D'après une
lecture de :
Fraisse (J.-C.),
La notion d’amitié dans la philosophie antique, Paris, Vrin, 1974.
Le thème
stoïcien (et plus généralement antique) d'une amitié réservée aux sages
pratiquant la même sagesse est inséparable de celui d'une attirance et d'une
communication naturelles dans le bien. Plutarque rapporte ces propos
éloquents de Diadoumène : « Si un sage, n'importe où, tend le doigt avec
sagesse, tous les sages de la terre en tirent profit ». Cette disposition
morale qui nous pousse à aimer et à rechercher les hommes « de bien » a donc
un sous-bassement naturel ou ontologique (dont on devine bien le caractère
vicieux et autopositionnel), puisque ce qui est « bien » dans la nature,
c'est que tout être recherche ce qu'il aime, soit ce qui est bien pour lui,
et que finalement tout ce qui se ressemble s'assemble. Le thème d'une
sympathie universelle est évidemment des plus courus dans le stoïcisme.
Epictète : « si les végétaux et nos propres corps sont ainsi liés à
l'ensemble des choses et en sympathie avec lui, nos âmes ne le sont-elles
pas encore beaucoup plus ? » Si la vertu et l'amitié qu'elles génèrent
suffisent à nous attirer, il n'y a donc pas lieu d'imposer un devoir de
vertu ou d'amitié. En tant que concept moral, la vertu stoïcienne se fonde
néanmoins sur une distinction claire de l'utile et de l'honnête, qui ne
s'opposent pas comme l'égoïsme et l'altruisme mais comme l'extérieur et
l'intérieur, le non-propre et le propre, l'involontaire et le volontaire et
donc aussi le corporel et l'intellectuel. Si le bien est naturellement
aimable et attirant, il faut quand même connaître le bien pour se diriger
vers lui et l'aimer. C'est donc au sage seul qu'il appartient d'aimer, non
pas l'ensemble des hommes mais l'ensemble des sages ; lui seul également est
susceptible d'être aimé en retour. La transcendance d'Eros (comme chez
Platon) ne conviendrait pas ici à la sagesse et à la vertu, qui visent un
lien personnel — et secondairement l'unité sociale — mais non la
contemplation dans une sorte de confusion de l'amour et de la connaissance.
N'oublions pas que le modèle de tout lien honnête et vertueux reste, dans le
stoïcisme, le rapport à soi-même ou le « souci de soi ». Si Epictète place
au-dessus de tout la volonté, il nous invite explicitement à mettre en
accord le moi — le « propre » étant le principe indépassable de tout être
vivant — et la volonté, plutôt que d'accorder le moi avec le corps ou les
choses extérieures (vers quoi se précipitent les non sages). C'est à cette
seule condition, étant d'abord en accord avec nous-mêmes, que nous pourrons
devenir l'ami en général que nous devons être. Le moi comme élément naturel
définit donc l'ami, la volonté apparaît comme l'instrument même de la vertu
et donc de la sagesse, tandis que l'amitié, avant d'être sagesse réalisée et
extériorisée auprès des autres, serait le nom du rapport volontaire et
conscient à soi-même. C'est cela, avant tout, la sagesse de l'amitié. Le moi
est peut-être la réalité, la référence ultime, mais il ne se réalise comme
ami véritable que dans la pratique de la sagesse, au moyen de la volonté et
de la raison qui seules peuvent le placer sur orbite, à la fois conforme à
sa nature propre (un moi) et à la nature en général (un organisme à la fois
vivant, divin et rationnel, une correspondance universelle). L'ami comme moi
individuel disparaît donc largement sous cette nature, qui est le véritable
élément premier, l'Amie de tous les sages parce qu'elle-même est censée
« être sage ». Leur amitié pour eux-mêmes, le fameux souci de soi des
stoïciens, n'est jamais qu'un moyen d'accéder à cet être suprême en sagesse.
Bousculons quelque peu cet ordre. Pour que le moi ou
l'individu soit réellement identique au sage, il faudrait d'abord qu'il
renonce à le devenir, donc qu'il renonce paradoxalement à la sagesse, à la
vertu, à la volonté. En tant qu'ami ou individu, il ne devrait fonder sa
cause sur rien d'autre pour prendre ces éléments de l'amitié antique « en
amitié », et en faire l'occasion de sa sagesse. Plus exactement le rapport à
soi (le « sujet », différent du « moi » réel) n'est pas une identité, mais
au contraire une altérité pure et transcendantale qui « protège » l'identité
réelle du moi. Celui-ci est l'ami et celle-là l'amitié. En tant que nouveau
souci de soi, rapport à soi comme Autre, la sagesse-amitié n'a pas à se
soucier d'un autre Autre qui serait la nature, car la sagesse-amitié (mais
certes plus l'amie ou le sage) devient identiquement cette nature. Elle
unilatéralise, elle met de côté « sagement » la sagesse des stoïciens comme
souci de soi (et son fondement naturel) ; ou bien si l'on garde le « souci
de soi » comme nom de la sagesse transcendantale, voici qu'il met de côté
résolument l'idée même d'une sagesse naturelle (comme concordance)... Dans
tous les cas, il s'agit là d'une sagesse et d'un détachement très peu
philosophiques dans la mesure où le sage, le « détaché » réel (et pas
seulement occasionnel) ne se confond jamais avec ce rapport et avec cette
sagesse.