par lesquelles ces mouvements sont produits ou
altérés. Aussi peut-on la regarder à juste titre comme l'application la plus
sublime et la plus sûre de la géométrie et de la mécanique réunies; et ses
progrès comme le monument le plus incontestable du succès auquel l'esprit
humain peut s'élever par ses efforts.
L'usage des
connaissances mathématiques n'est pas moins grand dans l'examen des corps
terrestres qui nous environnent. Toutes les propriétés que nous observons
dans ces corps ont entre elles des rapports plus ou moins sensibles pour
nous: la connaissance ou la découverte de ces rapports est presque toujours
le seul objet auquel il nous soit permis d'atteindre, et le seul par
conséquent que nous devions nous proposer. Ce n'est donc point par des
hypothèses vagues et arbitraires que nous pouvons espérer de connaître la
nature, c'est par l'étude réfléchie des phénomènes, par la comparaison que
nous ferons des uns avec les autres, par l'art de réduire, autant qu'il sera
possible, un grand nombre de phénomènes à un seul qui puisse en être regardé
comme le principe. En effet, plus on diminue le nombre des principes d'une
science, plus on leur donne d'étendue; puisque l'objet d'une science étant
nécessairement déterminé, les principes appliqués à cet objet seront
d'autant plus féconds qu'ils seront en plus petit nombre. Cette réduction,
qui les rend d'ailleurs plus faciles à saisir, constitue le véritable esprit
systématique, qu'il faut bien se garder de prendre pour l'esprit de système
avec lequel il ne se rencontre pas toujours. Nous en parlerons plus au long
dans la suite.
Mais, à
proportion que l'objet qu'on embrasse est plus ou moins difficile et plus ou
moins vaste, la réduction dont nous parlons est plus ou moins pénible: on
est donc aussi plus ou moins en droit de l'exiger de ceux qui se livrent à
l'étude de la nature. L'aimant, par exemple, un des corps qui ont été le
plus étudiés, et sur lequel on a fait des découvertes si surprenantes, a la
propriété d'attirer le fer, celle de lui communiquer sa vertu, celle de se
tourner vers les pôles du monde, avec une variation qui est elle-même
sujette à des règles, et qui n'est pas moins étonnante que ne le serait une
direction plus exacte; enfin, la propriété de s'incliner en formant avec la
ligne horizontale un angle plus ou moins grand, selon le lieu de la terre où
il est placé. Toutes ces propriétés singulières, dépendantes de la nature de
l'aimant, tiennent vraisemblablement à quelque propriété générale, qui en
est l'origine, qui jusqu'ici nous est inconnue, et peut-être le sera
longtemps. Au défaut d'une telle connaissance, et des lumières nécessaires
sur la cause physique des propriétés de l'aimant, ce serait sans doute une
recherche bien digne d'un philosophe que de réduire, s'il était possible,
toutes ses propriétés à une seule, en montrant la liaison qu’elles ont entre
elles. Mais plus une telle découverte serait utile aux progrès de la
physique, plus nous avons lien de craindre qu'elle ne soit refusée à nos
efforts. J'en dis autant d'un grand nombre d'autres phénomènes dont
l'enchaînement tient peut-être au système général du monde.
La seule
ressource qui nous reste donc dans une recherche si pénible, quoique si
nécessaire, et même si agréable, c'est d'amasser le plus de faits qu'il nous
est possible, de les disposer dans l'ordre le plus naturel, de les rappeler
à un certain nombre de faits principaux dont les autres ne soient que des
conséquences. Si nous osons quelquefois nous élever plus haut, que ce soit
avec cette sage circonspection qui sied si bien à une vue aussi faible que
la nôtre.
Tel est le plan
que nous devons suivre dans cette vaste partie de la physique appelée
physique générale et expérimentale. Elle diffère des sciences
physico-mathématiques, en ce qu'elle n'est proprement qu'un recueil raisonné
d'expériences et d'observations; au lieu que celles-ci, par l'application
des calculs mathématiques à l'expérience, déduisent quelquefois en une seule
et unique observation un grand nombre de conséquences qui tiennent de bien
près, par leur certitude, aux vérités géométriques. Ainsi une expérience sur
la réflexion de la lumière donne toute la catoptrique ou science des
propriétés des miroirs; une seule sur la réfraction de la lumière produit
l'explication mathématique de l'arc-en-ciel, la théorie des couleurs, et
toute la dioptrique ou science des propriétés des verres concaves et
convexes; d'une seule observation sur la pression des fluides, on tire
toutes les lois de l'équilibre et du mouvement de ces corps; enfin, une
expérience unique sur l'accélération des corps qui tombent fait découvrir
les lois de leur chute sur des plans inclinés, et celles du mouvement des
pendules.
Il faut avouer
pourtant que les géomètres abusent quelquefois de cette application de
l'algèbre à la physique. Au défaut d'expériences propres à servir de base à
leur calcul, ils se permettent des hypothèses, les plus commodes à la vérité
qu'il leur est possible, mais souvent très éloignées de ce qui est
réellement dans la nature. On a voulu réduire en calcul jusqu'à l'art de
guérir; et le corps humain, cette machine si compliquée, a été traité par
nos médecins algébristes comme le serait la machine la plus simple ou la
plus facile à décomposer. C'est une chose singulière de voir ces auteurs
résoudre d'un trait de plume des problèmes d'hydraulique et de statique
capables d'arrêter toute leur vie les plus grands géomètres. Pour nous, plus
sages ou plus timides, contentons-nous d'envisager la plupart de ces calculs
et de ces suppositions vagues comme des jeux d'esprit auxquels la nature
n'est pas obligée de se soumettre; et concluons que la seule et vraie
manière de philosopher en physique consiste ou dans l'application de
l'analyse mathématique aux expériences, ou dans l'observation seule,
éclairée par l'esprit de méthode, aidée quelquefois par des conjectures
lorsqu'elles peuvent fournir des vues, mais sévèrement dégagée de toute
hypothèse arbitraire.
Arrêtons-nous un
moment ici, et jetons les yeux sur l'espace que nous venons de parcourir.
Nous y remarquerons deux limites où se trouvent, pour ainsi dire,
concentrées presque toutes les connaissances certaines accordées à nos
lumières naturelles. L'une de ces limites, celle d'où nous sommes partis,
est l'idée de nous-mêmes, qui conduit à celle de l'Être tout-puissant et de
nos principaux devoirs. L'autre est cette partie des mathématiques qui a
pour objet les propriétés générales des corps, de l'étendue et de la
grandeur. Entre ces deux termes est un intervalle immense, où l'intelligence
suprême semble avoir voulu se jouer de la curiosité humaine, tant par les
nuages qu'elle y a répandus sans nombre, que par quelques traits de lumière
qui semblent s'échapper de distance en distance pour nous attirer. On
pourrait comparer l'univers à certains ouvrages d'une obscurité sublime,
dont les auteurs, en s'abaissant quelquefois à la portée de celui qui les
lit, cherchent à lui persuader qu'il entend tout à peu près. Heureux donc,
si nous nous engageons dans ce labyrinthe, de ne point quitter la véritable
route! autrement les éclairs destinés à nous y conduire ne serviraient
souvent qu'à nous en écarter davantage.
Il s'en faut
bien d'ailleurs que le petit nombre de connaissances certaines sur
lesquelles nous pouvons compter, et qui sont, si on peut s'exprimer de la
sorte, reléguées aux deux extrémités de l'espace dont nous parlons, soit
suffisant pour satisfaire à tous nos besoins. La nature de l'homme, dont
l'étude est si nécessaire, est un mystère impénétrable à l'homme même, quand
il n'est éclairé que par la raison seule, et les plus grands génies, à force
de réflexions sur une matière si importante, ne parviennent que trop souvent
à en savoir un peu moins que le reste des autres hommes. On peut en dire
autant de notre existence présente et future, de l'essence de l'Être auquel
nous la devons, et du genre de culte qu'il exige de nous.
Rien ne nous est
donc plus nécessaire qu'une religion révélée qui nous instruise sur tant de
divers objets. Destinée à servir de supplément à la connaissance naturelle,
elle nous montre une partie de ce qui nous était caché; mais elle se borne à
ce qu'il nous est absolument nécessaire de connaître: le reste est fermé
pour nous, et apparemment le sera toujours. Quelques vérités à croire, un
petit nombre de préceptes à pratiquer, voilà à quoi la religion révélée se
réduit: néanmoins, à la faveur des lumières qu'elle a communiquées au monde,
le peuple même est plus ferme et plus décidé sur un grand nombre de
questions intéressantes, que ne l'ont été toutes les sectes des philosophes.
A l'égard des
sciences mathématiques, qui constituent la seconde des limites dont nous
avons parlé, leur nature et leur nombre ne doivent point nous en imposer.
