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LA POLITIQUE

 

 

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Agora - Bien - Cité - Contrat - Démocratie - Economie - Etat - Etat civil - Histoire - Humanisme - Idéalisme - Individu - Langage

- Légitimité - Liberté - Maître - Morale - Opinion - Ordre - Paix - Perfectibilité - Philosophe - Pouvoir - Raison - Sécurité -

Totalitarisme - Vertu - Volonté générale - Vérité

 

 

 

 

AGORA

VERNANT, Mythe et pensée chez les Grecs, 1965

Au début du Chant II de l'Odyssée, Télémaque convoque ainsi l'agora, c'est à dire il rassemble l'aristocratie militaire d'Ithaque. Le cercle établi, Télémaque s'avance à l'intérieur et se tient en méso, au centre; il prend en main le sceptre et parle librement. Quand il a fini, il sort du cercle, un autre prend sa place et lui répond. Cette assemblée d'«égaux», que constitue la réunion des guerriers, dessine un espace circulaire et centré où chacun peut librement dire ce qui lui convient. Ce rassemblement militaire deviendra, à la suite d'une série de transformations économiques et sociales, l'agora de cité où tous les citoyens (d'abord une minorité d'aristocrates, puis l'ensemble du démos) pourront débattre et décider en commun des affaires, qui les concernent collectivement. Il s'agit donc d'un espace fait pour la discussion, d'un espace public s'opposant aux maisons privées, d'un espace politique où l'on discute et où l'on argumente librement. [...] Le groupe humain se fait donc de lui même l'image suivante : à côté des maisons privées, particulières, il y a un centre où les affaires publiques sont débattues, et ce centre représente tout ce qui est « commun », la collectivité comme telle. Dans ce centre chacun se trouve l'égal de l'autre, personne n'est soumis à personne. Dans ce libre débat qui s'institue au centre de l'agora, tous les citoyens se définissent comme des isoï; des égaux, des omoïoï des semblables. Nous voyons naître une société où le rapport de l'homme avec l'homme est pensé sous la forme d'une relation d'identité, de symétrie, de réversibilité. Au lieu que la société humaine forme, comme l'espace mythique, un monde à étages avec le roi au sommet et au dessous de lui toute une hiérarchie de statuts sociaux définis en termes de domination et de soumission, l'univers de la cité apparaît constitué par des rapports égalitaires et réversibles où tous les citoyens se définissent les uns par rapport aux autres comme identiques sur le plan politique. On peut dire qu'en ayant accès à cet espace circulaire et centré de l'agora, les citoyens entrent dans le cadre d'un système politique dont la loi est l'équilibre, la symétrie, la réciprocité.

 

BIEN

ARISTOTE

S'il en est ainsi, nous devons essayer d'embrasser, tout au moins dans ses grandes lignes, la nature du souverain Bien, et dire de quelle nature particulière ou de quelle potentialité il relève. On sera d'avis qu'il dépend de la science suprême et architectonique [NB = supérieurement organisatrice] par excellence. Or, une telle science est manifestement la politique, car c'est elle qui dispose quelles sont parmi les sciences celles qui sont nécessaires dans les cités et quelles sortes de sciences chaque classe de citoyens doit apprendre et jusqu'à quel point l'étude en sera poussée ; et nous voyons encore que même les potentialités les plus appréciées sont subordonnées à la politique : par exemple, la stratégie, l'économique, la rhétorique. Et puisque la politique se sert des autres sciences pratiques et qu'en outre, elle légifère sur ce qu'il faut faire et sur ce dont il faut s'abstenir, la fin de cette science englobera les fins des autres sciences ; d'où il résulte que la fin de la politique sera le bien proprement humain. Même si en effet, il y a identité entre le bien de l'individu et celui de la cité, de toute façon, c'est une tâche manifestement plus parfaite d'appréhender et de sauvegarder le bien de la cité : car le bien est assurément aimable même pour un individu isolé, mais il est plus beau et plus divin appliqué à une nation ou à des cités.

 

CITE

ARISTOTE

De l'État ; origine de la société ; elle est un fait de nature. - Éléments de la famille ; le mari et la femme, le maître et l'esclave. - Le village est formé de l'association des familles. - L'État est formé de l'association des villages ; il est la fin de toutes les autres associations ; l'homme est un être essentiellement sociable. - Supériorité de l'État sur les individus ; nécessité de la justice sociale.
§ 1. Tout État est évidemment une association ; et toute association ne se forme qu'en vue de quelque bien, puisque les hommes, quels qu'ils soient, ne font jamais rien qu'en vue de ce qui leur paraît être bon. Évidemment toutes les associations visent à un bien d'une certaine espèce, et le plus important de tous les biens doit être l'objet de la plus importante des associations, de celle qui renferme toutes les autres ; et celle-là, on la nomme précisément État et association politique.
§ 2. Des auteurs n'ont donc pas raison d'avancer que les caractères de roi, de magistrat, de père de famille, et de maître, se confondent. C'est supposer qu'entre chacun d'eux toute la différence est du plus au moins, sans être spécifique ; qu'ainsi un petit nombre d'administrés constitueraient le maître ; un nombre plus grand, le père de famille ; un plus grand encore, le magistrat ou le roi ; c'est supposer qu'une grande famille est absolument un petit État. Ces auteurs ajoutent, en ce qui concerne le magistrat et le roi, que le pouvoir de l'un est personnel et indépendant ; et que l'autre, pour me servir des définitions mêmes de leur prétendue science, est en partie chef et en partie sujet.
§ 3. Toute cette théorie est fausse ; il suffira, pour s'en convaincre, d'adopter dans cette étude notre méthode habituelle. Ici, comme partout ailleurs, il convient de réduire le composé à ses éléments indécomposables, c'est-à-dire, aux parties les plus petites de l'ensemble. En cherchant ainsi quels sont les éléments constitutifs de l'État, nous reconnaîtrons mieux en quoi diffèrent ces éléments ; et nous verrons si l'on peut établir quelques principes scientifiques dans les questions dont nous venons de parler. Ici, comme partout ailleurs, remonter à l'origine des choses et en suivre avec soin le développement, est la voie la plus sûre pour bien observer.

