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Philosophie-en-france un site de Didier Moulinier |
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Agora - Bien - Cité - Contrat - Démocratie - Economie - Etat - Etat civil - Histoire - Humanisme - Idéalisme - Individu - Langage - Légitimité - Liberté - Maître - Morale - Opinion - Ordre - Paix - Perfectibilité - Philosophe - Pouvoir - Raison - Sécurité - Totalitarisme - Vertu - Volonté générale - Vérité
VERNANT, Mythe et pensée chez les Grecs, 1965
ARISTOTE S'il en est ainsi, nous devons essayer d'embrasser, tout au moins dans ses grandes lignes, la nature du souverain Bien, et dire de quelle nature particulière ou de quelle potentialité il relève. On sera d'avis qu'il dépend de la science suprême et architectonique [NB = supérieurement organisatrice] par excellence. Or, une telle science est manifestement la politique, car c'est elle qui dispose quelles sont parmi les sciences celles qui sont nécessaires dans les cités et quelles sortes de sciences chaque classe de citoyens doit apprendre et jusqu'à quel point l'étude en sera poussée ; et nous voyons encore que même les potentialités les plus appréciées sont subordonnées à la politique : par exemple, la stratégie, l'économique, la rhétorique. Et puisque la politique se sert des autres sciences pratiques et qu'en outre, elle légifère sur ce qu'il faut faire et sur ce dont il faut s'abstenir, la fin de cette science englobera les fins des autres sciences ; d'où il résulte que la fin de la politique sera le bien proprement humain. Même si en effet, il y a identité entre le bien de l'individu et celui de la cité, de toute façon, c'est une tâche manifestement plus parfaite d'appréhender et de sauvegarder le bien de la cité : car le bien est assurément aimable même pour un individu isolé, mais il est plus beau et plus divin appliqué à une nation ou à des cités.
ARISTOTE
De l'État ; origine de la société ; elle est un fait de nature. - Éléments
de la famille ; le mari et la femme, le maître et l'esclave. - Le village
est formé de l'association des familles. - L'État est formé de l'association
des villages ; il est la fin de toutes les autres associations ; l'homme est
un être essentiellement sociable. - Supériorité de l'État sur les individus
; nécessité de la justice sociale.
HEGEL On ne peut subsumer le mariage sous le concept de contrat. Cette subsomption se trouve, doit-on dire, dans toute son horreur chez Kant. La nature de l'Etat n'est pas davantage le résultat d'un contrat, que l'on comprenne celui-ci comme un contrat de tous avec tous ou comme un contrat de tous avec le prince ou le gouvernement. L'immixtion de cette idée de contrat et des relations de propriété privée dans les questions concernant l'Etat a produit les plus graves confusions dans le droit public et dans la réalité. Il fut un temps où l'on admettait et affirmait, contre les princes et contre l'Etat, que les droits et les offices publics étaient la propriété privée de certains individus particuliers. De même, à une période plus récente, on a considéré que les droits des princes et ceux de l'Etat faisaient l'objet d'un contrat, qu'ils étaient fondés sur ce contrat, comme nés d'une simple volonté commune, issue elle-même de la volonté de ceux qui s'unissaient pour former un Etat. Si différents que soient ces deux points de vue, ils ont ce trait commun de transposer les déterminations de la propriété privée dans une sphère qui est d'une nature toute différente et plus éminente.