C'est à la simplicité de leur objet qu'elles sont principalement redevables
de leur certitude. Il faut même avouer que comme toutes les parties des
mathématiques n'ont pas un objet également simple, aussi la certitude
proprement dite, celle qui est fondée sur des principes nécessairement vrais
et évidents par eux-mêmes, n'appartient ni également ni de la même manière à
toutes ces parties. Plusieurs d'entre elles, appuyées sur des principes
physiques, c'est-à-dire sur des vérités d'expériences ou sur de simples
hypothèses, n'ont pour ainsi dire qu'une certitude d'expérience ou même de
pure supposition. Il n'y a, pour parler exactement, que celles qui traitent
du calcul des grandeurs et des propriétés générales de l'étendue,
c'est-à-dire l'algèbre, la géométrie et la mécanique, qu'on puisse regarder
comme marquées au sceau de l'évidence. Encore y a-t-il, dans la lumière que
ces sciences présentent à notre esprit, une espèce de gradation, et, pour
ainsi dire, de nuance à observer. Plus l'objet qu'elles embrassent est
étendu et considéré d'une manière générale et abstraite, plus aussi leurs
principes sont exempts de nuages; c'est par cette raison que la géométrie
est plus simple que la mécanique, et l'une et l'autre moins simples que
l'algèbre. Ce paradoxe n'en sera point un pour ceux qui ont étudié ces
sciences en philosophes; les notions les plus abstraites, celles que le
commun des hommes regarde comme les plus inaccessibles, sont souvent celles
qui portent avec elles une plus grande lumière; l'obscurité s'empare de nos
idées à mesure que nous examinons dans un objet plus de propriétés
sensibles. L'impénétrabilité, ajoutée à l'idée de l'étendue, semble ne nous
offrir qu'un mystère de plus; la nature du mouvement est une énigme pour les
philosophes; le principe métaphysique des lois de la percussion ne leur est
pas moins caché; en un mot, plus ils approfondissent l'idée qu'ils se
forment de la matière et des propriétés qui la représentent, plus cette idée
s'obscurcit et paraît vouloir leur échapper.
On ne peut donc
s'empêcher de convenir que l'esprit n'est pas satisfait au même degré par
toutes les connaissances mathématiques; allons plus loin, et examinons sans
prévention à quoi ces connaissances se réduisent. Envisagées d'un premier
coup d'œil, elles sont sans doute en fort grand nombre, et même en quelque
sorte inépuisables; mais, lorsque après les avoir accumulées on en fait le
dénombrement philosophique, on s'aperçoit qu'on est, en effet, beaucoup
moins riche qu'on ne croyait l'être. Je ne parle point ici du peu
d'application et d'usage qu'on peut faire de plusieurs de ces vérités, ce
serait peut-être un argument assez faible contre elles: je parle de ces
vérités considérées en elles-mêmes. Qu'est-ce que la plupart de ces axiomes
dont la géométrie est si orgueilleuse, si ce n'est l'expression d'une même
idée simple par deux signes ou mots différents? Celui qui dit que deux et
deux font quatre a-t-il une connaissance de plus que celui qui se
contenterait de dire que deux et deux font deux et deux Les idées de tout,
de partie, de plus grand et de plus petit, ne sont-elles pas, à proprement
parler, la même idée simple et individuelle, puisqu'on ne saurait avoir
l'une sans que les autres se présentent toutes en même temps! Nous devons,
comme l'ont observé quelques philosophes, bien des erreurs à l'abus des
mots; c'est peut-être à ce même abus que nous devons les axiomes. Je ne
prétends point cependant en condamner absolument l'usage: je veux seulement
faire observer à quoi il se réduit; c'est à nous rendre les idées simples
plus familières par l'habitude, et plus propres aux différents usages
auxquels nous pouvons les appliquer. J'en dis à peu près autant, quoique
avec les restrictions convenables, des théorèmes mathématiques. Considérés
sans préjugé, ils se réduisent à un assez petit nombre de vérités
primitives. Qu'on examine une suite de propositions de géométrie déduites
les unes des autres, en sorte que deux propositions voisines se touchent
immédiatement et sans aucun intervalle, on s'apercevra qu'elles ne sont
toutes que la première proposition qui se défigure, pour ainsi dire,
successivement et peu à peu dans le passage d'une conséquence à la suivante,
mais qui pourtant n'a point été réellement multipliée par cet enchaînement,
et n'a fait que recevoir différentes formes. C'est à peu près comme si on
voulait exprimer cette proposition par le moyen d'une langue qui se serait
insensiblement dénaturée, et qu'on l'exprimât successivement de diverses
manières, qui représentassent les différents états par lesquels la langue a
passé. Chacun de ces états se reconnaîtrait dans celui qui en serait
immédiatement voisin; mais dans un état peu éloigné, on ne le démêlerait
plus, quoiqu'il fût toujours dépendant de ceux qui l'auraient précédé, et
destiné à transmettre les mêmes idées. On peut donc regarder l'enchaînement
de plusieurs vérités géométriques comme des traductions plus ou moins
différentes et plus ou moins compliquées de la même proposition, et souvent
de la même hypothèse. Ces traductions sont, au reste, fort avantageuses par
les divers usages qu'elles nous mettent à portée de faire du théorème
qu'elles expriment; usages plus ou moins estimables à proportion de leur
importance et de leur étendue. Mais, en convenant du mérite réel de la
traduction mathématique d'une proposition, il faut reconnaître aussi que ce
mérite réside originairement dans la proposition même. C'est ce qui doit
nous faire sentir combien nous sommes redevables aux génies inventeurs qui,
en découvrant quelqu'une de ces vérités fondamentales, source, et, pour
ainsi dire, original d'un grand nombre d'autres, ont réellement enrichi la
géométrie et étendu son domaine.
Il en est de
même des vérités physiques et des propriétés des corps dont nous apercevons
la liaison. Toutes ces propriétés bien rapprochées ne nous offrent, à
proprement parler, qu'une connaissance simple et unique. Si d'autres en plus
grand nombre sont détachées pour nous, et forment des vérités différentes,
c'est à la faiblesse de nos lumières que nous devons ce triste avantage; et
l'on peut dire que notre abondance à cet égard est le fait de notre
indigence même. Les corps électriques, dans lesquels on a découvert tant de
propriétés singulières, mais qui ne paraissent pas tenir l'une à l'autre,
sont peut-être en un sens les corps les moins connus, parce qu'ils
paraissent l'être davantage. Cette vertu qu'ils acquièrent, étant frottés,
d'attirer de petits corpuscules, et celle de produire dans les animaux une
commotion violente, sont deux choses pour nous; c'en serait une seule si
nous pouvions remonter à la première cause. L'univers, pour qui saurait
l'embrasser d'un seul point de vue, ne serait, s'il est permis de le dire,
qu'un fait unique et une grande vérité.
Les différentes
connaissances, tant utiles qu'agréables, dont nous avons parlé jusqu'ici, et
dont nos besoins ont été la première origine, ne sont pas les seules que
l'on ait dû cultiver. Il en est d'autres qui leur sont relatives, et
auxquelles, par cette raison, les hommes se sont appliqués dans le même
temps qu'ils se livraient aux premières. Aussi, nous aurions en même temps
parlé de toutes si nous n'avions cru plus à propos et plus conforme à
l'ordre philosophique de ce discours d'envisager d'abord sans interruption
l'étude générale que les hommes ont faite des corps, parce que cette étude
est celle par laquelle ils ont commencé, quoique d'autres s'y soient bientôt
jointes. Voici à peu près dans quel ordre ces dernières ont dû se succéder.
L'avantage que
les hommes ont trouvé à étendre la sphère de leurs idées, soit par leurs
propres efforts, soit par le secours de leurs semblables, leur a fait penser
qu'il serait utile de réduire en art la manière même d'acquérir des
connaissances, et celle de se communiquer réciproquement leurs propres
pensées; cet art a donc été trouvé, et nommé logique. Il enseigne à ranger
les idées dans l'ordre le plus naturel, à en former la chaîne la plus
immédiate, à décomposer celles qui en renferment un trop grand nombre de
simples, à les envisager par toutes leurs faces, enfin à les présenter aux
autres sous une forme qui les leur rende faciles à saisir. C'est en cela que
consiste cette science du raisonnement qu'on regarde avec raison comme la
clef de toutes nos connaissances. Cependant, il ne faut pas croire qu'elle
tienne le premier rang dans l'ordre de l'invention. L'art de raisonner est
un présent que la nature fait d'elle-même aux bons esprits, et on peut dire
que les livres qui en traitent ne sont guères utiles qu'à celui qui se peut
passer d'eux. On a fait un grand nombre de raisonnements justes, longtemps
avant que la logique, réduite en principes, apprit à démêler les mauvais, et
même à les pallier quelquefois par une forme subtile ou trompeuse.
