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Philosophie-en-france un site de Didier Moulinier |
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LIENS
Lorsque la vérité dérange, faut-il lui préférer une illusion qui réconforte ? Que signifie et que vaut l’expression : « à chacun sa vérité » ? Sur quoi nos esprits peuvent-ils s’accorder ? Suffit-il d’être certain pour être dans le vrai ? Pourquoi nous trompons-nous ? Y a t'il un intermédiaire entre savoir et ignorer ? La recherche du vrai dans les sciences doit-elle se passer du concours de l'imagination ? L'imagination est-elle nécessairement trompeuse ? Les connaissances scientifiques peuvent-elles servir à lutter contre le fanatisme ? La science ne fournit-elle que des certitudes ? Toute vérité est-elle démontrable ? Quel besoin avons-nous de chercher la vérité ?
TEXTES (19)
DESCARTES La méditation que je fis hier m'a rempli l'esprit de tant de doutes, qu'il n'est plus désormais en ma puissance de les oublier. Et cependant je ne vois pas de quelle façon je les pourrai résoudre; et comme si tout à coup j'étais tombé dans une eau très profonde, je suis tellement surpris que je ne puis ni assurer mes pieds dans le fond, ni nager pour me soutenir au-dessus. Je m'efforcerai néanmoins, et suivrai derechef la même voie où j'étais entré hier, en m'éloignant de tout ce en quoi je pourrai imaginer le moindre doute, tout de même que si je connaissais que cela fût absolument faux; et je continuerai toujours dans ce chemin, jusqu'à ce que j'aie rencontré quelque chose de certain, ou du moins, si je ne puis autre chose, jusqu'à ce que j'aie appris certainement qu'il n'y a rien au monde de certain. Archimède, pour tirer le globe terrestre de sa place et le transporter en un autre lieu, ne demandait rien qu'un point qui fût fixe et assuré. Ainsi j'aurai droit de concevoir de hautes espérances si je suis assez heureux pour trouver seulement une chose qui soit certaine et indubitable. Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses; je me persuade que rien n'a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente; je pense n'avoir aucun sens; je crois que le corps, la figure, l'étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit. Qu'est-ce donc qui pourra être estimé véritable ? Peut-être rien autre chose, sinon qu'il n'y a rien au monde de certain. Mais que sais-je s'il n'y a point quelque autre chose différente de celles que je viens de juger incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le moindre doute ? N'y a-t-il point quelque Dieu, ou quelque autre puissance, qui me met en l'esprit ces pensées ? Cela n'est pas nécessaire, car peut-être que je suis capable de les produire de moi-même. Moi donc à tout le moins ne suis-je pas quelque chose ? Mais j'ai déjà nié que j'eusse aucun sens ni aucun corps. J'hésite néanmoins, car que s'ensuit-il de là ? Suis-je tellement dépendant du corps et des sens que je ne puisse être sans eux ? Mais je me suis persuadé qu'il n'y avait rien du tout dans le monde, qu'il n'y avait aucun ciel, aucune terre, aucuns esprits, ni aucuns corps; ne me suis-je donc pas aussi persuadé que je n'étais point ? Non certes, j'étais sans doute, si je me suis persuadé, ou seulement si j'ai pensé quelque chose. Mais il y a un je ne sais quel trompeur très puissant et très rusé, qui emploie toute son industrie à me tromper toujours. Il n'y a donc point de doute que je suis, s'il me trompe; et qu'il me trompe tant qu'il voudra, il ne saurait jamais faire que je ne sois rien, tant que je penserai être quelque chose. De sorte qu'après y avoir bien pensé, et avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin il faut conclure, et tenir pour constant que cette proposition : Je suis, j'existe, est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit. Méditations
métaphysiques (1641), Méditation seconde PASCAL
« Nous connaissons la vérité non seulement par la raison mais encore par le
cœur. C’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers
principes et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part,
essaie de les combattre. Les pyrrhoniens[1], qui n’ont que cela pour objet,
y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons point. Quelque
impuissance où nous soyons de le prouver par raison, cette impuissance ne
conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas
l’incertitude de toutes nos connaissances, comme ils le prétendent. Car les
connaissances des premiers principes : espace, temps, mouvement, nombres,
sont aussi fermes qu’aucune de celles que nos raisonnements nous donnent et
c’est sur ces connaissances du cœur et de l’instinct qu’il faut que la
raison s’appuie et qu’elle y fonde tout son discours. Le cœur sent qu’il y a
trois dimensions dans l’espace et que les nombres sont infinis et la raison
démontre ensuite qu’il n’y a point deux nombres carrés dont l’un soit le
double de l’autre. Les principes se sentent, les propositions se concluent
et le tout avec certitude quoique par différentes voies – et il est aussi
inutile et aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses
premiers principes pour vouloir y consentir, qu’il serait ridicule que le
cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu’elle
démontre pour vouloir les recevoir.
