Philosophie-en-france

un site de  Didier Moulinier

Fidélité

 

 

Dictionnaire de l'Amitié

 
Accueil
Alter Ego
Ame
Amour
Besoin
Bienveillance
Bonheur
Charité
Clone
Colère
Communauté
Concorde
Contrat
Démocratie
Deuil
Dieu
Direction spirituelle
Don
Egalité
Etre
Femme
Fidélité
Fraternité
Joie
Justice
Lecture
Liberté
Miracle
Mort
Nom
Phileîn
Philosophie
Pitié
Prochain
Psycho-sociologie
Regard
Respect
Sacrifice
Sagesse
Séparation
Sollicitude
Sympathie
Tendresse
Un

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

D'après une lecture de : 
Alain Badiou, L'éthique, Paris, Hatier, 1993

 

 

Dans le Traité de l'amitié spirituelle  (1163), la présence du Christ dans l'union de deux âmes est déterminante, au point d'en être le ciment, le principe actif et permanent, d'autant plus que par son sacrifice le Christ a donné l'ultime mesure de ce qu'on peut attendre d'un ami. Cette note d'éternité ajoutée au thème de la fusion des âmes explique la place que l'amitié spirituelle et charitable réserve à la vertu de fidélité, que l'on décline par des mises en garde variées contre toutes formes de désunion, d'abandon, et surtout d'indiscrétion. Le secret est en effet une composante majeure de l'union amicale, la marque d'un haut privilège, et c'est pourquoi sa trahison constitue rien moins qu'un sacrilège.

Mais pour une philosophie de l'événement, comme celle d'A. Badiou au 20è siècle, la fidélité ne saurait être une image fixe de l'éternité. Ce terme est pourtant employé par lui en un sens très fort, dans une définition de l'amour comme fidélité à l'événement d'une rencontre. Cette fois la fidélité prend pour référence le deux de la rencontre et non le Un de l'union. Si l'on peut se permettre d'appliquer à l'amitié ce qui est dit de l'amour, la question politique par excellence, celle qui « urge », devient celle-ci : comment ne pas oublier ou plus exactement trahir ses amis ? Un parti pris politique exige maintenant, délibérément, que l'on parte du réel. Qu'y a t-il dans le réel ? Eh bien par exemple, des hommes et des femmes se rencontrent. Une rencontre, c'est du réel, ou plutôt c'est du temps réel : un événement. Déjà ce qu'on appelle « être humain », selon Badiou, est la rencontre entre un individu biologique mortel et un « sujet » immortel. Il est immortel car tissé de langage et de vérité. Mais pour qu'un sujet advienne, il faut qu'il se soit passé quelque chose de supplémentaire par rapport à une situation donnée : c'est ce que Badiou nomme « événement ». C'est ce qu’on appelle également, dans notre quête d'un sujet de l'amitié, une « rencontre ». En tant que telle hasardeuse, imprévisible, sans rapport avec un choix au départ. Un événement constitue une rupture : Badiou appelle « fidélité » la décision continuée et répétée de se rapporter désormais aux situations du monde du point de vue du supplément événementiel. Les marques ou preuves langagières de ce non-oubli, dans l'existence même du sujet, dans le monde, Badiou les appelle maintenant « vérités ». C'est le processus réel d'une fidélité à un événement. Enfin ce que Badiou appelle « sujet », c'est une occurrence locale du processus de vérité, et en même temps le support d'une fidélité. Le sujet n'existe donc nullement avant l'événement ; il ne se confond ni avec l'individu biologique ni avec la personnalité psychologique. Il est juste le sujet d'une vérité (et Badiou parle alors d'une « éthique des vérités ». Cette vérité, cela peut être un amour apparu, advenu. Cela peut être une amitié, toujours sur fond de rencontre, faisant apparaître un sujet, le sujet de l'amitié. Précisons qu'entrent dans la composition de ce sujet les deux individus concernés ; il n'y a pas deux sujets. Le sujet a besoin de deux individus humains biologiques, psychologiques, qui incarnent le processus fidèle et qui en tirent une consistance nouvelle.