Cet art si
précieux de mettre dans les idées l'enchaînement convenable, et de faciliter
en conséquence le passage des unes aux autres, fournit en quelque manière le
moyen de rapprocher, jusqu'à un certain point, les hommes qui paraissent
différer le plus. En effet, toutes nos connaissances se réduisent
primitivement à des sensations qui sont à peu près les mêmes dans tous les
hommes, et l'art de combiner et de rapprocher des idées directes, n'ajoute
proprement à ces mêmes idées qu'un arrangement plus ou moins exact, et une
énumération qui peut être rendue plus ou moins sensible aux autres. L'homme
qui combine aisément des idées ne diffère guère de celui qui les combine
avec peine que comme celui qui juge tout d'un coup d'un tableau en
l'envisageant diffère de celui qui a besoin pour l'apprécier qu'on lui en
fasse observer successivement toutes les parties: l'un et l'autre, en jetant
un premier coup d'œil, ont eu les mêmes sensations, mais elles n'ont fait,
pour ainsi dire, que glisser sur le second; et il n'eût fallu que l'arrêter
et le fixer plus longtemps sur chacune pour l'amener au même point où
l'autre s'est trouvé tout d'un coup. Par ce moyen, les idées réfléchies du
premier seraient devenues aussi à portée du second que les idées directes.
Ainsi, il est peut-être vrai de dire qu'il n'y a presque point de science ou
d'art dont on ne pût à la rigueur, et avec une bonne logique, instruire
l'esprit le plus borné; parce qu'il y en a peu dont les propositions ou les
règles ne puissent être réduites à des notions simples, et disposées entre
elles dans un ordre si immédiat, que la chaîne ne se trouve nulle part
interrompue. La lenteur plus ou moins grande des opérations de l'esprit
exige plus ou moins cette chaîne, et l'avantage des plus grands génies se
réduit à en avoir moins besoin que les autres, ou plutôt à la former
rapidement et presque sans s'en apercevoir.
Ce n'est pas
assez pour nous de vivre avec nos contemporains et de les dominer. Animés
par la curiosité et par l'amour propre, et cherchant par une avidité
naturelle à embrasser à la fois le passé, le présent et l'avenir, nous
désirons en même temps de vivre avec ceux qui nous suivront, et d'avoir vécu
avec ceux qui nous ont précédés. De là l'origine et l'étude de l'histoire,
qui, nous unissant aux siècles passés par le spectacle de leurs vices et de
leurs vertus, de leurs connaissances et de leurs erreurs, transmet les
nôtres aux siècles futurs.
C'est là qu'on
apprend à n'estimer les hommes que par le bien qu'ils font, et non par
l'appareil imposant qui les environne: les souverains, ces hommes assez
malheureux pour que tout conspire à leur cacher la vérité, peuvent eux-mêmes
se juger d'avance à ce tribunal intègre et terrible; le témoignage que rend
l'histoire à ceux de leurs prédécesseurs qui leur ressemblent est l'image de
ce que la postérité dira d'eux.
La chronologie
et la géographie sont les deux rejetons et les deux soutiens de la science
dont nous parlons, l'une place les hommes dans le temps; l'autre les
distribue sur notre globe. Toutes deux tirent un grand secours de l'histoire
de la terre et de celle des cieux, c'est-à-dire des faits historiques et des
observations célestes; et s'il était permis d'emprunter ici le langage des
poètes, on pourrait dire que la science des temps et celle des lieux sont
filles de l'astronomie et de l'histoire.
Un des
principaux fruits de l'étude des empires et de leurs révolutions est
d'examiner comment les hommes, séparés, pour ainsi dire, en plusieurs
grandes familles, ont formé diverses sociétés; comment ces différentes
sociétés ont donné naissance aux différentes espèces de gouvernements;
comment elles ont cherché à se distinguer les unes des autres, tant par les
lois qu'elles se sont données, que par les signes particuliers que chacune a
imaginés pour que ses membres communiquassent plus facilement entre eux.
Telle est la source de cette diversité de langues et de lois, qui est
devenue, pour notre malheur, un objet considérable d'étude. Telle est encore
l'origine de la politique, espèce de morale d'un genre particulier et
supérieur, à laquelle les principes de la morale ordinaire ne peuvent
quelquefois s'accommoder qu'avec beaucoup de finesse, et qui, pénétrant dans
les ressorts principaux du gouvernement des États, démêle ce qui peut les
conserver, les affaiblir ou les détruire: étude peut-être la plus difficile
de toutes, par les connaissances qu'elle exige qu'on ait sur les peuples et
sur les hommes, et par l'étendue et la variété des talents qu'elle suppose,
surtout quand le politique ne veut point oublier que la loi naturelle,
antérieure à toutes les conventions particulières, est aussi la première loi
des peuples, et que, pour être homme d'État, on ne doit point cesser d'être
homme.
Voilà les
branches principales de cette partie de la connaissance humaine qui consiste
ou dans les idées directes que nous avons reçues par les sens, ou dans la
combinaison et la comparaison de ces idées, combinaison qu'en général on
appelle philosophie. Ces branches se subdivisent en une infinité d'autres
dont l'énumération serait immense et appartient plus à l'Encyclopédie même
qu'à sa préface.
La première
opération de la réflexion consistant à rapprocher et à unir les notions
directes, nous avons du commencer, dans ce discours, par envisager la
réflexion de ce côté-là, et parcourir les différentes sciences qui en
résultent. Mais les notions formées par la combinaison des idées primitives
ne sont pas les seules dont notre esprit soit capable; il est une autre
espèce de connaissances réfléchies dont nous devons maintenant parler: elle
consiste dans les idées que nous nous formons à nous-mêmes, en imaginant et
en composant des êtres semblables à ceux qui sont l'objet de nos idées
directes: c'est ce qu'on appelle l'imitation de la nature, si connue et si
recommandée par les anciens. Comme les idées directes qui nous frappent le
plus vivement sont celles dont nous conservons le plus aisément le souvenir,
ce sont aussi celles que nous cherchons le plus à réveiller en nous par
l'imitation de leurs objets. Si les objets agréables nous frappent plus
étant réels que simplement représentés, ce qu'ils perdent d'agrément en ce
dernier cas est en quelque manière compensé par celui qui résulte du plaisir
de l'imitation. A l'égard des objets qui n'exciteraient, étant réels, que
des sentiments tristes ou tumultueux, leur imitation est plus agréable que
les objets mêmes, parce quelle nous place à cette juste distance où nous
éprouvons le plaisir de l'émotion sans en ressentir le désordre.
C'est dans cette
imitation des objets capables d'exciter en nous des sentiments vifs ou
agréables, de quelque nature qu'ils soient, que consiste, en général,
l'imitation de la belle nature, sur laquelle tant d'auteurs ont écrit sans
en donner d'idée nette, soit parce que la belle nature ne se démêle que par
un sentiment exquis, soit aussi parce que, dans cette matière, les limites
qui distinguent l'arbitraire du vrai ne sont pas encore bien fixées et
laissent quelque espace libre à l'opinion.
A la tête des
connaissances qui consistent dans l'imitation, doivent être placées la
peinture et la sculpture, parce que ce sont celles de toutes où l'imitation
approche le plus des objets qu'elle représente et parle le plus directement
aux sens. On peut y joindre cet art, né de la nécessité et perfectionné par
le luxe, l'architecture, qui, s'étant élevée par degrés des chaumières aux
palais, n'est, aux yeux du philosophe, si on peut parler ainsi, que le
masque embelli d'un de nos plus grands besoins. L'imitation de la belle
nature y est moins frappante et plus resserrée que dans les deux autres arts
dont nous venons de parler; ceux-ci expriment indifféremment et sans
restrictions toutes les parties de la belle nature, et la représentent telle
qu'elle est, uniforme ou variée; l'architecture, au contraire, se borne à
imiter, par l'assemblage et l'union des différents corps qu'elle emploie,
l'arrangement symétrique que la nature observe plus ou moins sensiblement
dans chaque individu, et qui contraste si bien avec la belle variété de tout
ensemble.
La poésie, qui
vient après la peinture et la sculpture, et qui n’emploie pour l’imitation
que les mots disposés suivant une harmonie agréable à l’oreille, parle
plutôt à l’imagination qu’aux sens ; elle lui représente d’une manière vive
et touchante les objets qui composent cet univers, et semble plutôt les
créer que les, peindre par la chaleur, le mouvement et la vie qu’elle sait
leur donner. Enfin, la musique, qui parle à la fois à l’imagination et aux
sens, tient le dernier rang dans l’ordre de l’imitation : non que son
imitation soit moins parfaite dans les objets qu’elle se propose de
représenter, mais parce qu’elle semble bornée jusqu’ici à un plus petit
nombre d’images, ce qu’on doit moins attribuer à sa nature qu’à trop peu
d’invention et de ressource dans la plupart de ceux qui la cultivent. Il ne
sera pas inutile de faire sur cela quelques réflexions. La musique qui, dans
son origine, était peut-être destinée à ne représenter que du bruit est
devenue peu à peu une espèce de discours et même de langue par laquelle on
exprime les différents sentiments de l’âme, ou plutôt ses différentes
passions. Mais pourquoi réduire cette expression aux passions seules, et ne
pas l’étendre, autant qu’il est possible, jusqu’aux sensations mêmes ?
