D'après une
lecture de :
Ricoeur (P.),
Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990.
Voici comment
Paul Ricœur définit la perspective éthique dans son intégralité : « viser à
la vraie vie avec et pour l'autre dans des institutions justes ». La
première partie de la phrase fait droit à la traditionnelle philautia,
comprenant d'après Ricœur le passage de l'ipséité à la mienneté, du moi
individuel au soi réflexif, tandis que la seconde partie introduit, avec
l'altérité, la dimension morale (jusqu'au politique) qui voit naître la
sollicitude. L'amitié, quant à elle, investit précisément le « avec » qui
nous fait passer du soi à autrui par le biais de la mutualité et de la
réciprocité. Ricœur accorde une importance particulière au sentiment
d'amitié qui prouve une certaine continuité entre l'amour de soi et le
respect d'autrui, puisque l'amitié rassemble précisément l'estime de soi et
la sollicitude. Cette forme autonome de la mutualité doit se réaliser
finalement comme similitude des sujets. La thèse de Ricœur est que
l'altérité ou le manque qui commande ce passage n'est pas étranger, ni donc
supplémentaire, à la situation et au stade éthique de la philautia. Les
notions de capacité et d'effectuation ne font jamais que dupliquer celles de
puissance et d'acte, qu'utilise Aristote pour démontrer la nécessité
(répondant à un manque) pour celui qui veut le bonheur de posséder des amis.
La notion de « vie bonne » n'a elle-même pas d'autre origine que ce besoin
de dépasser l'éphémère, et ce besoin corollaire de soutien amical pour
conquérir des biens plus durables. Quand bien même on voudrait mettre
l'accent sur l'extériorité absolue de l'autre prenant l'initiative de la
relation intersubjective, comme chez Lévinas, opposant ainsi au caractère
réciproque de l'amitié la dissymétrie radicale de l'injonction, il faudrait
bien supposer une capacité dans le soi séparé d'accueillir une telle
injonction, de la lire sur le "visage" et de l'intégrer comme obligation,
enfin de la transformer en amour pour autrui. Or cette capacité d'accueil et
de reconnaissance n'est rien d'autre qu'une bien-veillance, une bonté
inhérente au soi ou plus exactement à l'estime de soi. C'est cette
bienveillance qui, dirigée vers autrui, deviendra sollicitude, surtout si
l'injonction qui donne à l'autre un statut de maître de justice s'inverse
dans la souffrance, faisant de l'autre un égaré, un infirme incapable de
« passer » à l'acte ; l'initiative revient alors au soi qui donne sa
sympathie, sa compassion, sans toutefois tomber dans la pitié jouisseuse qui
abolirait tout échange. La sollicitude définit la forme suprême d'amitié
parce qu'elle réalise dans le concret de l'existence une authentique
réciprocité, jusque dans le tragique de la mort ou le terrible de l'agonie.
Il y a une
ambiguïté : l'amitié proprement dite occupe l'espace intermédiaire entre
l'estime de soi, encore liée à la préservation de soi, et la sollicitude
attachée à la préservation d'autrui. Comme le dit Ricœur, la sollicitude
ajoute la dimension de la valeur que produit le manque et le besoin
d'autrui, lui conférant son caractère irremplaçable. Mais c'est bien cet
ajout, néanmoins, qui donne sa pleine « valeur » à la mutualité. S'il y a
enfin similitude dans « l'échange entre estime de soi et sollicitude pour
autrui », si « deviennent ainsi fondamentalement équivalentes l'estime de
l'autre comme un soi-même et l'estime de soi-même comme autre », le
« comme » ici opérationnel exprime quand même davantage une transition vers
l'autre (voire à partir de lui) qu'une « transe » ou une immanence à soi.
C'est toujours la comparaison et la relation qui priment, donc l'Autre en
général. De sorte qu'il faut voir dans la sollicitude, cette écoute de la
souffrance d'autrui, et cette réponse à son besoin fondamental, la condition
morale de l'amitié. Comme si celle-ci avait « besoin » de la sollicitude, ou
plus précisément de la similitude supposée entre ces deux types de relation.
D'un côté le soi, le sujet, n'a pas d'identité propre (sinon « comme
autre »), et de l'autre côté autrui, incarnation du manque, se contente
d'assigner en responsabilité le sujet. La sollicitude en tant qu'amicale
tendresse (dépourvue de l'obligation — encore trop violente — de
réciprocité) devrait justement permettre d'éviter ce renvoi indéfini « au
visage », pour affirmer l'identité du Soi (par immanence) et l'identité de
l'Autre et du Soi (en-dernière-instance seulement), en passant par une
relation unilatérale du Soi à l'Autre. D'une certaine manière ce renvoi à
l'altérité en général est bien sollicité « par » le Soi, si quelque chose
d'« autre » que le Soi se présente. Mais cette structure transcendantale
(qui joue sur une « similitude » inavouée entre sollicitation et
sollicitude) ne touche pas le Soi lui-même ; elle est justement
unilatéralisée par lui, et c'est en cela qu'il sollicite l'Autre... purement
par sollicitude. Inversement l'Autre est celui qui sollicite une similitude
fondamentale du Soi et de l'Autre, qui veut et produit cette sollicitation
réciproque, avec finalement peu de sollicitude pour l'identité de l'un et de
l'autre. Le seul sollicité-sans-sollicitation, le sollicité réel nomme
l'identité en-dernière-instance du Soi et de l'Autre. Ce sollicité, qui
certes se présente sous la forme philosophique du Soi-comme-Autre et de l'Autre-comme-Soi,
mais qui est une identité réelle en-dernière-instance, est un ami.