- D'après une lecture de
:
-
Alain
Badiou, L'éthique, Paris,
Hatier, 1993
Dans le Traité de l'amitié spirituelle
(1163), la présence du Christ dans l'union de deux âmes est déterminante, au
point d'en être le ciment, le principe actif et permanent, d'autant plus que
par son sacrifice le Christ a donné l'ultime mesure de ce qu'on peut
attendre d'un ami. Cette note d'éternité ajoutée au thème de la fusion des
âmes explique la place que l'amitié spirituelle et charitable réserve à la
vertu de fidélité, que l'on décline par des mises en garde variées contre
toutes formes de désunion, d'abandon, et surtout d'indiscrétion. Le secret
est en effet une composante majeure de l'union amicale, la marque d'un haut
privilège, et c'est pourquoi sa trahison constitue rien moins qu'un
sacrilège.
Mais pour une philosophie de l'événement,
comme celle d'A. Badiou au 20è siècle, la fidélité ne saurait être une image
fixe de l'éternité. Ce terme est pourtant employé par lui en un sens très
fort, dans une définition de l'amour comme fidélité à l'événement d'une
rencontre. Cette fois la fidélité prend pour référence le deux de la
rencontre et non le Un de l'union. Si l'on peut se permettre d'appliquer à
l'amitié ce qui est dit de l'amour, la question politique par excellence,
celle qui « urge », devient celle-ci : comment ne pas oublier ou plus
exactement trahir ses amis ? Un parti pris politique exige maintenant,
délibérément, que l'on parte du réel. Qu'y a t-il dans le réel ? Eh bien par
exemple, des hommes et des femmes se rencontrent. Une rencontre, c'est du
réel, ou plutôt c'est du temps réel : un événement. Déjà ce qu'on appelle
« être humain », selon Badiou, est la rencontre entre un individu biologique
mortel et un « sujet » immortel. Il est immortel car tissé de langage et de
vérité. Mais pour qu'un sujet advienne, il faut qu'il se soit passé quelque
chose de supplémentaire par rapport à une situation donnée : c'est ce que
Badiou nomme « événement ». C'est ce qu’on appelle également, dans notre
quête d'un sujet de l'amitié, une « rencontre ». En tant que telle
hasardeuse, imprévisible, sans rapport avec un choix au départ. Un événement
constitue une rupture : Badiou appelle « fidélité » la décision continuée et
répétée de se rapporter désormais aux situations du monde du point de vue du
supplément événementiel. Les marques ou preuves langagières de ce non-oubli,
dans l'existence même du sujet, dans le monde, Badiou les appelle maintenant
« vérités ». C'est le processus réel d'une fidélité à un événement. Enfin ce
que Badiou appelle « sujet », c'est une occurrence locale du processus de
vérité, et en même temps le support d'une fidélité. Le sujet n'existe donc
nullement avant l'événement ; il ne se confond ni avec l'individu biologique
ni avec la personnalité psychologique. Il est juste le sujet d'une vérité
(et Badiou parle alors d'une « éthique des vérités ». Cette vérité, cela
peut être un amour apparu, advenu. Cela peut être une amitié, toujours sur
fond de rencontre, faisant apparaître un sujet, le sujet de l'amitié.
Précisons qu'entrent dans la composition de ce sujet les deux individus
concernés ; il n'y a pas deux sujets. Le sujet a besoin de deux individus
humains biologiques, psychologiques, qui incarnent le processus fidèle et
qui en tirent une consistance nouvelle.