THUCYDITE, Histoire de la guerre du Péloponnèse, 11, 37
PLATON, République, VIII, 562b sq. ROUSSEAU, Discours sur l'Economie politique Ce qu'il y a de plus nécessaire, et peut-être de plus difficile dans le gouvernement, c'est une intégrité sévère ? rendre justice ? tous, et surtout ? protéger le pauvre contre la tyrannie du riche. Le plus grand mal est déj? fait, quand on a des pauvres ? défendre et des riches ? contenir. C'est sur la médiocrité seule que s'exerce toute la force des lois ; elles sont également impuissantes contre les trésors du riche et contre la misère du pauvre ; le premier les élude, le second leur échappe ; l'un brise la toile, et l'autre passe au travers. C'est donc une des plus importantes affaires du gouvernement, de prévenir l'extrême inégalité des fortunes, non en enlevant les trésors ? leurs possesseurs, mais en ôtant ? tous les moyens d'en accumuler, ni en bâtissant des hôpitaux pour les pauvres, mais en garantissant les citoyens de le devenir. Les hommes inégalement distribués sur le territoire, et entassés dans un lieu tandis que les autres se dépeuplent ; les arts d'agrément et de pure industrie favorisés aux dépens des métiers utiles et pénibles ; l'agriculture sacrifiée au commerce ; le publicain rendu nécessaire par la mauvaise administration des deniers de l'Etat ; enfin la vénalité poussée ? tel excès, que la considération se compte avec les pistoles, et que les vertus mêmes se vendent ? prix d'argent ; telles sont les causes les plus sensibles de l'opulence et de la misère, de l'intérêt particulier substitué ? l'intérêt public, de la haine mutuelle des citoyens, de leur indifférence pour la cause commune, de la corruption du peuple, et de l'affaiblissement de tous les ressorts du gouvernement.
MACHIAVAL, Le prince Reste
maintenant à voir quels doivent être les façons et gouvernement d'un
prince avec ses sujets et avec ses amis. Et comme je sais que beaucoup ont
écrit là-dessus, je crains, en en écrivant moi aussi, d'être tenu pour
présomptueux parce que je m'écarte, surtout dans la discussion de cette
matière, du chemin suivi par les autres. Mais mon intention étant d'écrire
chose utile à qui l'entend, il m'a paru plus pertinent de me conformer à
la vérité effective de la chose qu'aux imaginations qu'on s'en fait. Et
beaucoup se sont imaginé des républiques et des monarchies qui n'ont
jamais été vues ni connues pour vraies. En effet, il y a si loin de la
façon dont on vit à celle dont on devrait vivre, que celui qui laisse ce
qui se fait pour ce qui se devrait faire, apprend plutôt à se détruire
qu'à se préserver : car un homme qui en toute occasion voudrait faire
profession d'homme de bien, il ne peut éviter d'être détruit parmi tant de
gens qui ne sont pas bons. Aussi est-il nécessaire à un prince, s'il veut
se maintenir, d'apprendre à pouvoir n'être pas bon, et d'en user et n'user
pas selon la nécessité.
KANT Que l'on imagine les hommes aussi bons et aussi amis du droit que l'on voudra, il résulte a priori de l'idée rationnelle d'un état qui n'est pas juridique, qu'avant l'établissement d'un état légal et public, les individus, les peuples et les Etats ne sauraient avoir aucune garantie, les uns vis-à-vis des autres, contre la violence, et être assurés de pouvoir faire, comme c'est le droit de chacun, ce qui leur semble juste et bon, sans dépendre en cela de l'opinion d'autrui. Par conséquent, la première chose qu'on soit obligé d'admettre, si l'on ne veut pas renoncer à toute idée de droit, c'est ce principe, à savoir qu'il faut sortir de l'état de nature, où chacun agit à sa tête, et s'unir à tous les autres (avec lesquels on ne peut éviter de se trouver en rapport) dans une soumission commune à une contrainte extérieure, légale et publique, ou entrer dans un état dans lequel ce que chacun peut revendiquer comme sien soit légalement déterminé, et lui soit assuré par un pouvoir suffisant (qui n'est pas celui de l'individu, mais un pouvoir extérieur), c'est-à-dire qu'il faut entrer avant tout dans l'état civil. J.-J. ROUSSEAU, Du Contrat social
Ce passage de l'état de nature à l'état civil produit dans l'homme un
changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à
l'instinct, et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait
auparavant. C'est alors seulement que la voix du devoir succédant à
l'impulsion physique et le droit à l'appétit, l'homme, qui jusque-là n'avait
regardé que lui-même, se voit forcé d'agir sur d'autres principes, et de
consulter sa raison avant d'écouter ses penchants. Quoiqu'il se prive dans
cet état de plusieurs avantages qu'il tient de la nature, il en regagne de
si grands, ses facultés s'exercent et se développent, ses idées s'étendent,
ses sentiments s'ennoblissent, son âme toute entière s'élève à tel point,
que si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent
au-dessous de celle dont il est sorti, il devrait bénir sans cesse l'instant
heureux qui l'en arracha pour jamais, et qui, d'un animal stupide et borné,
fit un être intelligent et un homme.
