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Par Philippe Solal
La réflexion contemporaine sur la morale a souligné la crise
sans précédent des valeurs, dont les thèmes récents de l'individualisme, des
« incivilités », et du déclin des valeurs religieuses, sont le symptôme. A
cela s'est ajouté, plus récemment encore, la résurgence en France d'actes
racistes, de l'antisémitisme, et l'apparition de cette nouvelle forme de
criminalité qui consiste à violer les sépultures des morts, à profaner les
cimetières en recouvrant les tombes d'inscriptions injurieuses.
La multiplication des déontologies professionnelles n'est que
l'aspect « positif» de cette crise, qu'elle prolonge pourtant d'une certaine
manière, comme si l'ambition d'une morale universelle se fractionnait en
autant de morales particulières. C'est pourquoi la proclamation de nouvelles
déontologies est-elle souvent un acquis ambigu, sinon un cadeau empoisonné,
car celles-ci peuvent apparaître comme l'alibi par lequel une corporation
défend ses intérêts particuliers, sous couvert des valeurs « morales »
qu'elle institue et qu'elle prétend respecter.
Toutefois le XXè siècle a vu aussi s'élaborer la
production d' œuvres éthiques importantes et influentes, sur le plan
strictement philosophique. Celle d'Emmanuel Lévinas entre dans cette
catégorie, en ce qu'elle ne se résout pas au relativisme moral auquel nous
conduit une certaine ethnologie, pour laquelle les valeurs dépendraient
uniquement des cultures qui les produisent, sans possibilité de les
transcender. Dans le domaine de l'éthique, le relativisme reste en effet
insatisfaisant, tout simplement parce qu'il peut être l'asile du mal. Aussi
la philosophie de Lévinas tente-t-elle de penser un fondement absolu
de la morale, et ce fondement est défini, dans Ethique et infini
comme
«
souci d'autrui ». Souci, et non pas simplement respect,
lequel peut se concilier avec une forme d'indifférence à autrui. Ce
commandement, celui de me « soucier» d'autrui, est premier et originaire,
c'est-à-dire qu'il ne peut être dérivé d'un principe ou critère antérieur,
et en ce sens supérieur. Se soucier d'autrui c'est, dans ce cadre, lui
répondre en étant ouvert à son incompréhensible altérité. Ce qui est
commandé ici c'est une écoute toujours ouverte à la différence déconcertante
de l'autre, à sa singularité mystérieuse.
Ce commandement est pourtant paradoxal: il s'agit de
respecter ce qui est pour moi fondamentalement indéfinissable, où la liberté
d'autrui est comme un abîme d'opacité et de possibilité déconcertante.
Or étant donné que la possibilité d'oppression est présente
dans toute relation, toute limite mise au souci d'autrui peut devenir
l'alibi de l'inattention à la souffrance. Parce que l'oppression peut
s'installer par des voies insoupçonnées, on ne doit assigner aucune limite à
la vigilance éthique et à l'écoute de la singularité mystérieuse du vécu
d'autrui. C'est pourquoi Lévinas affirme que mon devoir de disponibilité à
répondre à autrui, en un mot ma responsabilité face à lui, est à
proprement parler infinie. Aucune borne ne peut lui être mise: je ne peux ni
ne dois jamais prétendre m'en acquitter, comme je pourrais m'acquitter d'un
devoir juridiquement défini par la loi. L'expérience fondatrice de l'éthique
est donc la prise de conscience de ce qu'autrui a sur moi une autorité
infinie, en ce sens que par la seule existence d'autrui est exigée de moi
une responsabilité éthique sans bornes. Là se situe la différence entre le
Droit et l'Ethique. Si le Droit est la régulation des actes publics entre
les individus, par une reconnaissance et une limitation des prétentions de
chacun qui définissent ce qui est juste, l'éthique en revanche concerne la
définition du bien, et l'orientation intime de la volonté vers lui. Les
exigences du droit ne peuvent être infinies, car chacun a des devoirs et des
droits précisément définis, et le Droit ne saurait commander de vouloir
intimement le Bien, même s'il l'encourage. Surtout, il doit ménager sous
forme de droits précis, une sphère d'action à l'égoïsme, ce qui est
vitalement nécessaire, et même mettre des limites à l'exigence infinie du
respect d'autrui. L'Ethique au contraire nous place devant la radicalité
d'une
«
dissymétrie» entre le Moi et Autrui, puisque la figure de
l'Autre est en même temps ce qui me rappelle ma responsabilité infinie à son
égard.