Quoique les perceptions que nous recevons par divers organes diffèrent entre
elles autant que leurs objets, on peut néanmoins les comparer sous un autre
point de vue qui leur est commun , c’est-à-dire par la situation de plaisir
ou de trouble où elles mettent notre âme. Un objet effrayant, un bruit
terrible, produisent chacun en nous une émotion par laquelle nous pouvons,
jusqu’à un certain point, les rapprocher, et que nous désignons souvent,
dans l’un ou l’autre cas, ou par le même nom ou par des noms synonymes. Je
ne vois donc point pourquoi un musicien, qui aurait à peindre un objet
effrayant, ne pourrait pas y réussir, en cherchant dans la nature l’espèce
de bruit qui peut produire en nous l’émotion la plus semblable à celle que
cet objet y excite : j’en dis autant des sensations agréables. Penser
autrement, ce serait vouloir resserrer les bornes de l’art et de nos
plaisirs. J’avoue que la peinture dont il s’agit exige une étude fine et
approfondie des nuances qui distinguent nos sensations ; mais aussi ne
faut-il pas espérer que ces nuances soient démêlées par un talent ordinaire.
Saisies par l’homme de génie, senties par l’homme de goût, aperçues par
l’homme d’esprit, elles sont perdues pour la multitude. Toute musique qui ne
peint rien n’est que du bruit ; et, sans l’habitude, qui dé nature tout, ell
e n e fera it guère plus de plaisir qu’une suite de mots harmonieux et
sonores dénués d’ordre et de liaison. Il est vrai qu’un musicien attentif à
tout peindre nous présenterait, dans plusieurs circonstances, des tableaux
d’harmome, qui ne seraient point faits pour des sens vulgaires ; mais, tout
ce qu’on en doit conclure, c’est qu’après avoir fait un art d’apprendre la
musique, on devrait bien en faire un de l’écouter.
Nous terminerons
ici l’énumération de nos principales connaissances. Si on les envisage
maintenant toutes ensemble, et qu’on cherche les points de vue généraux qui
peuvent servir à les discerner, on trouve que les unes, purement pratiques,
ont pour but l’exécution de quelque chose ; que d’autres, simplement
spéculatives, se bornent à l’examen de leur objet et à la contemplation de
ses propriétés ; qu’enfin d’autres tirent de l’ étude spéculative de leur
obj et l’ usage qu’on en peut faire dans la pratique. La spéculation et la
pratique constituent la principale différence qui distingue les sciences
d’avec les arts ; et c’est à peu près en suivant cette notion qu’on a donné
l’un ou l’autre nom à chacune de nos connaissances. Il faut cependant avouer
que nos idées ne sont pas encore bien fixées sur ce sujet. On ne sait
souvent quel nom donner à la plupart des connaissances où la spéculation se
réunit à la pratique ; et l’on dispute, par exemple, tous les jours dans les
écoles si la logique est un art ou une science : le problème serait bientôt
résolu en répondant qu’elle est à la fois l’une et l’autre. Qu’on
s’épargnerait de questions et de peines si on déterminait enfin la
signification des mots d’une manière nette et précise !
On peut en
général donner le nom d’arts à tout système de connaissances qu’il est
permis de réduire à des règles positives, invariables et indépendantes du
caprice ou de l’opinion ; et il serait permis de dire, en ce sens, que
plusieurs de nos sciences sont des arts, étant envisagées par leur côté
pratique. Mais comme il ; y a des règles pour les opérations de l’esprit ou
de l’âme, il y en a aussi pour celles du corps, c’est-à-dire pour celles
qui, bornées aux corps extérieurs, n’ont besoin que de la main seule pour
être exécutées. De là la distinction des arts en libéraux et en mécaniques,
et la supériorité qu’on accorde aux premiers sur les seconds. Cette
supériorité est sans doute injuste à plusieurs égards. Néanmoins, parmi les
préjugés, tout ridicules qu’ils peuvent être, il n’en est point qui n’ait sa
raison ou, pour parler plus exactement, son origine ; et la philosophie,
souvent impuissante pour corriger les abus, peut au moins en démêler la
source. La force du corps ayant été le premier principe qui a rendu inutile
le droit que tous les hommes avaient d’être égaux, les plus faibles, dont le
nombre est toujours le plus grand, se sont joints ensemble pour la réprimer
Ils ont donc établi, par le secours des lois et des différentes sortes de
gouvernements, une inégalité de convention dont la force a cessé d’être le
principe. Cette dernière inégalité étant bien affermie, les hommes, en se
réunissant avec raison pour la conserver, n’ont pas laissé de réclamer
secrètement contre elle par ce désir de supériorité que rien n’a pu détruire
en eux. Ils ont donc cherché une sorte de dédommagement dans une inégalité
moins arbitraire ; et la force corporelle, enchaînée par les lois, ne
pouvant plus offrir aucun moyen de supériorité, ils ont été réduits à
chercher dans la différence des esprits un principe d’inégalité aussi
naturel, plus paisible et plus utile à la société.
Ainsi, la partie
la plus noble de notre être s’est en quelque manière vengée des premiers
avantages que la partie la plus vile avait usurpés, et les talents de
l’esprit ont été généralement reconnus pour supérieurs à ceux du corps. Les
arts mécaniques dépendant d’une opération manuelle, et asservis, qu’on me
permette ce terme, à une espèce de routine, ont été abandonnés à ceux
d’entre les hommes que les préjugés ont placés dans la classe la plus
inférieure. L’indigence, qui a forcé ces hommes à s’appliquer à un pareil
travail, plus souvent que le goût et le génie ne les y ont entraînés, est
devenue ensuite une raison pour les mépriser, tant elle nuit à tout ce qui
l’accompagne. A l’égard des opérations libres de l’esprit, elles ont été le
partage de ceux qui se sont crus sur ce point les plus favorisés de la
nature. Cependant l’avantage que les arts libéraux ont sur les arts
mécaniques, par le travail que les premiers exigent de l’esprit, et par la
difficulté d’y exceller, est suffisamment compensé par l’utilité bien
supérieure que les derniers nous procurent pour la plupart. C’est cette
utilité même qui a forcé de les réduire à des opérations purement machinales
pour en faciliter la pratique à un plus grand nombre d’hommes. Mais la
société, en respectant avec justice les grands génies qui l’éclairent, ne
doit point avilir les mains qui la servent. La découverte de la boussole
n’est pas moins avantageuse au genre humain que ne le serait à la physique
l’explication des propriétés de cette aiguille. Enfin, à considérer en
lui-même le principe de la distinction dont nous parlons, combien de savants
prétendus dont la science n’est proprement qu’un art mécanique et quelle
différence réelle y a-t-il entre une tête remplie de faits sans ordre, sans
usage et sans liaison, et l’instinct d’un artisan réduit à l’exécution
machinale ? Le mépris qu’on a pour les arts mécaniques semble avoir influé
jusqu’à un certain point sur leurs inventeurs mêmes. Les noms de ces
bienfaiteurs du genre humain sont presque tous inconnus, tandis que
l’histoire de ses destructeurs, c’est-à-dire des conquérants, n’est ignorée
de personne. Cependant c’est peut-être chez les artisans qu’il faut aller
chercher les preuves les plus admirables de la sagacité de l’esprit, de sa
patience et de ses ressources. J’avoue que la plupart des arts n’ont été
inventés que peu à peu, et qu’il a fallu une ; assez longue suite de siècles
pour porter les montres, par exemple, au point de perfection où nous les
voyons. Mais n’en est-il pas de même des sciences ? combien de découvertes
qui ont immortalisé leurs auteurs avaient été préparées par les travaux des
siècles précédents, souvent même amenées à leur maturité, au point de ne
demander plus qu’un pas à faire ? et, pour ne point sortir de l’horlogerie,
pourquoi ceux à qui nous devons la fusée des montres, l’échappement et la
répétition, ne sont-ils pas aussi estimés que ceux qui ont travaillé
successivement à perfectionner l’algèbre ? D’ailleurs, si j’en crois
quelques philosophes que le mépris de la multitude pour les arts n’a point
empêchés de les étudier, il est certaines machines si compliquées, et dont
toutes les parties dépendent tellement l’une de l’autre, qu’il est difficile
que l’invention en soit due à plus d’un seul homme. Ce génie rare, dont le
nom est enseveli dans l’oubli, n’eût-il pas été bien digne d’être placé à
côté du petit nombre d’esprits créateurs qui nous ont ouvert dans les
sciences des routes nouvelles ?
