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Sacrifice

 

 

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D'après une lecture de : 
(Dir.) Dufournet (J.), Ami et Amile, une chanson de geste de l'amitié, Paris, Champion, 1987.

 

 

Il nous faut narrer l'histoire en tout point exemplaire d'Ami et Amile, les deux héros d'un célèbre roman médiéval traduit et commenté par Jean Dufournet. Ces personnages masculins ont la particularité d'être nés le même jour, de porter à peu près le même nom et, comme fait exprès, de se ressembler physiquement comme des jumeaux. Ils se rencontrent assez jeunes et se jurent amitié, tout en entrant au service de Charlemagne. Ami épouse la méchante Lubias, tandis qu'Amile s'attire les faveurs charnelles de Belissant, fille de l'empereur. Mais les amants sont dénoncés par le fourbe et jaloux Hardré, lequel provoque Amile en duel. C'est alors qu'Ami n'hésite pas à se substituer à Amile, et comme il sort vainqueur du combat contre Hardré, Charlemagne lui offre la main de sa fille. Mais il doit jurer qu'il n'a ni couché ni dormi avec Bellisant. Un ange le prévient qu'il contracterait la lèpre en se rendant coupable de parjure et de bigamie, étant bien sûr déjà marié. Il engage néanmoins sa foi envers Bellisant, sans tenir compte de la prédiction qui toutefois ne manque pas de se réaliser. Devenu lépreux et chassé par Lubias, il erre dans la cité romaine jusqu'au moment où il retrouve Ami, lequel décide de le soigner. Or un ange apparaît cette fois à Ami lui indiquant que le seul remède pouvant effacer la lèpre, ce mal honteux entre tous, serait qu'il sacrifie ses propres fils et lave son ami sans leur sang. Aussitôt     dit, aussitôt fait ; heureusement, Dieu dans sa miséricorde ressuscite les enfants.

Dufournet nous rappelle combien, au moins dans sa version francienne (la seconde), le roman baigne dans un climat de religiosité extrême, comme si le destin de ces deux héros avait été voulu par Dieu lui-même. Il faut dire qu'il ne laissa rien au hasard, à commencer par leur naissance qualifiée de « miraculeuse ». Tout le sens de cette histoire se concentre dans l'acceptation du sacrifice : l'épreuve de la lèpre pour Ami, ce qui signifie l'abandon de toute vie sociale et la perte de l'honneur chevaleresque ; quant au sacrifice d'Amile, cela en fait un émule d'Abraham résigné à tuer son propre fils Issac. Le sacrifice de ce dernier préfigurant symboliquement le calvaire du Christ, on peut rapprocher le sang des enfants sacrifiés d'Amile avec celui du Christ. Au premier degré, la fonction du double sacrifice est de sauver réellement l'ami, et non en soi de payer le prix pour un sacrilège ; ce n'est pas la foi en Dieu qui est testée, mais bien la fidélité envers l'ami. Cependant tout le roman va dans le sens d'une purification, sous le regard de Dieu et la protection des anges, et s'achève d'ailleurs par la mort des héros revenant d'un pèlerinage en Terre sainte.

Dans cette histoire on a d'abord le thème de deux amis quasiment identiques qui, semble-t-il, doivent payer cette confusion par le don de leur vie, de leur honneur ou de leur progéniture, au bénéfice de l'autre. La responsabilité des personnages dans ce qui leur arrive n'est pas clairement établie ; il semble plutôt qu'un mauvais sort s'abatte sur eux sous la figure de deux femmes problématiques, la méchante et l'entreprenante. D'un côté, le schème de l'amitié fraternelle masculine, de l'autre celui de l'altérité féminine, dualité certes typiquement médiévale. Ensuite le motif profond de ce roman apparaît nettement religieux, et l’on peut penser que cela s'applique au sacrifice de/pour tout ami. Sauver l'ami qui nous a sauvé une première fois : cette conséquence s'inscrit dans une chaîne dont les premier et dernier termes se confondent avec l'être divin, à la fois suprême sacrifiant et suprême sacrifié. Dieu, en effet, préside au destin des héros et fournit lui-même le modèle du sacrifice en envoyant son fils Jésus-Christ sauver l'humanité (on a évoqué l'emprunt d'un symbolisme biblique dans le roman), tout autant que le modèle d'une amitié fraternelle centrée sur ce fils. Fraternité, divinité et sacrifice sont donc intimement liés. On dira même, dans pareil contexte, que l'amitié est sacrifiée à la transcendance divine c'est-à-dire au pouvoir du grand Autre. Mais pour qu'une amitié humaine puisse occasionnellement découler d'un sacrifice (et non un sacrifice humain d'une amitié a priori divinisée), il faudrait d'abord abandonner l'idée que l'amitié débouche fatalement sur un sacrifice, et un sacrifié qui s'avère finalement miraculé. Au contraire, ce n'est qu'occasionnellement que l'amitié peut passer pour un sacrifice, si le sacrifice-d'un-ami (cette structure philosophico-religieuse) se présente dans le monde, et encore parce que l'ami consentant au sacrifice est d'emblée lui-même (non par essence mais réellement) un sacrifié-sans-sacrifice, sans Dieu ou sans grand Autre sacrifiant identique en-dernière-instance au sacrifié. Ami n'est pas ami comme Amile dans le sacrifice, et réciproquement, Ami est identique à Amile et donc son ami comme sacrifié.

 

 

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