D'après une
lecture de : Jean-Pierre
Vernant
"Je dirais, d'après ce que j'ai vécu dans différentes
circonstances, que les amis sont ceux avec lesquels on a l'essentiel en
commun. (...) On ne peut pas être copains avec un type du front national, ce
n'est pas possible." (Jean-Pierre Vernant)
Le concept d'une amitié communautaire, ou d'une communauté
amicale, remonte sans aucun doute à l'antiquité. On entend par là une
certaine homogénéité du groupe, en l'occurrence une cité basée sur des
rapports égalitaires n'excluant pas l'esprit de compétition. La civilité et
la démocratie doivent en effet se marier avec un idéal aristocratique,
tenant compte d'un contexte encore essentiellement guerrier. C'est ce qui
régit les relations volontiers viriles entre « copains », fondées à la fois
sur l'égalité et la rivalité, mais aussi la solidarité. L' « essentiel » est
peut-être encore et toujours la reconnaissance au moins implicite d'un chef
et le rassemblement autour de valeurs « communes » (beaucoup plus que
communautaires). La solidarité est essentielle pour préserver la solidité du
tissu communautaire. Mais, comme le rappelle J.-P. Vernant à propos de
Platon, le tissu n'est rien sans l'art du tissage tout comme la cité ne peut
vivre sans l'autorité éclairée d'un roi-tisserand. Pour tisser il faut
associer la chaîne, masculine et verticale, à la trame, féminine et
transversale. C'est donc à partir de la différence — des forts et des doux,
des fougueux et des tempérés — que se construit l'unité de la cité. Or
l'équilibre peut toujours être rompu, et le tissu déchiré. Le commentateur
moderne ajoute à la nécessité de la division, de la dualité
division/unification, celle de la déchirure potentielle comme condition
d'existence du lien communautaire. Le tissu n'est solide que lorsque la
tresse, et donc la division, est à la fois fine et serrée ; plus encore il
n'est fiable que s'il peut être virtuellement déchiré, desserré. Cela
définit en même temps la fidélité en amitié : pour se montrer fidèle à un
lien, lorsqu'il n'est plus viable, il faut rester fidèle à soi-même et
rompre le lien.
Ces deux
concepts — division et rupture — sont néanmoins noués, si l'on peut dire :
l'un par inclusion, l'autre par exclusion, ils se présentent comme
conditions de possibilité du lien. Ils ont ceci de « commun » qu'il
n'attribuent aucune identité transcendantale ou conditionnante au Commun,
mais seulement une existence conditionnelle et hypothétique. L'identité de
Deux du comme-Un (le réel communautaire : Deux, mais comme Un) est refoulé
au bénéfice d'un fantasme de l'Un comme-Deux (l'idée de communauté fondée
sur une division implicite et une déchirure virtuelle). La communauté du
Deux, la communauté des Etrangers (pour parler comme Laruelle) n'a pas droit
de « cité » en philosophie. Le Deux du comme-Un, soit le clone de l'Un,
réserve pourtant l'existence d'une communauté vraiment universelle des
Etrangers, qui n'a pas besoin d'être divisée ou déchirée a priori, n'étant
pas fondée sur un fantasme de l'Un mais découlant unilatéralement du
comme-Un comme clone de l'Un, le Réel.