Pensées POPPER La connaissance, et la connaissance scientifique tout particulièrement, progresse grâce à des anticipations non justifiées (et impossibles à justifier), elle devine, elle essaie des solutions, elle forme des conjectures. Celles-ci sont soumises au contrôle de la critique, c'est-à-dire des tentatives de réfutation qui comportent des tests d’une capacité critique élevée. Elles peuvent survivre à ces tests mais ne sauraient être justifiées de manière positive : il n’est pas possible d’établir avec certitude qu’elles sont vraies, ni même qu’elles sont "probables" (au sens que confère à ce terme le calcul des probabilités). La critique de nos conjectures est déterminante : en faisant apparaître nos erreurs, elle nous fait comprendre les difficultés inhérentes au problème que nous tentons de résoudre. C’est ainsi que nous acquérons une meilleure connaissance de ce problème et qu’il nous devient possible de proposer des solutions plus concertées : la réfutation d’une théorie — c’est-à-dire de toute tentative sérieuse afin de résoudre le problème posé — constitue toujours à elle seule un progrès qui nous fait approcher de la vérité. Et c’est en ce sens que nos erreurs peuvent être instructives. A mesure que nous tirons des enseignements de nos erreurs, notre connaissance se développe, même s’il peut se faire que jamais nous ne connaissions, c’est-à-dire n’ayons de connaissance certaine. Puisque notre connaissance est susceptible de s’accroître, il n’y a là aucune raison de désespérer de la raison. Et puisque nous ne saurions jamais avoir de certitude, rien n’autorise à se prévaloir en ces matières d’une quelconque autorité, à tirer vanité de ce savoir ni à faire preuve, à son propos, de présomption. Celles de nos théories qui se révèlent opposer une résistance élevée à la critique et qui paraissent, à un moment donné, offrir de meilleures approximations de la vérité que les autres théories dont nous disposons, peuvent, assorties des protocoles de leurs tests, être définies comme "la science" de l’époque considérée. Comme aucune d’entre elles ne saurait recevoir de justification positive, c’est essentiellement leur caractère critique et le progrès qu’elles permettent — le fait que nous pouvons discuter leur prétention à mieux résoudre les problèmes que ne le font les théories concurrentes — qui constituent la rationalité de la science. Conjectures et réfutations : la croissance du savoir scientifique (1963), trad. M.-I. et M. B. de Launay, Payot, 1985, Avant-propos, pp. 9 sq.
POPPER
La connaissance, et la connaissance scientifique tout particulièrement,
progresse grâce à des anticipations non justifiées (et impossibles à
justifier), elle devine, elle essaie des solutions, elle forme des
conjectures. Celles-ci sont soumises au contrôle de la critique,
c'est-à-dire à des tentatives de réfutation qui comportent des tests d’une
capacité critique élevée. Elles peuvent survivre à ces tests mais ne
sauraient être justifiées de manière positive : il n’est pas possible
d’établir avec certitude qu’elles sont vraies, ni même qu’elles sont «
probables » (au sens que confère à ce terme le calcul des probabilités). La
critique de nos conjectures est déterminante : en faisant apparaître nos
erreurs, elle nous fait comprendre les difficultés inhérentes au problème
que nous tentons de résoudre. C’est ainsi que nous acquérons une meilleure
connaissance de ce problème et qu’il nous devient possible de proposer des
solutions plus concertées : la réfutation d’une théorie – c'est-à-dire de
toute tentative sérieuse afin de résoudre le problème posé – constitue
toujours à elle seule un progrès qui nous fait approcher de la vérité. Et
c’est en ce sens que nos erreurs peuvent être instructives.