Ces thèmes connus de la philosophie Lévinas, brièvement
rappelés ici, nous permettent de dresser le contexte dans lequel s'inscrit
une authentique réflexion sur l'exil. Cette réflexion prend chez Lévinas les
contours d'une pensée des commencements de l'humain, thématique qui
présuppose qu'il existe un en deçà de l'humain, véritable exil
intérieur qui correspond à ce que la tradition nomme barbarie. C'est
ce thème qu'il nous faut maintenant tenter de retrouver dans l' œuvre
complexe et riche d'Emmanuel Lévinas.
Exil. Le Dictionnaire définit ce terme comme un séjour
obligé et pénible loin de ses proches. Les différents départs qui ont
marqué la vie d'Emmanuel Lévinas correspondent-ils à cette acception ?
Lévinas est né le 30 décembre 1905 à Kovno, en Lituanie, et il est l'aîné
d'une famille de trois enfants. Celle-ci s'installe en Ukraine en 1915 pour
fuir l'avancée des armées allemandes, après la déclaration de guerre de
1914. En 1916, il entre au lycée ukrainien de Karkhov, dans lequel il fait
ses études secondaires. Il retourne avec sa famille en Lituanie en 1920, une
fois la guerre terminée, pour fuir les premières manifestations menaçantes
contre les juifs, dans une Ukraine marquée par la toute jeune révolution
bo1chévique. En 1923, il part étudier la philosophie en France, à
Strasbourg, et obtient en 1931 la nationalité française. Sa famille, restée
en Lituanie, est assassinée en 1939 par les nazis. Ces quelques indications
biographiques montrent assez que l'histoire personnelle de Lévinas est faite
d'exils successifs, y compris en ce qui concerne le départ «définitif» pour
la France, loin de la terre natale de Lituanie. Une anecdote rapportée par
Salomon Malka, qui fut son élève à l'Ecole normale israélite orientale,
l'atteste. Salomon Malka évoquant l'une de ses dernières rencontres avec
Lévinas, écrit: « C'était il y a un peu plus d'un an, à son domicile. Madame
Lévinas vivait encore. Ils m'attendaient tous deux devant la porte ... Nous
nous sommes installés autour de la table, et tous deux ont évoqué leur
enfance - Kovno, où leurs appartements étaient côte à côte. Emmanuel Lévinas
s'est soudain mis à dessiner la rue où ils habitaient, et le visage de
Raïssa s'est éclairé: « oui, c'était cela, comme sur le dessin, comment te
souviens-tu de manière aussi précise? ». Lui a eu un sourire très fier».
Il n'y a pas d'exil sans mémoire et d'autres considérations
historiques pourraient servir à illustrer l'idée selon laquelle la pensée de
Lévinas a affaire avec le thème de l'exil. Lui, l'auteur des
Lectures talmudiques, qu'on présente souvent comme philosophe et penseur
du judaïsme à la fois, fut hanté par les figures de l'exil qui caractérisent
le peuple juif. Figure du juif errant, figure d'une diaspora nostalgique de
sa Terre promise, figure d'une errance qui trouve toute sa place dans
sa philosophie. A ce titre, David Banon montre que le thème si fondamental
de « l'appel de l'autre » réinterprète sur le plan de la pensée ce
qu'incarne Abraham dans les Ecritures: « A la geste d'Ulysse dont
l'aventure, identifiée à l'itinéraire de la philosophie, n'a été qu'un
retour à son île natale - « une complaisance dans le Même, une
méconnaissance de l'Autre » - Lévinas préfère Abraham qui, appelé, va sans
savoir où, mais d'ores et déjà se vouant à la rencontre de l'Autre ». Mais
cette rencontre avec l'Autre pourrait donner lieu chez Lévinas à une plainte
sans fin, adressée à Dieu cette fois, à qui l'on demanderait pourquoi cet
Autre apparaît si souvent dans 1 'Histoire sous la figure du mal, sous les
traits de celui qui veut m'exclure, m'anéantir, me détruire. Cette attitude
qu'incarne dans la Bible la figure de Job, l'homme juste frappé par le
malheur, et qui questionne Dieu sur le problème du mal, est celle qu'adopte
Hans Jonas dans son ouvrage Le Concept de Dieu
après Auschwitz.