 

CONTRAT

HEGEL

On ne peut subsumer le mariage sous le concept de contrat. Cette subsomption se trouve, doit-on dire, dans toute son horreur chez Kant. La nature de l'Etat n'est pas davantage le résultat d'un contrat, que l'on comprenne celui-ci comme un contrat de tous avec tous ou comme un contrat de tous avec le prince ou le gouvernement. L'immixtion de cette idée de contrat et des relations de propriété privée dans les questions concernant l'Etat a produit les plus graves confusions dans le droit public et dans la réalité. Il fut un temps où l'on admettait et affirmait, contre les princes et contre l'Etat, que les droits et les offices publics étaient la propriété privée de certains individus particuliers. De même, à une période plus récente, on a considéré que les droits des princes et ceux de l'Etat faisaient l'objet d'un contrat, qu'ils étaient fondés sur ce contrat, comme nés d'une simple volonté commune, issue elle-même de la volonté de ceux qui s'unissaient pour former un Etat. Si différents que soient ces deux points de vue, ils ont ce trait commun de transposer les déterminations de la propriété privée dans une sphère qui est d'une nature toute différente et plus éminente.

 

DEMOCRATIE

THUCYDITE, Histoire de la guerre du Péloponnèse, 11, 37

Notre régime politique ne prend pas pour modèles les lois des autres : loin d'imiter autrui, nous sommes nous-mêmes un exemple. Quant au nom, comme la cité est gouvernée en vue de l'intérêt du plus grand nombre, et non pour une minorité, cela s'appelle une démocratie. S'agissant des affaires privées, la loi assure l'égalité de tous. Cependant, en ce qui concerne les affaires publiques, si un citoyen se distingue en quelque domaine, il peut accéder aux responsabilités, moins en fonction de sa catégorie sociale qu'en raison de son mérite personnel. En outre, la pauvreté n'est pas un obstacle : si quelqu'un est capable de rendre service à la cité, il n'en est pas empêché par l'obscurité de sa situation sociale. Libres dans la vie publique, nous le sommes également dans la vie quotidienne. Chacun peut agir a sa fantaisie, sans subir de blâme ou de vexations qui peuvent blesser, même sans causer de mal. Malgré cette tolérance dans notre vie privée, nous nous efforçons de ne rien faire d'illégal dans la vie publique. Nous nous soumettons aux magistrats et aux lois, surtout à celles qui protègent les victimes de l'injustice et à toutes celles qui, sans être écrites, valent une honte indiscutée a ceux qui leur désobéissent.

PLATON, République, VIII, 562b sq.

N'est-ce pas le désir insatiable de ce que la démocratie regarde comme son bien suprême qui perd la démocratie?
- Quel bien veux-tu dire?
- La liberté, répondis-je. En effet, dans une cité démocratique tu entendras dire que c'est le plus beau de tous les biens, ce pourquoi un homme né libre ne saura habiter ailleurs que dans cette cité [...] Or, [...] n'est-ce pas le désir insatiable de ce bien, et l'indifférence pour tout le reste, qui change ce gouvernement et le met dans l'obligation de recourir à la tyrannie? [...] Lorsqu'une cité démocratique, altérée de liberté, trouve dans ses chefs de mauvais échansons, elle s'enivre de ce vin pur au-delà de toute décence; alors, si ceux qui la gouvernent ne se montrent pas tout à fait dociles et ne lui font pas large mesure de liberté, elle les châtie [...]. Et ceux qui obéissent aux magistrats, elle les bafoue et les traite d'hommes serviles et sans caractère. Par contre elle loue et honore, dans le privé comme en public, les gouvernants qui ont l'air d'être des gouvernés et les gouvernés qui prennent l'air de gouvernants. N'est-il pas inévitable que dans une pareille cité l'esprit de liberté s'étende à tout ? [...]. Qu'il pénètre, mon cher, à l'intérieur des familles, et qu'à la fin l'anarchie gagne jusqu'aux animaux? [...] Or, vois-tu le résultat de tous ces abus accumulés ? Conçois-tu bien qu'ils rendent l'âme des citoyens tellement ombrageuse qu'à la moindre apparence de contrainte ceux-ci s'indignent et se révoltent? Et ils en viennent à la fin, tu le sais, à ne plus s'inquiéter des lois écrites ou non écrites, afin de n'avoir absolument aucun maître.
- Je ne le sais que trop, répondit-il
- Eh bien! mon ami, c'est ce gouvernement si beau et si juvénile qui donne naissance à la tyrannie.

 

ECONOMIE

ROUSSEAU, Discours sur l'Economie politique

Ce qu'il y a de plus nécessaire, et peut-être de plus difficile dans le gouvernement, c'est une intégrité sévère ? rendre justice ? tous, et surtout ? protéger le pauvre contre la tyrannie du riche. Le plus grand mal est déj? fait, quand on a des pauvres ? défendre et des riches ? contenir. C'est sur la médiocrité seule que s'exerce toute la force des lois ; elles sont également impuissantes contre les trésors du riche et contre la misère du pauvre ; le premier les élude, le second leur échappe ; l'un brise la toile, et l'autre passe au travers. C'est donc une des plus importantes affaires du gouvernement, de prévenir l'extrême inégalité des fortunes, non en enlevant les trésors ? leurs possesseurs, mais en ôtant ? tous les moyens d'en accumuler, ni en bâtissant des hôpitaux pour les pauvres, mais en garantissant les citoyens de le devenir. Les hommes inégalement distribués sur le territoire, et entassés dans un lieu tandis que les autres se dépeuplent ; les arts d'agrément et de pure industrie favorisés aux dépens des métiers utiles et pénibles ; l'agriculture sacrifiée au commerce ; le publicain rendu nécessaire par la mauvaise administration des deniers de l'Etat ; enfin la vénalité poussée ? tel excès, que la considération se compte avec les pistoles, et que les vertus mêmes se vendent ? prix d'argent ; telles sont les causes les plus sensibles de l'opulence et de la misère, de l'intérêt particulier substitué ? l'intérêt public, de la haine mutuelle des citoyens, de leur indifférence pour la cause commune, de la corruption du peuple, et de l'affaiblissement de tous les ressorts du gouvernement.

 

