- D'après une lecture de
:
- Philippe Julien,
l'Etrange jouissance du prochain : éthique et psychanalyse, Paris,
Seuil, 1995
On se sert du
terme de clonage, ici, comme d’une hypothèse théorique destinée à
confronter le concept d’analogie avec le réel de l’amitié. En général
l’analogie n’est pas prise au sérieux au regard du réel ; on la cantonne —
c’est le cas en psychanalyse — à l’imaginaire de la ressemblance, en-deça de
la différence essentiellement symbolique du «prochain» qui est le cheval de
bataille des éthiques modernes — psychanalyse comprise. On fait le pari
qu’au-delà du semblable et par-delà le prochain, le clone comme analogue
permet de penser l’identité réelle de l’Ami à partir d’une logique de
l’unilatéralité. Mais d'abord l’on reprendra le concept lacanien de «Chose»
(ou de jouissance de l’Autre) pour en extraire celui de Clone.
Patrice Desmons
a raison de souligner que le dénigrement systématique de l’analogie, de la
ressemblance, de la sympathie et de l’amour du même, finit par rendre
in-vrai-semblable l’éthique actuelle fondée sur l'altérité et la différence
radicales, à cause précisément de l’indifférence qu’elle engendre ou qu'elle
cautionne trop souvent. La ressemblance ne posait guère de problème aux
Anciens qui y voyaient le principe même d’une éthique de l’amitié. En effet,
celle-ci était censée dériver de l’amour de soi ; le bien voulu à autrui ne
pouvait qu’être analogue, et proportionnel, au bien voulu à soi-même.
Cependant le rapport à soi-même se définit essentiellement comme rapport
d’autorité et de maîtrise : s’aimer soi-même, se vouloir du bien, signifie
avant tout bien se diriger, se discipliner, serait-ce dans une perspective
hédoniste. Aussi peut-on dire : mon ami, mon maître. Le miroir de l’amitié
qui se veut formateur, voire correcteur, est donc également déformant.
Puisqu’il me représente un au-delà de moi-même, comment la volonté de cet
autre ne me serait-elle pas étrangère ? Pourquoi ne serait-elle pas
également hostile ? Bref, la réponse éthique traditionnelle est insuffisante
parce qu’elle ne voit pas l’au-delà du semblable et du miroir, ou plutôt
elle méconnaît le miroir comme étant cet au-delà. Un jour l’image s’effondre
parce qu’on se rend compte que le semblable ne me veut pas toujours du bien.
Tout semblable qu’il est, il a la liberté de me vouloir du mal, de s’en
prendre à mon être par pure méchanceté. La solution — promue par Kant — est
de s’en remettre à un grand Autre, c’est-à-dire à la Loi ; non plus au
semblable mais au prochain ; ou si l’on veut à l’autre en tant qu’il
incarne, non plus ma propre image idéalisée, mais une idée de l’Humanité. Du
registre de l’imaginaire, on passe à celui du symbolique ; la ressemblance
fait place à l’identification ; le passage s’effectue moins par analogie que
par métaphore — choses fort différentes. La première suppose la présence
illusoire des deux termes, reliés par un «comme» unificateur. La seconde
consiste dans la substitution d’un terme à un autre, par la guise d’une pure
différence signifiante. Le respect du prochain, au sens moral, se définit
bien avant tout comme respect de l’Autre, voire dans sa formulation
contemporaine comme respect de la différence. C’est bien pourquoi l’analogie
sous-entendue dans la formule «aimer son prochain comme soi-même» pose
problème.