Concrètement, quels sont les principes de
cette éthique ou politique de l'amitié ? L'animal humain qui est dépassé,
excédé par un sujet essentiellement inconscient d'ailleurs, doit faire
preuve maintenant de persévérance, de courage et de patience. Comme le dit
Lacan il ne doit « pas céder sur son désir », son désir de maintenir vivant
l'événement qui l'a fait devenir sujet, ne pas céder sur la vérité qu'il a
engendrée. Par exemple : une rencontre a eu lieu, c'est une vérité de le
dire. Donc finalement, la fidélité est le contraire de la croyance aveugle
en l'autre : la confiance est évidemment plus exigeante. Ce n'est d'ailleurs
pas tant une question de mémoire que de lien, le lien entretenu du su et de
l'insu, du quotidien et de l'événement, du mortel et de l'immortel. La
maxime éthique : « continuez », vise la continuation de la consistance de ce
lien. Le danger, ce serait de trahir la vérité et de manquer à la fidélité,
briser ce lien. Le concept de lien ou de consistance est essentiel car il
préserve — au moins un peu — cette théorie de l'accusation d'idéalisme. Bien
sûr le « sujet » est un concept abstrait, presque logique ; bien sûr Badiou
reconnaît que cette éthique des vérités est proprement asociale (puisqu'elle
est fondée sur la rupture). Mais en même temps le sujet a besoin du corps,
de l'imaginaire, tout comme la fidélité a besoin de composer avec le lien
social. La vertu de courage devient alors le nœud de la question. Le sujet
en a besoin pour rester fidèle et ne pas céder. Mais le courage a besoin de
s'appuyer sur la confiance, que Badiou oppose à la croyance, rapportant la
première aux éthiques « promé-théennes » et la seconde aux éthiques de
l'« éloge ». Appliquée au domaine politique, cette opposition (en elle-même
politique) peut donner : « j'ai confiance dans le peuple et dans la classe
ouvrière à proportion de ce que je n'y crois pas » (Théorie du sujet , p.
338). Reprenons ce principe d'opposition pour l'amitié, surtout s'il y a
lieu d'être l'ami du peuple et de la classe ouvrière, d’être fidèle à cette
fidélité : vaste programme par les temps qui courent pour une politique,
donc, de l'amitié.
En tout cas il est clair que, sur la base
de cette théorie non rationaliste et non personnaliste du sujet, l'on ne
choisit pas ses amis : peut-on éthiquement, politiquement choisir de n'être
pas l'ami du peuple, de la « classe ouvrière », et plus généralement des
exclus de la société ? Avons-nous le choix ? Allons-nous céder sur ce point
? Or théoriquement le point litigieux porte précisément sur le double statut
du sujet et de l'exclusion, sur un reste de confusion entre éthique et
politique. L'éthique suppose un sujet, qu'il y en ait « un » symboliquement
confronté au réel — par exemple la Chose chez Lacan —, mais foncièrement
exclu du monde et de sa représentation imaginaire. Pour Badiou le sujet est
lié à la rareté événementielle et à la nomination de celle-ci : il peut n'y
en avoir point. Pour le politicien Badiou le réel (et surtout l'être du pur
multiple) précède le sujet, alors que pour le clinicien-éthicien Lacan c'est
l'inverse : il n'est de réel que comme dit-mention du sujet. Il y a donc un
statut « ontologique », en quelque sorte, de l'exclusion sociale hors sujet
— il suffit qu'un événement survienne qui révèle le manque d'une situation,
justement en s'y révélant manquant ; pour le psychanalyste, certes à la
limite de l'apolitisme, il n'y a que des exclus qui le font diversement et
subjectivement savoir (comme dans le passage à l'acte : l'événement est
second). Mais éthique et politique du sujet se recoupent et se croisent en
ce sens que l'exclusion reste fondatrice, fondatrice d'une fidélité... à
l'exclusion événementielle ou subjective, selon le cas. Cela fait-il autre
chose qu'inverser la «première» théorie de la fidélité, celle de l'amitié
spirituelle où il s'agissait de faire perdurer la pleine, l'éternelle
jouissance de l'Etre à travers la fidélité à l'ami ? En réalité jamais la
fidélité elle-même n'est pensée comme jouissance, ni celle de l'Etre, ni
celle du sujet ; elle est toujours la conséquence d'une imperfection dans
l'Etre (sur fond de trahison et de péché originel) ou d'une jouissance
fautive et symptomatique du sujet, bref d'une amitié impossible. Amitié et
fidélité font système, sur fond d'exclusion, alors qu'il faudrait les
identifier, et surtout les prendre en identité. Jamais l'ami n'est exclu,
justement parce qu'il est d'abord fidèle ; non pas fidèle à l'amitié (ce qui
est le piège idéaliste et philosophique) mais fidèle (à) lui comme ami.