ETAT

MACHIAVAL, Le prince

Reste maintenant à voir quels doivent être les façons et gouvernement d'un prince avec ses sujets et avec ses amis. Et comme je sais que beaucoup ont écrit là-dessus, je crains, en en écrivant moi aussi, d'être tenu pour présomptueux parce que je m'écarte, surtout dans la discussion de cette matière, du chemin suivi par les autres. Mais mon intention étant d'écrire chose utile à qui l'entend, il m'a paru plus pertinent de me conformer à la vérité effective de la chose qu'aux imaginations qu'on s'en fait. Et beaucoup se sont imaginé des républiques et des monarchies qui n'ont jamais été vues ni connues pour vraies. En effet, il y a si loin de la façon dont on vit à celle dont on devrait vivre, que celui qui laisse ce qui se fait pour ce qui se devrait faire, apprend plutôt à se détruire qu'à se préserver : car un homme qui en toute occasion voudrait faire profession d'homme de bien, il ne peut éviter d'être détruit parmi tant de gens qui ne sont pas bons. Aussi est-il nécessaire à un prince, s'il veut se maintenir, d'apprendre à pouvoir n'être pas bon, et d'en user et n'user pas selon la nécessité.
Laissant donc de côté les choses qu'on a imaginées pour un prince, et discourant de celles qui sont vraies, je dis qu'à tous les hommes, quand on parle d'eux, et surtout aux princes, parce qu'ils sont placés plus haut, on attribue quelques-unes de ces qualités qui leur apportent blâme ou louange. C'est-à-dire que tel est tenu pour libéral, tel pour ladre - misero - (usant ici d'un terme toscan : car avaro, en notre langue, est aussi celui qui par rapine désire posséder ; et c'est misero que nous appelons celui qui s'abstient trop d'user de son bien) ; tel est dit généreux, tel rapace ; tel cruel, tel pitoyable ; l'un parjure, l'autre loyal ; l'un efféminé et pusillanime, l'autre fier et courageux ; l'un affable, l'autre orgueilleux ; l'un paillard, l'autre chaste ; l'un franc, l'autre rusé ; l'un dur, l'autre facile ; l'un grave, l'autre léger ; l'un religieux, l'autre incrédule, et ainsi de suite. Et je sais que chacun confessera que ce serait chose tout à fait louable que chez un prince on trouvât, de toutes les qualités susdites, celles qui sont tenues pour bonnes ; mais comme elles ne se peuvent avoir ni observer entièrement, à cause des conditions humaines qui ne le permettent pas, il lui est nécessaire d'être assez sage pour savoir éviter le mauvais renom de ces vices qui lui feraient perdre son État ; et de ceux qui ne lui feraient pas perdre, se garder, si possible ; mais ne le pouvant pas, il peut avec moins de réserve s'y laisser aller. Et même, qu'il n'ait cure d'encourir le mauvais renom de ces vices sans lequels il pourrait difficilement sauvegarder l'État ; car tout bien considéré, on trouvera quelque chose qui paraîtra vertu, et s'y conformer serait sa ruine, et telle autre qui paraîtra vice, et s'il s'y conforme en résulte sa sécurité et son bien-être.

 

ETAT CIVIL

KANT

Que l'on imagine les hommes aussi bons et aussi amis du droit que l'on voudra, il résulte a priori de l'idée rationnelle d'un état qui n'est pas juridique, qu'avant l'établissement d'un état légal et public, les individus, les peuples et les Etats ne sauraient avoir aucune garantie, les uns vis-à-vis des autres, contre la violence, et être assurés de pouvoir faire, comme c'est le droit de chacun, ce qui leur semble juste et bon, sans dépendre en cela de l'opinion d'autrui. Par conséquent, la première chose qu'on soit obligé d'admettre, si l'on ne veut pas renoncer à toute idée de droit, c'est ce principe, à savoir qu'il faut sortir de l'état de nature, où chacun agit à sa tête, et s'unir à tous les autres (avec lesquels on ne peut éviter de se trouver en rapport) dans une soumission commune à une contrainte extérieure, légale et publique, ou entrer dans un état dans lequel ce que chacun peut revendiquer comme sien soit légalement déterminé, et lui soit assuré par un pouvoir suffisant (qui n'est pas celui de l'individu, mais un pouvoir extérieur), c'est-à-dire qu'il faut entrer avant tout dans l'état civil.

J.-J. ROUSSEAU, Du Contrat social

Ce passage de l'état de nature à l'état civil produit dans l'homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l'instinct, et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant. C'est alors seulement que la voix du devoir succédant à l'impulsion physique et le droit à l'appétit, l'homme, qui jusque-là n'avait regardé que lui-même, se voit forcé d'agir sur d'autres principes, et de consulter sa raison avant d'écouter ses penchants. Quoiqu'il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu'il tient de la nature, il en regagne de si grands, ses facultés s'exercent et se développent, ses idées s'étendent, ses sentiments s'ennoblissent, son âme toute entière s'élève à tel point, que si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent au-dessous de celle dont il est sorti, il devrait bénir sans cesse l'instant heureux qui l'en arracha pour jamais, et qui, d'un animal stupide et borné, fit un être intelligent et un homme.
Réduisons toute cette balance à des termes faciles à comparer. Ce que l'homme perd par le contrat social, c'est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre ; ce qu'il gagne, c'est la liberté civile et la propriété de tout ce qu'il possède. Pour ne pas se tromper dans ces compensations, il faut bien distinguer la liberté naturelle qui n'a pour bornes que les forces de l'individu, de la liberté civile qui est limitée par la volonté générale, et la possession qui n'est que l'effet de la force ou le droit du premier occupant, de la propriété qui ne peut être fondée que sur un titre positif.

 

HISTOIRE

COURNOT

Les personnages appelés à figurer sur la scène de l'histoire (l'histoire comme on l'entend d'ordinaire et comme on doit le plus souvent l'entendre), monarques, tribuns, législateurs, guerriers, diplomates, ont bien le rôle actif, interviennent bien à titre de causes efficientes dans la détermination de chaque événement pris à part. Ils gagnent ou perdent les batailles, ils fomentent ou répriment les révoltes, ils rédigent les lois et les traités, ils fabriquent et votent les constitutions. Et comme ils arrivent eux-même sur la scène à la suite des combinaisons de la politique, il semble d'abord que la politique engendre et mène tout le reste. Cependant, l'histoire politique est de toutes les parties de l'histoire celle où il entre visiblement le plus de fortuit, d'accidentel, et d'imprévu:de sorte que pour le philosophe "qui méprise le fait", qui ne se soucie guère de l'accidentel et du fortuit, si brillant que soit le météore, si retentissante que soit l'explosion, l'histoire tout entière courrait risque d'être frappée du même dédain que les caprices de la politique, s'il n'y avait plus d'apparence que de réalité dans cette conduite de l'histoire par la politique, comme par une roue maîtresse, et s'il ne fallait distinguer entre le caprice humain, cause des événements qui finit par prévaloir sur les caprices de la fortune et des hommes.