Concrètement, quels sont les principes de cette éthique ou politique de l'amitié ? L'animal humain qui est dépassé, excédé par un sujet essentiellement inconscient d'ailleurs, doit faire preuve maintenant de persévérance, de courage et de patience. Comme le dit Lacan il ne doit « pas céder sur son désir », son désir de maintenir vivant l'événement qui l'a fait devenir  sujet, ne pas céder sur la vérité qu'il a engendrée. Par exemple : une rencontre a eu lieu, c'est une vérité de le dire. Donc finalement, la fidélité est le contraire de la croyance aveugle en l'autre : la confiance est évidemment plus exigeante. Ce n'est d'ailleurs pas tant une question de mémoire que de lien, le lien entretenu du su et de l'insu, du quotidien et de l'événement, du mortel et de l'immortel. La maxime éthique : « continuez », vise la continuation de la consistance de ce lien. Le danger, ce serait de trahir la vérité et de manquer à la fidélité, briser ce lien. Le concept de lien ou de consistance est essentiel car il préserve — au moins un peu — cette théorie de l'accusation d'idéalisme. Bien sûr le « sujet » est un concept abstrait, presque logique ; bien sûr Badiou reconnaît que cette éthique des vérités est proprement asociale (puisqu'elle est fondée sur la rupture). Mais en même temps le sujet a besoin du corps, de l'imaginaire, tout comme la fidélité a besoin de composer avec le lien social. La vertu de courage devient alors le nœud de la question. Le sujet en a besoin pour rester fidèle et ne pas céder. Mais le courage a besoin de s'appuyer sur la confiance, que Badiou oppose à la croyance, rapportant la première aux éthiques « promé-théennes » et la seconde aux éthiques de l'« éloge ». Appliquée au domaine politique, cette opposition (en elle-même politique) peut donner : « j'ai confiance dans le peuple et dans la classe ouvrière à proportion de ce que je n'y crois pas » (Théorie du sujet , p. 338). Reprenons ce principe d'opposition pour l'amitié, surtout s'il y a lieu d'être l'ami du peuple et de la classe ouvrière, d’être fidèle à cette fidélité : vaste programme par les temps qui courent pour une politique, donc, de l'amitié.

En tout cas il est clair que, sur la base de cette théorie non rationaliste et non personnaliste du sujet, l'on ne choisit pas ses amis : peut-on éthiquement, politiquement choisir de n'être pas l'ami du peuple, de la « classe ouvrière », et plus généralement des exclus de la société ? Avons-nous le choix ? Allons-nous céder sur ce point ? Or théoriquement le point litigieux porte précisément sur le double statut du sujet et de l'exclusion, sur un reste de confusion entre éthique et politique. L'éthique suppose un sujet, qu'il y en ait « un » symboliquement confronté au réel — par exemple la Chose chez Lacan —, mais foncièrement exclu du monde et de sa représentation imaginaire. Pour Badiou le sujet est lié à la rareté événementielle et à la nomination de celle-ci : il peut n'y en avoir point. Pour le politicien Badiou le réel (et surtout l'être du pur multiple) précède le sujet, alors que pour le clinicien-éthicien Lacan c'est l'inverse : il n'est de réel que comme dit-mention du sujet. Il y a donc un statut « ontologique », en quelque sorte, de l'exclusion sociale hors sujet — il suffit qu'un événement survienne qui révèle le manque d'une situation, justement en s'y révélant manquant ; pour le psychanalyste, certes à la limite de l'apolitisme, il n'y a que des exclus qui le font diversement et subjectivement savoir (comme dans le passage à l'acte : l'événement est second). Mais éthique et politique du sujet se recoupent et se croisent en ce sens que l'exclusion reste fondatrice, fondatrice d'une fidélité... à l'exclusion événementielle ou subjective, selon le cas. Cela fait-il autre chose qu'inverser la «première» théorie de la fidélité, celle de l'amitié spirituelle où il s'agissait de faire perdurer la pleine, l'éternelle jouissance de l'Etre à travers la fidélité à l'ami ? En réalité jamais la fidélité elle-même n'est pensée comme jouissance, ni celle de l'Etre,  ni celle du sujet ; elle est toujours la conséquence d'une imperfection dans l'Etre (sur fond de trahison et de péché originel) ou d'une jouissance fautive et symptomatique du sujet, bref d'une amitié impossible. Amitié et fidélité font système, sur fond d'exclusion, alors qu'il faudrait les identifier, et surtout les prendre en identité. Jamais l'ami n'est exclu, justement parce qu'il est d'abord fidèle ; non pas fidèle à l'amitié (ce qui est le piège idéaliste et philosophique) mais fidèle (à) lui comme ami.

 

 Accueil | Brèves du jour | La Philo sur Internet | Enseigner la Philo | Apprendre la Philo | Evénements | Publications | Philosophes français | Etudes françaises | De la Philosophie | Sujet et Subjectivité | Dictionnaire de l'Amitié | Contact