COURNOT Les personnages appelés à figurer sur la scène de l'histoire (l'histoire comme on l'entend d'ordinaire et comme on doit le plus souvent l'entendre), monarques, tribuns, législateurs, guerriers, diplomates, ont bien le rôle actif, interviennent bien à titre de causes efficientes dans la détermination de chaque événement pris à part. Ils gagnent ou perdent les batailles, ils fomentent ou répriment les révoltes, ils rédigent les lois et les traités, ils fabriquent et votent les constitutions. Et comme ils arrivent eux-même sur la scène à la suite des combinaisons de la politique, il semble d'abord que la politique engendre et mène tout le reste. Cependant, l'histoire politique est de toutes les parties de l'histoire celle où il entre visiblement le plus de fortuit, d'accidentel, et d'imprévu:de sorte que pour le philosophe "qui méprise le fait", qui ne se soucie guère de l'accidentel et du fortuit, si brillant que soit le météore, si retentissante que soit l'explosion, l'histoire tout entière courrait risque d'être frappée du même dédain que les caprices de la politique, s'il n'y avait plus d'apparence que de réalité dans cette conduite de l'histoire par la politique, comme par une roue maîtresse, et s'il ne fallait distinguer entre le caprice humain, cause des événements qui finit par prévaloir sur les caprices de la fortune et des hommes.
MERLEAU-PONTY, Éloge de la philosophie
KANT, Critique de la raison pure La République de Platon est devenue proverbiale, comme exemple prétendu frappant d'une perfection imaginaire qui ne peut avoir son siège que dans le cerveau d'un penseur oisif et Brucker trouve ridicule cette assertion du philosophe qu'un prince ne gouverne jamais bien s'il ne participe aux idées. Mais il vaudrait bien mieux s'attacher davantage à cette idée et (...) la mettre en lumière grâce à de nouveaux efforts, que de la rejeter comme inutile, sous le très misérable et honteux prétexte qu'elle est irréalisable. Une constitution ayant pour but la plus grande liberté humaine fondée sur des lois qui permettraient à la liberté de chacun de subsister en même temps que la liberté de tous les autres (je ne parle pas du plus grand bonheur possible, car il en découlerait de lui-même), c'est là au moins une idée nécessaire, qui doit servir de base non seulement aux grandes lignes d'une constitution civile, mais encore à toutes les lois, et où il faut faire abstraction, dès le début, des obstacles actuels, lesquels résultent peut-être moins inévitablement de la nature humaine que du mépris que l'on a fait des vraies idées en matière de législation. En effet, il ne peut y avoir rien de plus préjudiciable et de plus indigne d'un philosophe que d'en appeler, comme le vulgaire, à une expérience prétendue contraire, alors que cette expérience n'aurait pas du tout existé, si l'on avait fait, en temps opportun, ces institutions basées sur les idées et si, à la place de ces idées, des concepts grossiers, justement, parce qu'ils étaient tirés de l'expérience, n'étaient venus anéantir tout bon dessein. Plus la législation et le gouvernement seraient conformes à ces idées, et plus les peines seraient rares ; et il est tout à fait raisonnable d'affirmer (comme le fait Platon) que si la législation était pleinement d'accord avec ces idées, on n'aurait plus besoin d'aucune peine. Or, bien que ceci ne puisse jamais se produire, l'idée, cependant, est tout à fait juste qui prend ce maximum comme archétype et se règle sur lui pour rapprocher toujours davantage la constitution légale des hommes de la plus grande perfection possible. En effet, quel peut être le plus haut degré auquel l'humanité doit s'arrêter et combien grande peut être par conséquent la distance qui subsiste nécessairement entre l'idée et sa réalisation, personne ne peut et ne doit le déterminer, précisément parce qu'il s'agit de la liberté qui peut dépasser toute limite assignée.