 

HUMANISME

MERLEAU-PONTY, Éloge de la philosophie


Ce qui fait qu'on ne comprend pas Machiavel, c'est qu'il unit le sentiment le plus aigu de la contingence ou de l'irrationnel dans le monde avec le goût de la conscience ou de la liberté dans l'homme. Considérant cette histoire où il y a tant de désordres, tant d'oppressions, tant d'inattendu et de retournements, il ne voit rien qui la prédestine à une consonance finale. Il évoque l'idée d'un hasard fondamental, d'une adversité qui la déroberait aux prises des plus intelligents et des plus forts. Et s'il exorcise finalement ce malin génie, ce n'est par aucun principe transcendant, mais par un simple recours aux données de notre condition. Il écarte du même geste l'espoir et le désespoir. S'il y a une adversité, elle est sans nom, sans intentions, nous ne pouvons trouver nulle part d'obstacle que nous n'ayons contribué à faire par nos erreurs ou nos fautes nous ne pouvons limiter nulle part notre pouvoir. Quelles que soient les surprises de l'événement, nous ne pouvons pas plus nous défaire de la prévision et de la conscience que de notre corps. « Comme nous avons un libre arbitre, il faut, il me semble, reconnaître que le hasard gouverne la moitié ou un peu plus de la moitié de nos actions, et que nous dirigeons le reste. » Même si nous venons à supposer dans les choses un principe hostile, comme nous ne savons pas ses plans, il est pour nous comme rien : « Les hommes ne doivent jamais s'abandonner ; puisqu'ils ne savent pas leur fin et qu'elle vient par des voies obliques et inconnues, ils ont toujours lieu d'espérer, et, espérant, ne doivent jamais s'abandonner, en quelque fortune et en quelque péril qu'ils se trouvent. » Le hasard ne prend figure que lorsque nous renonçons à comprendre et à vouloir. (...)
Si l'on appelle humanisme une philosophie de l'homme intérieur qui ne trouve aucune difficulté de principe dans ses rapports avec les autres aucune opacité dans le fonctionnement social, et remplace la culture politique par l'exhortation morale, Machiavel n'est pas humaniste. Mais si l'on appelle humanisme une philosophie qui affronte comme un problème le rapport de l'homme avec l'homme et la constitution entre eux d'une situation et d'une histoire qui leur soient communes, alors il faut dire que Machiavel a formulé quelques conditions de tout humanisme sérieux. Et le désaveu de Machiavel, si commun aujourd'hui, prend alors un sens inquiétant : ce serait la décision d'ignorer les tâches d'un humanisme vrai. Il y a une manière de désavouer Machiavel qui est machiavélique, c'est la pieuse ruse de ceux qui dirigent leurs yeux et les nôtres vers le ciel des principes pour les détourner de ce qu'ils font. Et il y a une manière de louer Machiavel qui est tout le contraire du machiavélisme puisqu'elle honore dans son oeuvre une contribution à la clarté politique.

 

IDEALISME

KANT, Critique de la raison pure

La République de Platon est devenue proverbiale, comme exemple prétendu frappant d'une perfection imaginaire qui ne peut avoir son siège que dans le cerveau d'un penseur oisif et Brucker trouve ridicule cette assertion du philosophe qu'un prince ne gouverne jamais bien s'il ne participe aux idées. Mais il vaudrait bien mieux s'attacher davantage à cette idée et (...) la mettre en lumière grâce à de nouveaux efforts, que de la rejeter comme inutile, sous le très misérable et honteux prétexte qu'elle est irréalisable. Une constitution ayant pour but la plus grande liberté humaine fondée sur des lois qui permettraient à la liberté de chacun de subsister en même temps que la liberté de tous les autres (je ne parle pas du plus grand bonheur possible, car il en découlerait de lui-même), c'est là au moins une idée nécessaire, qui doit servir de base non seulement aux grandes lignes d'une constitution civile, mais encore à toutes les lois, et où il faut faire abstraction, dès le début, des obstacles actuels, lesquels résultent peut-être moins inévitablement de la nature humaine que du mépris que l'on a fait des vraies idées en matière de législation. En effet, il ne peut y avoir rien de plus préjudiciable et de plus indigne d'un philosophe que d'en appeler, comme le vulgaire, à une expérience prétendue contraire, alors que cette expérience n'aurait pas du tout existé, si l'on avait fait, en temps opportun, ces institutions basées sur les idées et si, à la place de ces idées, des concepts grossiers, justement, parce qu'ils étaient tirés de l'expérience, n'étaient venus anéantir tout bon dessein. Plus la législation et le gouvernement seraient conformes à ces idées, et plus les peines seraient rares ; et il est tout à fait raisonnable d'affirmer (comme le fait Platon) que si la législation était pleinement d'accord avec ces idées, on n'aurait plus besoin d'aucune peine. Or, bien que ceci ne puisse jamais se produire, l'idée, cependant, est tout à fait juste qui prend ce maximum comme archétype et se règle sur lui pour rapprocher toujours davantage la constitution légale des hommes de la plus grande perfection possible. En effet, quel peut être le plus haut degré auquel l'humanité doit s'arrêter et combien grande peut être par conséquent la distance qui subsiste nécessairement entre l'idée et sa réalisation, personne ne peut et ne doit le déterminer, précisément parce qu'il s'agit de la liberté qui peut dépasser toute limite assignée.

 

INDIVIDU

COMTE,  Système de politique positive

La décomposition de l'humanité en individus proprement dits, ne constitue qu'une analyse anarchique, autant irrationnelle qu'immorale, qui tend à dissoudre l'existence sociale au lieu de l'expliquer, puisqu'elle ne devient applicable que quand l'association cesse. Elle est aussi vicieuse en sociologie que le serait en biologie, la décomposition chimique de l'individu lui-même en molécules irréductibles, dont la séparation n'a jamais lieu pendant la vie. A la vérité, quand l'état social se trouve profondément altéré, la dissolution pénètre, à un certain degré, jusqu'à la constitution domestique, comme on ne le voit que trop aujourd'hui. Mais, quoique ce soit là le plus grave de tous les symptômes anarchiques, on peut alors remarquer, d'une part la disposition universelle à maintenir autant que possible les anciens liens domestiques, et d'autre part, la tendance spontanée à former de nouvelles familles, plus homogènes et plus stables. Ces cas maladifs confirment donc eux-mêmes l'axiome élémentaire de la sociologie statique : la société humaine se compose de familles et non d'individus. Suivant un principe philosophique posé, depuis longtemps par mon ouvrage fondamental, un système quelconque ne peut être formé que d'éléments semblables à lui et seulement moindres. Une société n'est donc pas plus décomposable en individus qu'une surface géométrique ne l'est en lignes ou une ligne en points.

 

LANGAGE

ARISTOTE

Il est évident que l'homme est un animal politique, bien plus que n'importe quelle abeille ou n'importe quel animal grégaire. Car, nous le disons souvent, la nature ne fait rien en vain. Et seul parmi les animaux, l'homme est doué de parole. Certes la voix sert à signifier la douleur et le plaisir et c'est pourquoi on la rencontre chez les autres animaux (car leur nature s'est hissée jusqu'à la faculté de percevoir douleur et plaisir et de se signifier mutuellement). Mais la parole existe en vue de manifester l'utile et le nuisible, puis aussi, par voie de conséquence, le juste et l'injuste. C'est ce qui fait qu'il n'y a qu'une chose qui soit propre aux hommes et les sépare des autres animaux : la perception du bien et du mal, du juste et de l'injuste et autres notions de ce genre; et avoir de telles notions en commun, voilà qui fait une famille et une cité.

