D'après une
lecture de : Jean-Jacques
Rousseau
"Elle est un échange, un contrat comme les autres ; elle est
le plus saint de tous. Le mot d’ami n’a point d’autre corrélatif que
lui-même. Tout homme qui n’est pas l’ami de son ami est très certainement un
fourbe ; car ce n’est qu’en rendant ou feignant de rendre l’amitié, qu’on
peut l’obtenir." (Jean-Jacques Rousseau)
Il n’y a rien d’étonnant à ce que l’auteur du Contrat social
assimile la relation amicale à un «contrat comme les autres». Encore faut-il
savoir ce que ce type d’échange ou de corrélation est supposé mettre en
œuvre et peut-être sauvegarder : rien d’autre si ce n’est la liberté. La
forme d’association que recherche Rousseau, tant au plan politique que
personnel ou familial, est celle qui permet l’exercice de la liberté
fondamentale de décider de son sort et de n’obéir qu’à soi-même, même s’il
préconise de se conformer aux lois civiles en donnant son assentiment à la
volonté générale. Le contrat ne se contente pas de préserver la liberté, il
présuppose la liberté d’entrer ou non en association. Le statut d’opposant
au pacte social peut être légitime, tout comme il est légitime, en
contre-partie, de subir les mesures légales réservées à ceux qui choisissent
l’exclusion. A ce sujet, Rousseau l’exilé considère généralement que le
consentement est dans la résidence : celui qui refuse le pacte doit partir
(sauf bien sûr si le non-respect de la réciprocité du contrat est imputable
au gouvernement). Devant une contrainte qu’il n’aurait pas la liberté de
choisir, il manifeste un rejet viscéral et applique une seule règle, celle
de la rupture. On a vu que celle-ci ne pouvait-être que bi-latérale, tout
comme le contrat qu’elle nie. Mais aucun juge, aucune instance autre que les
deux partis — les deux libertés en présence : individuelle (morale) et
générale (politique) — n’a droit de regard dans cette affaire puisqu’il ne
participe pas au contrat, par essence exclusivement duel. Il en va ainsi de
l’amitié ; peut-être même en va-t-il de l’amitié (de cette dualité) dans
l’idée même du contrat. N’oublions pas que, pour lui, l’amitié est le plus
«saint» de tous les contrats... Ce n’est pas la constance des amitiés
personnelles de Rousseau (sauf peut-être envers une femme) qui peut donner
sens à cette allégation ; elle exprime donc essentiellement sa pensée
politique. A savoir que le contrat social, de même que l’amitié, et en tant
qu’amitié suprême, n’a d’autre justification que lui-même ni d’autre réalité
que la consistance du lien entre deux libertés (morales, ou morale et
politique, selon le type d'analyse que l’on fait). On est l’ami de son ami,
nous dit Rousseau, et si ce lien casse d’un côté ou de l’autre, alors il n’y
a plus de lien et plus d’ami du tout. L’ami n’est jamais seul et l’on n’est
pas ami avec soi-même.
Pourtant
qu'est-ce que la liberté — tant chérie par Rousseau — sinon par excellence
une amitié envers soi-même? Elle implique un dédoublement minimal de
soi-même, une distance de soi ou une division d'avec soi, en tout cas un
dialogue interne à l'issue duquel va se former le libre choix. La liberté
possède donc cette structure duale qui est aussi celle du contrat et,
irréductiblement, celle de l'amitié. Pourtant la structure du sujet ne se
présente pas comme une relation paisible entre « deux amis », évidemment,
mais comme une tension entre l'ami (ou le réel du sujet, en tant que
passible d'amitié) et l'amitié qui, elle, n'est qu'une représentation du
sujet voire un pôle d'identification (le sujet « est » libre, ou la liberté
est son « essence », etc.). De ce fait, dans la contractualité, l'amitié
intervient deux fois : d'abord comme polarité dans la structure duelle de la
liberté (c'est la finalité, l'idéal à atteindre), ensuite comme l'autre nom
de cette structure (c'est le cadre, la condition de la liberté). Etre l'ami
« de » soi-même demeure une relation de soi à soi, où l'amitié est à la fois
cette relation et ce qui est visé en elle. L'amitié (la liberté, la
contractualité aussi bien) est créditée d'une autonomie (conceptuelle) qui
est déniée au terme d'« ami » en tant que réel, de telle sorte — comme on
pouvait s'y attendre — qu'il n'y a pas vraiment d'ami. Or nous disons au
contraire qu'il y a Un ami, un ami Un, et c'est pourquoi en retour l'amitié
peut être identifiée à la structure duelle et auto-suffisante, dans son
ordre, de la liberté contractuelle. L'ami est indifférent à cette structure,
laquelle voudrait l'intégrer. Il n'y a pas lieu d'être l'ami « de »
l'amitié, ou de « faire » de celle-ci une amie, dans une relation vicieuse
qui cèderait tout précisément à la relation.