Ce problème
s’appelle Freud. Celui-ci oppose qu’il n’y a rien au fond du cœur humain qui
évoque le «bien-être» naturel des éthiques anciennes, encore moins qui
puisse présentifier l’humain comme tel sous l’espèce d’une conscience ou
d’une raison. Il n’est même pas sûr, malgré le narcissisme, où à cause de
lui versus le masochisme primaire, qu’on puisse parler d’«amour de soi». On
dit : «tu aimeras ton prochain comme toi-même» ; l’ennui c’est qu’on ne
s’aime pas soi-même. Au cœur de l’être humain — c’est la leçon de Freud — il
n’y a pas le plaisir, le bien, l’amour, le besoin, il y a la jouissance —
mais une jouissance impossible et par-là même maligne. On ne jouit pas
pleinement de soi, comme si une part de nous-mêmes était depuis le début
déjà manquante, comme si l’Autre avait déjà prélevé sa part. La quête
éperdue de cette partie perdue, pour tout être parlant, est ce que Freud
appelle la pulsion de mort. Il y a en mon cœur une Chose absente, un vide ;
et je n’ai aucune raison de vouloir aimer mon prochain si celui-ci (le plus
«proche») est d’abord représenté par cette Chose immonde. Il s’agirait
plutôt d’aimer mon «lointain» (cf. Nietzsche) ! Cela ne veut pas dire qu’il
faille s’éloigner de ce vide central de la Chose, qu’il faille fuir ce point
d’horreur. Au contraire il ne faut pas le perdre de vue, mais le contourner,
mais l’approcher, et savoir que toute relation avec autrui est marquée en
creux par cette jouissance, par la jouissance. L’autre ne cherche pas à me
connaître, comme on le répète à satiété, mais il cherche inévitablement à
jouir de moi. L’ami ne cherche pas à me connaître, à connaître ce qui est
bien pour moi ou à connaître mon être, mais à jouir de moi. Inversement,
cette Chose que représente aussi l’autre pour moi, sous son aspect inconnu
et impénétrable, est bien ce que je désire fondamentalement. Or ce désir et
cette jouissance peuvent être qualifiés de sexuels, car ce qui «reste»
effectivement de la Chose, ce sont des objets partiels, ou objets de la
pulsion. Le désir emprunte obligatoirement cette voie. Au départ de la
relation au prochain, qui est désir, il y a les pulsions. Et il faut faire
avec ces pulsions qui peuvent être créatrices dans la mesure où elles
substituent à la Chose tel ou tel objet partiel par un processus de
sublimation. Historiquement, deux objets privilégiés ont été élevés par
élaboration à la dimension de la Chose : Dieu (dans la mystique) et la Dame
(dans l’amour courtois). Etrangement, ce n’est pas le cas de l’Ami en tant
que tel, c’est-à-dire non confondu avec Dieu ou avec la Dame, au sens neutre
et asexué du terme. Mais justement l’amitié n’est pas asexuée si elle est
fondée sur la jouissance et la pulsion, et si elle procède, elle aussi,
d’une confrontation avec la jouissance du prochain ou de la Chose. Même la
parole, même l’écriture, qui sont les médiums privilégiés dans les relations
amicales, constituent des éléments de la pulsion — la parole en particulier
à travers l’objet vocal. La pulsionalité de la parole, Lacan l’admet
explicitement lorsqu’il ramène finalement toute son éthique à une érotique
du «bien-dire». Il le démontre à nouveau lorsqu’il dénonce dans l’impératif
catégorique le sadisme (jouissance perverse) d’un surmoi n’ayant d’autre
autorité, finalement, que celle de la «grosse voix». Ainsi l’amitié pourrait
participer d’une érotique de la parole capable d’élever, dans le langage, un
objet particulier (l’ami) à la dignité de la Chose, afin justement d’éviter
la jouissance folle de celle-ci. On pourrait sans doute y ajouter d’autres
objets de la pulsion, comme le regard ou le toucher. Tant que l’objet est
élevé au rang de l’Autre absolu, la Chose, il ne devient pas objet sexuel,
c’est-à-dire pris dans le jeu phallique de la sexualité proprement dite. Il
y aura toujours cette limite. Mais le champ érotique, pulsionnel, de
l’amitié, lui, doit être considéré comme ouvert...
Voilà comment,
par le biais de l’érotisme pulsionnel, il est sans doute possible de rester
au plus près de la Chose, en son voisinage, de préserver la part de la
jouissance tout en évitant la cruauté du surmoi ou le déchaînement
psychotique. L’homme rencontre (aime) donc son prochain s’il se tient assez
proche de sa propre inhumanité, l’apprivoisant, par ce déplacement continu
qu’autorise la pulsion. Ici se repose enfin le problème de l’analogie. On a
dit que l’accès au symbolique via la Loi rompait avec l’analogie du
semblable : la Loi qui dicte d’aimer son prochain comme soi-même situe en
effet le prochain au niveau symbolique d’une référence absente, qui est
celle du Dieu mort. Ainsi la relation métaphorique ne conserve qu’un terme
dans le réel. Je puis aimer mon prochain, solitaire, du haut de ma tour
d’ivoire, dans mes livres. Il n’en va pas de même au niveau pulsionnel :
l’érotisme (de l’amitié, en l’occurrence) suppose irréductiblement du deux,
c’est incontournable. Quant à la pulsion, on sait qu’elle procède plutôt par
glissement (métonymique) que par substitution (métaphorique). C’est
précisément par cette bande que l’analogie fait retour, non pas comme
identification mais comme approche continue du ... semblable. Il s’agit ici
du «vrai» semblable et non du semblable imaginaire. Car, pour ce qui est de
cerner le vide de la Chose, il faut bien que l’autre, dans le réel de
l’amitié, fasse de même. C’est d’ailleurs cette intimité respective avec
notre prochain qui nous rapproche. Ainsi aimer son prochain (et surtout pas
en jouir : c’est la jouissance du Diable) ne nous dispense pas de jouir
(amicalement) de notre semblable.