 

LEGITIMITE

WEBER, Le savant et le politique, 1919


Il existe en principe nous commencerons par là trois raisons internes qui justifient la domination, et par conséquent il existe trois fondements de la légitimité. Tout d'abord de l'« éternel hier », c'est à dire celle des coutumes sanctifiées par leur validité immémoriale et par l'habitude enracinée en l'homme de les respecter. Tel est le « pouvoir traditionnel » que le patriarche ou le seigneur terrien exerçaient autrefois. En second lieu l'autorité fondée sur la grâce personnelle et extraordinaire d'un individu (charisme); elle se caractérise par le dévouement tout personnel des sujets à la cause d'un homme et par leur confiance en sa seule personne en tant qu'elle se singularise par des qualités prodigieuses, par l'héroïsme ou d'autres particularités exemplaires qui font le chef. C'est là le pouvoir « charismatique » que le prophète exerçait, ou dans le domaine politique le chef de guerre élu, le souverain plébiscité, le grand démagogue ou le chef d'un parti politique. Il y a enfin l'autorité qui s'impose en vertu de la « légalité », en vertu de la croyance en la validité d'un statut légal et d'une « compétence » positive, fondée sur des règles établies rationnellement, en d'autres termes l'autorité fondée sur l'obéissance qui s'acquitte des obligations conformes au statut établi. C'est là le pouvoir tel que l'exerce le « serviteur de l'État » moderne, ainsi que tous les détenteurs du pouvoir qui s'en rapprochent sous ce rapport.
II va de soi que, dans la réalité, des motifs extrêmement puissants commandés par la peur ou par l'espoir conditionnent l'obéissance des sujets soit la peur d'une vengeance des puissances magiques ou des détenteurs du pouvoir, soit l'espoir en une récompense ici bas ou dans l'autre monde; mais elle peut également être conditionnée par d'autres intérêts très variés [.]. Quoi qu'il en soit, chaque fois que l'on s'interroge sur les fondements qui « légitiment » l'obéissance, on rencontre toujours sans contredit ces trois formes « pures » que nous venons d'indiquer.

 

LIBERTE

SPINOZA,Traité Politique (X, 8)

Il faut mener les hommes de telle façon qu'ils croient ne pas être menés, mais vivre selon leur libre décret et conformément à leur complexion propre ; il faut donc les tenir par le seul amour de la liberté, le désir d'accroître leur fortune et l'espoir de s'élever aux honneurs. Cependant, les statues, les cortèges triomphaux et les autres excitants à la vertu, sont des marques de servitude plutôt que des marques de liberté. C'est aux esclaves, non aux hommes libres qu'on donne des récompenses pour leur bonne conduite. Je reconnais que les hommes sont très sensibles à ces stimulants, mais si, à l'origine, on décerne les récompenses honorifiques aux grands hommes, plus tard, l'envie croissant, c'est aux paresseux et à ceux que gonfle l'orgueil de leur richesse, à la grande indignation de tous les bons citoyens. En outre, il est évident que l'égalité, dont la perte entraîne nécessairement la ruine de la liberté commune, ne peut être maintenue sitôt que des honneurs extraordinaires sont décernés par une loi de l'État à un homme qui se distingue par son mérite.

ARENDT

En dépit de la grande influence que le concept d'une liberté intérieure non politique a exercée sur la tradition de la pensée, il semble qu ' on puisse affirmer que l'homme ne saurait rien de la liberté intérieure s'il n'avait d'abord expérimenté une liberté qui soit une réalité tangible dans le monde. Nous prenons conscience d'abord de la liberté ou de son contraire dans notre commerce avec d'autres, non dans le commerce avec nous-mêmes. Avant de devenir un attribut de la pensée ou une qualité de la volonté, la liberté a été comprise comme le statut de l'homme libre, qui lui permettait de se déplacer, de sortir de son foyer, d'aller dans le monde et de rencontrer d'autres gens en actes et en paroles. ... Manifestement, la liberté ne caractérise pas toute forme de rapports humains et toute espèce de communauté. Là où des hommes vivent ensemble mais ne forment pas un corps politique - par exemple, dans les sociétés tribales ou dans l'intimité du foyer - les facteurs réglant leurs actions et leur conduite ne sont pas la liberté, mais les nécessités de la vie et le souci de sa conservation. En outre, partout où le monde fait par l'homme ne devient pas scène pour l'action et la parole - par exemple dans les communautés gouvernées de manière despotique qui exilent leurs sujets dans l'étroitesse du foyer et empêchent ainsi la naissance d'une vie publique - la liberté n'a pas de réalité mondaine'. Sans une vie publique politiquement garantie, il manque à la liberté l'espace mondain où faire son apparition. Certes, elle peut encore habiter le cour des hommes comme désir, volonté, souhait ou aspiration, mais le cour humain, nous le savons tous, est un lieu très obscur, et tout ce qui se passe dans son obscurité ne peut être désigné comme un fait démontrable. La liberté comme fait démontrable et la politique coïncident et sont relatives l'une à l'autre comme deux cotés d'une même chose;

