D'après une
lecture de : Nietzsche (F.),
Ainsi parlait Zarathoustra, Paris, Folio essais, 1971.
"Plus haut
que l’amour du prochain est l’amour du lointain et de l’avenir (...). Ce
n’est pas le prochain que je vous enseigne, mais l’ami. Que l’ami soit pour
vous la fête de la Terre et un avant-goût du surhomme !" (Nietzsche)
Nul mieux que
Kierkegaard n’aura synthétisé l’exhortation religieuse à l’amour du prochain
et la traduction philosophique de cet idéal ; nul mieux que Nietzsche, à
l’inverse, n’aura essayé de renverser et de transvaluer cette référence
bimillénaire. Le premier a surtout montré comment le christianisme est
parvenu à dépasser le stade purement esthétique ou «poétique» de
l’affection, amoureuse ou amicale, en substituant à la prédilection
individuelle une abnégation vraiment universelle. L’amour du prochain
consiste en effet à n’exclure aucun être, pas même ses ennemis, en évitant
surtout de confondre le prochain avec un homme particulier, aussi aimable et
valeureux soit-il. Le prochain est l’autre homme en général et tout homme
représente également cet autre et ce prochain : il n’est donc pas difficile
de le reconnaître ! Kierkegaard n’ignore pas que ce principe est une insulte
au bon sens, un «scandale pour la chair et le sang», voire tout simplement
contredit l’aspiration naturelle au bonheur ; mais il s’explique par la
transcendance divine (l’amour du prochain est aussi l’amour de Dieu) qui
confère à notre existence sa vraie signification éthique et religieuse.
Cette transcendance équivalant à une paternité, elle institue
en même temps la fraternité chrétienne et œcuménique qu’on retrouvera,
laïcisée, dans l’universalisme des Lumières. Pour Nietzsche, qui entend
déborder cette tradition, l’ami se situe au-delà du prochain et doit passer
outre les principes moraux et religieux ; cependant l’appel à l’ami
«lointain» et «à venir» ne contredit pas complètement l’amour du prochain,
dans la mesure où «prochain» peut aussi bien signifier le contraire de
proche et de familier, jusqu’à désigner l’ennemi. Dans les formules
nietzschéennes l’ennemi devient donc l’ami (lointain et non plus prochain),
mais par la guise du prochain. L’ami lointain préfigure le surhomme, concept
qui s’oppose au divin contenu dans le prochain, et il célèbre la «Terre»
finie car il n’appartient plus aux arrière-mondes célestes du christianisme.
Nietzsche écrit aussi : «plus haut que l’amour des hommes est l’amour des
choses et des spectres». Derrida, qui a commenté ces mots du Zarathoustra
rompant de manière si violente avec tout humanisme et tout
anthropocentrisme, voit dans la distance spectrale «le passé et l’avenir
d’une altérité non réappropriable». Zarathoustra demande d’ailleurs à ses
disciples de le renier, de le tenir à distance ; à cette condition seulement
il reviendra parmi ceux qui, dès lors, pourront s'appeler ses frères et ses
amis. Derrida relève l’aspect testamentaire du chant de Zarathoustra qui
incite ses disciples à entamer un deuil infini. Par-delà le débordement
nietzschéen, l’amitié dont nous parlons toujours, selon Derrida, reste
empreinte de ce deuil interminable du frère «revenant». L’annonce
nietzschéenne du surhomme serait-elle différente d’une telle promesse de
fraternité ? Attendu que si la différance, l’impossibilité du deuil n’est
pas respectée, maintenant ouverte la possibilité d’une amitié, c’est le
fantôme ou le cadavre réel du père («incorporé», dirait Freud) qui pourrait
faire retour, imposant son amour contre toute amitié fraternelle. Donc le
deuil (du frère) maintient l’ouvert de l’amitié, ce qui rompt certes avec le
thème d’une amitié de présence (ethno-, corpo-, anthropo-centrique, etc),
mais pas complètement avec le modèle fraternel, décidément bien ancré.
Au-delà, c'est
tout un style de pensée qu'il faudrait remettre en question, celui de
l'annonce et de la promesse, profondément filial et religieux. Nietzsche n'a
pas suffisamment « oublié » le prochain, il reste fasciné par le frère
ennemi qui n'en est que la figure extrême ; et le « lointain » n'est
finalement qu'une espèce du prochain. Derrida souligne bien la nature du
lien, voire l'aggrave, en parlant d'un deuil infini. On n'en finit pas de
« faire appel » à l'ami et celui-ci n'en finit pas de faire retour. Quid
alors de la « finitude » terrestre et du réel de l'ami ? L'amitié est pensée
d'abord comme un lien (promesse et deuil, en l'occurrence), et l'ami n'est
plus que le produit — davantage qu'hypothétique : hypothéqué — d'un tel
processus. Or, si l'on veut que « prochain » puisse équivaloir à « amitié »,
il ne faut justement plus le projeter comme un réel « lointain » et
imprésentable. Admettons d'abord l'identité a priori du prochain et du
lointain comme Amitié, ou comme Distance pure. L'Amitié (et non directement
l'ami) se distingue ainsi des couples prochain/amitié, lointain/amitié,
prochain/lointain... comme un Prochain d'une autre espèce. Un Prochain se
définissant comme le lien propre de la distance, une relation jouie comme
telle et non endeuillée par la perte infinie de l'ami. Celui-ci est un
distancié-sans distance, une identité plus réelle que le Prochain lui-même,
car c'est de lui finalement que l'Amitié ou le Prochain se tient à distance.
Il est cette finitude réelle, cette Terre qu'évoque Nietzsche en la
confondant indûment avec un prochain plus ou moins fantomatique.