- D'après une lecture de
:
- Jean-Louis Chrétien, La
voix nue, Paris, Minuit, 1990.
On aurait
tendance à opposer la parole et le regard comme l'être et le paraître, la
rencontre et la capture, l'amour et la connaissance, la promesse et la
prévision, ou encore la confiance et le soupçon. C'est vrai que l'amitié n'a
que faire du regard d'inspection et d'inquisition, elle préfère deviner en
donnant du temps à soi-même et à autrui, parce qu'elle appartient surtout
comme le dit J.-L Chrétien à l'ordre de la promesse. Le choix amical n'est
pas une sélection parmi un ensemble d'objets étalés au regard, mais une
élection qui suppose préalablement une « mise » personnelle, non seulement
le don mais l’accep-tation profonde de soi-même à travers l'autre. Or si le
regard n'intervenait pas dans ce choix, si une parole abstraite suffisait à
accorder la confiance et l'amitié, comment pourrait-on seulement se
considérer, se retourner l'un vers l'autre et échanger ce que nous avons
placés justement l'un dans l'autre ?
Traditionnellement, la spiritualité et la conceptualité
philosophiques veulent voir dans l'objet de l'amitié l'être même de l'autre.
Aristote avait clairement défini le bonheur de l’amitié comme cette
réjouissance causée par la seule existence de l’ami, et le fait de ne
vouloir — pour l’ami comme pour soi-même — que la continuation de cet être
dans sa particularité et son essence d’homme. En général la visée (sinon la
vision) de l’être, ou l’égard (sinon le regard) pour l’être de l’autre
constituent la première forme de bienveillance. Mais la transcendance de la
personne divine, à partir du christianisme, vient compliquer ce rapport de
jouissance et de consentement mutuel à l’existence de l’autre. La question
porte précisément sur la capacité du regard à saisir et à prendre la mesure
de l’être. Saint Augustin, en particulier, oppose aux vertus du regard la
puissance surnaturelle de la foi, comprise en termes d’amitié comme
confiance réciproque. On ne voit ni l’amitié de l’autre ni son être en tant
qu’être, on y croit, et toute impression de voir n’est qu’un effet de cette
foi confiante en tant qu’ouverture sur l’invisible. Mais son grand avantage
est de réaliser et de présentifier, dans le cœur de l’homme, une possible
amitié. Il en va tout autrement pour des auteurs comme Malebranche ou
Pascal, qui considèrent que le regard vers l’être de l’autre est la source
unique d’une authentique amitié. Malheureusement cette vision mystique et
éternelle demeure, pour des êtres humains essentiellement bornés et
aveugles, à jamais interdite. Pascal l’a bien dit, nous qui visons l’être et
le moi intérieur à travers l’amour échouons sur les qualités externes,
sensibles ou non. La seule issue réside dans la charité et la reconnaissance
d'un ami éternel en la personne du Christ : en l’occurrence le regard — qui
se fait sauve-garde au-delà de la faute — saisit bien l’être en tant
qu’être. Mais est-ce bien encore de l’amitié ? Quant à Malebranche, bien
loin d’attribuer à la confiance cette puissance amicale du regard porté sur
l’être, différée pour toujours dans l’éternité, il lui reconnaît seulement
un rôle de pis-aller et de compensation.
Cette dispute autour d'une dimension ontologique du regard
peut paraître locale et ne pas épuiser la question propre de l'essence du
regard, qui réside peut-être moins dans la visée et la saisie de l'être que
dans une promesse mutuelle où se situerait justement l'amitié. Revenons à la
première bienveillance qui, selon Aristote, s'attache au respect de l'être
et de la nature propre de l'ami : il n'est pas encore question d'un regard
théorétique dirigé vers l'être mais bien d'une sauvegarde, d'un engagement
pratique envers l'autre. Je donne mon être à l'autre pour qu'il le reçoive
et surtout qu'il se reçoive, qu'il se découvre lui-même en son essence et
puise la force de s'y tenir. Ainsi se vérifie que l'amour, au sens large,
consiste à donner ce qu'on n'a pas. C'est pourquoi le don du rien de mon
être est aussi faveur, selon Heidegger : non par préférence ou comparaison
vis à vis de tiers, ni par l'octroi de présents destinés à combler et
satisfaire une demande, mais par un regard favorable sur un avenir qui est
le véritable bien accordé à l'autre, à savoir l'essence qu'il s'accorde
désormais en toute liberté (comme celle, d'ailleurs, d'accepter ou de
refuser mon amitié). En quoi ce don d'avenir ou cette promesse relèvent-ils
finalement du regard ? Là-dessus, J.-L. Chrétien reste ferme : l'ouverture
sur l'essence, qui est liberté fondamentale d'être-ainsi, est un
envisagement ou une éclaircie qui suppose ma propre visibilité. Si la parole
est par elle-même un don, seul le regard échangé, étant adresse pure, peut
également se faire promesse. En effet il n'y a proprement « rien à voir »,
rien à contempler ; c'est bien pourquoi justement éclate la promesse du
regard. Ni l'être n'est vu directement, ni l'amitié n'est crue véritablement
: seul le regard est cru. Avoir foi en ce regard essentiellement vide,
accueillir ce regard c'est s'ouvrir au secret de l'autre ; en lui retournant
ce regard on lui rend son secret en lui présentant notre propre énigme. La
faveur est donc un échange de rien, qui ne résulte pas d'une intention ou
d'un sentiment, mais de l'échange lui-même. C'est pourquoi le regard concret
est inévitable.
On n'insistera
guère sur le fait qu'à notre avis, l'amitié prend corps avec la saveur des
« petits riens » échangés plutôt qu'à la faveur d'un échange premier ou
originaire : le regard en sa fulgurance est lui-même objet, comme le pense
Lacan, beaucoup plus que sujet comme le « croient » encore Heidegger et ses
adeptes. On veut surtout ici accentuer la précession radicale du regardé sur
le regard, à peine entrevue précédemment. L'amitié naît du regard devenu
promesse, d'après J.-L. Chrétien, du fait d'avoir premièrement soutenu, puis
renvoyé, le vide du regard d'autrui. Selon nous il y a un donné précédant
l'échange et la promesse, qui n'est pas le regard (dans sa double composante
noético-noématique), mais le regardé-sans-regard ou aveugle, soit l’ami réel
dans sa solitude radicale. Cette solitude est rigoureusement identique à
l’amitié : ce n’est pas l’amitié idéale sans amis (situation banale), mais
bien l’ami sans amitié ; pas un regard privé de réciprocité, mais un regardé
sans désir de regard ; juste le regardé d’un regard, le réel manifesté à
cette occasion. L’ami est donc ce réel regardé qui ne regarde pas
(occasionné comme tel par le regard certes, mais non occasionnel en tant que
réel : il demeure la cause en-dernière-instance du regard).