D'après une
lecture de :
Derrida (J.),
Politiques de l'amitié, Paris, Galilée, 1994.
Jacques Derrida
a fait de cette phrase : "O philoi, oudeis philos" à la fois le
prétexte, le fil conducteur et l'enjeu de son livre Politiques de l'amitié.
La formule en question est d'abord citée par Aristote comme un adage supposé
connu, puis reprise par la plupart des penseurs de l'amitié jusqu'à
Nietzsche. Derrida ne se contente pas de souligner la contradiction qu'elle
renferme, mais l'élève à l'aporie en contestant l'univocité de sa traduction
(généralement par : « ô mes amis, il n'y a pas d'amis »). En effet, selon la
manière dont on écrit, en grec, l'omega initial, la phrase commence par une
interjection vocative (esprit doux, accent circonflexe) — en français, « ô
amis, point d'ami » : c'est ce que la tradition a retenu, soit une thèse sur
l'absence ou l'inaccessibilité de l'amitié comme telle —, ou bien par un
pronom au datif (esprit dur, accent circonflexe et iota souscrit) — « celui
pour lequel (il y a) des amis (au pluriel), point d'ami (véritable) pour
lui ». C'est une thèse sur le « nombre » des amis, sur l'évaluation de ce
nombre beaucoup plus que sur la valeur de l'amitié en général. Derrida
l'appelle la thèse du « repli », parce qu'elle paraît moins ambitieuse, en
repli sur la précédente, plus précautionneuse aussi en rouvrant la question
de la multiplicité, de l'un-plus-un (et de l'une-plus-une, etc.) à propos
des amis. Jamais l'adage ne fut traduit en ces termes, alors qu’il semble
bien, souligne Derrida, avoir été compris surtout en ces termes : chez
Aristote en particulier, on ne relève aucune occurrence du premier sens, du
contenu de l'interjection, en revanche on peut constater de nombreuses
occurrences du second. Aristote insiste beaucoup sur le fait qu'il est
nécessaire d'avoir peu d'amis, ou un nombre limité d'amis. Aristote hésite
entre deux arguments, celui de la rareté et celui de la mesure. D'une part
en effet la vertu et la sagesse imposent une certaine autarcie, de sorte
que, tendanciellement il n'y a lieu d'être ami qu'avec soi-même. Il n'est
pas souhaitable de se diviser soi-même en ayant une multiplicité d'amis.
Mais d'autre part, tout est une question de mesure, d'équilibre, et il
faudrait même dire, dans ce contexte, de justice et de politique : le nombre
d’amis doit demeurer compris entre certaines limites, au-delà desquelles
l'entente entre gens de bien n'est plus possible (car il faut que nos amis
vertueux soient également amis entre eux), comme le nombre des citoyens dans
l'Etat. On voit comment la position aristotélicienne est elle-même duplice,
reproduit le chiasme que nous allons maintenant déplier sur le plan
linguistico-pragmatique. La première version (canonique) présente une
contradiction performative puisqu'elle s'adresse aux amis pour affirmer
l'absence d'amis ; la structure performative de l'adresse suppose une
assertion constative implicite (ô amis : il y en a donc). La seconde version
(du repli) n'est pas auto-contradictoire mais, en parlant des amis, pointe
une contradiction : celui qui a beaucoup d'amis, en réalité n'en a point. Or
dans ce cas la forme constative suppose à son tour une adresse performative,
actualisant du même coup la contradiction, puisqu'il faut bien en appeler à
des amis (connus ou inconnus) pour recevoir et comprendre, dans un consensus
minimal, cet avertissement. Il est impossible de parler à personne, ni même
de s'adresser à un seul. Ce qu'exhibe le chiasme de la structure
énonciative, d'une version à l’autre, est cette nécessité ou cette
implication du plus-un (numéraire donc lui-même divisible, divisé : sexué),
et l'impossibilité d'un seul ami suffisant ou universel ; mais c'est la
version du repli qui, répliquant à la première, met à jour thématiquement la
