D'après une
lecture de : Cassien
"Quiconque se met en colère contre son frère méritera d’être
puni par les juges." (Jean Cassien)
Jean Cassien proposait six règles élémentaires, mais ô
combien radicales, pour parvenir à l’amitié parfaite et donc à la perfection
même. Le premier principe consiste à fuir tous les biens de ce monde, à ne
revendiquer aucune propriété, source de toute dispute. En second lieu il
faut renoncer à sa volonté propre et toujours lui préférer celle d’autrui,
en la supposant meilleure et plus sage que la nôtre. Troisièmement, se
persuader que la paix et la charité sont des fins en soi et dépassent tout
autre bien imaginable. Quatrièmement — ce précepte est en réalité central —
il n’est permis sous aucun prétexte, juste ou injuste, de se mettre en
colère contre son prochain. Plus encore, cinquièmement, nous tâcherons de
réduire la colère (même injustifiée) qu’autrui peut concevoir contre nous,
attendu qu’il a besoin d’être adouci et consolé, étant manifestement plus
faible que nous. Enfin nous n’aurons de cesse de penser à l’autre monde, au
règne divin : à coup sûr cela effacera de notre âme tout chagrin et tout
ressentiment. Or, justement, rien ne nous hôte davantage la faculté de prier
que la passion de la colère ; rien ne s’oppose tant à l’offrande que de haïr
son prochain, voire de mépriser la tristesse et la haine de son prochain.
Car enfin, le fort est celui qui sait soumettre sa volonté à celle d'autrui
; il a donc devoir de porter secours à celui qui ne sait que haïr. Il le
supporte patiemment et activement pour l’aider à guérir cette maladie, à
porter ce fardeau. Qui donc sinon l’âme forte, l’âme charitable, pourra lui
prodiguer caresses et douceurs ? Le faible ne supporte pas le faible, le
malade ne guérit pas le malade.
Assurément une
telle perfection se rencontre fort peu, et sans doute ces commandements
n’ont-ils d’autre prétention que de fixer les principes d’une amitié
monastique. Rarement on aura tenté de lier aussi étroitement deux qualités
apparemment hétérogènes, à savoir une rigueur et une douceur également
extrêmes. Nous remarquons l’interdit majeur qui frappe la passion de la
colère, comme si ce sentiment devait porter ombrage non seulement à autrui
mais surtout à Dieu — seul autorisé à menacer, à punir, à déverser sa colère
sur les hommes, et seul capable de pardonner vraiment. Soulignons bien cette
dimension essentielle : le colérique est menacé de punition car la colère
contrevient à la Loi. Qui se met ordinairement en colère? Celui qui néglige
de s’en remettre à autrui et, au-delà, à Dieu. Le colérique usurpe la place
divine, alors qu’il devrait être humble. Au contraire le doux, le
charitable, le serviable approche de la vie parfaite. L’amitié parfaite ne
peut exister qu’entre les parfaits ; et réciproquement la perfection ne se
rencontre que dans l’amitié — monastique s’entend. Subsiste quand même un
paradoxe : d’un côté l’amitié est d’autant plus grande qu’elle réunit des
âmes grandes et pieuses, s’accomplissant dans la perfection ; de l’autre il
convient d’être l’ami volontaire et surtout patient de nos «ennemis»
colériques. Une vision extatique et métaphysique s’oppose à une vision
caritative et morale : la première définit l’amitié en référence à une
concorde supérieure d’essence divine, la seconde se contente de nommer l’Ami
en rapportant l’amitié à cette colère trop humaine qui lui sert d’occasion
et de support. Il resterait à transformer ce trop-humain en rien-qu’humain.
D’abord il n’est pas interdit de mimer une certaine colère, par amitié en
quelque sorte pour ceux qui s’égarent dans la colère «pathologique», et par
analogie avec la colère-amitié divine ou «mythologique». Mais à un second
niveau, faire semblant reviendrait à faire montre de charité et de douceur,
à savoir accueillir cette dualité complexe et complice de l’homme et de
Dieu, et plus radicalement encore celle de la colère et de l’amitié. En
théorie, on parle ici de dualyse pour désigner cette reconnaissance d'une
autonomie relative, celle de la dualité ou du mixte. Cependant l’ami réel en
tant qu’homme — ni Dieu ni créature — reste indifférent à l’amitié autant
qu’à la colère, et plus encore au mélange des deux.