Parmi les arts
libéraux qu’on a réduits à des principes, ceux qui se proposent l’imitation
de la nature ont été appelés beaux-arts, parce qu’ils ont principalement
l’agrément pour objet. Mais ce n’est pas la seule chose qui les distingue
des arts libéraux plus nécessaires ou plus utiles, comme la grammaire, la
logique et la morale. Ces derniers ont des règles fixes et arrêtées, que
tout homme peut transmettre à un autre : au lieu que la pratique des
beaux-arts consiste principalement dans une invention qui ne prend guère ses
lois que du génie ; les règles qu’on a écrites sur ces arts n’en sont
proprement que la partie mécanique ; elles produisent à peu près l’effet du
télescope, elles n’aident que ceux qui voient.
Il résulte de tout ce que nous avons dit jusqu’ici que les différentes
manières dont notre esprit opère sur les objets et les différents usages
qu’il tire de ces objets mêmes sont le premier moyen qui se présente à nous
pour discerner en général nos connaissances les unes des autres. Tout s’y
rapporte à nos besoins, soit de nécessité absolue, soit de convenance et
d’agrément, soit même d’usage et de caprice Plus les besoins sont éloignés
ou difficiles à satisfaire, plus les connaissances destinées à cette fin
sont lentes à paraître. Quels progrès la médecine n’aurait-elle pas faits
aux dépens des sciences de pure spéculation si elle était aussi certaine que
la géométrie ? Mais il est encore d’autres caractères trés marqués dans la
manière dont nos connaissances nous affectent et dans les différents
jugements que notre âme porte de ces idées : ces jugements sont désignés par
les mots d’évidence, de certitude, de probabilité, de sentiment et de goût.
L’évidence appartient proprement aux idées dont l’esprit aperçoit la liaison
tout d’un coup ; la certitude, à celles dont la liaison ne peut être connue
que par le secours d’un certain nombre d’idées intermédiaires, ou, ce qui
est la même chose, aux propositions dont l’identité avec un principe évident
par lui-même ne peut être découverte que par un circuit plus ou moins long ;
d’où il s’ensuit que, selon la nature des esprits, ce qui est évident pour
l’un peut quelquefois n’être que certain pour un autre. On pourrait encore
dire, en prenant les mots d’évidence et de certitude dans un autre sens, que
la première est le résultat des opérations seules de l’esprit, et se
rapporte aux opérations métaphysiques et mathématiques ; et que la seconde
est plus propre aux objets physiques, dont la connaissance est le fruit du
rapport constant et invariable de nos sens. La probabilité a principalement
lieu pour les faits historiques, en général pour tous les événements passés,
présents et à venir, que nous attribuons à une sorte de hasard, parce que
nous n’en démêlons pas les causes. La partie de cette connaissance qui a
pour objet le présent et le passé, quoiqu’elle ne soit fondée que sur le
simple témoignage, produit souvent en nous une persuasion aussi forte que
celle qui naît des axiomes. Le sentiment est de deux sortes : l’un, destiné
aux vérités de morale, s’appelle conscience ; c’est une suite de la loi
naturelle et de l’idée que nous avons du bien et du mal ; et on ,pourrait le
nommer évidence du cœur, parce que, tout différent qu’il est de l’évidence
de l’esprit attachée aux vérités spéculatives, il nous subjugue avec le même
empire. L’autre espèce -de sentiment est particulièrement affectée à
l’imitation de la belle nature et à ce qu’on appelle beautés d’expressions.
Il saisit avec transport les beautés sublimes et frappantes, démêle avec
finesse les beautés cachées, et proscrit ce qui n’en a que l’apparence.
Souvent même il prononce des arrêts sévères sans se donner la peine d’en
détailler les motifs, parce que ces motifs dépendent d’une foule d’idées
difficiles à développer sur-le-champ, et plus encore à transmettre aux
autres. C’est à cette espèce de sentiment que nous devons le goût et le
génie, distingués l’un de l’autre en ce que le génie est le sentiment qui
crée, et le goût, le sentiment qui juge.
Après le détail
où nous sommes entrés sur les différentes parties de nos connaissances et
sur les caractères qui les distinguent, il ne nous reste plus qu’à former un
arbre généalogique ou encyclopédique qui les rassemble sous un même point de
vue, et qui serve à marquer leur origine et les liaisons qu’elles ont entre
elles. Mais l’exécution n’en est pas sans difficulté. Quoique l’histoire
philosophique que nous venons de donner de l’origine de nos idées soit fort
utile pour faciliter un pareil travail, il ne faut pas croire que l’arbre
encyclopédique doive ni puisse même être servilement assujetti à cette
histoire. Le système général des sciences et des arts est une espèce de
labyrinthe, de chemin tortueux où l’esprit s’engage sans trop connaître la
route qu’il doit tenir. Pressé par ses besoins, par ceux du corps auquel il
est uni, il étudie d’abord les premiers objets qui se présentent à lui ;
pénètre le plus avant qu’il peut dans la connaissance de ces objets,
rencontre bientôt des difficultés qui l’arrêtent, et, soit par l’espérance
ou même par le désespoir de les vaincre, se jette dans une nouvelle route ;
revient ensuite sur ses pas, franchit quelquefois les premières barrières
pour en rencontrer de nouvelles, et, passant d’un objet à un autre, fait sur
chacun de ces objets, à différents intervalles et comme par secousses, une
suite d’opérations dont la discontinuité est un effet nécessaire de la
génération même de ses idées. Mais ce désordre, tout philosophique qu’il est
de la part de l’esprit, défigurerait, ou plutôt anéantirait entièrement un
arbre encyclopédique dans lequel on voudrait le représenter.
D’ailleurs,
comme nous l’avons déjà fait sentir au sujet de la logique, la plupart des
sciences qu’on regarde comme renfermant les principes de toutes les autres,
et qui doivent par cette raison occuper les premières places dans l’ordre
encyclopédique, n’observent pas le même rang dans l’ordre généalogique des
idées, parce qu’elles n’ont pas été inventées les premières. En effet, notre
étude primitive a dû être celle des individus ; ce n’est qu’après avoir
considéré leurs propriétés particulières et palpables que nous avons, par
abstraction de notre esprit, envisagé leurs propriétés générales et
communes, et formé la métaphysique et la géométrie ; ce n’est qu’après un
long usage des premiers signes que nous avons perfectionné l’art de ces
signes au point d’en faire une science ; ce n’est enfin qu’après une longue
suite d’opérations sur les objets de nos idées que nous avons par la
réflexion donné des règles à ces opérations mêmes.
Enfin, le
système de nos connaissances est composé de différentes branches, dont
plusieurs ont un même point de réunion ; et, comme en partant de ce point,
il n’est pas possible de s’engager à la fois dans toutes les routes, c’est
la nature des différents esprits qui détermine le choix. Aussi est-il assez
rare qu’un même esprit en parcoure à la fois un grand nombre. Dans l’étude
de la nature, les hommes se sont d’abord appliqués, tous comme de concert, à
satisfaire les besoins les plus pressants ; mais, quand ils en sont venus
aux connaissances moins absolument nécessaires, ils ont dû se les partager,
et y avancer chacun de son côté à peu près d’un pas égal. Ainsi, plusieurs
sciences ont été, pour ainsi dire, contemporaines ; mais dans l’ordre
historique des progrès de l’esprit, on ne peut les embrasser que
successivement.
Il n’en est pas
de même de l’ordre encyclopédique de nos connaissances. Ce dernier consiste
à les rassembler dans le plus petit espace possible, et à placer, pour ainsi
dire, le philosophe au-dessus de ce vaste labyrinthe dans un point de vue
fort élevé d’où il puisse apercevoir à la fois les sciences et les arts
principaux ; voir d’un coup d’œil les objets de ses spéculations et les
opérations qu’il peut faire sur ces objets ; distinguer les branches
générales des connaissances humaines, les points qui les séparent ou qui les
unissent, et entrevoir même quelquefois les routes secrètes qui les
rapprochent. C’est une espèce de mappemonde qui doit montrer les principaux
pays, leur position et leur dépendance mutuelle, le chemin en ligne droite
qu’il y a de l’un à l’autre, chemin souvent coupé par mille obstacles, qui
ne peuvent être connus sur chaque pays que des habitants ou des voyageurs,
et qui ne sauraient être montrés que dans des cartes particulières fort
détaillées. Ces cartes particulières seront les différents articles de
l’Encyclopédie, et l’arbre ou système figuré en sera la mappemonde.