question de l'un et du multiple (même si elle fait ce « pas » en avant d'un
« pas » négateur, le « pas-plus » (d'un) explicite de l'énoncé se supportant
d'un « pas-moins » (de deux) implicite au niveau de l'énonciation). Je ne
peux pas vouloir un seul ami, car vraisemblablement toute amitié idéale
cherche à se multiplier, à se reproduire; en même temps, non moins
certainement, le désir de l'ami unique ne me quittera jamais. Mais la
perfection d'une telle liaison — l'indivisibilité des âmes dont parle
Montaigne — porterait à la fois le fini et l'infini en elle, l'un et
l'autre, le tout et la partie, l'unique et le multiple, etc. L'aporie
entamerait le concept même — informulable, imprononçable sans contradiction
— de l'amitié. L'amitié parfaite n'est pas seulement inatteignable en
fonction d'un télos concevable, c'est ce concept Un de l'amitié qui s'avère
lui-même inaccessible selon Derrida. C'est ce que la version du repli, qui
ne porte pas sur l'amitié mais sur les amis, laisse entendre. Derrida,
s'insérant dans le chiasme qu'il déplie, replie et déplie à nouveau, se
contente d'inverser le sens de la formule : celui qui n'a qu'un ami, nous
dit-il, n'a pas d'amis (cela n'existe pas). Plus d'un est toujours un
minimum. Cela contredit d'autant la version canonique, en lui opposant que
l'existence d'amis, au moins un, n'est nullement inconcevable à partir du
moment où c’est l’amitié (une et parfaite) qui l’est. Derrida se montre
performant puisqu'il fait ce qu'il dit et dit ce qu'il fait : il s'ajoute
comme un, ou plutôt comme pas un dans la suite des lectures à la fois
amicales et inamicales du célèbre adage...
Or il faudrait
laisser tomber l'aporie pour une lecture seulement « amicale » de cette
formule. Ce qui supposerait d'accorder à l'Un un statut différent et
d'éviter toute surdétermination linguistico-pragmatique du problème. Derrida
fait porter sur une lettre, pas même, un accent, un iota, le poids d’une
interprétation intervenante qui doit relancer le débat sur l’amitié et même
son questionnement politique. Pourquoi politique ? Pourquoi une politique de
l’amitié ? Justement parce que c’est de l’un qu’il s’agit et surtout du
multiple, de la communauté et du partage d’un message duplice, foncièrement
piégé, au nom duquel se livrent les guerres ; une amitié au nom de laquelle
on ne veut pas d’amis, un Ami qui oblige à renier tous les autres. Qui ne
voit poindre le danger des nationalismes mais aussi, inversement, l’espoir
d’une démocratie ? Cependant, n’est-ce pas trop concéder à une lettre, plus
ou moins une lettre, et réduire abusivement la formule à une énonciation
(même incertaine et aporétique) ? Plus profondément, n’aurait-on le choix
qu’entre l’Un de l’unité conceptuelle et l’un numéraire, donc entre le
concept impossible d’amitié et l’unicité improbable de l’Ami ? Enfin la
finalité politique de l’analyse ressemble à une tentative désespérée pour
aborder un réel plus que fuyant. Pour nous ce réel ne saurait être la
multiplicité des amis, mais au contraire l’Ami dans son identité (ce qui ne
veut pas dire dans son unité ou son concept), dans sa solitude radicale (qui
ne veut pas dire unicité) ; à l’inverse, c’est dans le multiple que nous
voyons l’essence du concept, à condition de l'affranchir suffisamment du
nombrable et du mesurable. Il n’est évidemment pas d’autre moyen de penser
l’amitié et la démocratie que de les rapporter au pur multiple, à la forme
duale — quitte à__ les déplier ici sous l'aspect du chiasme et de l’aporie —
; mais afin d'éviter qu’elles ne spéculent ensemble (jusque dans leur
traitement par la déconstruction), elles doivent reconnaître leur cause
impensable et impensée dans le réel-Un, qui n’est fondamentalement ni un
nombre ni un concept, et dans l'Ami, qui est foncièrment apolitique.