- D'après une lecture de
:
- Maisonneuve (J.),
Psycho-sociologie de l'amitié, Paris, PUF, 1993.
Le
psycho-sociologue entend par « affinité » les relations affectives en
général en tant que déterminées par l’environ-nement et les facteurs
sociaux. Il l’applique a for_tiori aux rapports amicaux. Bien que voué
d’ordinaire à un usage plus littéraire ou «alchimique» que scientifique, ce
terme d'affinité intéresse aussi bien la sociologie que la psychologie.
L’histoire sémantique du mot renvoie aux sens de voisinage et de parenté par
alliance (versant sociologie) comme à ceux de convenance et de connivence
(en psychologie). D’autre part, la différence psycho-sociologique de
l’amitié s’enlève sur une opposition plus massive entre «affiliation» et
«préférence». L’affiliation est collective, elle signifie l’intégration d’un
individu au sein d’un groupe originellement familial, où l’ami ne se
distingue pas du frère tandis que, sans médiation, l’ennemi s’identifie à
l’étranger. La préférence, au contraire, constitue un rapport à l’autre
strictement individuel, mais qui, à la différence de l’affinité véritable,
peut être unilatéral. Par ailleurs, l’«élection» désigne moins l’affinité
qu’un attachement par définition dépourvu de sélection (liens familiaux et
coutumiers) ; entre l’électif pur et le sélectif pur, le «dilectif»
caractérise précisément la relation affinitaire de type amical. Cette
relation interpersonnelle, dyadique, couvre l’ensemble du domaine
d’investigation du psycho-sociologue puisque : 1) il faut commencer par
identifier la situation-cadre de vie d’où émerge le couple amical, donc
aussi le groupe social et les modèles d’affiliation afférents ; 2) les
éléments culturels et idéologiques, les systèmes de valeur formant les
conditions d’une amitié possible ; 3) la nature et les motifs de l’élan
affectif attribué aux individus, relevant de la psychologie ; 4) enfin le
type de satisfaction que ces individus en retirent mutuellement. Ces quatre
aspects forment les différentes étapes d’une approche complexe et
centripète, visant finalement la «paire d’amis» comme collusion de deux
imaginaires.
Que révèle l’enquête sociologique ? Ou plutôt quels types de
réponses auto-programme-t-elle ? Naturellement, les représentations saisies
par de telles enquêtes ne peuvent que confirmer a priori l’importance des
déterminations sociales. Statistiquement, le «social» l’emporte toujours sur
le «psychologique», le multiple sur le singulier. D’abord les témoignages
dans leur grande majorité, quelque soit leur contenu, trahissent des
perspectives «égocentrées» (ce qu’on attend des amis) ou bien réciproques
(ce qu’on fait avec eux), mais presque jamais «allocentrées» (ce qu’on
ferait pour eux) : l’aimé objectivé prend le pas sur l’amant. Si la
recherche d’intimité et l’indépendance par rapport aux modèles d’affiliation
est d’autant plus prononcée qu’on gravit l’échelle sociale, bon nombre
d’individus ne semblent pas faire une nette distinction entre amitié et
solidarité, amitié et camaraderie. Les lieux et cadres de vie où se nouent
les amitiés restent prioritairement ceux du travail, du voisinage immédiat,
et secondairement des loisirs, en sorte que les occasions de rencontre par
pur hasard sont, statistiquement, à peu près nulles. Il n’y a pas de
miracle. Rêve-t-on d’amitiés sublimes rompues dans la tragédie, s’achevant
en disputes homériques, soldées par le ressentiment et la haine ? Il faudra
se contenter de «décrochages» plus prosaïques, souvent dus à la paresse ou à
la lassitude des protagonistes, les changements de résidence ou les
conséquences du mariage... Croit-on réduire l’amitié à une pure relation
dyadique ? Cependant on nous dit que l’amitié éclôt et s'exprime
essentiellement en groupe, à l’occasion des réceptions et autres invitations
«à la maison», etc. Bref les grandes amitiés, les affinités intimes et
individuelles font exception ; or l’enquête sociologique, par définition, ne
peut viser l’exception, sauf à la comptabiliser comme une situation ou comme
un témoignage égal aux autres.
L’approche psychologique elle-même, se voulant
«scientifique», reflète un point de vue essentiellement social.
Méthodologiquement, une sorte de syncrétisme ou de balayage objectif des
différentes doctrines semble prévaloir : de l’analyse relationnelle
(tendance utilitariste) à la psychanalyse (standardisée, aseptisée) en
passant par la phénoménologie, le panorama de J. Maisonneuve se veut
lui-même «compréhensif» et non exclusif. Le maître-mot est bien celui
d’intersubjectivité. S’agissant d’expliquer non seulement les raisons de
notre attirance envers autrui, mais la présomption de réciprocité qui à
chaque fois enveloppe ces motifs, la théorie de la «perception affective»
dégage un invariant très général qu’elle appelle la «présomption de
similitude». Grande nouvelle : nous percevons nos amis comme semblables ou
nous projetons sur eux des traits de notre personnalité, ce qui a pour effet
de conforter celle-ci, voire de flatter notre «moi idéal» et donc notre
narcissisme. On en conclut que toute affinité amicale repose sur quelque
connivence narcissique pouvant aller jusqu’à l’intimité communielle.
Le défaut de
cette démarche pseudo-scientifique n’est que trop évident : on conclut de la
description des faits (des pratiques, des opinions, des choix des uns et des
autres) à la pertinence théorique de cette investigation. Les faits, quels
sont-ils ? Toujours les mêmes difficultés, les incertitudes de la
communication affective, les illusions qui président aux présomptions de
réciprocité, etc. Le psycho-sociologue le reconnaît lui-même : cela ne va
pas ou cela n’est pas évident, entre amis. A ce tableau clinique devrait
répondre une méthode et une théorie elles-mêmes cliniques. Pourtant
l’existence de «rapports» interpersonnels ou de «relations» intersubjectives
n’est jamais remise en cause théoriquement, puisqu’elle semble empiriquement
attestée... Inversement l’identité réelle de l’ami, de l’ami en tant qu’Un,
n’est jamais interrogée ni même soupçonnée.