Là Jonas reprend à son compte le questionnement de Job, en
l'adressant aux hommes cette fois, quand il demande à propos d'Auschwitz; «
quel Dieu a pu laisser faire cela? ». Mais cette posture
philosophique n'est pas celle de Lévinas, chez qui l'expérience de la
captivité, pendant la Guerre, sert à développer une éthique positive à
partir de laquelle doit se fonder l'humanité de l'homme. Emmanuel Lévinas
évoque rarement ses quatre années de captivité dans un stalag en
Allemagne. Pourtant, au détour d'un entretien ou en marge de son œuvre
principale, il ne manque pas d'apporter au lecteur certaines indications,
voire de partager certains sentiments plus personnels sur l'extermination
humaine de la Seconde Guerre mondiale. Une de ses œuvres maîtresses,
Autrement qu'être ou audelà de l'essence, est dédicacée « à la
mémoire des êtres les plus proches» parmi les six millions de victimes
juives assassinées par les nazis. Emigré en France, il est luimême la
proie, en 1938, d'une violente campagne antisémite. Détenu au stalag
XI B, il est, révèle-t-il dans ses entretiens avec François Poirié, «
d'emblée restreint à une condition spéciale : déclaré comme juif, mais
épargné par l'uniforme du sort des déportés, regroupé avec d'autres juifs
dans un commando spécial. Travaillant - séparé de tous les autres français -
dans la forêt, mais bénéficiant apparemment des dispositions de la
convention de Genève protégeant le prisonnier ». Sur son uniforme, il porte
le signe de reconnaissance « JUD ». Réduit à la catégorie des vivants qui
sont traités par leurs gardes-chiourme « comme des chiens », Emmanuel
Lévinas accueille son humanité de manière nouvelle dans les sautillements
amicaux et joyeux d'un petit chien; alors que les regards des habitants
autour du camp lui laissent penser qu'il appartient à un groupe anonyme
«
de condamnés ou de contaminés porteurs de germes ». De
la même façon qu'un être humain - dans la peur du chien -, peut
éprouver une angoisse pour sa mort, Lévinas va lire dans l'amitié
du chien la non-indifférence pour l'autre homme :
« Et voici que, vers le milieu d'une longue captivité pour
quelques courtes semaines et avant que les sentinelles ne l'eussent chassé -
un chien errant entre dans notre vie. Il vint un jour se joindre à la
tourbe, alors que, sous bonne garde, elle rentrait du travail. Il vivotait
dans quelque coin sauvage, aux alentours du camp. Mais nous l'appelions
Bobby, d'un nom exotique, comme il convient à un chien chéri. Il
apparaissait aux rassemblements matinaux et nous attendait au retour,
sautillant et aboyant gaiement. Pour lui - c'était incontestable - nous
fûmes des hommes ».
La référence à ces années de captivité nous met alors face à
une autre expérience de l'exil chez Lévinas, bien plus profonde que celle
décrite lors du départ de la Lituanie pour l'Ukraine ou pour la France.
