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D'après une lecture de Aristote, Ethique à Nicomaque

Car quand on aime d'une manière proportionnée au mérite, il s'établit une sorte d'égalité, caractère propre, semble-t-il, de l'amitié. (Aristote)

 

 

Aristote énonce la règle générale suivante : toute amitié se fonde sur une certaine égalité. Mais celle-ci peut être donnée et immédiate, comme elle peut être inversement acquise et construite, notamment lorsqu'un des termes comporte un élément de supériorité sur le second. Dans ce cas l'égalité n'est plus simple mais devient proportionnée au mérite, le terme inférieur devant compenser son défaut par un surplus d'amour. Il effectue notamment la compensation en prenant l'initiative de l'amour, et rétablit ainsi « une sorte » d'égalité. D'ailleurs, note Aristote, l'amitié consiste davantage à aimer qu'à être aimé. Or le plus méritant reçoit naturellement plus d'amour : est-il plus méritant parce qu'il est aussi le plus aimant, ou bien le plus vertueux, ou bien encore parce qu'il est naturellement supérieur? La raison n'est pas clairement formulée par Aristote, mê-me si certaines disproportions semblent en effet « de nature », comme peut-être celle qui existe entre un père et son enfant. On doit comprendre que le père veut le bien de son enfant en tant que nature à accomplir, c'est-à-dire en tant que futur adulte, ce qui confère immédiatement à l'amitié paternelle un sens pédagogique et directeur, d'où elle tire en même temps sa supériorité. En langage aristotélicien, vouloir le bien d'un être, l'aimer « pour lui-même », ne peut signifier que vouloir effectuer ou conserver sa nature propre. Il y a des limites, certaines barrières ontologiques sont infranchissables. Par exemple on ne peut pas vouloir du bien à son ami au point de souhaiter qu'il devienne un dieu, car en perdant son humanité  il perdrait immédiatement notre amitié. Entre les hommes et les dieux, il n'y a aucune amitié, aucune compensation, aucune proportionnalité envisageables. Que signifie plutôt une amitié rien qu'humaine fondée sur la vertu ? Avant même la proportionnalité, qui n'est jamais que corrective, l'amitié vraie exige une certaine forme d'unilatéralité : l'échange vertueux se distingue de l'échange utilitaire ou intéressé en ceci que l'ami fait le choix, consciemment et volontairement, d'un service dont il n'attend aucune rémunération préalablement fixée. Ainsi l'amitié s'éprouve de part et d'autre au niveau d'une décision et d'une confiance sans cesse renouvelées. Préférer la vertu à l'utile, c'est s'engager dans un échange tel qu'on puisse vouloir le bien d'autrui pour son bien et pour le bien, c'est-à-dire en raison. C'est donc au titre de leur liberté et de leur responsabilité respectives que les hommes apparaissent vraiment égaux dans l'amitié.

Mais ces qualités ne sont-elles pas essentiellement unes et indivisibles avant toute réciprocité ? Brisant la loi de l'utile, l'amitié vertueuse se décide d'abord unilatéralement ; le statut de l'alter ego n'en est que la conséquence. Bien sûr la décision paraît plus ou moins vicieuse, dans le contexte aristotélicien, parce qu'elle est mêlée de raison, voire confondue avec la raison dont l'universalité induit seulement a posteriori une forme d'égalité. Une égalité dans l'échange, celui que permet justement la raison. Cependant expurgée de toute rationalité, affranchie du préjugé logologique (grec) de l'échange, l'égalité serait première et identique à la décision unilatérale qui fonde l'amitié dite « vertueuse » : égalité et amitié seraient identiques « en-dernière-instance », c'est-à-dire eu égard à leur in-différence, non plus seulement à l'utile mais au principe même de la comparaison et de l'échange. Il faut accepter le principe ou plutôt le réel, rationnellement scandaleux, d'un « Ami-Egal »  essentiellement Un plutôt que d'« égaux » réunis amicalement par le biais de la raison et de la vertu.

 

 

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