COMTE, Système de politique positive La décomposition de l'humanité en individus proprement dits, ne constitue qu'une analyse anarchique, autant irrationnelle qu'immorale, qui tend à dissoudre l'existence sociale au lieu de l'expliquer, puisqu'elle ne devient applicable que quand l'association cesse. Elle est aussi vicieuse en sociologie que le serait en biologie, la décomposition chimique de l'individu lui-même en molécules irréductibles, dont la séparation n'a jamais lieu pendant la vie. A la vérité, quand l'état social se trouve profondément altéré, la dissolution pénètre, à un certain degré, jusqu'à la constitution domestique, comme on ne le voit que trop aujourd'hui. Mais, quoique ce soit là le plus grave de tous les symptômes anarchiques, on peut alors remarquer, d'une part la disposition universelle à maintenir autant que possible les anciens liens domestiques, et d'autre part, la tendance spontanée à former de nouvelles familles, plus homogènes et plus stables. Ces cas maladifs confirment donc eux-mêmes l'axiome élémentaire de la sociologie statique : la société humaine se compose de familles et non d'individus. Suivant un principe philosophique posé, depuis longtemps par mon ouvrage fondamental, un système quelconque ne peut être formé que d'éléments semblables à lui et seulement moindres. Une société n'est donc pas plus décomposable en individus qu'une surface géométrique ne l'est en lignes ou une ligne en points.
ARISTOTE Il est évident que l'homme est un animal politique, bien plus que n'importe quelle abeille ou n'importe quel animal grégaire. Car, nous le disons souvent, la nature ne fait rien en vain. Et seul parmi les animaux, l'homme est doué de parole. Certes la voix sert à signifier la douleur et le plaisir et c'est pourquoi on la rencontre chez les autres animaux (car leur nature s'est hissée jusqu'à la faculté de percevoir douleur et plaisir et de se signifier mutuellement). Mais la parole existe en vue de manifester l'utile et le nuisible, puis aussi, par voie de conséquence, le juste et l'injuste. C'est ce qui fait qu'il n'y a qu'une chose qui soit propre aux hommes et les sépare des autres animaux : la perception du bien et du mal, du juste et de l'injuste et autres notions de ce genre; et avoir de telles notions en commun, voilà qui fait une famille et une cité.
WEBER, Le savant et le politique, 1919 SPINOZA,Traité Politique (X, 8) Il faut mener les hommes de telle façon qu'ils croient ne pas être menés, mais vivre selon leur libre décret et conformément à leur complexion propre ; il faut donc les tenir par le seul amour de la liberté, le désir d'accroître leur fortune et l'espoir de s'élever aux honneurs. Cependant, les statues, les cortèges triomphaux et les autres excitants à la vertu, sont des marques de servitude plutôt que des marques de liberté. C'est aux esclaves, non aux hommes libres qu'on donne des récompenses pour leur bonne conduite. Je reconnais que les hommes sont très sensibles à ces stimulants, mais si, à l'origine, on décerne les récompenses honorifiques aux grands hommes, plus tard, l'envie croissant, c'est aux paresseux et à ceux que gonfle l'orgueil de leur richesse, à la grande indignation de tous les bons citoyens. En outre, il est évident que l'égalité, dont la perte entraîne nécessairement la ruine de la liberté commune, ne peut être maintenue sitôt que des honneurs extraordinaires sont décernés par une loi de l'État à un homme qui se distingue par son mérite. ARENDT En dépit de la grande influence que le concept d'une liberté intérieure non politique a exercée sur la tradition de la pensée, il semble qu ' on puisse affirmer que l'homme ne saurait rien de la liberté intérieure s'il n'avait d'abord expérimenté une liberté qui soit une réalité tangible dans le monde. Nous prenons conscience d'abord de la liberté ou de son contraire dans notre commerce avec d'autres, non dans le commerce avec nous-mêmes. Avant de devenir un attribut de la pensée ou une qualité de la