D'après une
lecture de : Collectif,
Foi, fidélité, amitié, Tours, PUF, 1995
L'ami fidèle est une forte protection, celui qui l'a trouvé a
trouvé un trésor. L'ami fidèle est un médicament de vie et d'immortalité ;
ceux qui craignent Dieu le trouvent. (Saint François de Sales)
Celui que François de Sales nomme « l'ami fidèle », en
référence à l'Ecriture Sainte, est l'indispensable conducteur du novice
entré en dévotion, chargé de son édification spirituelle en cette vie de
piété et d'obéissance. L'on peut s'étonner que la relation du directeur et
du dirigé, essentiellement filiale et hiérarchique, puisse être qualifiée
d'amicale. C'est le mot de « médicament » qui nous fournit l'explication.
Incliner la direction spirituelle dans le sens de l'amitié contribuait à
renforcer un lien qui, bien souvent, était le meilleur rempart contre les
risques de déviance ou même d'hérésie auxquels étaient exposés les
religieux, fussent-ils ces « âmes d'élite » comme on les appelait parfois.
Qui mieux qu'un ami-directeur eût pu diriger tout en contrôlant, au nom de
la hiérarchie ecclésiastique, les moindres aspects tant matériels que
spirituels de la vie monastique ? D'un côté l'époque manifestait un regain
d'intérêt pour le culte de l'amitié chez les Anciens ; de l'autre il
s'agissait d'éviter le style nouvellement promu par Montaigne d'une amitié
« coup de foudre » fondée sur la réciprocité et l'égalité intellectuelle.
Restait donc à ressortir la vieille tradition biblique d'une amitié
surnaturelle et charitable, simplement rapprochée de l'amitié humaine par le
biais de l'affect commun et indifférencié de l'amour. C'est parce que Dieu
est amour qu'il peut être l'ami, et qu'on peut parler d'une amitié avec le
Christ ou avec Dieu ; c'est parce qu'Il est le Lien que l'amitié directive
peut généralement être dite un « « lien de perfection ». Dieu est donc
identifié au lien ou à l'amitié, davantage qu'à l'ami comme ami. Dieu n'est
point l'ami, par exemple, de ceux qui s'en tiennent aux amitiés rien
qu'humaines. Conséquence qu'a bien vue un des « amis » et disciples de
François de Sales, Jean-Pierre Camus : il n'y a pas d'ami-directeur
véritable. Celui qui se présente comme tel n'est qu'un relais de
l'institution, rarement désintéressé, donc une sorte d'imposteur dont il
faut se méfier. Aussi Camus ne retiendra pas la thèse du directeur-ami de
son... directeur (et néanmoins ami !) F. de Sales, qu'il préfère appeler son
« père », bien qu'il le considère par ailleurs comme un... « ange ». Ange ou
père, donc, mais jamais ami : il est difficile de pousser plus loin la
dénégation.
L'amitié divine
apparaissant comme la source de toute amitié spirituelle, elle prend sous sa
coupe l'ensemble de la relation directive, s'identifie à cette unité
hiérarchique et insécable. L'amitié-direction est une amitié essentiellement
dirigée, ce qui paraît insoutenable et vain ; l'on soutiendra à la place une
direction non-directive de cette direction, amicale dans la mesure où elle
lui reconnaît une identité a priori et non une unité factice (divine,
métaphysique), à constituer ou à retrouver. L'amitié est cette direction
simplement montrée, offerte, en aucun cas une direction (divine) de
direction (spirituelle). L'ami retrouvé reste certes l'ami-dirigé (il n'en
est pas d'autre « meilleur », plus libre ou plus noble) ; mais il n'est plus
la conséquence occasionnelle et méritoire du processus de direction ; il en
est plutôt la cause réelle, et indépendante.