Or même
restituée de la sorte au réel, l’analogie pose problème et rend utopique
l’effectuation de l’amitié. Le semblable n’échappe pas encore au complexe du
prochain, ni l’analogie au schéma de la représentation. L’identité de
condition des deux pôles concernés, relativement à la Chose, ne suffit pas à
créer leur identité respective en tant qu’amis. D’une certaine façon, un
semblable représente toujours le prochain pour un autre semblable, comme
dans la chaîne signifiante, de sorte que le prochain occupe structurellement
la place du sujet : en l’occurrence, c’est lui (la Chose) le vrai sujet de
l’amitié. Or cette confusion du sujet et de la Chose constitue l’impossible
par excellence, selon Lacan : ce serait le réel. Tout au plus cela nourrit
une mythologie du «double» comme étant et n’étant pas le sujet «lui-même» ;
figure non pas de l’étranger comme semblable mais de l’étrangeté à soi-même,
donc d’un prochain toujours plus ou moins menaçant. Cela participe d’un
schéma général de la réversibilité que contredit, selon nous de façon
radicale, la théorie du clonage avec son principe de l’unilatéralité. Ce
dernier est simple : il signifie qu’entre deux êtres rigoureusement
identiques, il existe un rapport tel que le premier soit tout simplement la
cause ou l’origine du second, le processus excluant toute réciprocité. C’est
le rapport de «parenté» le plus radical, si l’on veut, sauf qu’entre un
géniteur et son produit il y a bien une ressemblance, mais jamais une
identité ! C’est pourquoi il faut y voir une hypothèse pure, c’est-à-dire
purement novatrice, l’hypothèse même de la «nouveauté». Son statut seulement
théorique en découle et interdit qu’on confonde le clonage avec son
application récente (ou à venir) dans la génétique : celle-ci ne pratique,
si l’on peut dire, qu’un semblant de clonage nourrissant de fastidieux
débats «éthiques». Cette sorte de reproduction où le technologique aurait
remplacé le sexuel, et le monocellulaire l'unité corporelle, n'est
d’ailleurs pas exempte de signification subjective puisque ce qui est à
l'œuvre dans ce fantasme de prolifération infinie par scissiparité n'est
rien moins que la pulsion de mort. Précédant toute sexualité, toute
spécularité, tout narcissisme, cette technique se fonde sur le subjectif
pur, ou du moins son envers absolu, la Chose, qu'elle n'hésite pas à
représenter. Le clonage biologique n'engendre pas l'identique réel, mais des
êtres ou des choses monstrueusement identiques (c’est-à-dire seulement
ressemblants), ne pouvant figurer les uns pour les autres que le prochain ou
la mort « proche ». Heureusement, ce n'est qu'un (mauvais) rêve, le clonage
psychique étant, que l’on sache, impossible. Nous retrouvons le fantasme du
double, de la perte de l'origine, de la confusion de l'original et du
double, etc. Pourtant, d'un strict point de vue scientifique (sans tenir
compte de son aura métaphysique, donc), le clonage consacre le rôle
efficient de l'unaire (techno-moléculaire en l'occurrence) et sa précession
sur l'unitaire (bio-psychologique) : c'est le règne de l'1 plus 1, les
clones ne pouvant que s'additionner les uns aux autres dans une relation du
Même au Même.
