D'après une
lecture de : Nietzsche
"O, mes amis
patients, ce livre souhaite seulement des lecteurs et des philologues
parfaits : apprenez à bien me lire !" (Nietzsche)
«Ami lecteurs»,
cette formule prend chez Nietzsche une signification décisive, qu'a bien
mise en évidence Marc Crépon dans son texte «Amitié, lecture et écriture»,
en marge des Ecrits autobiographiques de Nietzsche (1856 - 1869). Ce
qu'emporte la figure de l'ami, dès ces premiers écrits et jusqu'aux œuvres
finales, se concentre en une position de refus et de marginalité par rapport
à la famille et les institutions, la culture ambiante, et les philistins de
toutes sortes incapables du moindre sens critique. Ainsi donc l'amitié ne se
justifie que sur fond de luttes, de doutes et de contradictions assumées,
dans le partage d'une solitude intellectuelle dont seules la lecture et
l'écriture peuvent porter témoignage. Il ne suffit point de lire et écrire,
de partager ces activités avec un ami voire de s'intéresser aux mêmes livres
que lui, encore faut-il s'entendre sur ce que lire et écrire signifient en
profondeur — soit respectivement, pour Nietzsche, l'école de la patience et
le travail du style. Le temps immense consacré à la lecture est la négation
du temps vulgaire, du temps social obsédé par le travail et la production.
Il procure précisément à celui qui s'y adonne la puissance du détachement,
et fourbit les armes d'une nécessaire destruction culturelle. Encore faut-il
apprendre à bien lire, ce qui signifie surtout lire lentement, pour percer
vraiment un texte et accéder soi-même à une certaine fulgurance. La
philologie constitue, à cet égard, le parfait exemple d'un art de lire qui
mêle la passion et la rigueur maniaque, l'apparente passivité dans
l'érudition et l'intensité du travail subjectif. En effet, « bien lire »
représente un risque, une épreuve où l'on se donne corps et âme au texte
d'un autre, où l'on s'expose à une remise en question générale pouvant
provoquer un véritable séisme intérieur. L'ami lecteur est celui qui accepte
de prendre un tel risque, à condition bien sûr qu'il s'en donne les moyens
c'est-à-dire le temps nécessaire. Quant au style, ce que l'on sait du
parcours personnel de Nietzsche prouve que son apprentissage suppose la
longue fréquentation des écrivains, se dégage de pastiches laborieux,
d'échecs répétés comme de sublimes réussites, pour aboutir à la maîtrise
d'une totale singularité. Enfin la liberté du style équivaut proprement à la
Joie. Mais cette liberté et cette joie ne sont-elles pas également ce que
réclame et apporte l'amitié, comme entente dans la négation acharnée des
fausses valeurs collectives ?
Ne nous y
trompons pas : Nietzsche identifie bien l'amitié avec la lecture, non avec
l'écriture. Celle-ci vise liberté, maîtrise et joie du sujet, mais elle ne
porte en elle aucune altérité décisive ; l'altérité est du côté de la
lecture, par laquelle on se livre entièrement. Autrement dit l'amitié se
définit comme attendue, réclamée, exigée à l'horizon même de l'acte d'écrire
: l'on ne peut écrire sans l'image d'un ami lecteur qui vous soutienne
moralement et donne sens à ce labeur. Nietzsche exige donc d'être lu et bien
lu, en appelle à de futurs et possibles amis posés « en extériorité », tout
en prétendant définir le concept d'amitié de l'intérieur de sa propre
écriture, du creux de son propre style. L'inconvénient est que cet
ami-lecteur reste pour le moins hypothétique et abstrait. D'ailleurs
Nietzsche lui-même n'incarna guère l'ami-lecteur idéal, en ce sens fortement
littéraire du terme ; bien qu'il fut longtemps un lecteur passionné et
méticuleux, il considéra finalement toute pensée extérieure comme une
ennemie risquant d'« escalader le mur » (Ecce Homo) et tenta de s'en
prémunir. Y aurait-il contradiction entre cette qualité de lecteur et d'ami
et le statut d'écrivain préoccupé par une seule et unique chose : le style,
ce qui fut avant tout le cas de Nietzsche ? Sans doute pas si l'on pose le
statut de lecteur et d'ami en toute intériorité, non pas en l'identifiant a
priori à un bénéficiaire ou un récepteur extérieur — de la joie d'écrire, et
du style — mais de façon réellement immanente à l'acte d'écrire, ou plutôt
même comme un réel précédant cet acte : on n'écrit pas, on n'entre pas dans
le cercle virtuel des amitiés littéraires sans être déjà l'ami
inconditionnel, en même temps que le Lecteur de tout ce que l'on écrit ou
l'on écrira soi-même, donc en ayant déjà été lu (par) soi-même.