Conjectures et réfutations. NIETZSCHE
Dans la science, les convictions n'ont pas droit de cité, voilà ce que l'on
dit à juste titre : c'est seulement lorsqu'elles s'abaissent au rang modeste
d'une hypothèse, d'un point de vue expérimental provisoire, d'une fiction
régulatrice, que l'on a le droit de leur accorder l'accès au royaume de la
connaissance et de leur y reconnaître même une certaine valeur, - toujours
avec cette restriction de demeurer soumises à la surveillance policière, à
la police de la méfiance. - Mais si l'on y regarde de plus près, cela ne
signifie-t-il pas: c'est seulement lorsque la conviction cesse d'être
conviction qu'elle peut parvenir à accéder à la science ? La discipline de
l'esprit scientifique ne commencerait-elle pas par le fait de ne plus
s'autoriser de convictions?... C'est vraisemblablement le cas: il reste
seulement à se demander s'il ne faut pas, pour que cette discipline
puisse commencer, qu'existe déjà une conviction, et une conviction si
impérative et inconditionnée qu'elle sacrifie à son profit toutes les autres
convictions ? On voit que la science aussi repose sur une croyance, qu'il
n'y a absolument pas de science " sans présupposés ". Il ne faut pas
seulement avoir déjà au préalable répondu oui à la question de savoir si la
vérité est nécessaire, mais encore y avoir répondu oui à un degré tel que
s'y exprime le principe, la croyance, la conviction qu'il n'y a rien de plus
nécessaire que la vérité, et que par rapport à elle, tout le reste n'a
qu'une valeur de second ordre.
PLATON SOCRATE. — [...] Tant que nous aurons notre corps et que notre âme sera embourbée dans cette corruption, jamais nous ne posséderons l'objet de nos désirs, c'est-à-dire la vérité. Car le corps nous oppose mille obstacles par la nécessité où nous sommes de l'entretenir, et avec cela les maladies qui surviennent troublent nos recherches. D'ailleurs, il nous remplit d'amours, de désirs, de craintes, de mille imaginations et de toutes sortes de sottises, de manière qu'il n'y a rien de plus vrai que ce qu'on dit ordinairement : que le corps ne nous mène jamais à la sagesse. Car qui est-ce qui fait naître les guerres, les séditions et les combats ? Ce n'est que le corps avec toutes ses passions. En effet, toutes les guerres ne viennent que du désir d'amasser des richesses, et nous sommes forcés d'en amasser à cause du corps, pour servir, comme des esclaves, à ses besoins. Voilà pourquoi nous n'avons pas le loisir de penser à la philosophie; et le plus grand de nos maux encore, c'est que, lors même qu'il nous laisse quelque loisir et que nous nous mettons à méditer, il intervient tout d'un coup au milieu de nos recherches, nous embarrasse, nous trouble et nous empêche de discerner la vérité. Il est donc démontré que si nous voulons savoir véritablement quelque chose, il faut que nous abandonnions le corps et que l'âme seule examine les objets qu'elle veut connaître. C'est alors seulement que nous jouirons de la sagesse dont nous nous disons amoureux, c'est-à-dire après notre mort, et point du tout pendant cette vie. Et la raison même le dit; car s'il est impossible de rien connaître purement pendant que nous sommes avec le corps, il faut de deux choses l'une : ou que l'on ne connaisse jamais la vérité, ou qu'on la connaisse après la mort; parce qu'alors l'âme s'appartiendra elle-même, délivrée de ce fardeau, et point du tout auparavant. Pendant que nous serons dans cette vie, nous n'approcherons de la vérité qu'autant que nous nous éloignerons du corps, que nous renoncerons à tout commerce avec lui, si ce n'est pour la nécessité seule, que nous ne lui permettrons point de nous remplir de sa corruption naturelle, et que nous nous conserverons purs de toutes ses souillures jusqu'à ce que Dieu lui-même vienne nous délivrer. Par ce moyen, libres et affranchis de la folie du corps, nous converserons, comme cela est vraisemblable, avec des hommes qui jouiront de la même liberté, et nous connaîtrons par nous-mêmes l'essence pure des choses, et peut-être la vérité n'est que cela. Phédon, 66b-67a