Lévinas, dans les temps de la Shoah, s'est senti exilé de sa condition
d'homme, il s'est senti dépossédé de la reconnaissance de son humanité,
sentiment d'étrangeté à soi-même qui va hanter toute son œuvre. Prisonnier
de guerre juif dans un commando forestier près de Hanovre, il s'est senti
blessé jusque dans sa chair par le regard des hommes dits «libres ». Pour
ces êtres,
«
nous n'étions qu'une quasihumanité, une bande de singes
». Les conditions du stalag peuvent alors être assimilées à un
retour avant le moment de la naissance de l'humain, une vie « entre
parenthèses », et il y a une audace certaine chez Lévinas à affirmer que le
regard d'un chien a pu, dans les circonstances de sa captivité, lui
permettre de se sentir homme de nouveau, c'est-à-dire lui permettre de
retrouver la terre natale de son humanité.
Ces quelques thèmes de nature biographique, pourraient
fournir à eux seuls un vaste matériau d'analyse pour évoquer les relations
multiples qu'entretient Emmanuel Lévinas avec le thème historique de
l'exil. Ce n'est pourtant pas sur ce terrain que nous voudrions en marquer
la prégnance, mais bien sur le plan de la philosophie.
Certes, celle de Lévinas résiste à toute tentative de
simplification, à tout résumé, comme toutes les grandes pensées, et elle est
trop souvent réduite à quelques moments-clefs, (le visage, la responsabilité
infinie, l'humanisme de l'autre homme). Ce qui nous paraît faire de la
pensée de Lévinas une authentique réflexion sur l'exil, c'est avant tout le
basculement qu'il opère de la question ontologique à la question
éthique, ou pour le dire autrement le fait que l'éthique soit à ses yeux «
philosophie première».
Par ce basculement Lévinas nous engage à penser le
«commencement de l'humain en l'homme », et à faire ainsi de la question de
l'être de l'homme la question fondamentale de la métaphysique. C'est
à cette hauteur que doit être comprise cette priorité du « pour l'autre »,
qui ne doit pas être réduite à la promotion d'une morale altruiste, où
autrui doit compter plus que moi, contresens que l'on trouve par exemple
chez Daniel Sibony, lorsque celui-ci écrit que« l'antipathie - si légitime -
de Lévinas pour la conduite de Heidegger suite à la guerre l'a obligé à
sacrifier toute la partie juive que Heidegger a exploitée, pour se rabattre,
lui, sur une éthique plus chrétienne faite de vœux -répondre pour l'autre!
il compte bien plus que moi! -, vœux qui sonnent dans sa bouche avec toute
leur piété, mais qui sonnent faux dans la bouche de ceux pour qui l'autre
qui compte le plus c'est d'abord eux ».
Dans un entretien accordé à Salomon Barka, Lévinas est très
clair sur ce point: « Ce qui m'importe maintenant, affirme-t-il, c'est cette
priorité du «pour l'autre» par rapport à l'être en soi. Il ne s'agit pas du
tout de faire une place à l'altruisme à côté de l'égoïsme naturel et
acceptable. Il ne s'agit pas non plus de prêcher la bonté comme on la prêche
dans toute éducation dans notre Europe. La tentative, au contraire, consiste
à voir, dans cette relation à l'égard d'autrui, le commencement même de
l'humain ». Il s'agit de penser l'homme autrement qu'à partir de lui-même,
autrement qu'à partir de « la réalité attachée à elle-même », ce qu'on
appelle dans l'ontologie classique « la persistance de l'être dans son être
». Penser les commencements de l'humain c'est inévitablement reconnaître le
moment où cette humanité se perd ou s'absente, c'est tenter de penser
l'inhumain. Une autre erreur consisterait à croire que cet inhumain se
résume à la barbarie, celle en particulier d'un siècle qui a connu les
guerres mondiales, le nazisme et le stalinisme, la Shoah, le terrorisme,
etc. Ce que Lévinas nous donne à penser sous la catégorie de l'inhumain
déborde largement le cas de la violence des guerres, même si celle-ci nous
en fournit une expérience radicale. Il n'y a pas identité parfaite entre
inhumanité et barbarie, car les figures de l'inhumain sont nombreuses,
multiples et parfois cachées derrière des faux-semblants ou une certaine
hypocrisie sociale. Pour évoquer cette hypocrisie sociale nous pensons par
exemple
à
cette anecdote rapportée par Lévinas lui-même,
à
propos de l'antisémitisme :
«
Madame Husserl me parlait de juifs rigoureusement à la
troisième personne, pas même à la deuxième. Husserl ne m'en parlait jamais.
