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D'après une lecture de Helvétius

" L’amitié suppose un besoin ; plus ce besoin sera vif, plus l’amitié sera forte : le besoin est donc la mesure du sentiment." (Helvétius)

 

 

Matérialiste, sensualiste, utilitariste, ou encore pessimiste, les étiquettes ne manquent pas pour désigner celui qui, avant Nietzsche, a le plus sévèrement critiqué les morales traditionnelles de l’amitié, la philia grecque et tous ses avatars qualifiés par lui de «romans». Son relativisme psychologique et historique le mène plutôt sur la voie d’une morale de l’intérêt qui ne fait nullement de l’amitié une valeur en soi ou une obligation. A la limite, sa sympathie va plutôt vers ces solitaires désabusés et dignes qui, se suffisant à eux-mêmes, n’ont pas ou n’ont plus besoin d’amis. «Besoin» est le maître-mot des pages littéralement renversantes qu’Helvétius consacre à l’amitié dans De l’esprit. L’amitié naît du besoin, ce qui la fait d’emblée déchoir du piédestal où la tradition l’a installée, car les hommes n’ayant pas tous les mêmes besoins selon leurs caractères et selon les circonstances de la vie, elle ne saurait être elle-même que relative. D’autre part, que l’amitié puisse devenir à son tour un besoin à part entière n’est pas nécessairement un argument en sa faveur ; on aura plutôt tendance à idéaliser ou fantasmer ce besoin, avec toute l’hypocrisie que cela entraîne (voir le jugement comparable que Nietzsche prononce à l’endroit du travail). Or l’un des effets inattendus de ce relativisme helvétussien est une mise à plat plutôt positive, roborative, des différents types d’amitié également justifiés et finalement exploitables. Ce n’est pas cynisme mais réalisme, par exemple, que d’appeler amitié l’intérêt que l’on porte aux riches et aux puissants, car dès que ceux-ci perdent leurs attributs de richesse et de puissance, quoi qu’on puisse affirmer alors en souvenir d’eux, ils perdent aussi notre amitié. Or il n’y a d’amitié qu’effective, présente, et toujours causée par quelque chose — tout le reste n’est que roman et vanité. Helvétius cite alors en substance Pascal : l’on n’aime jamais que des qualités, non l’être ou la personne en soi. Autre exemple, soutenir qu’il n’existe d’amitié qu’entre gens vertueux, que des méchants ne peuvent véritablement être amis, c’est contrer l’évidence de façon grotesque. Cela n’empêche pas que l’amitié soit un sentiment des plus vifs, parfois proche de l’amour passionnel ; l’on discute seulement ici des motifs, qui selon Helvétius ressortissent finalement toujours au besoin. Ce n’est pas non plus la nature humaine que l’on juge, comme chez La Rochefoucault ; le besoin est trop sériel et trop variable, trop «matériel» aussi pour relever du simple égoïsme au plan moral. Ce qui est plutôt condamnable moralement, c’est l’hypocrisie ou l’aveuglement qui nous fait confondre — en substituant l’une à l’autre — l’amitié réelle mais passée au besoin d’amitié demeuré intense et présent, nourrie simplement du souvenir de l’ami. Au fond nous avons dès toujours et nous continuons de sacrifier nos amis réels sur l’autel de l’amitié héroïque et idéale, qui traduit simplement le désir d’amour, de découverte, d’appel à l’autre, bref de renouvellement et de vie propre à chaque être. L’homme ne connaît et ne goûte rien dans la durée : par conséquent il est inutile de prétendre définir une essence permanente (comme la vertu, la tendresse, la connivence intellectuelle, etc.) de l’amitié. Le besoin est donc la vérité de ces êtres avides, agités, «électroniques» que sont les hommes. Nos amis sont des «relations» dont nous n’aurions simplement pas pu nous passer, et auxquelles nous avons fini par donner notre assentiment, ceci parfois jusqu’aux sentiments les plus intenses. Encore une telle intensité est-elle fonction de l’intensité du besoin : l’exemple de deux êtres égarés sur une île déserte, promis à une communauté de vie rapprochée — nécessaire à leur simple survie — et donc à une belle intimité morale, le montre suffisamment. Ils finiront toujours par s’aimer, par se sauver mutuellement au plus fort de la détresse, même s’ils ne «sont pas faits l’un pour l’autre» ou s’ils se détestent cordialement au départ (scénario typique de maints récits d’aventures !).