DESCARTES Tout ce que j'ai reçu jusqu'à présent pour le plus vrai et assuré, je l'ai appris des sens, ou par les sens; or j'ai quelquefois éprouvé que ces sens étaient trompeurs, et il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompés. Mais, encore que les sens nous trompent quelquefois touchant les choses peu sensibles et fort éloignées, il s'en rencontre peut-être beaucoup d'autres desquelles on ne peut pas raisonnablement douter, quoique nous les connaissions par leur moyen : par exemple, que je sois ici, assis auprès du feu, vêtu d'une robe de chambre, ayant ce papier entre les mains, et autres choses de cette nature. Et comment est-ce que je pourrais nier que ces mains et ce corps-ci soient à moi ? si ce n'est peut-être que je me compare à ces insensés, de qui le cerveau est tellement troublé et offusqué par les noires vapeurs de la bile, qu'ils assurent constamment qu'ils sont des rois, lorsqu'ils sont très pauvres; qu'ils sont vêtus d'or et de pourpre, lorsqu'ils sont tout nus; ou s'imaginent être des cruches, ou avoir un corps de verre. Mais quoi ! ce sont des fous, et je ne serais pas moins extravagant si je me réglais sur leurs exemples. Toutefois j'ai ici à considérer que je suis homme, et par conséquent que j'ai coutume de dormir et de me représenter en mes songes les mêmes choses, ou quelquefois de moins vraisemblables, que ces insensés lorsqu'ils veillent. Combien de fois m'est-il arrivé de songer, la nuit, que j'étais en ce lieu, que j'étais habillé, que j'étais auprès du feu, quoique je fusse tout nu dedans mon lit ? Il me semble bien à présent que ce n'est point avec des yeux endormis que je regarde ce papier; que cette tête que je remue n'est point assoupie; que c'est avec dessein et de propos délibéré que j'étends cette main, et que je la sens : ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct que tout ceci. Mais, en y pensant soigneusement, je me ressouviens d'avoir été souvent trompé, lorsque je dormais, par de semblables illusions. Et m'arrêtant sur cette pensée, je vois si manifestement qu'il n'y a point d'indices concluants, ni de marques assez certaines par où l'on puisse distinguer nettement la veille d'avec le sommeil, que j'en suis tout étonné; et mon étonnement est tel qu'il est presque capable de me persuader que je dors. Méditations métaphysiques (1641), Première Méditation
PARMENIDE
4- Allons, je vais parler et toi recueille mes paroles.
(Parménide, De la Vérité)
DESCARTES
Je me suis quelquefois proposé un doute : savoir s'il est
mieux d'être gai et content, en imaginant les biens qu'on possède être plus
grands et plus estimables qu'ils ne sont, et ignorant ou ne s'arrêtant pas à
considérer ceux qui manquent, que d'avoir plus de considération et de
savoir, pour connaître la juste valeur des uns et des autres, et qu'on
devienne plus triste. Si je pensais que le souverain bien fût la joie, je ne
douterais point qu'on ne dût tâcher de se rendre joyeux, à quelque prix que
ce pût être, et j'approuverais la brutalité de ceux qui noient leurs
déplaisirs dans le vin, ou les étourdissent avec du pétun1. Mais je
distingue entre le souverain bien, qui consiste en l'exercice de la vertu,
ou,ce qui est le même, en la possession de tous les biens dont l'acquisition
dépend de notre libre arbitre, et la satisfaction d'esprit qui suit de cette
acquisition. C'est pourquoi, voyant que c'est une plus grande perfection de
connaître la vérité, encore même qu'elle soit à notre désavantage, que
l'ignorer, j'avoue qu'il vaut mieux être moins gai et avoir plus de
connaissance. Aussi n'est-ce pas toujours lorsqu'on a le plus de gaieté
qu'on a l'esprit plus satisfait; au contraire, les grandes joies sont
ordinairement mornes et sérieuses, et il n'y a que les médiocres et
passagères, qui soient accompagnées du ris. Ainsi je n'approuve point qu'on
tâche à se tromper, en se repaissant de fausses imaginations; car tout le
plaisir qui en revient ne peut toucher que la superficie de l'âme, laquelle
sent cependant une amertume intérieure, en s'apercevant qu'ils sont faux. Et
encore qu'il pourrait arriver qu'elle fût si continuellement divertie
ailleurs que jamais elle ne s'en aperçût, on ne jouirait pas pour cela de la
béatitude dont il est question, pour ce qu'elle doit dépendre de notre
conduite, et cela ne viendrait que de la fortune.