Sauf une fois. Sa femme devait profiter de son passage à Strasbourg pour
faire un très important achat. Rentrant des courses qu'elle avait faites en
compagnie de Madame Hering, mère du théologien et du philosophe
strasbourgeois, elle a déclaré en ma présence: 'Nous avons trouvé une maison
sérieuse. Die Leute obgleich Juden, sind sehr zuverliissig. Je n'ai
pas caché ma blessure. Alors Husserl: « Laissez cela, M. Lévinas, je
proviens moi-même d'une maison de commerçants etc. ... ». Il n'a pas
continué. Les juifs sont durs les uns pour les autres, bien qu'ils ne
tolèrent pas les 'histoires juives' que les non-juifs leur racontent, comme
les clercs qui détestent les facéties anticléricales venant des laïcs, mais
qui doivent, entre eux, s'en conter. La réflexion de Husserl m'a apaisé ».
L'humanité et l'inhumanité sont d'abord une question de
distance. Pour Lévinas la rencontre d'autrui se produit dans une distance
radicale et nécessaire. Autrui est étranger et aborde le sujet de toute sa
Hauteur, dans toute sa transcendance. Dans ce contexte le terme de «
transcendance» signifie précisément le fait que dans la relation
interpersonnelle, il ne s'agit pas de penser ensemble moi et l'autre, mais
d'être en face. La véritable union ou le véritable ensemble n'est pas un
ensemble de synthèse, mais un ensemble de face à face. Et c'est ici que la
thématique du visage devient éclairante. Celle-ci joue, nous semble-t-il,
dans l'oeuvre de Lévinas, à la fois comme image et comme
expérience éthique. Comme image: l'accueil du visage de l'autre est
d'abord la détermination d'une certaine distance sans laquelle il ne peut
être perçu. Trop loin du regard, le visage de l'autre ne m'apparaît plus, il
est nié, il n'est pas accueilli. Qu'on pense une nouvelle fois aux kapos
des camps de concentration qui ne voyaient pas les déportés comme
des humains, qui les traitaient comme des sous-hommes. On ne voit pas ceux
qu'on place trop loin de soi, dans une telle infériorité vis-à-vis de soi
qu'on les traite en « soushommes ». Mais on peut être aussi trop près, si
près du visage qu'il s'agit de l'engloutir dans une relation fusionnelle, de
réduire l'altérité à soi-même dans certaines formes de la passion amoureuse
par exemple, ce que Lévinas appelle parfois « l'assimilation ». Dans
ce cas-là il n'y a plus nulle parole authentique, car le dialogue suppose la
transcendance reconnue de l'altérité. La Parole est le fait d'un sujet
séparé qui ne fonde pas sa vérité sur l'assimilation de l'Autre dans le sens
du Même mais qui rencontre l'Autre face à face. Les deux situations ne sont
évidemment pas comparables, celle de la déportation et celle de la relation
amoureuse, et pourtant toutes deux décrivent une mauvaise distance à
l'autre, elles ne sont pas dans la distance de l'accueil. Accueillir autrui
« dans toute sa transcendance », c'est respecter l'incompréhensible altérité
de l'autre, reconnaître l'étrangeté et la différence irréductibles d'autrui,
« abîme d'opacité et de possibilité déconcertantes ». Le face à face de cet
accueil authentique ne se contente pas de mettre au point une certaine «
intercompréhension », il est la reconnaissance et le respect d'une part
d'irréductible incompréhension. «Prendre conscience de la réalité d'autrui,
c'est appréhender corporellement une énigme » écrit Lévinas dans En
découvrant l'existence avec Husserl et Heidegger. Dans cette perspective
se produit un décentrement du sujet par rapport à lui-même dans son face à
face avec l'autre. Il convient de fuir 1'« être en tant qu'être» et de se
laisser déstabiliser par l'infini de l'existence des autres. Etre soi ce
n'est pas être identique à un moi appartenant au passéressemblance de
propriétés. Etre soi c'est combattre l'ontologie de son être propre pour
communier avec l'être de l'autre par transcendance, besoin
d'excendance.