LOCKE, Second Traité

Pour comprendre correctement le pouvoir politique et tracer le cheminement de sa première institution, il nous faut examiner la condition naturelle des hommes, c'est-à-dire un état où ils sont parfaitement libres d'ordonner leurs actions, de disposer de leurs biens et de leurs personnes comme ils l'entendent, dans les limites du droit naturel, sans demander l'autorisation d'aucun autre homme ni dépendre de sa volonté.
C'est un état, aussi, d'égalité, où la réciprocité marque tout pouvoir et toute compétence, nul n'en ayant plus que les autres : à l'évidence, des êtres créés de même espèce et de même rang, qui, dès leur naissance, profitent ensemble de tous les avantages communs de la nature et de l'usage des mêmes facultés, doivent encore être égaux entre eux, sans subordination ni sujétion, à moins que leur seigneur et maître à tous, par quelque manifeste déclaration de sa volonté, n'ait élevé l'un au-dessus des autres et ne lui ait conféré sans équivoque, par une évidente et claire désignation, les droits d'un maître et d'un souverain.
Cependant, quoiqu'il s'agisse d'un état de liberté, ce n'est pas un état de licence : l'homme y jouit d'une liberté incontrôlable de disposer de lui-même ou de ses biens, mais non de détruire sa propre personne, ni aucune créature qui se trouve en sa possession, sauf si quelque fin plus noble que sa conservation vient à l'exiger. L'état de nature est régi par un droit de nature qui s'impose à tous et, rien qu'en se référant à la raison, qui est ce droit, l'humanité entière apprend que, tous étant égaux et indépendants, nul ne doit léser autrui dans sa vie, sa santé, sa liberté ni ses biens ; tous les hommes sont l'œuvre d'un seul Créateur tout-puissant et infiniment sage, tous, les serviteurs d'un seul souverain maître, envoyés dans le monde par Son ordre et pour Ses affaires ; ils sont donc Sa propriété, à lui qui les a faits et qui les a destinés à durer selon Son bon plaisir et celui de nul autre. Dotés de facultés semblables, partageant tout dans une seule communauté de la nature, on ne peut concevoir qu'il existe entre nous une hiérarchie qui nous autoriserait à nous entre-détruire, comme si nous étions faits pour servir d'instrument aux besognes les uns des autres, de la même manière que les ordres inférieurs de la création sont destinés à servir d'instrument aux nôtres.
Chacun est tenu, non seulement de se conserver lui-même et de ne pas abandonner volontairement le milieu où il subsiste, mais aussi, dans la mesure du possible, et toutes les fois que sa propre conservation n'est pas en jeu, de veiller à celle du reste de l'humanité, c'est-à-dire, sauf pour faire justice d'un délinquant, de ne pas détruire ou affaiblir la vie d'un autre, ni ce qui tend à la préserver, ni sa liberté, ni sa santé, ni son corps, ni ses biens. "

 

MAITRE

HUME, Essais politiques

A dire vrai, rien n'est plus terrible qu'une dissolution totale du gouvernement, qui déchaîne, pour ainsi dire, la multitude, et fait dépendre le choix d'un nouvel établissement d'un nombre approchant de celui du peuple en corps ; car ce n'est pourtant jamais tout le peuple qui s'en mêle. Alors il n'y a point d'homme sage qui ne souhaite de voir à la tête d'une armée puissante et affectionnée un général qui se saisisse immédiatement de la proie, et qui donne un maître au peuple qui est si peu en état de s'en choisir un. On peut voir par là combien la réalité du fait diffère de ces notions philosophiques. Que l'établissement qui a suivi la révolution ne nous en impose pas au point de nous rendre amoureux de cette origine philosophique du gouvernement, et de nous faire rejeter toute autre comme monstrueuse.

 

MORALE

KANT

La vraie politique (..) ne peut faire aucun pas sans rendre d'abord hommage à la morale ; et bien qu'en soi la politique soit un art difficile, ce n'en est pas un cependant de la réunir à la morale, car celle-ci tranche le noeud que la politique ne peut trancher dès qu'elles sont en conflit. Le droit de l'homme doit être tenu pour sacré, dût-il en coûter de gros sacrifices à la puissance souveraine. On ne peut ici user d'une cote mal taillée et inventer le moyen terme d'un droit pragmatiquement conditionné (qui tiendrait le milieu entre le droit et l'intérêt) ; bien au contraire, la politique doit plier le genou devant le droit ; mais elle peut espérer en revanche parvenir, lentement il est vrai, à un degré où elle brillera avec éclat d'une manière constante.

 

OPINION

ALAIN, Mars ou la guerre jugée

Chacun a pu remarquer, au sujet des opinions communes, que chacun les subit et que personne ne les forme. Un citoyen, même avisé et énergique quand il n'a à conduire que son propre destin, en vient naturellement et par une espèce de sagesse à rechercher quelle est l'opinion dominante au sujet des affaires publiques. Car, se dit-il, comme je n'ai ni la prétention ni le pouvoir de gouverner à moi tout seul, il faut que je m'attende à être conduit ; à faire ce qu'on fera, à penser ce qu'on pensera. Remarquez que tous raisonnent de même, et de bonne foi. Chacun a bien peut-être une opinion ; mais c'est à peine s'il se la formule à lui-même ; il rougit à la seule pensée qu'il pourrait être seul de son avis.
Le voilà donc qui honnêtement écoute les orateurs, lit les journaux, enfin se met à la recherche de cet être fantastique que l'on appelle l'opinion publique. La question n'est pas de savoir si je veux ou non faire la guerre. Il interroge donc le pays. Et tous les citoyens interrogent le pays, au lieu de s'interroger eux-mêmes. Les gouvernants font de même, et tout aussi naïvement. Car, sentant qu'ils ne peuvent rien tout seuls, ils veulent savoir où ce grand corps va les mener. Et il est vrai que ce grand corps regarde à son tour vers le gouvernement, afin de savoir ce qu'il faut penser et vouloir. Par ce jeu, il n'est point de folle conception qui ne puisse quelque jour s'imposer à tous, sans que personne pourtant l'ait jamais formée de lui-même et par libre réflexion. Bref, les pensées mènent tout, et personne ne pense. D'où il résulte qu'un État formé d'hommes raisonnables peut penser et agir comme un fou. Et ce mal vient originairement de ce que personne n'ose former son opinion par lui-même ni la maintenir énergiquement, en lui d'abord, et devant les autres aussi.

 

ORDRE

TOCQUEVILLE

Les hommes qui ont la passion des jouissances matérielles découvrent d'ordinaire comment les agitations de la liberté troublent le bien-être, avant que de s'apercevoir comment la liberté sert à se le procurer; et au moindre bruit des passions publiques qui pénètrent au milieu des petites jouissances de leur vie privée, ils s'éveillent et s'inquiètent; pendant longtemps la peur de l'anarchie les tient sans cesse en suspens et toujours prêts à se jeter hors de la liberté au premier désordre. Je conviendrais sans peine que la paix publique est un grand bien; mais je ne veux pas oublier cependant que c'est à travers le bon ordre que tous les peuples sont arrivés à la tyrannie. Il ne s'ensuit pas assurément que les peuples doivent mépriser la paix publique ; mais il ne faut pas qu'elle leur suffise. Une nation qui ne demande à son gouverneur que le maintien de l'ordre est déjà esclave au fond de son cœur; elle est esclave de son bien-être, et l'homme qui doit l'enchaîner peut paraître.