Lettre à Élisabeth (6 octobre 1645).
ALAIN Nos idées, par exemple de mathématique, d'astronomie, de physique, sont vraies en deux sens. Elles sont vraies par le succès ; elles donnent puissance dans ce monde des apparences. Elles nous y font maîtres, soit dans l'art d'annoncer, soit dans l'art de modifier selon nos besoins ces redoutables ombres au milieu desquelles nous sommes jetés. Mais, si l'on a bien compris par quels chemins se fait le détour mathématique, il s'en faut de beaucoup que ce rapport à l'objet soit la règle suffisante du bien penser. La preuve selon Euclide (1) n'est jamais d'expérience ; elle ne veut point l'être. Ce qui fait notre géométrie, notre arithmétique, notre analyse, ce n'est pas premièrement qu'elles s'accordent avec l'expérience, mais c'est que notre esprit s'y accorde avec lui-même, selon cet ordre du simple au complexe, qui veut que les premières définitions, toujours maintenues, commandent toute la suite de nos pensées. Et c'est ce qui étonne d'abord le disciple, que ce qui est le premier à comprendre ne soit jamais le plus urgent ni le plus avantageux. L'expérience avait fait découvrir ce qu'il faut de calcul et de géométrie pour vivre, bien avant que la réflexion se fût mise en quête de ces preuves subtiles qui refusent le plus possible l'expérience, et mettent en lumière cet ordre selon l'esprit qui veut se suffire à lui-même. Il faut arriver à dire que ce genre de recherches ne vise point d'abord à cette vérité que le monde confirme, mais à une vérité plus pure, toute d'esprit, ou qui s'efforce d'être telle, et qui dépend seulement du bien penser. (Annales du baccalauréat)
SPINOZA La première signification de Vrai et de Faux semble avoir son origine dans les récits ; et l’on a dit vrai un récit, quand le fait raconté était réellement arrivé ; faux, quand le fait raconté n’était arrivé nulle part. Plus tard, les philosophes ont employé le mot pour désigner l’accord d’une idée avec son objet ; ainsi, l’on appelle idée vraie celle qui montre une chose comme elle est en elle-même ; fausse, celle qui montre une chose autrement qu’elle n’est en réalité. Les idées ne sont pas autre chose en effet que des récits ou des histoires de la nature dans l’esprit. Et de là on en est venu à désigner de la même façon, par métaphore, des choses inertes ; ainsi, quand nous disons de l’or vrai ou de l’or faux, comme si l’or qui nous est présenté racontait quelque chose sur lui-même, ce qui est ou n’est pas en lui. Spinoza, Pensées métaphysiques (1663), 1er partie, chap. VI, Gallimard, " La Pléiade ", trad. R. Caillois.
NIETZSCHE Le menteur utilise les désignations valables, les mots, pour faire apparaître l'irréel comme réel ; il dit par exemple : « je suis riche » alors que « pauvre » serait pour son état la désignation correcte. Il maltraite les conventions établies par des substitutions arbitraires et même des inversions de noms. S'il fait cela par intérêt et en plus d'une façon nuisible, la société lui retirera sa confiance et du même coup l'exclura. Ici les hommes ne craignent pas tant le fait d'être trompés que le fait qu'on leur nuise par cette tromperie : à ce niveau-là aussi, ils ne haïssent pas au fond l'illusion, mais les conséquences pénibles et néfastes de certains genres d'illusions. Une restriction analogue vaut pour l'homme qui veut seulement la vérité : il désire les conséquences agréables de la vérité, celles qui conservent la vie, mais il reste indifférent face à la connaissance pure et sans effets et ressent même de l'hostilité à l'égard des vérités éventuellement nuisibles et destructrices. Vérité et mensonge
au sens extra-moral, Babel, Actes Sud, p. 11 - 12.
