D'après une
lecture de :
Blanchot (M.),
L'amitié, Paris, Gallimard, 1971.
La disparition
d'un ami (célèbre) est l'occasion pour Blanchot de penser le lien, au cœur
d'une relation amicale, entre la plus grande intimité vécue et la distance
qui sépare radicalement deux êtres, soit l'éventualité même de la mort. Non
la mort effective, qui rassemble dans l'uniformité de l'oubli, mais son
imminence imprévisible et insaisissable que seul le silence de la parole,
parfois, peut faire entendre. C'est ce plus lointain et ce plus étrange de
nous-mêmes qui s'exprime, si l'on peut dire, dans la familiarité très
particulière de l'amitié. L'amitié "passe" par la reconnaissance d'une
étrangeté commune, préservée par la plus grande discrétion, et incompatible
avec le moindre rapport de connaissance vulgaire et vulgarisateur. L'amitié,
donc, une entente sans dépendance fondée sur une séparation et une distance
d'abord temporelles, bref une différance. Il est évident que seul ce qui
sépare, a priori, devient rapport et que rien, dans l'amitié, ne doit
offusquer l'éloignement d'où procèdent toute approche et sans doute même
toute effusion. La grande difficulté est alors de parler de lui, de l'ami.
Seuls deux discours, en effet, paraissent plausibles : soit un discours
général et théorique sur l'amitié, ne s'adressant à personne en particulier,
préservant une distance de principe entre l'ami et l'amitié ; soit la parole
privée, la version réservée à l'ami de la teneur de l'amitié, mais toujours
différée comme telle dans la nouveauté de l'échange. Blanchot exclut en tout
cas tout discours de maîtrise sur l'ami, visant un rapprochement par la
connaissance ou même la reconnaissance élogieuse. Mais, à supposer que le
discours de Blanchot ne relève pas seulement d'une oraison spéculative, à
partir de quelle discrétion, de quelle « interruption d'être » vont se
moduler effectivement, non seulement les témoignages (littéraires ou autres)
sur les amis mais les paroles entre amis ? Par exemple, peut-on bannir de
l'amitié ce qui relève concrètement du rapport de séduction, avec tous ses
faux-semblants, au profit d'une authenticité de la distance qui risque fort
de ramener à l'absence ? On peut dire qu'une distanciation s'effectue
justement dans le jeu et la séduction, préservant de la catastrophe
fusionnelle. Pourquoi en irait-il autrement dans l'amitié ? D’ailleurs, la
séparation et l'indépendance ne sont nullement remises en cause parce
qu'elles ne concernent pas directement les amis, lesquels ne sont pas
infiniment « en rapport » mais au contraire en retrait dans leur identité et
leur finitude radicale. La séparation est si l'on veut la structure de
l'amitié, non parce qu'elle sépare les amis et donc les rapporte l'un à
l'autre (selon la dialectique de Blanchot), mais parce qu'elle unilatéralise
l'amitié (cette représentation des amis) à partir des amis eux-mêmes en tant
que « séparés ». Pour Blanchot, la séparation n'est que le concept idoine de
l'ami mort, ce qui donne à penser cette mort et aide à la supporter. Pour
nous la séparation n'est pas la condition abyssale du lien ; c'est le
séparé-sans-séparation et donc sans rapport qui en est la condition réelle
(on ne le dit séparé, naturellement, que pour répondre au concept de
séparation, avancé ponctuellement par le philosophe ; on le dit « réel », en
général, pour répondre à la provocation traditionnelle de la philosophie sur
la question du réel).