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Tendresse

 

 

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D'après une lecture de : 

Freud (S.), Introduction à la psychanalyse, Payot, Paris, 1992.

 

 

Dans Les origines de l'amour et de la haine (1935), le psychiatre Suttie relevait un véritable et indubitable « tabou de la tendresse ». Chacun peut voir en effet qu'on n'accepte les manifestations de la tendresse qu'entre parents et enfants ou bien entre amoureux. En tout autre occasion, le geste tendre paraît plus inconcevable et déplacé que bien des manifestations grivoises ou obscènes. Pourquoi prendre la main, effleurer la joue, toucher les cheveux de l'autre sont-ils des actes si difficiles et quasiment impossibles à assumer spontanément ? Mis à part certains « attouchements » permis et standardisés (comme la poignée de mains ou la tape « amicale », sans oublier l’inévitable « bise » - double, triple, quadruple…), et malgré l’essor d’un nouveau souci de soi corporel, l’on ne se touche guère dans nos sociétés occidentales. Dans ce contexte , oser la tendresse physique s’avère généralement impossible, non seulement entre personnes étrangères mais également entre amis. Quelques fois, bien sûr, les douceurs du regard et les accents tendres de la parole peuvent suffire ; il n'empêche que, même sous ces formes relevées et déjà spiritualisées, la tendresse paraît difficilement soutenable au long cours. Elle est davantage l'exception que la règle. Y aurait-il donc un tabou de la tendresse plus coriace, plus originel encore que celui de la sexualité ? Freud considérait la tendresse comme un élément de la vie sexuelle en général, l'un des deux courants — le plus stable et le plus durable — de la « psychosexualité », à côté du courant proprement sexuel ou génital. Le comportement amoureux normal ou idéal réunit justement les deux aspects, à l'adolescence lors du choix d'objet amoureux, ou plus tard dans le mariage qui consolide ce lien et ce choix dans le temps (Freud insiste sur le fait, non négligeable, que cette fusion parfaite des deux courants est rarissime : ce couple, donc le couple en général, fonctionne mal). Concernant la genèse du courant tendre, les textes freudiens sont loin d'être univoques même si une explication générale s'en dégage : la tendresse serait l'expression d'un désir désexualisé, dévié de ses buts sexuels, notamment après le refoulement situé lors de la période de latence. Il reste que si ce mouvement est bien un résidu des motions sexuelles primitives, toujours lisibles et sous-jacentes à l'affection, inversement le courant le plus ancien de l'histoire individuelle, comme le reconnaît Freud lui-même, n'en est pas moins la tendresse : les attouchements de la mère sur l'enfant lors des premiers soins, l'inscription de la « lettre » (Leclaire) du désir et de la jouissance sur le corps du sujet, les « mamours » et les calins, etc.. Alors, soit l'on maintient le terme de « sexualité » pour désigner ces premiers rapports, le développement du narcissisme, de la pulsionalité, etc., et la tendresse apparaît seulement comme une conséquence du refoulement, rejoignant le lot des pulsions sociales, dont l'amitié ; soit l'on admet l'existence d'une tendresse « primordiale », comme une « passibilité » ou une « tactilité » originelle dont même le narcissisme primaire serait issu. Le concept même d'un refoulement de la tendresse ne serait qu'une vue (freudienne) de l'esprit car, étant alors identique à la jouissance, elle inclurait en s'y répandant (unilatéralement) le refoulement, la sublimation et bien sûr l'amitié. Cependant cela ne permet pas encore de voir en l'amitié les traits de cette nouvelle (et très ancienne) tendresse. Il faut défaire ce concept de tous ses préjugés à la fois anthropologiques et dualistes qui ramènent le courant tendre aux premiers rapports entre le sujet et l'Autre, l'enfant et la mère, et condamnent ensuite l'amitié dérivée aux pires paradoxes philosophiques (sur le modèle : il y a et il n'y a pas amitié, etc.). S'il est jouissance, le corps tendre n'est rien qu'une identité, et s'il n'est plus le point de départ d'un processus sublimatoire, l'amitié n'est rien qu'identique à lui, à cet amour (de) soi et cette tendresse. Cette position ne traduit aucun « attendrissement », aucun désir de confondre les termes ; elle n'est pas une opération visant à identifier, à infléchir l'amitié vers la tendresse. L'ami n'a pas besoin d'être attendri, car c'est comme tendre qu'il est et qu'il a toujours pu être cet ami.

 

 

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