 

PAIX

SPINOZA

L'expérience paraît enseigner que, dans l'intérêt de la paix et de la concorde, il convient que tout le pouvoir soit concentré dans les mains d'un seul. Nul Etat en effet n'est demeuré aussi longtemps sans aucun changement notable que celui des Turcs, et en revanche, nulles cités n'ont été moins durables que les Cités populaires ou démocratiques, et il n'en est pas où se soient élevées plus de séditions. Mais si "paix" est le nom que méritent de porter la servitude, la barbarie et la solitude, il n'est rien pour les hommes de si lamentable que la paix.
Entre les parents et les enfants il y a certes plus de querelles et des discussions plus âpres qu'entre maîtres et esclaves, et cependant il n'est pas dans l'intérêt d'une saine gestion de la famille que l'autorité paternelle se transforme en droit de propriété et de domination et que les enfants soient traités en esclaves. C'est donc la servitude, non la paix, qui demande que tout le pouvoir passe aux mains d'un seul : ainsi que nous l'avons déjà dit, la paix ne consiste pas dans l'absence de guerre mais dans l'union des âmes, c'est-à-dire dans la concorde.

 

PERFECTIBILITE

ROUSSEAU, Du Contrat Social, Livre II, chapitre VII

Celui qui ose entreprendre d'instituer un peuple doit se sentir en état de changer, pour ainsi dire, la nature humaine ; de transformer chaque individu, qui par lui-même est un tout parfait et solitaire, en partie d'un plus grand tout dont cet individu reçoive en quelque sorte sa vie et son être ; d'altérer la constitution de l'homme pour la renforcer; de substituer une existence partielle et morale à l'existence physique et indépendante que nous avons tous reçue de la nature. Il faut, en un mot, qu'il ôte à l'homme ses forces propres pour lui en donner qui lui soient étrangères et dont il ne puisse faire usage sans le secours d'autrui.
Plus ces forces naturelles sont mortes et anéanties, plus les acquises sont grandes et durables, plus aussi l'institution est solide et parfaite. En sorte que si chaque citoyen n'est rien, ne peut rien, que par tous les autres, et que la force acquise par le tout soit égale ou supérieure à la somme des forces naturelles de tous les individus, on peut dire que la législation est au plus haut point la perfection qu'elle puisse atteindre.

 

PHILOSOPHE

SPINOZA, Traité politique

Les philosophes conçoivent les affections qui se livrent bataille en nous, comme des vices dans lesquels les hommes tombent par leur faute, c'est pourquoi ils ont accoutumé de les tourner en dérision, de les déplorer, de les réprimander, ou, quand ils veulent paraître plus moraux, de les détester. Ils croient ainsi agir divinement et s'élever au faîte de la sagesse, prodiguant toutes sortes de louanges à une nature humaine qui n'existe nulle part, et flétrissant par leurs discours celle qui existe réellement. Ils conçoivent les hommes en effet, non tels qu'ils sont, mais tels qu'eux-mêmes voudraient qu'ils fussent : de là cette conséquence, que la plupart, au lieu d'une Ethique, ont écrit une Satire, et n'ont jamais eu en Politique de vues qui puissent être mises en pratique ; la Politique, telle qu'ils la conçoivent, devant être tenue pour une Chimère, ou comme convenant soit au pays d'Utopie, soit à l'âge d'or, c'est-à-dire à un temps où nulle institution n'était nécessaire. Entre toutes les sciences, donc, qui ont une application, c'est la Politique où la théorie passe pour différer le plus de la pratique, et il n'est pas d'hommes qu'on juge moins propres à gouverner l'État, que les théoriciens, c'est-à-dire les philosophes. "

 

POUVOIR

HOBBES, Léviathan

Nous pouvons trouver dans la nature humaine trois causes principales de querelles : premièrement, la rivalité ; deuxièmement, la méfiance ; troisièmement, la fierté.
La première de ces choses fait prendre l'offensive aux hommes en vue de leur profit. La seconde, en vue de leur sécurité. La troisième, en vue de leur réputation. Dans le premier cas, ils usent de la violence pour se rendre maîtres de la personne d'autres hommes, de leurs femmes, de leurs enfants, de leurs biens. Dans le second cas, pour défendre ces choses. Dans le troisième cas, pour des bagatelles, par exemple pour un mot, un sourire, une opinion qui diffère de la leur, ou quelque autre signe de mésestime, que celle-ci porte directement sur eux-mêmes, ou qu'elle rejaillisse sur eux, étant adressée à leur parenté, à leurs amis, à leur nation, à leur profession, à leur nom.
Il apparaît clairement par là qu'aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme guerre, et cette guerre est guerre de chacun contre chacun.

 

RAISON

SPINOZA, Traité théologico-politique

On pense que l'esclave est celui qui agit par commandement et l'homme libre celui qui agit selon son bon plaisir. Cela cependant n'est pas absolument vrai, car en réalité être captif de son plaisir et incapable de rien voir ni faire qui nous soit vraiment utile, c'est le pire esclavage, et la liberté n'est qu'à celui qui de son entier consentement vit sous la seule conduite de la Raison. Quant à l'action par commandement, c'est-à-dire à l'obéissance, elle ôte bien en quelque manière la liberté, elle ne fait cependant pas sur-le-champ un esclave, c'est la raison déterminante de l'action qui le fait. Si la fin de l'action n'est pas l'utilité de l'agent lui-même, mais de celui qui la commande, alors l'agent est un esclave, inutile à lui-même ; au contraire, dans un Etat et sous un commandement pour lesquels la loi suprême est le salut de tout le peuple, non de celui qui commande, celui qui obéit en tout au souverain ne doit pas être dit un esclave inutile à lui-même, mais un sujet. Ainsi cet Etat est le plus libre, dont les lois sont fondées en droite Raison, car dans cet Etat chacun, dès qu'il le veut, peut être libre, c'est-à-dire vivre de son entier consentement sous la conduite de la Raison.



SECURITE

ROUSSEAU, Du Contrat social, I, 4.

On dira que le despote assure à ses sujets la tranquillité civile ? Soit, mais qu'y gagnent-ils si les guerres que son ambition leur attire, si son insatiable avidité, si les vexations de son ministère les désole plus que ne le feroient leurs dissentions ? Qu'y gagnent-ils si cette tranquillité même est une de leurs misères ? on vit tranquille aussi dans les cachots ; en est-ce assez pour s'y trouver bien ? Les Grecs enfermés dans l'antre du Cyclope y vivoient tranquilles en attendant que leur tour vînt d'être dévorés.