Mais comme dans
les cartes générales du globe que nous habitons, les objets sont plus ou
moins rapprochés, & présentent un coup d'oeil différent selon le point de
vue où l'oeil est placé par le Géographe qui construit la carte, de même la
forme de l'arbre encyclopédique dépendra du point de vûe où l'on se mettra
pour envisager l'univers littéraire. On peut donc imaginer autant de
systèmes différents de la connoissance humaine, que de Mappemondes de
différentes projections; & chacun de ces systèmes pourra même avoir, à
l'exclusion des autres, quelque avantage particulier. Il n'est guère de
Savans qui ne placent volontiers au centre de toutes les Sciences celle dont
ils s'occupent, à peu - près comme les premiers hommes se plaçoient au
centre du monde, persuadés que l'Univers étoit fair pour eux. La prétention
de plusieurs de ces Savans, envisagée d'un oeil philosophique, trouveroit
peut - être, même hors de l'amour propre, d'assez bonnes raisons pour se
justifier.
Quoi qu'il en soit, celui de tous les arbres encyclopédiques qui offriroit
le plus grand nombre de liaisons & de rapports entre les Sciences,
mériteroit sans doute d'être préféré. Mais peut - on se flatter de le
saisir? La Nature, nous ne saurions trop le répéter, n'est composée que
d'individus qui sont l'objet primitif de nos sensations & de nos perceptions
directes. Nous remarquons a la vérité dans ces individus, des propriétés
communes par lesquelles nous les comparois, & des propriétés dissemblables
par lesquelles nous les discernons; & ces propriétés désignées par des noms
abstraits, nous ont conduit à former différentes classes où ces objets ont
été placés. Mais souvent tel objet qui par une ou plusieurs de ses
propriétés a été placé dans une classe, tient à une autre classe par
d'autres propriétés, & auroit pû tout aussi - bien y avoir sa place. Il
reste donc nécessairement de l'arbitraire dans la division générale.
L'arrangement le plus naturel seroit celui où les objets se succéderoient
par les nuances insensibles qui servent tout à la fois à les séparer & à les
unir. Mais le petit nombre d'êtres qui nous sont connus, ne nous permet pas
de marquer ces nuances. L'Univers n'est qu'un vaste Océan, sur la surface
duquel nous appercevons quelques îles plus ou moins grandes, dont la liaison
avec le continent nous est cachée.
On pourroit former l'arbre de nos connoissances en les divisant, soit en
naturelles & en révélées, soit en utiles & agréables, soit en spéculatives &
pratiques, soit en évidentes; certaines, probables & sensibles, soit en
connoissances des choses & connoissances des signes, & ainsi à l'infini.
Nous avons choisi une division qui nous a paru satisfaire tout à la fois le
plus qu'il est possible à l'ordre encyclopédique de nos connoissances & à
leur ordre généalogique. Nous devons cette division à un Auteur célèbre dont
nous parlerons dans la suite de cette Préface: nous avons pourtant cru y
devoir faire quelques changements, dont nous rendrons compte; mais nous
sommes trop convaincus de l'arbitraire qui régnera [p. xvj Image] toujours
dans une pareille division, pour croire que notre système soit l'unique ou
le meilleur; il nous suffira que notre travail ne soit pas entièrement
désaprouvé par les bons esprits. Nous ne voulons point ressembler à cette
foule de Naturalistes qu'un Philosophe moderne a eu tant de raison de
censurer; & qui occupés sans cesse à diviser les productions de la Nature en
genres & en espèces, ont consumé dans ce travail un tems qu'ils auroient
beaucoup mieux employé à l'étude de ces productions même. Que diroit - on
d'un Architecte qui ayant à élever un édifice immense, passeroit toute sa
vie à en tracer le plan; ou d'un Curieux qui se proposant de parcourir un
vaste palais, employeroit tout son temps à en observer l'entrée?
Les objets dont notre âme s'occupe, sont ou spirituels ou matériels, & notre
âme s'occupe de ces objets ou par des idées directes ou par des idées
réfléchies. Le système des connoissances directes ne peut consister que dans
la collection purement passive & comme machinale de ces mêmes connoissances;
c'est ce qu'on appelle mémoire. La réflexion est de deux sortes, nous
l'avons déjà observé; ou elle raisonne sur les objets des idées directes, ou
elle les imite. Ainsi la mémoire, la raison proprement dite, &
l'imagination, sont les trois manières différentes dont notre ame opere sur
les objets de ses pensées. Nous ne prenons point ici l'imagination pour la
faculté qu'on a de se représenter les objets; parce que cette faculté n'est
autre chose que la mémoire même des objets sensibles, mémoire qui seroit
dans un continuel exercice, si elle n'étoit soulagée par l'invention des
signes. Nous prenons l'imagination dans un sens plus noble & plus précis,
pour le talent de créer en imitant.
Ces trois facultés forment d'abord les trois divisions générales de notre
système, & les trois objets généraux des connoissances humaines; l'Histoire,
qui se rapporte à la mémoire; la Philosophie, qui est le fruit de la raison;
& les Beaux - arts, que l'imagination fait naître. Si nous plaçons la raison
avant l'imagination, cet ordre nous paroît bien fondé, & conforme au progrès
naturel des opérations de l'esprit: l'imagination est une faculté créatrice,
& l'esprit, avant de songer à créer, commence par raisonner sur ce qu'il
voit, & ce qu'il connoît. Un autre motif qui doit déterminer à placer la
raison avant l'imagination, c'est que dans cette dernière faculté de l'âme,
les deux autres se trouvent réunies jusqu'à un certain point, & que la
raison s'y joint à la mémoire. L'esprit ne crée & n'imagine des objets qu'en
tant qu'ils sont semblables à ceux qu'il a connus par des idées directes &
par des sensations; plus il s'éloigne de ces objets, plus les êtres qu'il
forme sont bizarres & peu agréables. Ainsi dans l'imitation de la Nature,
l'invention même est assujettie à certaines règles; & ce sont ces règles qui
forment principalement la partie philosophique des Beaux arts, jusqu'à
présent assez imparfaite, parce qu'elle ne peut être l'ouvrage que du génie,
& que le génie aime mieux créer que discuter.
Enfin, si on examine les progrès de la raison dans ses opérations
successives, on se convaincra encore qu'elle doit précéder l'imagination
dans l'ordre de nos facultés, puisque la raison, par les dernières
opérations qu'elle fait sur les objets, conduit en quelque sorte à
l'imagination: car ces opérations ne consistent qu'à créer, pour ainsi dire,
des êtres généraux, qui séparés de leur sujet par abstraction, ne sont plus
du ressort immédiat de nos sens. Aussi la Métaphysique & la Géométrie sont
de toutes les Sciences qui appartiennent à la raison, celles où
l'imagination a le plus de part. J'en demande pardon à nos beaux esprits
détracteurs de la Géométrie; ils ne se croyoient pas sans doute si près
d'elle, & il n'y a peut - être que la Métaphysique qui les en sépare.
L'imagination dans un Géomètre qui crée, n'agit pas moins que dans un Poète
qui invente. Il est vrai qu'ils opèrent différemment sur leur objet; le
premier le dépouille & l'analyse, le second le compose & l'embellit. Il est
encore vrai que cette manière différente d'opérer n'appartient qu'à
différentes sortes d'esprits; & c'est pour cela que les talents du grand
Géomètre & du grand Poëte ne se trouveront peut - être jamais ensemble. Mais
soit qu'ils s'excluent ou ne s'excluent pas l'un l'autre, ils ne sont
nullement en droit de se mépriser réciproquement. De tous les grands hommes
de l'antiquité, Archimède est peut - être celui qui mérite le plus d'être
placé à côté d'Homere. J'espere qu'on pardonnera cette digression à un
Géomètre qui aime son art, mais qu'on n'accusera point d'en être admirateur
outré, & je reviens à mon sujet.
La distribution générale des êtres en spirituels & en matériels fournit la
sous - division des trois branches générales. L'Histoire & la Philosophie
s'occupent également de ces deux espèces d'êtres, & l'imagination ne
travaille que d'après les êtres purement matériels; nouvelle raison pour la
placer la dernière dans l'ordre de nos facultés. A la tête des êtres
spirituels est Dieu, qui doit tenir le premier rang par sa nature, & par le
besoin que nous avons de le connoître. Au - dessous de cet Etre suprême sont
les esprits créés, dont la révélation nous apprend l'existence. Ensuite
vient l'homme, qui composé de deux principes, tient par son âme aux esprits,
& par son corps au monde matériel; & enfin ce vaste Univers que nous
appellons le Monde corporel ou la Nature. Nous ignorons pourquoi l'Auteur
célèbre qui [p. xvij Image] nous sert de guide dans cette distribution, a
placé la nature avant l'homme dans son système; il semble au contraire que
tout engage à placer l'homme sur le passage qui sépare Dieu & les esprits
d'avec les corps.