volonté, la liberté a été comprise comme le statut de l'homme libre, qui lui permettait de se déplacer, de sortir de son foyer, d'aller dans le monde et de rencontrer d'autres gens en actes et en paroles. ... Manifestement, la liberté ne caractérise pas toute forme de rapports humains et toute espèce de communauté. Là où des hommes vivent ensemble mais ne forment pas un corps politique - par exemple, dans les sociétés tribales ou dans l'intimité du foyer - les facteurs réglant leurs actions et leur conduite ne sont pas la liberté, mais les nécessités de la vie et le souci de sa conservation. En outre, partout où le monde fait par l'homme ne devient pas scène pour l'action et la parole - par exemple dans les communautés gouvernées de manière despotique qui exilent leurs sujets dans l'étroitesse du foyer et empêchent ainsi la naissance d'une vie publique - la liberté n'a pas de réalité mondaine'. Sans une vie publique politiquement garantie, il manque à la liberté l'espace mondain où faire son apparition. Certes, elle peut encore habiter le cour des hommes comme désir, volonté, souhait ou aspiration, mais le cour humain, nous le savons tous, est un lieu très obscur, et tout ce qui se passe dans son obscurité ne peut être désigné comme un fait démontrable. La liberté comme fait démontrable et la politique coïncident et sont relatives l'une à l'autre comme deux cotés d'une même chose; LOCKE, Second Traité
Pour comprendre correctement le pouvoir politique et tracer le cheminement
de sa première institution, il nous faut examiner la condition naturelle des
hommes, c'est-à-dire un état où ils sont parfaitement libres d'ordonner
leurs actions, de disposer de leurs biens et de leurs personnes comme ils
l'entendent, dans les limites du droit naturel, sans demander l'autorisation
d'aucun autre homme ni dépendre de sa volonté.
HUME, Essais politiques A dire vrai, rien n'est plus terrible qu'une dissolution totale du gouvernement, qui déchaîne, pour ainsi dire, la multitude, et fait dépendre le choix d'un nouvel établissement d'un nombre approchant de celui du peuple en corps ; car ce n'est pourtant jamais tout le peuple qui s'en mêle. Alors il n'y a point d'homme sage qui ne souhaite de voir à la tête d'une armée puissante et affectionnée un général qui se saisisse immédiatement de la proie, et qui donne un maître au peuple qui est si peu en état de s'en choisir un. On peut voir par là combien la réalité du fait diffère de ces notions philosophiques. Que l'établissement qui a suivi la révolution ne nous en impose pas au point de nous rendre amoureux de cette origine philosophique du gouvernement, et de nous faire rejeter toute autre comme monstrueuse.
KANT La vraie politique (..) ne peut faire aucun pas sans rendre d'abord hommage à la morale ; et bien qu'en soi la politique soit un art difficile, ce n'en est pas un cependant de la réunir à la morale, car celle-ci tranche le noeud que la politique ne peut trancher dès qu'elles sont en conflit. Le droit de l'homme doit être tenu pour sacré, dût-il en coûter de gros sacrifices à la puissance souveraine. On ne peut ici user d'une cote mal taillée et inventer le moyen terme d'un droit pragmatiquement conditionné (qui tiendrait le milieu entre le droit et l'intérêt) ; bien au contraire, la politique doit plier le genou devant le droit ; mais elle peut espérer en revanche parvenir, lentement il est vrai, à un degré où elle brillera avec éclat d'une manière constante.
ALAIN, Mars ou la guerre jugée
Chacun a pu remarquer, au sujet des opinions communes, que
chacun les subit et que personne ne les forme. Un citoyen, même avisé et
énergique quand il n'a à conduire que son propre destin, en vient
naturellement et par une espèce de sagesse à rechercher quelle est l'opinion
dominante au sujet des affaires publiques. Car, se dit-il, comme je n'ai ni
la prétention ni le pouvoir de gouverner à moi tout seul, il faut que je
m'attende à être conduit ; à faire ce qu'on fera, à penser ce qu'on pensera.