 

TOTALITARISME

ARENDT, Les Origines du totalitarisme

Seules la populace et l'élite peuvent être attirées par l'élan même du totalitarisme ; il faut gagner les masses par la propagande. Dans les conditions d'un régime constitutionnel et de liberté d'opinion, les mouvements totalitaires qui luttent pour le pouvoir ne peuvent utiliser la terreur que dans une mesure relative, et ils partagent avec les autres partis la nécessité de gagner des adhérents et d'apparaître crédibles à un public qui n'est pas encore coupé de toutes les autres sources d'information.
On a reconnu de bonne heure et souvent affirmé que, dans les pays totalitaires, propagande et terreur sont les deux faces d'une même médaille. Mais ce n'est vrai qu'en partie. Partout où le totalitarisme détient le contrôle absolu, il remplace la propagande par l'endoctrinement et utilise la violence moins pour effrayer les gens (ce qu'il fait seulement au début, lorsque subsiste une opposition politique) que pour réaliser constamment ses doctrines idéologiques et ses mensonges pratiques. Le totalitarisme ne se contentera pas d'affirmer contre l'évidence que le chômage n'existe pas; sa propagande lui fera supprimer les indemnités de chômage.
[...] La propagande totalitaire perfectionne les techniques de la propagande de masse, mais elle ne les invente pas et ne crée pas leurs thèmes. Ceux-ci ont été préparés par les cinquante années qui virent l'essor de l'impérialisme et la désintégration de l'État-nation, une fois la populace entrée sur la scène politique européenne. Tels auparavant les meneurs de foules, les porte-parole des mouvements totalitaires avaient un flair infaillible pour tous les sujets que la propagande habituelle des partis ou l'opinion publique négligeaient ou craignaient d'aborder. Tout ce qui était caché, tout ce qui était passé sous silence devenait hautement significatif, indépendamment de son importance intrinsèque. La populace croyait réellement que la vérité était tout ce que la société respectable avait hypocritement passé sous silence, ou couvert par la corruption.

 

VERTU

PLATON, Protagoras

DISCOURS DE SOCRATE :
" Beau savoir que le tien, Protagoras, si du moins tu le possèdes car à te dire le fond de ma pensée, je ne croyais pas que cela se pût enseigner, et d'autre part, je me sens incapable de mettre ta parole en doute. D'où m'est venue la conviction que cela ne s'enseigne pas, que ce n'est pas une chose que des hommes puissent procurer à d'autres hommes, il est juste que je te le dise. je m'accorde avec les autres Grecs à voir dans les Athéniens des gens avisés. Or, à chaque réunion de l'Assemblée, je vois que lorsque l'Etat doit entreprendre des constructions, ce sont les architectes qui sont appelés en consultation, ceux de la construction navale, s'il s'agit de navires, et ainsi du reste, dans tous les cas où on estime qu'il s'agit de choses qui s'apprennent et qui s'enseignent ; et s'il arrive que quelqu'un d'autre, qui n'est pas considéré comme un professionnel, se mêle de donner son avis, quelle que soit sa valeur, sa richesse, sa noblesse, il n'est pas mieux accueilli pour cela : on le moque, on fait du tapage jusqu'à ce que l'orateur cède au tumulte, ou qu'à l'injonction des prytanes, les gardes l'aient arraché à la tribune et expulsé. Telle est la réaction quand on estime que le sujet est d'ordre technique. Mais s'il faut délibérer sur une question qui concerne le gouvernement de l'Etat, alors n'importe qui se lève pour donner son avis : charpentier, forgeron, cordonnier, négociant ou marin, riche ou pauvre, noble ou roturier, et nul ne leur reproche, comme dans le cas précédent, de se mêler de donner conseil sans avoir jamais appris d'aucune source, ni avoir été l'élève de personne. C'est que, de toute évidence, on estime que cela ne s'enseigne pas. Bien plus, ce n'est pas seulement dans le domaine des affaires publiques qu'il en va ainsi : dans le privé, les plus habiles et les meilleurs citoyens d'entre nous sont incapables de transmettre aux autres l'excellence qu'ils ont en partage. Ainsi Périclès, le père des jeunes gens que voici, les a parfaitement éduqués en tout ce qui relève de l'enseignement des maîtres ; mais quant à ce à quoi il excelle pour son propre compte, en ce domaine il ne se charge pas plus lui-même de leur éducation qu'il n'en confie le soin à quelqu'un d'autre : ils paissent en liberté comme bétail sacré, leur rencontre de cette nature étant laissée au hasard. […] je puis te citer nombre d'hommes de grande valeur personnelle qui n'ont jamais pu améliorer aucun de leurs proches ni aucun étranger. "

 

VOLONTE GENERALE

ROUSSEAU, Du contrat social 

Quand je dis que l'objet des lois est toujours général, j'entends que la loi considère les sujets en corps et les actions comme abstraites, jamais un homme comme individu ni une action particulière. Ainsi la loi peut bien statuer qu'il y aura des privilèges, mais elle n'en peut donner nommément à personne ; la loi peut faire plusieurs classes de Citoyens, assigner même les qualités qui donneront droit à ces classes, mais elle ne peut nommer tels et tels pour y être admis ; elle peut établir un Gouvernement royal et une succession héréditaire, mais elle ne peut élire un roi ni nommer une famille royale ; en un mot toute fonction qui se rapporte à un objet individuel n'appartient point à la puissance législative.
Sur cette idée, on voit à l'instant qu'il ne faut plus demander à qui il appartient de faire des lois, puisqu'elles sont des actes de la volonté générale ; ni si le Prince est au-dessus des lois, puisqu'il est membre de l'Etat ; ni si la loi peut être injuste, puisque nul n'est injuste envers lui-même ; ni comment on est libre et soumis aux lois, puisqu'elles ne sont que des registres de nos volontés.

 

VERITE

ARENDT

Puisque j'ai traité ici de la politique dans la perspective de la vérité, et par conséquent d' un point de vue extérieur au domaine politique, j'ai omis de remarquer, ne fut- ce qu' en passant, la grandeur et la dignité de ce qui se passe en elle. J'ai parlé comme si le domaine politique n'était rien de plus qu'un champs de bataille pour des intérêts partiaux et adverses, ou rien ne compteraient que le plaisir et le profit(...) dans cette perspective nous restons dans l'ignorance du contenu réel de la vie politique- de la joie et de la satisfaction qui naissent du fait d'être en compagnie de nos pareils, d'agir ensemble et d'apparaître en public, de nous insérer dans le monde par la parole et par l'action, et ainsi d'acquérir et de soutenir notre identité personnelle et de commencer quelque chose d'entièrement neuf. Cependant, ce que j'entendais montrer ici est que toute cette sphère, nonobstant sa grandeur, est limitée- qu'elle n'enveloppe pas le tout de l'existence de l'homme et du monde. Elle est limité par ces choses que les hommes ne peuvent changer à volonté, et c'est seulement en respectant ses propres lisières que ce domaine, où nous sommes libres d'agir et de transformer, peut demeurer intact, conserver son intégrité et tenir ses promesses. Conceptuellement, nous pouvons appeler la vérité ce que l'on ne peut pas changer, métaphoriquement, elle est le sol sur lequel nous nous tenons et le ciel qui s'étend au dessus de nous.

 

 

 

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