Cette communion exclut toute assimilation, et c'est pourquoi
Lévinas écrit que l'humain, « c'est l'impossibilité d'envahir la réalité
comme une végétation sauvage qui absorbe ou brise ou chasse tout ce qui
l'entoure» .
Mais chez Lévinas, la thématique du visage est aussi à
prendre au premier degré, comme expérience éthique fondamentale, dans une
phénoménologie du face à face. Le visage de l'autre est ce qui résiste, par
définition, à mon emprise, c'est ce qui m'empêche par sa seule existence de
tout m'accaparer, de tout faire mien. Il porte en lui la trace d'un interdit
fondamental, celui du meurtre.
Or la négation de l'autre est d'abord exil de soimême.
L'incapacité à accueillir l'humanité de l'autre homme, est du même coup
incapacité à assumer sa propre humanité, et c'est là le paradoxe de
l'égoïsme. Le « plus d'ego », l'égoïsme forcené, est une diminution
ontologique de l'humain en soi-même, une perte de substance, un exil
intérieur essentiel. Celui qui utilise l'autre homme pour l'assimiler ou
pour le détruire, est incapable d'en reconnaître l'humanité parce qu'il
s'est luimême vidé de sa propre substance, c'est-à-dire de sa propre
humanité. La possibilité même de l'égoïsme, l'étonnante facilité avec
laquelle l'ego peut se détourner de l'altérité explique la radicalité
du renversement que Lévinas fait subir à la relation éthique, renversement
qu'on appelle parfois « l'asymétrie » de la responsabilité du moi face à
l'autre, c'est-à-dire ma « seule » responsabilité infinie vis-à-vis
d'autrui, sans engagement de réciprocité. Celle-ci s'explique par
l'innocence même qui peut être celle de l'inhumanité du moi: étant donné
que la possibilité de l'oppression est présente dans toute relation, toute
limite mise au souci d'autrui peut devenir l'alibi de l'inattention à la
souffrance et au mal. Parce que l'oppression peut s'installer par des voies
insoupçonnées, on ne doit assigner aucune limite à la vigilance éthique.
Comme je ne peux jamais savoir avec certitude si je ne suis pas en train
d'entraver un accomplissement possible de la subjectivité d'autrui, puisque
les possibilités de cet accomplissement ne sont pas définissables, je dois
sans cesse me demander si je respecte autrui ou si je contribue à
l'opprimer, et il ne suffit pas pour cela de me mettre simplement en règle
avec une loi. C'est pourquoi ma responsabilité face à autrui doit être
infinie, et c'est ce qu'exprime avec une admirable clarté, ce passage
extrait de
De l'Un
à
l'Autre:
« L'altérité d'autrui est la pointe extrême du «tu ne
commettras pas d'homicide » et, en moi, crainte pour tout ce que mon
exister, malgré son innocence intentionnelle, risque de commettre de
violence et d'usurpation. Risque d'occuper, dès le Da du Dasein,
la place d'un autre et ainsi, concrètement, de l'exiler, de le vouer à
la condition misérable dans quelque « tiers» ou « quart» monde, de le tuer.
Ainsi se dégagerait, dans cette crainte pour l'autre homme, une
responsabilité illimitée, celle dont on n'est jamais quitte, celle qui ne
cesse pas à la dernière extrémité du prochain, même si la responsabilité ne
revient alors qu'à répondre, dans l'impuissant affrontement avec la mort
d'autrui « me voici ». Responsabilité qui garde sans doute le secret de la
socialité, dont la gratuité totale, futelle vaine à la limite, s'appelle
amour du prochain, amour saris concupiscence, mais aussi irréfragable que la
mort ».
