D'après une
lecture de : Acher (W.),
Rousseau, écrivain de l'amitié, Paris, Nizet, 1971.
"La bienveillance et l'amitié mêmes sont, à le bien prendre,
des productions d'une pitié constante, fixée sur un objet particulier : car
désirer que quelqu'un ne souffre point, qu'est-ce autre chose, que désirer
qu'il soit heureux ?" (J.-J. Rousseau)
Il est des discours qui sabordent magnifiquement le mythe
d'une amitié vertueuse et trop sûre d'elle-même, fondée sur la conscience et
le jugement : à telle enseigne ceux d’Helvétius et de Rousseau. Le premier
avance une explication matérialiste des plus probantes : aimer, en règle
générale, c'est avoir besoin. Rousseau avoue quant à lui son besoin d'amitié
comme étant « le plus fort, le plus grand, le plus inextinguible » : il
s'agit d'une avidité affective et sentimentale si puissante que seule une
femme — une amie et non un ami — serait capable d'y répondre. On sait que
l’auteur des Confessions témoigne d'un attachement hors paire pour sa
protectrice Madame de Warens, au point d'évoquer une « possession plus
essentielle » que lors d’une simple passion amoureuse. Le commerce intime
vécu avec cette femme devint pour Rousseau le parangon de l'amitié vraie
considérée comme harmonie et bonheur intégral. On pourrait y voir la
réalisation d'un fantasme fondamental, si cette plénitude n'était évoquée le
plus souvent par défaut et comme marquée d'une nostalgie irréductible. Au
départ règne le manque, la détresse, et en l'occurrence un sentiment
d'abandon culpabilisant (avouons que le modèle explicatif freudien
s'applique à merveille). Le besoin constant d'amitié, comme forme sublimée
du besoin d'autrui, repose sur un désaide ou un défaut initial que rien ne
peut véritablement combler. Pas même la société intime avec la Protectrice
qui, en tant que relation « mère » si l'on peut dire, génère justement
d'autres relations amicales, aussi nécessaires que peu convaincantes. Car
Rousseau ne se contente pas du giron de Mme de Warens, il lui faut
véritablement des amis ; pour supplémenter ce qu'il appelle les « caresses »
de celle-ci, il lui faut caresser de nombreuses amitiés secondaires, en
exigeant surtout d'être caressé par elles. Rousseau, en effet, qui exige de
ses amis une fidélité à toute épreuve, refuse de s'offrir à tel ami
particulier car, dit-il, ayant un cœur très aimant il affectionne d'abord
l'humanité tout entière. En réalité il a moins besoin d'aimer les autres
(sinon tous les hommes), que d'être aimé par eux, moins besoin d'avoir des
amis que de les conserver jalousement s'il en a. Il ne recherche pas
l'amitié comme telle mais l'affection dans l'amitié, sur le modèle de
l'intimité idéale avec Mme de Warens. Au bout du compte il fuit toujours les
amis, et revient toujours à l'Amie puisque nulle affection n'est comparable
à la sienne ; entre ces extrêmes on peut donc loger l'amitié pour « tous les
hommes ».
Au-delà du
psychologisme, l'intérêt de ce qu'on pourrait appeler l'« imago » de la
Protectrice, avec la sensibilité égotiste qui en découle chez le sujet, est
de souligner le rôle de la pitié dans la formation du sentiment amical.
Rousseau lui-même l'explique très bien : la pitié n'exprime jamais que
l'amour de soi et la sensibilité fondamentale de l'homme, prolongés ou
projetés sur autrui par le biais d’une identification imaginaire. Lorsque
avec suffisamment de constance, nous fixons sur un autrui privilégié pareil
sentiment, nous sommes en droit de parler d'amitié. Mais le fantasme ou
l'imago nommé Mme de Warens dans le cas de Rousseau (imago amicale et pas
seulement maternelle, puisque cette femme fut rencontrée, retrouvée, etc.,
mais non imposée comme une mère) nous oblige à creuser ce sillon de la pitié
vers une réalité plus originaire encore. Si l'intimité initiale avec l'Amie
protectrice fournit le schème de toute rencontre amicale, mais aussi de tout
commerce avec soi-même (le dédoublement de soi, la conscience, la médiation
d'autrui étant évidemment des clefs essentielles de la philosophie de
Rousseau), il faut bien supposer que le réel en cause n'est ni le manque ni
le besoin (ni corollairement la protectrice elle-même, susceptible de
combler ce manque), puis l'« affection » née de ce manque et de ce besoin,
puis la pitié, etc., jusqu'au sentiment amical, mais bien cet homme
pitoyable immédiatement « pris en pitié » (et en amitié) et « sans pitié »
véritable (ni amis), dont Rousseau dans ses écrits nous a donnés l'image
involontaire et occasionnelle. Cet homme affecté par l'affection des hommes,
pitoyable mais conscient de la pitié des hommes, reste en cela un penseur et
un écrivain génial.