KANT Mais quelle peut donc être cette loi dont la représentation, sans même avoir égard à l'effet qu'on en attend, doit déterminer la volonté pour que celle-ci puisse être appelée bonne absolument et sans restriction ? Puisque j'ai dépossédé la volonté de toutes les impulsions qui pourraient être suscitées en elle par l'idée des résultats dus à l'observation de quelque loi, il ne reste plus que la conformité universelle des actions à la loi en général, qui doit seule lui servir de principe; en d'autres termes, je dois toujours me conduire de telle sorte que je puisse aussi vouloir que ma maxime devienne une loi universelle. Ici donc, c'est la simple conformité à la loi en général (sans prendre pour base quelque loi déterminée pour certaines actions) qui sert de principe à la volonté, et qui doit même lui servir de principe, si le devoir n'est pas une illusion vaine et un concept chimérique. Avec ce qui vient d'être dit, la raison commune des hommes, dans l'exercice de son jugement pratique, est en parfait accord, et le principe qui a été exposé, elle l'a toujours devant les yeux. Soit, par exemple, la question suivante : ne puis-je pas, si je suis dans l'embarras, faire une promesse avec l'intention de ne pas la tenir ? [...] En ce qui concerne la réponse à cette question, si une promesse trompeuse est conforme au devoir, le moyen de m'instruire le plus rapide, tout en étant infaillible, c'est de me demander à moi-même : accepterais-je bien avec satisfaction que ma maxime (de me tirer d'embarras par une fausse promesse) dût valoir comme une loi universelle (aussi bien pour moi que pour les autres) ? Et pourrais-je bien me dire : tout homme peut faire une fausse promesse quand il se trouve dans l'embarras et qu'il n'a pas d'autre moyen d'en sortir ? Je m'aperçois bientôt ainsi que si je peux bien vouloir le mensonge, je ne peux en aucune manière vouloir une loi universelle qui commanderait de mentir; en effet, selon une telle loi, il n'y aurait plus à proprement parler de promesse, car il serait vain de déclarer ma volonté concernant mes actions futures à d'autres hommes qui ne croiraient point à cette déclaration ou qui, s'ils y ajoutaient foi étourdiment, me payeraient exactement de la même monnaie : de telle sorte que ma maxime, du moment qu'elle serait érigée en loi universelle, se détruirait elle-même nécessairement. Donc, pour ce que j'ai à faire afin que ma volonté soit moralement bonne, je n'ai pas précisément besoin d'une subtilité poussée très loin. Sans expérience quant au cours du monde, incapable de parer à tous les événements qui s'y produisent, il suffit que je demande : peux-tu vouloir aussi que ta maxime devienne une loi universelle ? Si tu ne le peux pas, la maxime est à rejeter, et cela en vérité non pas à cause d'un dommage qui peut en résulter pour toi ou même pour d'autres, mais parce qu'elle ne peut pas trouver place comme principe dans une législation universelle possible.
Fondements de la métaphysique des mœurs
(1785), première section,
KANT L'acte de tenir pour vrai (la créance) est
un fait de notre entendement qui peut reposer sur des raisons objectives,
mais qui exige aussi des causes subjectives dans l'esprit de celui qui juge;
quand cet acte est valable pour chacun, pour peu qu'il ait seulement de la
raison, la raison en est objectivement suffisante, et le fait de tenir pour
vrai s'appelle alors conviction. Quand il a uniquement son fondement dans
la nature particulière du sujet, on le nomme persuasion. Critique de la raison pure.
POPPER
« Il est totalement erroné de supposer que l’objectivité de
la science dépend de l’objectivité de l’homme de science. Et il est
totalement erroné de croire que celui qui pratique les sciences de la nature
serait plus objectif que celui qui pratique les sciences sociales. Celui qui
pratique les sciences de la nature est tout aussi partial que les autres et
(…) il est malheureusement courant qu’il soit d’une partialité extrême pour
les idées qu’il défend. Certains des physiciens contemporains les plus
éminents ont même fondé des écoles qui opposent une résistance acharnée aux
idées nouvelles (…).