L'Histoire entant qu'elle se rapporte à Dieu, renferme ou la révélation ou
la tradition, & se divise sous ces deux points de vee, en histoire sacrée &
en histoire ecclésiastique. L'histoire de l'homme a pour objet, ou ses
actions, ou connoissances; & elle est par conséquent civile ou littéraire,
c'est - à - dire, se partage entre les grandes nations & les grands génies,
entre les Rois & les Gens de Lettres, entre les Conquérants & les
Philosophes. Enfin l'histoire de la Nature est celle des productions
innombrables qu'on y observe, & forme une quantité de branches presque égale
au nombre de ces diverses productions. Parmi ces différentes branches, doit
être placée avec distinction l'histoire des Arts, qui n'est autre chose que
l'histoire des usages que les hommes ont faits des productions de la nature,
pour satisfaire à leurs besoins ou à leur curiosité.
Tels sont les objets principaux de la mémoire. Venons présentement à la
faculté qui refléchit, & qui raisonne. Les êtres tant spirituels que
matériels sur lesquels elle s'exerce, ayant quelques propriétés générales,
comme l'existence, la possibilité, la durée; l'examen de ces propriétés
forme d'abord cette branche de la Philosophie, dont toutes les autres
empruntent en partie leurs principes: on la nomme l'Ontologie ou Science de
l'Etre, ou Métaphysique générale. Nous descendons de - là aux différents
êtres particuliers; & les divisions que fournit la Science de ces différents
êtres, sont formées sur le même plan que celles de l'Histoire.
La Science de Dieu appellée Théologie a deux branches; la Théologie
naturelle n'a de connoissance de Dieu que celle que produit la raison seule;
connoissance qui n'est pas d'une fort grande étendue: la Théologie révélée
tire de l'histoire sacrée une connoissance beaucoup plus parfaite de cet
être. De cette même Théologie révélée, résulte la Science des esprits créés.
Nous avons cru encore ici devoir nous écarter de notre Auteur. Il nous
semble que la Science, considérée comme appartenante à la raison, ne doit
point être divisée comme elle l'a été par lui en Théologie & en Philosophie;
car la Théologie révélée n'est autre chose, que la raison appliquée aux
faits révélés: on peut dire qu'elle tient à l'histoire par les dogmes
qu'elle enseigne, & à la Philosophie, par les conséquences qu'elle tire de
ces dogmes. Ainsi séparer la Théologie de la Philosophie, ce seroit arracher
du tronc un rejeton qui de lui - même y est uni. Il semble aussi que la
Science des esprits appartient bien plus intimement à la Théologie révélée,
qu'à la Théologie naturelle.
La première partie de la Science de l'homme est celle de l'âme; & cette
Science a pour but, ou la connoissance spéculative de l'âme humaine, ou
celle de ses opérations. La connoissance spéculative de l'ame dérive en
partie de la Théologie naturelle, & en partie de la Théologie révélée, &
s'appelle Preumatologie ou Métaphysique particulière. La connoissance de ses
opérations se subdivise en deux branches, ces opérations pouvant avoir pour
objet, ou la découverte de la vérité, ou la pratique de la vertu. La
découverte de la vérité, qui est le but de la Logique, produit l'art de la
transmettre aux autres; ainsi l'usage que nous faisons de la Logique est en
partie pour notre propre avantage, en partie pour celui des êtres semblables
à nous; les règles de la Morale se rapportent moins à l'homme isolé, & le
supposent nécessairement en société avec les autres hommes.
La Science de la nature n'est autre que celle des corps. Mais les corps
ayant des propriétés générales qui leur sont communes, telles que
l'impénétrabilité, la mobilité, & l'étendue, c'est encore par l'étude de ces
propriétés, que la Science de la nature doit commencer: elles ont, pour
ainsi dire, un côté purement intellectuel par lequel elles ouvrent un champ
immense aux spéculations de l'esprit, & un coré matériel & sensible par
lequel on peut les mesurer. La spéculation intellectuelle appartient à la
Physique générale, qui n'est proprement que la Métaphysique des corps; & la
mesure est l'objet des Mathématiques, dont les divisions s'étendent presqu'a
l'infini.
Ces deux Sciences conduisent a la Physique particulière, qui étudie les
corps en eux - mêmes, & qui n'a que les individus pour objet. Parmi les
corps dont il nous importe de connoître les propriétés, le nôtre doit tenir
le premier rang, & il est immédiatement suivi de ceux dont la connoissance
est le plus nécessaire à notre conservation; d'où résultent l'Anatomie,
l'Agriculture, la Médecine, & leurs différentes branches. Enfin tous les
corps naturels somis à notre examen produisent les autres parties
innombrables de la Physique raisonnée.
La Peinture, la Sculpture, l'Architecture, la Poësie, la Musique, & leurs
différentes divisions, composent la troisième distribution générale, qui
naît de l'imagination, & dont les parties sont comprises sous le nom de
Beaux - Arts. On pourroit aussi les renfermer sous le titre général de
Peinture, puisque tous les Beaux - Arts se réduisent à peindre, & ne
différent que par les moyens qu'ils employent; enfin on pourroit les
rapporter tous à la Poésie, en pre<pb-> [p. xviij Image] nant ce mot dans sa
signification naturelle, qui n'est autre chose qu'invention ou création.
Telles sont les principales parties de notre Arbre encyclopédique; on les
trouvera plus en détail à la fin de ce Discours préliminaire. Nous en avons
formé une espèce de Carte à laquelle nous avons joint une explication
beaucoup plus étendue que celle qui vient d'être donnée. Cette Carte & cette
explication ont été déjà publiées dans le Prospectus, comme pour pressentir
le goût du public; nous y avons fait quelques changements dont il sera
facile de s'appercevoir, & qui sont le fruit ou de nos réflexions ou des
conseils de quelques Philosophes, assez bons citoyens pour prendre intérêt à
notre Ouvrage. Si le Public éclairé donne son approbation à ces changements,
elle sera la récompense de notre docilité; & s'il ne les approuve pas, nous
n'en serons que plus convaincus de l'impossibilité de former un Arbre
encyclopédique qui soit au gré de tout le monde.
La division générale de nos connoissances, suivant nos trois facultés, a cet
avantage, qu'elle pourroit fournir aussi les trois divisions du monde
littéraire, en Erudits, Philosophes, & Beaux - Esprits; en sorte qu'après
avoir formé l'Arbre des Sciences, on pourroit former fur le même plan celui
des Gens de Lettres. La mémoire est le talent des premiers, la sagacité
appartient aux seconds, & les derniers ont l'agrément en partage. Ainsi, en
regardant la mémoire comme un commencement de réflexion, & en y joignant la
réflexion qui combine, & celle qui imite, on pourroit dire en général que le
nombre plus ou moins grand d'idées refléchies, & la nature de ces idées,
constituent la différence plus ou moins grande qu'il y a entre les hommes;
que la réflexion, prise dans le sens le plus étendu qu'on puisse lui donner,
forme le caractère de l'esprit, & qu'elle en distingue les différents
genres. Du reste les trois espèces de républiques dans lesquelles nous
venons de distribuer les Gens de Lettres, n'ont pour l'ordinaire rien de
commun, que de faire assez peu de cas les unes des autres. Le Poëte & le
Philosophe se traitent mutuellement d'insensés, qui se repaissent de
chimeres: l'un & l'autre regardent l'Erudit comme une espèce d'avare, qui ne
pense qu'à amasser sans joüir, & qui entasse sans choix les métaux les plus
vils avec les plus précieux; & l'Erudit, qui ne voit que des mots par - tout
où il ne lit point des faits, méprise le Poëte & le Philosophe, comme des
gens qui se croyent riches, parce que leur dépense excède leurs fonds.
C'est ainsi qu'on se venge des avantages qu'on n'a pas. Les Gens de Lettres
entendroient mieux leurs intérêts, si au lieu de chercher à s'isoler, ils
reconnoissoient le besoin réciproque qu'ils ont de leurs travaux, & les
secours qu'ils en tirent. La société doit sans doute aux Beaux-Esprits ses
principaux agréments, & ses lumières aux Philosophes: mais ni les uns, ni
les autres ne sentent combien ils sont redevables à la mémoire; elle
renferme la matière première de toutes nos connoissances; & les travaux de
l'Erudit ont souvent fourni au Philosophe & au Poëte les sujets sur lesquels
ils s'exercent. Lorsque les Anciens ont appellé les Muses filles de Mémoire,
a dit un Auteur moderne, ils sentoient peut - être combien cette faculté de
notre âme est nécessaire à toutes les autres; & les Romains lui élevoient
des temples, comme à la Fortune.
