- D'après une lecture de :
- André Comte-Sponville (A.),
Petit traité des grandes vertus, Paris
On va
distinguer, en s'appuyant sur Spinoza, d'une part le véritable amour qu'est
l'amitié, l'amour-action, l'amour-puissance qui est joie et générosité, et
d'autre part l'amour fictif et éphémère, l'amour-passion, l'amour manque qui
est souffrance et concupiscence. Cette opposition paraîtra caricaturale,
elle n'en est pas moins reprise par Comte-Sponville dans son (petit) traité
des (grandes) vertus. Voyons-en la force et peut-être les limites. D'abord,
conformément à la thèse célèbre de Spinoza, si le désir est puissance et
joie, l'amour sous-tendu par le désir sera lui-même synonyme de force et de
réjouissance. Fondamentalement, l'on se réjouit toujours de l'existence de
quelque chose ou de quelqu'un : tu existes, et cela est la cause de ma joie,
de mon bonheur. Il est clair que si cette joie peut incarner l'amour, c'est
parce qu'elle ne demande rien et se contente de se donner, de s'exprimer.
Dans la passion, cela semble bien souvent l'inverse. Mais l'amour de l'être
est premier, comme cela se voit jusque dans l'amour de la mère pour son
enfant — l'amour semble ici proche de la jouissance — : elle ne veut que son
bien, c'est-à-dire son être. C'est donc une joie que d'aimer et d'être aimé.
L'amour-amitié ne demande rien, pas même la réciprocité, mais celle-ci
apparaît autrement évidente que dans la passion. D'abord l'amour constitue
le terrain ou la cause même de l'amour : l'amour reçu précède l'amour donné,
et le bonheur d'être aimé explique le bonheur d'aimer. Donc l'amour n'est
pas égocentrique, au contraire de la passion, il ne s'épuise même pas dans
cette tendance, ce prolongement de soi qu'est la générosité, il se fonde sur
la dualité initiale de l'amant et de l'aimé, sur un deux irréductible qui
renvoie la passion à son désir d'unité et à ses rêves de fusion.
On avait prévenu
: le trait semble fort appuyé, surtout si l'on calque l'opposition
passion-amitié sur celle qui prévalait au moyen-âge entre « amor
concupiscentia » (d'obédience platonicienne) et « amor benvolentia sive
amicitiae » (plutôt aristotélicienne). A ce sujet Comte-Sponville reprend le
point de vue réaliste de saint Thomas d'Aquin : l'opposition entre ces deux
sortes d'amour se transforme en complémentarité et en recherche d'équilibre.
Eros et philia ne se complètent-ils pas idéalement dans le couple, éros
étant l'aiguillon primitif et itérable, et philia l'élément stabilisateur,
le facteur de durée ? Même si globalement la passion est stigmatisée
(ramenée abusivement à une illusion unitaire), au profit du désir productif
d'une part (et en même temps bénévole et respectueux de l'autre), et de
l'amitié joyeuse d'autre part, l'idée de conciliation entre ces deux formes
semble toutefois l'emporter, comme pour ménager un point de vue davantage
moral, où l'amitié elle-même le cèderait finalement à la charité. C'est
pourquoi cet amour ou cette expression de l'être qu'est la joie demeure
foncièrement ambiguë, car elle concerne traditionnellement aussi bien la
charité, oscillant de la sorte entre horizontalité et verticalité, immanence
et transcendance — comme c'est finalement le cas chez Spinoza lui-même qui
fait de chaque chose individuelle dans son être ou sa nature l'expression de
la Substance divine. C'est pourquoi encore il semble vain et artificiel
d'opposer éros et philia, folie et sagesse, jouissance éphémère et joie
permanente, surtout après passage à la limite de cette opposition dans un
regain de spiritualité. Dans ce cas la joie a depuis toujours, dès les
premiers contacts de la philosophie et de la mystique, précédé en importance
et en dignité l'amitié avec ses réjouissances purement humaines. Elle se
confond du coup avec une sorte de jouissance ou de béatitude absolue,
incompatible avec la prise en compte simplement humaine de l'Ami, en
l'occurrence de l'Ami joyeux. La joie immanente à l'amitié, la joie de
l'amitié n'est donc pas identique à la joie de l'ami réel ; la première est
une joie « intellectuelle » qui subsume l'amitié, prétend lui donner son
principe, tandis que la seconde comme simple qualité est identique à
l'amitié (la joie (de) l'ami = l'amitié (de) l'ami), mais surtout demeure
dérivée de l'ami réel en tant qu'homme joyeux (ami = humain = joyeux).