On voit qu’Helvétius assimile à peu près le besoin au besoin vital : c’est la limite naturelle de sa théorie. En effet il s’appuie sur un tel critère pour faire l’historique, un rien pessimiste et désabusé, du lien social amical où il apparaît que nous n’avons, nous hommes modernes, pratiquement plus besoin d’amis — même si le besoin d’amitié, au sens large de «rencontre», demeure réel —, alors qu’au temps de la chevalerie et des duels, dans la société des maîtres, la présence d’amis fidèles s’avérait nécessaire. Aujourd’hui les hommes braves ont disparu ; il ne reste plus que de «braves» hommes en guise d’amis potentiels. Cependant Helvétius souligne la subsistance d’une dernière forme d’héroïsme et donc d’amitié, tournée vers le genre humain tout entier, consistant à soutenir paradoxalement cette absence d’amitié universelle et la réalité d’un lien simplement relatif et occasionnel. Or, on l’a vu, le propos d’Helvétius s’accompagne d’une thèse générale sur le besoin et le besoin vital, un peu comme le conatus spinoziste. Malgré son style peu métaphysique, le philosophe des Lumières assimile l’Etre au Besoin et fait de l’amitié une sorte de fatalité liée au besoin : l’amitié comme effet du besoin, mais aussi devenant fatalement un besoin. Alors qu’Helvétius met en balance les amis réels d’autrefois et les relations superficielles d’aujourd’hui, qu’il constate (citant lui aussi Aristote) qu’il n’y pas ou «plus» d’amis (mes amis !), il ménage une place dans ce siècle pour une amitié du genre humain qu’il réserve (contredisant ainsi sa thèse principale) au «dernier» ami, au vrai ami. Nous l’avons dit, il s’agit du solitaire désabusé qui ne se fait plus d’illusions sur l’amitié et sur l’humanité, disons plutôt sur l’humanité de cette amitié entre les hommes ; mais celui qui s’est rendu indifférent à l’amitié, capable de se suffire à lui-même se met à collectionner les amis, devient disponible pour une amitié nouvelle plus vaste. D’un côté, il existe naturellement de ces sages, il y en a toujours eu, mais d’autre part on sent que ce type d’amis-sans-amis pourrait prendre une dimension politique plus contemporaine, il pourrait être l’«espoir» de l’humanité.

Le propos historique et politico-moral d’Helvétius n’est donc pas exempt de contradictions ; celles-ci ne font que reproduire le cercle évoqué entre l’amitié née du besoin et le besoin d’amitié — jusqu’à la note finale d’espoir. Il serait pourtant intéressant de reprendre cette sorte de justification a-morale que le besoin procure aux différentes amitiés, véritable chôra incluant les formes les plus précaires comme les plus nobles en apparence, à condition de purger le besoin de sa note vitaliste et d’en produire un concept vraiment universel. On y parviendra en le réduisant à la forme pure de l’appel ou de la rencontre — mouvement déjà amorcé par Helvétius à certains endroits —, c’est-à-dire au-delà d’une simple « mesure du sentiment », comme il l’écrit, en le constituant comme forme pure ou Sujet de l’Existence. C’est la seule façon de casser l’effet pervers de hiérarchisation et d’idéalisation qui sévit encore avec la thèse d’Helvétius. Il ne s’agit pas de transcendantaliser à outrance le besoin ou l’amitié, mais de profiter pleinement d’une position non-thétique du besoin (non auto-positionnelle comme dans le schéma «amitié (effet) du besoin» / « besoin d’amitié » / généralisation politique) pour « dualyser » ses formes unitaires occasionnelles, les disposer, en disposer, et finalement raviver ce bouillonnement d’amitiés-besoins tout en les invalidant comme points de vue (moraux, éthiques, philosophiques). Car le seul point de vue pertinent, en dernière instance, reste celui du réel, non pas le réel du besoin ou de l’amitié, mais de l’Ami comme tel affecté du besoin. L’Identité nommée «Besoin» ou «Amitié» de la forme mixte philosophique «amitié-besoin» n’en est elle-même qu’un reflet formé justement à partir de ce mixte.

 

 

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