Il nous reste à montrer comment nous avons tâché de concilier dans ce
Dictionnaire l'ordre encyclopédique avec l'ordre alphabétique. Nous avons
employé pour cela trois moyens, le Système figuré qui est à la tête de
l'Ouvrage, la Science à laquelle chaque article se rapporte, & la maniere
dont l'article est traité. On a placé pour l'ordinaire après le mot qui fait
le sujet de l'article, le nom de la Science dont cet article fait partie; il
ne faut plus que voir dans le Système figuré quel rang cette Science y
occupe, pour connoître la place que l'article doit avoir dans
l'Encyclopédie. S'il arrive que le nom de la Science soit omis dans
l'article, la lecture suffira pour connoître à quelle Science il se
rapporte; & quand nous aurions, par exemple, oublié d'avertir que le mot
Bombe appartient à l'art militaire, & le nom d'une ville ou d'un pays à la
Géographie, nous comptons assez sur l'intelligence de nos lecteurs, pour
espérer qu'ils ne seroient pas choqués d'une pareille omission. D'ailleurs
par la disposition des matieres dans chaque article, sur - tout lorsqu'il
est un peu étendu, on ne pourra manquer de voir que cet article tient à un
autre qui dépend d'une Science différente, celui - là à un troisieme, &
ainsi de suite. On a tâché que l'exactitude & la fréquence des renvois ne
laissât là - dessus rien à desirer; car les renvois dans ce Dictionnaire ont
cela de particulier, qu'ils servent principalement à indiquer la liaison des
matieres; au lieu que dans les autres ouvrages de cette espece, ils ne sont
destinés qu'à expliquer un article par un autre. Souvent même nous avons
omis le renvoi, parce que les termes d'Art ou de Science sur lesquels il
auroit pû tomber, se trouvent expliqués à leur article, que le lecteur ira
chercher de lui - même. C'est sur - tout dans les articles généraux des
Sciences, qu'on a tâché d'expliquer les secours mutuels qu'elles se prêtent.
Ainsi trois choses forment l'ordre encyclopédique; le nom de la Science à
laquelle l'article appartient; le rang de cette Science dans l'Arbre; la
liaison de l'article avec d'autres dans la même Science ou dans une Science
différente; liaison indiquée par les renvois, ou facile à sentir au moyen
des termes techniques [p. xjx Image] expliqués suivant leur ordre
alphabétique. Il ne s'agit point ici des raisons qui nous ont fait préférer
dans cet Ouvrage l'ordre alphabétique à tout autre; nous les exposerons plus
bas, lorsque nous envisagerons cette collection, comme Dictionnaire des
Sciences & des Arts.
Au reste, sur la partie de notre travail, qui consiste dans l'Ordre
encyclopédique, & qui est plus destinée aux gens éclairés qu'à la multitude,
nous observerons deux choses: la premiere, c'est qu'il seroit souvent
absurde de vouloir trouver une liaison immédiate entre un article de ce
Dictionnaire & un autre article pris à volonté; c'est ainsi qu'on
chercheroit en vain par quels liens secrets Section conique peut être
rapprochée d'Accusatif. L'ordre encyclopédique ne suppose point que toutes
les Sciences tiennent directement les unes aux auties. Ce sont des branches
qui partent d'un même tronc, sçavoir de l'entendement humain. Ces branches
n'ont souvent entr'elles aucune liaison immédiate, & plusieurs ne sont
réunies que par le tronc même. Ainsi Section conique appartient à la
Géométrie, la Géométrie conduit à la Physique particuliere, celle - ci à la
Physique générale, la Physique générale à la Métaphysique; & la Métaphysique
est bien près de la Grammaire à laquelle le mot Accusatif appartient. Mais
quand on est arrivé à ce dernier terme par la route que nous venons
d'indiquer, on se trouve si loin de celui d'où l'on est parti, qu'on l'a
tout - à - fait perdu de vûe.
La seconde remarque que nous avons à faire, c'est qu'il ne faut pas
attribuer à notre Arbre encyclopédique plus d'avantage que nous ne
prétendons lui en donner. L'usage des divisions générales est de rassembler
un fort grand nombre d'objets: mais il ne faut pas croire qu'il puisse
suppléer à l'étude de ces objets mêmes. C'est une espece de dénombrement des
connoissances qu'on peut acquérir; dénombrement frivole pour qui voudroit
s'en contenter, utile pour qui desire d'aller plus loin. Un seul article
raisonné sur un objet particulier de Science ou d'Art, renferme plus de
substance que toutes les divisions & subdivisions qu'on peut faire des
termes généraux; & pour ne point sortir de la comparaison que nous avons
tirée plus haut des Cartes géographiques, celui qui s'en tiendroit à l'Arbre
encyclopédique pour toute connoissance, n'en sauroit guere plus que celui
qui pour avoir acquis par les Mappemondes une idée générale du globe & de
ses parties principales, se flateroit de connoître les différens Peuples qui
l'habitent, & les Etats particuliers qui le composent. Ce qu'il ne faut
point oublier sur - tout, en considérant notre Système figuré, c'est que
l'ordre encyclopédique qu'il présente est très - différent de l'ordre
généalogique des opérations de l'esprit; que les Sciences qui s'occupent des
êtres généraux, ne sont utiles qu'autant qu'elles mènent à celles dont les
êtres particuliers sont l'objet; qu'il n'y a véritablement que ces êtres
particuliers qui existent; & que si notre esprit a creé les êtres généraux,
ç a été pour pouvoir étudier plus facilement l'une après l'autre les
propriétés qui par leur nature existent à la fois dans une même substance, &
qui ne peuvent physiquement être séparées. Ces réflexions doivent être le
fruit & le résultat de tout ce que nous avons dit jusqu'ici; & c'est aussi
par elles que nous terminerons la première Partie de ce Discours.
Nous allons présentement considérer cet Ouvrage comme Dictionnaire raisonné
des Sciences & des Arts. L'objet est d'autant plus important, que c'est sans
doure celui qui peut intéresser davantage la plus grande partie de nos
lecteurs, & qui, pour être rempli, a demandé le plus de soins & de travail.
Mais avant que d'entrer sur ce sujet dans tout le dérail qu'on est en droit
d'exiger de nous, il ne sera pas inutile d'examiner avec quelque étendue
l'état présent des Sciences & des Arts, & de montrer par quelle gradation
l'on y est arrivé. L'exposition métaphysique de l'origine & de la liaison
des Sciences nous a été d'une grande utilité pour en former l'Arbre
encyclopédique; l'exposition historique de l'ordre dans lequel nos
connoissances se sont succedées, ne sera pas moins avantageuse pour nous
éclairer nous - mêmes sur la manière dont nous devons transmettre ces
connoissances à nos lecteurs. D'ailleurs l'histoire des Sciences est
naturellement liée à celle du petit nombre de grands génies, dont les
Ouvrages ont contribué à répandre la lumiere parmi les hommes; & ces
Ouvrages ayant fourni pour le nòtre les secours généraux, nous devons
commencer à en parler avant de rendre compte des secours particuliers que
nous avons obtenus. Pour ne point remonter trop haut, fixons - nous à la
renaissance des Lettres.
Quand on considere les progrès de l'esprit depuis cette époque mémorable, on
trouve que ces progrès se sont faits dans l'ordre qu'ils devoient
naturellement suivre. On a commencé par l'Erudition, continué par les Belles
- Lettres, & fini par la Philosophie. Cet Ordre differe à la vérité de celui
que doit observer l'homme abandonné à ses propres lumieres, ou borné au
commerce de ses contemporains, tel que nous l'avons principalement considéré
dans la premiere Partie de ce Discours: en effet, nous avons fait voir que
l'esprit isolé doit rencontrer dans sa route la Philosophie avant les Belles
- Lettres. Mais en sortant d'un long intervalle d'ignorance que des siecles
de lumiere avoient précédé, la régénéra<pb-> [p. xx Image] tion des idées,
si on peut parler ainsi, a dû nécessairement être différente de leur
génération primitive. Nous allons tâcher de le faire sentir.
Les chefs - d'oeuvre que les Anciens nous avoient laissés dans presque tous
les genres, avoient été oubliés pendant douze siecles. Les principes des
Sciences & des Arts étoient perdus, parce que le beau & le vrai qui semblent
se montrer de toutes parts aux hommes, ne les frappent guere à moins qu'ils
n'en soient avertis. Ce n'est pas que ces tems malheureux ayent été plus
stériles que d'autres en génies rares; la nature est toûjours la même: mais
que pouvoient faire ces grands hommes, semés de loin à loin comme ils le
sont toûjours, occupés d'objets différens, & abandonnés sans culture à leurs
seules lumieres? Les idées qu'on acquiert par la lecture & la société, sont
le germe de presque toutes les découvertes. C'est un air que l'on respire
sans y penser, & auquel on doit la vie; & les hommes dont nous parlons
étoient privés d'un tel secours. Ils ressembloient aux premiers créateurs
des Sciences & des Arts, que leurs illustres successeurs ont fait oublier, &
qui précédés par ceux - ci les auroient fait oublier de même. Celui qui
trouva le premier les roues & les pignons, eûr inventé les montres dans un
autre siecle; & Gerbert placé au tems d'Archimede l'auroit peur - être
égalé.
Cependant la plûpart des beaux Esprits de ces tems ténébreux se faisoient
appeller Poëtes ou Philosophes. Que leur en coûtoit - il en effet pour
usurper deux titres dont on se pare à si peu de frais, & qu'on se flate
toû