D'après une
lecture de : Saint Augustin
"Le seul pleurer m'était doux, seul charme à qui mon âme
avait donné la survivance de mon ami." (Saint Augustin)
De la mort
tragique de Patrocle laissant Achille inconsolable à la dédicace implicite
des Essais de Montaigne au regretté La Boétie, le deuil de l'Ami apparaît
moins comme un thème récurrent des écrits sur l'amitié que le nerf et la
raison même de cette écriture. Composant ou récitant l'Illiade, Homère
consomme la perte définitive de ces héros prodigieux, amis d'un âge
définitivement révolu. Montaigne célèbre moins en La Boétie le confident
disparu de sa jeunesse que l'initiateur de sa carrière littéraire voire son
propre lecteur idéal. Il y a évidemment homologie entre le pleurer, le
célébrer, ou encore le confesser, et l'écrire. Dans l'écriture
augustinienne, le deuil se manifeste deux fois. Augustin confesse tout
d'abord ses égarements passés qui l'ont vu sombrer dans le désespoir après
la perte d'un ami cher ; et la tristesse, à laquelle complaisamment il
s'abandonnait, ne faisait que l'éloigner davantage de Dieu, de la vraie vie
divine, en se substituant au souvenir de l'ami et jusqu'au désir de le
revoir. Et puis, l'amertume, ce deuil égoïste, se convertit en dévotion pour
le Seigneur qui est le seul véritable ami, contenant tous les autres, et
qu'on ne peut risquer de perdre que si on le quitte. Ce qui pour autant
signifie le deuil, le renoncement aux amitiés purement terrestres au profit
de l'adoration mystique et, intrinsèquement, de la sublimation écrite.
Lorsque Saint Augustin affirme qu'en Dieu, l'amitié ne manque pas, car Dieu
ne manque de rien, il ne signifie rien d'autre que la perpétuation de
l'amitié dans l'écriture. Défense et illustration : par-delà l'éviction de
philia par agapè, œuvre de la christianisation, l'écrivain-théologien
perpétue ce lien d'amitié à la vérité par le discours qui caractérise la
philosophie au détriment de l'homme. Le théologien-philosophe, ami de Dieu
et de la vérité, endosse cette responsabilité et fait son deuil de l'homme,
porte ce deuil. En mettant à jour l'essence de deuil de l'écriture comme
telle, l'on pense pouvoir inverser ce rapport. Si la philosophie est le
deuil, l'homme est proprement le regretté, l'« endeuillé ». Parce que tout
homme est d'abord l'ami regretté, endeuillé, il est aussi accessoirement
comme écrivain celui qui porte le deuil de la philosophie, là où le
philosophe croit porter à lui seul le deuil de l'homme et de l'ami.