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Phileîn

 

 

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D'après une lecture de : 
Jacques Derrida, Politiques de l'amitié, Paris, Galimée, 1994

 

 

«Quoi» de philia, l'amitié, et non «qu'est-ce que» philia ? Pour répondre, ou plutôt pour entendre cette question, il faut entendre phileîn (l'amour, das lieben, précédant toute distinction entre amour et amitié) avant philia (la définition sociale et philosophique de l'amitié). Voyageons un moment avec Derrida dans le texte de Heidegger (séminaire de 34-35 sur Le Rhin  de Hölderlin), lui-même à l'écoute de cette langue grecque merveilleuse qui selon lui accorderait la présence. Donc phileîn, aimer, veut dire à la fois s'accorder et répondre au Logos, condition essentielle pour s'accorder avec un ami, et pour aimer plus généralement (mais encore éduquer, etc.). Dans la correspondance au Logos, est entendue la voix (comme est vu l'éclat) de l'être de l'étant, soit la présence même. Heidegger évoque l'oreille interne, tendue vers le phileîn originaire, qui entend et recueille la parole à nous adressée : l'entente comme ouverture à la présence précède l'ouïe proprement dite. L'expérience originaire (héraclitéenne) du phileîn qui réunit donc einai et legein, précède absolument la protè philia ou la teleia philia philosophiques. Comme l'explique Derrida, ce retard constitutif du phileîn et du Logos philosophiques, déjà divisés, érotise le questionnement à propos de l'amitié. Sa théoria découle d'une phusis désormais voilée, sa philia provient d'une véritable physique de l'amitié où l'harmonie, incluant les plus grandes contradictions « naturelles », se manifeste comme faveur et grâce. La faveur, selon Heidegger, est d'offrir à l'ami ce qui lui revient par essence, et donc ce qu'il possède déjà ; elle le laisse être ce qu'il est, mais seulement par la guise de cette offrande. Le caractère « ontologique » de celle-ci la dispense des preuves et des témoignages habituels, au profit d'une offrande et d'une attente plus essentielles : patienter, donner le temps, laisser libre. Cependant la phusis se définit d'abord par le battement des contraires, l'ouverture et la fermeture, l'éclosion et le voilement, et il appartient au Logos de résoudre ce polemos en l'accompagnant, justement, sous le nom de philosophie. De même que phusis contient Eris (la discorde), le Logos inclut l'adversité dans l'amitié comme principe de contradiction et exigence de questionnement. La voix de l'adversaire et de l'ennemi se trouve d'abord au principe de l'entente originaire, puis noue la philia philosophique à l'Eros comme manque essentiel, frustration, question endeuillée à propos de l'être de l'étant.

Cependant Eros philosophe est par nature tyrannique, ne laisse pas le temps à l'ennemi de se manifester dans son essence, même si cette essence est plutôt manifestation, parole : en effet par définition le Logos-polemos inclut la voix de l'autre (plutôt ventriloque), il prévoit sa réponse, mène le questionnement (cf. Socrate), n'écoute rien... Les philosophes ne s'écoutent pas entre eux, et les poètes guère davantage. Dira-t-on que cette écoute se présente comme lecture : elle rend alors toute présence, non seulement de l'ami mais à l'ami absolument impossible. L'entente ontologique se ramène à l'attente (ce qu'elle a toujours été « originellement » : il faut inverser Heidegger), Eros philosophe se complait au désir plutôt qu'à l'amour, laissant volontiers éclater polemos sous couvert de Logos, délaissant l'ami pour l'amitié de philia. Etc. On ne peut d'ailleurs pas lui en faire grief, puisque aussi bien il n'est aucun ami à délaisser ; son seul tort est de croire qu'on a délaissé l'amitié originelle, que l'entente a été perdue mais pas pour tout le monde, assignant à la philosophie la tâche d'un infini recueillement. Recueillons plutôt ce geste philosophique dans son ensemble, ce recueillement de la parole à même l'écoute de la langue (grecque), cette présence amicale fantasmée dans la présence parlante du Logos : le phileîn « originel » ainsi décrit n'est maintenant qu'une occurrence particulière de l'ami, c'est le prendre pour support et occasion, l'accepter a priori, n'entrer dans le Logos et le Polemos (avec lui) que secondairement, après cette acceptation qui est jouissance.

 

 

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