Or la théorie du
clonage, ou le clonage comme théorie, renvoie justement l'unaire — et du
même coup la techno-science — à son essence encore unitaire, n'autorisant
aucune identité réelle. Elle consacre en revanche une pensée de l'Un, qui
est pensée-en-Un, où l'Un ne se confond pas avec la pensée c'est-à-dire
précisément avec son clone. Le clonage se définit comme la causalité propre
de l'Un en tant qu'Identité radicale ou immanence (à) soi ; il consiste en
un principe d'unilatéralisation à partir de l'Un réel donnant lieu à une
identité transcendantale (le clone) et à une dualité unilatérale (ce qui est
vu du monde à partir du clone). Le clonage dit surtout la forclusion, la
solitude radicale de l'Un qui n'est pas en « relation » avec lui-même, ni
avec son clone, auquel justement est dévolu un type de relation spécifique
(non unitaire) avec le monde. Le clone, bien qu'il soit une identité (mais
transcendantale et non réelle, relative-absolue et non absolue : il est
relatif au monde ou plutôt aux représentations qu'il en fournit) n'est pas
l'Un, mais l'en-Un : il reflète sans spécularité le monde en-Un, et pour
cela clone selon-l'Un — ou unilatéralise — des identités seulement relatives
issues des dualités mondaines. Le clone ne correspond cependant à aucune
nécessité de l'Un qui reste « en lui-même » indifférent au monde ; il (le
clone) n'intervient que si une différence mondaine se présente et fournit
par là-même l'occasion du clonage transcendantal. Le clone comme tel n'est
ni réel ni mondain (empirique) ; il ne reçoit d’ailleurs son identité de
clone que parce qu'il n'est en aucun cas l’Un-réel, si ce n'est en dernière
instance (c'est-à-dire uniquement du point de vue du réel). Il n'y a donc
aucune identité du clone « et » de l'Un-réel, si ce n'est que le clone est
une identité "comme" le réel, de même que le réel, mais sans être le réel :
seulement en tant qu'il est une identité. L'analogie ici retrouvée, en
l’absence de toute identification, n'est valable qu'à sens unique, du clone
vers le réel mais non du réel vers le clone. Le réel n'a pas à répondre à la
question : pourquoi le clone, c'est-à-dire au fond pourquoi le monde ? Il
n'y a aucune « logique du réel », même s'il y a un réel en dernière instance
de la logique, précisément celle du clonage. Le monde — c'est à lui de
s'expliquer ou plutôt à la philosophie — n'est certainement pas le
« reflet » du réel : c'est justement cette idée du reflet et du
reflet-miroir que la théorie du clonage rend superflue ...en proposant le
clone comme pur reflet, reflet sans miroir et sans spécularité, simple
analogue du réel. (Cela ne veut pas dire que le reflet-miroir n’existe pas :
sa consistance reste seulement philosophique, et au mieux apriorique.) Le
clone transcendantal ne renvoie (miroir) aucune image de lui-même au réel,
ni même ne représente le réel pour un autre clone, selon cette logique trop
humaine qu'est celle du signifiant ou de la pulsion. L'ordre transcendantal
du clone, étant lui-même à son échelle unilatéral, ne vaut que pour l'ordre
empirique ou plutôt sa représentation apriorique. Il n'y a pas de deuxième
clone ; la duplication indéfinie mathématico-biolo-gique ne ressortit pas à
la logique du clonage (qui est plutôt celle de la dualité unilatérale) mais
à sa caricature selon une Idée encore très métaphysique du pur Multiple.
Ce n’est donc
pas directement le prochain que ce clone peut prétendre aimer, c’est-à-dire
en langage non-philosophique, dualyser, mais l’amour-du-prochain (et aussi
bien : le prochain-comme-soi-même) dans sa structure complète de mixte. Mais
seule la dualité unilatérale du clone et du mixte mérite rigoureusement le
titre d’«analogie» ou d’«amitié». Quant à l’Ami, il ne saurait être cette
dualité transcendantale ni même le clone dans son identité, elle-même
transcendantale. Le clone n’est l’ami de personne, sauf par métaphore celui
du prochain-comme-soi-même qu'il clone — « amicalement » — selon l’Un ; il
est proprement le sujet de l’amitié ou de l’analogie. En revanche «je» suis
l’Ami du clone en tant que je suis l’Un-réel, même si j’existe trop peu pour
me prêter au jeu de l’analogie. Pour lui je suis indiscernable, forclos (il
ne peut que me confondre, à me nommer, avec la forme réduite par lui du
prochain, le prochain aimable ou aimant). Pourtant je ne suis ni son père ou
son géniteur, ni son maître ou son modèle, ni même son double ou son spectre
— seulement son Ami.