Remarquez que tous raisonnent de même, et de bonne foi. Chacun a bien
peut-être une opinion ; mais c'est à peine s'il se la formule à lui-même ;
il rougit à la seule pensée qu'il pourrait être seul de son avis. TOCQUEVILLE Les hommes qui ont la passion des jouissances matérielles découvrent d'ordinaire comment les agitations de la liberté troublent le bien-être, avant que de s'apercevoir comment la liberté sert à se le procurer; et au moindre bruit des passions publiques qui pénètrent au milieu des petites jouissances de leur vie privée, ils s'éveillent et s'inquiètent; pendant longtemps la peur de l'anarchie les tient sans cesse en suspens et toujours prêts à se jeter hors de la liberté au premier désordre. Je conviendrais sans peine que la paix publique est un grand bien; mais je ne veux pas oublier cependant que c'est à travers le bon ordre que tous les peuples sont arrivés à la tyrannie. Il ne s'ensuit pas assurément que les peuples doivent mépriser la paix publique ; mais il ne faut pas qu'elle leur suffise. Une nation qui ne demande à son gouverneur que le maintien de l'ordre est déjà esclave au fond de son cœur; elle est esclave de son bien-être, et l'homme qui doit l'enchaîner peut paraître.
SPINOZA
L'expérience paraît enseigner que, dans l'intérêt de la paix
et de la concorde, il convient que tout le pouvoir soit concentré dans les
mains d'un seul. Nul Etat en effet n'est demeuré aussi longtemps sans aucun
changement notable que celui des Turcs, et en revanche, nulles cités n'ont
été moins durables que les Cités populaires ou démocratiques, et il n'en est
pas où se soient élevées plus de séditions. Mais si "paix" est le nom que
méritent de porter la servitude, la barbarie et la solitude, il n'est rien
pour les hommes de si lamentable que la paix.
ROUSSEAU, Du Contrat Social, Livre II, chapitre VII
Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se
sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine ; de
transformer chaque individu, qui par lui-même est un tout parfait et
solitaire, en partie d'un plus grand tout dont cet individu reçoive en
quelque sorte sa vie et son être ; d'altérer la constitution de l'homme pour
la renforcer; de substituer une existence partielle et morale à l'existence
physique et indépendante que nous avons tous reçue de la nature. Il faut, en
un mot, qu'il ôte à l'homme ses forces propres pour lui en donner qui lui
soient étrangères et dont il ne puisse faire usage sans le secours d'autrui.
SPINOZA, Traité politique Les philosophes conçoivent les affections qui se livrent bataille en nous, comme des vices dans lesquels les hommes tombent par leur faute, c'est pourquoi ils ont accoutumé de les tourner en dérision, de les déplorer, de les réprimander, ou, quand ils veulent paraître plus moraux, de les détester. Ils croient ainsi agir divinement et s'élever au faîte de la sagesse, prodiguant toutes sortes de louanges à une nature humaine qui n'existe nulle part, et flétrissant par leurs discours celle qui existe réellement. Ils conçoivent les hommes en effet, non tels qu'ils sont, mais tels qu'eux-mêmes voudraient qu'ils fussent : de là cette conséquence, que la plupart, au lieu d'une Ethique, ont écrit une Satire, et n'ont jamais eu en Politique de vues qui puissent être mises en pratique ; la Politique, telle qu'ils la conçoivent, devant être tenue pour une Chimère, ou comme convenant soit au pays d'Utopie, soit à l'âge d'or, c'est-à-dire à un temps où nulle institution n'était nécessaire. Entre toutes les sciences, donc, qui ont une application, c'est la Politique où la théorie passe pour différer le plus de la pratique, et il n'est pas d'hommes qu'on juge moins propres à gouverner l'État, que les théoriciens, c'est-à-dire les philosophes. "
HOBBES, Léviathan
