D'après une
lecture de : Kant (E.),
Métaphysique des mœurs, Paris, Vrin, 1985.
"L'amitié
(considérée dans sa perfection) est l'union de deux personnes par un amour
et une considération égales et réciproques." (Kant)
En prenant pour
objet de réflexion et comme niveau d'exigence l'amitié « considérée dans sa
perfection », Kant s'inscrit apparemment dans la grande tradition
aristotélicienne des morales de la vertu. Seulement si pour le Stagirite la
perfection est naturelle, donc toujours accessible, celle que conçoit le
philosophe critique relève d'une Idée pure, purement pratique, mais comme
telle échappant à l'expérience. L'amitié se fonde sur deux rapports
d'égalité formant une proportion ou une harmonie idéale, et pour tout dire
impossible. D'une part il faut qu'au sein de l'amitié amour et respect (ou
affection et considération) s'équilibrent, ce qui paraît difficile étant
donné leur nature contradictoire ; d'autre part il convient que ces
dispositions soient également réparties et avec la même intensité chez
chacun des amis, ce qui ne saurait être constant ni d'ailleurs vérifiable.
Même si le respect purement moral, tourné vers la loi et non vers une
personne, se situe au-delà du simple respect d'amitié (ou considération), et
nonobstant l'idéal d'harmonie déjà évoqué, nous verrons que c'est bien le
respect (et non l'amour) qui donne tout son sens à cet idéal. Il s'agit même
de « respecter » cet idéal, ne serait-ce que pour se rendre digne d'être
heureux : c'est ce veut signifier Kant en affirmant que rechercher son
bonheur est un devoir.
Donc l'amour et le respect constituent deux principes
exactement inverses, tels l'attraction et la répulsion, la fusion et
l'espacement, l'intimité et la distance. Kant prend pour référence la loi de
la nature la plus universelle, pour la science de son époque, qui est
justement celle de l'attraction et de la répulsion. Mais en même temps le
concept éthique (d'amitié) qu'enveloppe cette loi ressortit à un impossible,
l'impossible concordance de l'humanité et de ses valeurs avec la nature.
D'abord parce que l'équilibre visé, on l'a dit, n'existe pas dans sa
stabilité (la loi physique est pur dynamisme), ensuite parce que l'exigence
de respect, et donc de moralité, s'avère plus impérieuse que celle d'amitié.
Par exemple celle-ci ne saurait simplement se montrer, se donner à voir au
moyen de signes ; davantage que cela elle réclame un témoignage. Or l'on ne
témoigne pas d'un sentiment que l'on éprouve mais du respect que l'on doit.
Ce qui formait le cadre éthique pour les Grecs ressortit pour Kant à une
esthétique, à quoi il oppose la moralité. Ce que Kant appelle donc l'amitié
parfaite ne correspond plus, comme pour Aristote, à une harmonie établie,
mais sur le plan moral plutôt à une rupture. C'est pourquoi elle se nie
elle-même dans sa réalité. Mais il ne faut pas confondre cette rupture
nécessaire, cette interruption des valeurs eudémonistes et communautaires
traditionnelles, avec la mauvaise rupture, l'éclatement que provoquerait
l'abandon à l'amour ou à une tendresse excessive dans l'amitié. L'amour est
l'ennemi désigné, à cause de ses exigences aveugles et son ignorance des
limites qui peuvent précisément mettre en cause ou pervertir la loi
essentielle de la nature. Le schéma est donc plus complexe qu'il n'y paraît.
D'une part l'amitié se trouve en-deça du principe purement moral du respect,
mais d'autre part en tant qu'équilibre souhaité de l'amour et de l'amitié,
elle nous préserve des pièges de l'amour. Sa position médiane, entre le
sentiment et le devoir, pourrait bien l'apparenter à une sorte de schème.
Kant fait référence aux « secrets » partagés entre amis, le
partage des pensées les plus secrètes allant bien au-delà de la simple
« communauté » d'impressions ou d'opinions. Derrida (p. 288 sq.) commente
cette dimension du secret en la reliant au thème du mystérieux et
introuvable « cygne noir » incarnant l'ami idéal. Ce serait un ami
absolument fiable, capable de garder un secret. Un secret, par définition,
cela se garde, mais aussi cela se transmet... en secret, et en confiance.
Donc si le cadre idéal du secret bien gardé est la paire (d'amis), ces amis
en comptent toujours nécessairement un troisième qui aura transmis ou à qui
sera transmis le secret. Le secret des secrets (leitmotiv du livre de
Derrida), c'est précisément qu'« il n'y a pas d'amis » quand nous sommes
plus de deux, et nous le sommes toujours. Or justement Kant évoque une sorte
d'amitié encore différente de l'amitié purement morale, parfaite mais aussi
introuvable qu'un cygne noir : il s'agit d'une amitié « pragma-tique »
dirigée vers l'ensemble des hommes que Kant définit comme l'« Idéal d'un
vœu » et qu'il distingue de la simple philanthropie. Ne serait-ce pas lui,
cet « ami des hommes », le cygne noir qu'on a appelé aussi le « troisième
homme » ? Incarnant une Idée rationnelle et pas seulement une disposition
aimante, l'amitié pragmatique ne se contente pas de souhaiter le bien et en
particulier l'égalité de tous les hommes, elle se présente comme le respect
ou la défense de cette idée d'égalité. On constate bien sûr qu'un motif
politique, voire théologico-politique, croise ici le seul motif moral.
D'autant plus que d'après Kant — Derrida le souligne — le cygne noir est un
frère, le frère de tous les frères. Bien sûr cette fraternité universelle
est à distinguer de la simple amitié naturelle et génétique, mais dans la
mesure où Kant lui-même la décrit comme égale soumission à un père universel
voulant le bien de tous, on ne peut pas s'empêcher d'y reconnaître — comme
se télescopant — une référence religieuse ou ultra-morale et une inspiration
« naturaliste » qui n'en est pas moins moralisatrice, voire conservatrice.
Cela confirme en tout cas le statut de schème (sensible ou imaginal), déjà
repéré, de la fraternité « virile » (Derrida parle excellemment de « la
virilité du congénère ») et sans doute de l'amitié comme telle.
Le principe
directeur kantien est donc toujours le respect, soit proprement le respect
de l'amitié à travers le respect de la loi (naturelle :
attraction/répulsion, ou morale : confiance et égalité) qui la constitue en
ses différents niveaux. Cependant avec la réapparition du schème fraternel,
l'on s'aperçoit que le principe du respect est lui-même issu, généré,
constitué à partir d'une image de l'autre homme comme frère et congénère. La
distance amicale qui certes ne se prétend pas absolue (réelle et donc
impossible) mais au moins radicale (idéale et donc exceptionnelle, comme un
cygne noir), s'avère liée à ce dont elle est censée fournir l'essence :
justement l'amitié comme « liaison » (personnelle) et communauté
(politique). On le sait, le transcendantalisme kantien est circulaire. A
trop vouloir respecter ou « élever » l'amitié, l'on finit par retomber sur
des fondements qui ne sont pas ceux que l'on croyait. A la place de l'amitié
naturelle qu'il faudrait dépasser, tout au moins rééquilibrer moralement,
posons plutôt ou laissons être l'ami, ce cygne noir non plus improbable ou
impossible mais bien réel. Il n'est plus la représentation d'une amitié
universelle pour l'humanité — bien qu'il puisse occasionnellement le
devenir, sous des conditions non-morales et non-religieuses —, voire le
respect de cette représentation, mais le respecté premier (« noir » car
invisible depuis la représentation et le concept même d'amitié) en tant
qu'homme ou individu réel.