L'inhumain en nous c'est donc cette possibilité d'exil
intérieur pour soi et pour l'autre, à laquelle répond le souci de l'autre.
Lévinas présente ce souci, qui est plus que le simple respect, lequel peut
se concilier avec une forme d'indifférence à autrui, comme une exigence
inconditionnée qui s'impose dans l'expérience même de la reconnaissance
d'autrui. En distinguant souci et respect Lévinas se détache
du formalisme d'une morale comme celle de Kant. Chez Lévinas en effet
l'attention à la présence d'autrui, la soumission à son autorité mystérieuse
et infinie, possède tous les caractères d'une expérience sacrée. Lévinas se
réfère d'ailleurs explicitement au modèle biblique de l'interpellation de la
personne humaine par Dieu pour penser le fait de l'interpellation de ma
personne par celle d'autrui. Il se réfère aussi parfois au célèbre passage
des Frères Kamarazov de Dostoïevski :
« Nous sommes tous coupables de tout et de tous devant tous,
et moi plus que les autres ».
Dans un contexte différent, il cite Rabbi Haïm de Volozin un
rabbin lituanien du
xvrne
siècle pour qui « tout homme est obligé de penser que la subsistance de
l'univers tout entier dépend de lui exclusivement, qu'il en est responsable»
.
Parce qu'en Israël, «
tous
sont responsables les uns des autres»
(comme l'affirme le Traité
Shevouoth du Talmud de Babylone), les circonstances éthiques de la
responsabilité pour autrui se vérifient dans l'épreuve de la vérité pour
l'autre homme. Ethique asymétrique, car je suis responsable d'autrui sans
attendre la réciproque, dût-il m'en coûter la vie. La réciproque, c'est son
affaire. C'est précisément dans la mesure où entre autrui et moi la relation
n'est pas réciproque, que je suis sujétion à autrui; et je suis « sujet »
de tous devant tous, et moi plus que les autres, non pas à
cause de telle ou telle culpabilité effectivement mienne, à cause de fautes
que j'aurais commises; mais parce que je suis responsable d'une
responsabilité totale, qui répond de tous les autres et de tout chez les
autres, même de leur responsabilité. Ainsi le moi a toujours une
responsabilité de plus que tous les autres.
Dans ce cadre, le seul souverain c'est l'autrui mystérieux,
solidaire d'une « déposition» éthique du moi, comme on « dépose » un
souverain. L'éthique lévinassienne affirme par cette déposition du moi le
pouvoir de négation de la volonté vis-à-vis du donné des tendances
psychologiques, et en ce sens l'éthique est supérieure au Droit qui, lui,
ménage sous forme de droits précis une sphère d'action à l'égoïsme. Cette
déposition ne marque pas le déclin quasi masochiste du moi vis-à-vis
de l'Autre, mais sa véritable naissance, en tant que sujet éthique,
le lieu du «commencement de l'humain », ou, si l'on veut, la fin de l'exil.
Lévinas, penseur de l'exil intérieur, penseur de l'inhumain
en nous par défaut de l'autre, nous avertit donc de façon radicale contre le
mal, et ce à travers la radicalité même d'une éthique de la responsabilité
infinie, de sorte qu'aucune réflexion éthique ne peut se tenir en deçà du
principe qu'il a établi. Nous l'avons dit, ce principe est plus que le
simple respect d'autrui, car il concerne le commandement originaire et
infini du souci d'autrui. Née dans un siècle qui a inventé le concept
juridique de « crime contre l'humanité », cette éthique s'affirme par la
radicalité avec laquelle elle proclame la responsabilité infinie envers
autrui du sujet humain, pleinement humain. Responsabilité infinie,
mais responsabilité sans culpabilité, nous dit Lévinas.
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