SPINOZA, Traité théologico-politique On pense que l'esclave est celui qui agit par commandement et l'homme libre celui qui agit selon son bon plaisir. Cela cependant n'est pas absolument vrai, car en réalité être captif de son plaisir et incapable de rien voir ni faire qui nous soit vraiment utile, c'est le pire esclavage, et la liberté n'est qu'à celui qui de son entier consentement vit sous la seule conduite de la Raison. Quant à l'action par commandement, c'est-à-dire à l'obéissance, elle ôte bien en quelque manière la liberté, elle ne fait cependant pas sur-le-champ un esclave, c'est la raison déterminante de l'action qui le fait. Si la fin de l'action n'est pas l'utilité de l'agent lui-même, mais de celui qui la commande, alors l'agent est un esclave, inutile à lui-même ; au contraire, dans un Etat et sous un commandement pour lesquels la loi suprême est le salut de tout le peuple, non de celui qui commande, celui qui obéit en tout au souverain ne doit pas être dit un esclave inutile à lui-même, mais un sujet. Ainsi cet Etat est le plus libre, dont les lois sont fondées en droite Raison, car dans cet Etat chacun, dès qu'il le veut, peut être libre, c'est-à-dire vivre de son entier consentement sous la conduite de la Raison. ROUSSEAU, Du Contrat social, I, 4. On dira que le despote assure à ses sujets la tranquillité civile ? Soit, mais qu'y gagnent-ils si les guerres que son ambition leur attire, si son insatiable avidité, si les vexations de son ministère les désole plus que ne le feroient leurs dissentions ? Qu'y gagnent-ils si cette tranquillité même est une de leurs misères ? on vit tranquille aussi dans les cachots ; en est-ce assez pour s'y trouver bien ? Les Grecs enfermés dans l'antre du Cyclope y vivoient tranquilles en attendant que leur tour vînt d'être dévorés.
ARENDT, Les Origines du totalitarisme
PLATON, Protagoras
DISCOURS DE SOCRATE :
ROUSSEAU, Du contrat social
Quand je dis que l'objet des lois est
toujours général, j'entends que la loi considère les sujets en corps et les
actions comme abstraites, jamais un homme comme individu ni une action
particulière. Ainsi la loi peut bien statuer qu'il y aura des privilèges,
mais elle n'en peut donner nommément à personne ; la loi peut faire
plusieurs classes de Citoyens, assigner même les qualités qui donneront
droit à ces classes, mais elle ne peut nommer tels et tels pour y être admis
; elle peut établir un Gouvernement royal et une succession héréditaire,
mais elle ne peut élire un roi ni nommer une famille royale ; en un mot
toute fonction qui se rapporte à un objet individuel n'appartient point à la
puissance législative.
ARENDT Puisque j'ai traité ici de la politique dans la perspective de la vérité, et par conséquent d' un point de vue extérieur au domaine politique, j'ai omis de remarquer, ne fut- ce qu' en passant, la grandeur et la dignité de ce qui se passe en elle. J'ai parlé comme si le domaine politique n'était rien de plus qu'un champs de bataille pour des intérêts partiaux et adverses, ou rien ne compteraient que le plaisir et le profit(...) dans cette perspective nous restons dans l'ignorance du contenu réel de la vie politique- de la joie et de la satisfaction qui naissent du fait d'être en compagnie de nos pareils, d'agir ensemble et d'apparaître en public, de nous insérer dans le monde par la parole et par l'action, et ainsi d'acquérir et de soutenir notre identité personnelle et de commencer quelque chose d'entièrement neuf. Cependant, ce que j'entendais montrer ici est que toute cette sphère, nonobstant sa grandeur, est limitée- qu'elle n'enveloppe pas le tout de l'existence de l'homme et du monde. Elle est limité par ces choses que les hommes ne peuvent changer à volonté, et c'est seulement en respectant ses propres lisières que ce domaine, où nous sommes libres d'agir et de transformer, peut demeurer intact, conserver son intégrité et tenir ses promesses. Conceptuellement, nous pouvons appeler la vérité ce que l'on ne peut pas changer, métaphoriquement, elle est le sol sur lequel nous nous tenons et le ciel qui s'étend au dessus de nous.
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