- D'après une lecture de
:
- Jacques Derrida,
Politiques de l'amitié, Paris, Galilée, 1994
L'amitié aristotélicienne présente deux composantes
essentielles, respectivement morale et politique, qui ne concourent pas à
une définition forcément univoque de l'amitié. La première, qui lui donne
probablement son sens le plus général, est la vertu. Au-delà du plaisir et
même de l'utile, elle caractérise l'amitié comme spécifiquement humaine en
tant que l'homme, contrairement aux animaux et aux dieux, possède la faculté
de réfléchir et de décider librement. Ainsi donc l'amitié semble se fonder
sur une hiérarchie très stricte des comportements, et sa haute valeur morale
explique en même temps sa relative rareté. Tous les hommes ne sont pas égaux
devant l'amitié ; certains méritent de la connaître, d'autres ne la
connaîtront jamais. Or nous ne sommes pas moins égaux entre amis : l'égalité
est la seconde composante essentielle, politique celle-là, de l'amitié. Elle
provient de ce que l'élaboration aristotélicienne, comme le souligne bien
Derrida, fait fonds sur un schème fraternel de la communauté politique dont
le lien ne peut être qu'égalitaire. En cela, l'amitié s'oppose au lien
marital, essentiellement aristocratique, comme au lien filial ou paternel
qui est monarchique. Le schème de la fraternité est celui du « bien-s'entendre »
(supposément) ; il rejoint donc celui du politique comme tel, un "vivre-ensemble"
qui repose moins sur la vertu que sur la recherche de l'utile. Seulement, si
tout ce qui est politique tient de l'amitié, si toute amitié est donc
politique, c'est maintenant l'utile et non la vertu qui donne son sens le
plus général à l'amitié ; on peut y voir une aporie puisque cela contredit
manifestement les définitions les plus récurrentes du corpus aristotélicien.
On peut supposer que la composante fraternelle est plus ancienne,
mythologique, tandis que l'aspect moral provient davantage d'une élaboration
philosophique. La stratégie de Derrida consiste justement, une fois cette
aporie mise en évidence, à neutraliser ces figures imposées de l'amitié pour
relancer la problématique politique expurgée de toute pré-férence
fraternelle, en appelant par conséquent à un « autre » concept de
démocratie. Le problème d'une démocratie ancrée sur le modèle égalitaire
fraternel tient peut-être au fait qu'elle renvoie toujours, de manière plus
ou moins vicieuse, au modèle moral essentiellement aristocratique (voire en
arrière-plan, paternaliste) puisqu'elle repose sur l'autorité et la valeur
morale de celui qui dispose d'un pouvoir de représentation. Comment peut-on
repenser, rejouer la démocratie? En neutralisant cette différence
hiérarchique qu'est la pré-férence au moyen d'une différance déjà en place,
à l'œuvre, dans la conception grecque. De même que chez Aristote la nature
profondément politique de l'amitié vouait celle-ci à la démocratie et, en
quelque sorte, l'y destinait ; de même encore que la philia dans son
ensemble devait, sous le coup de l'analyse philosophique elle-même, s'ouvrir
à une fraternité nouvelle et à une altérité infinie dans la christianisation
; Derrida mise sur cette "scansion problématique" re-marquée par l'écriture
contemporaine et en appelle à une égalité que ne contrediraient pas la
dissymétrie et l'infinité propres à la conception moderne. On a souligné
dans ce qui précède les marques d'un autre schème, opposé à celui de la
fondation (en Nature ou en Raison) : celui de la destination et,
corollairement, celui de l'injonction. Donc, on en arrive au « viens » d'une
« certaine démocratie ». Au point que l'amitié se résorbe dans ce « viens ».
La forme
générale de l'appel à l'Autre, à l'Ami démocrate précisément, repose
néanmoins sur la supposition et le rejet d'une forme proto-politique
essentiellement fraternelle, où l'égalité le cèderait encore à une sorte de
hiérarchie ou de sacralité naturelle. Mais le rôle déterminant de ce schème
dans la philosophie de l'amitié reste à démontrer. N'est-ce pas plutôt la
persistance paradigmatique de l'alter ego, et plus généralement de la
différence ego-xéno-logique (y compris dans ses formes les plus distendues
ou « différées »), qui hypothèque précisément la « venue » d'une démocratie
nouvelle ? La xéno-phobie anti-démocratique, anti-égalitaire, ne s'explique
que par une ego-phobie plus radicale que recèle l'ensemble de la pensée
philosophique. Il n'y a pas d'autre « sujet » de la démocratie que l'Autre
ou l'Etranger en tant que tel ; mais cela n'a de sens que si « je » puis
être immédiatement cet Autre, à l'exclusion de toute « relation » supposée
première avec lui (ce qui ne fait classiquement que redoubler l'altérité).
Du moins à partir du moment où « je » existe, et si « je » existe (sollicité
par le monde), « je » existe comme Etranger, lequel en retour n'est pas un
autre « moi » sauf en-dernière-instance (c'est-à-dire unilatéralement et à
partir du « moi »). Or « je » ne suis pas démocrate parce que je reconnais
l'Autre identique à moi de même que je suis identique à lui, selon le
principe de l'alter ego, mais au contraire parce qu’en tant que Démocrate et
Ami sollicité, j'existe aussi comme Autre, comme Etranger.