La logique des sciences sociales. ALAIN Chacun a pu remarquer, au sujet des opinions communes, que chacun les subit et que personne ne les forme. Un citoyen, même avisé et énergique quand il n'a à conduire que son propre destin, en vient naturellement et par une espèce de sagesse à rechercher quelle est l'opinion dominante au sujet des affaires publiques. "Car, se dit-il, comme je n'ai ni la prétention ni le pouvoir de gouverner à moi tout seul, il faut que je m'attende à être conduit; à faire ce qu'on fera, à penser ce qu'on pensera." Remarquez que tous raisonnent de même, et de bonne foi. Chacun a bien peut-être une opinion; mais c'est à peine s'il se la formule à lui-même ; il rougit à la seule pensée qu'il pourrait être seul de son avis. Le voilà donc qui honnêtement écoute les orateurs, lit les journaux, enfin se met à la recherche de cet être fantastique que l'on appelle l'opinion publique. "La question n'est pas de savoir si je veux ou non faire la guerre." Il interroge donc le pays. Et tous les citoyens interrogent le pays, au lieu de s'interroger eux-mêmes. Les gouvernants font de même, et tout aussi naïvement. Car, sentant qu'ils ne peuvent rien tout seuls, ils veulent savoir où ce grand corps va les mener. Et il est vrai que ce grand corps regarde à son tour vers le gouvernement, afin de savoir ce qu'il faut penser et vouloir. Par ce jeu, il n'est point de folle conception qui ne puisse quelque jour s'imposer à tous, sans que personne pourtant l'ait jamais formée de lui- même et par libre réflexion. Bref, les pensées mènent tout, et personne ne pense. D'où il résulte qu'un État formé d'hommes raisonnables peut penser et agir comme un fou. Et ce mal vient originairement de ce que personne n'ose former son opinion par lui-même ni la maintenir énergiquement, en lui d'abord. et devant les autres aussi.
ARISTOTE La science et son objet diffèrent de l’opinion et de son objet, en ce que la science est universelle et procède par des propositions nécessaires, et que le nécessaire ne peut pas être autrement qu’il n’est. Ainsi, quoiqu’il y ait des choses qui soient vraies et qui existent réellement, mais qui peuvent être autrement, il est clair que la science ne s’occupe pas d’elles sinon, les choses qui peuvent être autrement ne pourraient pas être autrement. Ces choses-là ne sont pas non plus objet d’intuition (j’entends par intuition un principe de science), ni de science non-démonstrative, qui consiste dans l’appréhension de la prémisse immédiate. Puis donc que la raison, la science et l’opinion, et ce qu’elles expriment, peuvent être vraies, il reste, par conséquent, que l’opinion s’applique à ce qui, étant vrai ou faux, peut être autrement qu’il n’est : en fait, l’opinion est l’appréhension d’une prémisse immédiate et non-nécessaire. Cette manière de voir est d’ailleurs en accord avec les faits observés, car l’opinion est chose instable, et telle est la nature que nous avons reconnue à son objet. En outre, jamais on ne pense avoir une simple opinion quand on pense que la chose ne peut être autrement : tout au contraire, on pense alors qu’on a la science. Mais c’est quand on pense que la chose est seulement ainsi mais que rien n’empêche qu’elle ne puisse être autrement, qu’alors on pense avoir une simple opinion, car on croit que tel est l’objet propre de l’opinion, tandis que le nécessaire est l’objet de la science. En quel sens alors la même chose peut-elle être objet à la fois d’opinion et de science ? Et pourquoi l’opinion n’est-elle pas science, si on pose que tout ce qu’on sait peut aussi être objet d’opinion ? En effet, celui qui sait et celui qui a l’opinion poursuivent le même chemin par les mêmes moyens termes jusqu’à ce qu’ils parviennent aux prémisses immédiates, de sorte que s’il est vrai que le premier possède la science, le second, tout en n’ayant qu’une opinion, possède aussi la science ; il est possible, en effet, d’avoir une opinion non seulement sur le fait, mais encore sur le pourquoi : or le pourquoi, c’est le moyen. Ne serait-ce pas que si on appréhende les vérités qui ne peuvent pas être autrement, de la façon dont on saisit les définitions par lesquelles ont lieu les démonstrations, on n’aura pas une opinion mais une science ; mais que, si tout en les appréhendant comme vraies ce ne soit pas cependant comme liées substantiellement et essentiellement au sujet, on possédera une opinion et non pas une science véritable, cette opinion, au surplus, portant et sur le fait et sur le pourquoi, quand elle est obtenue par des prémisses immédiates, tandis que si elle n’est pas obtenue par des prémisses immédiates elle ne portera que sur le fait ? - Mais l’objet de l’opinion et de la science n’est pas absolument identique : de même que l’objet de l’opinion fausse et celui de l’opinion vraie peuvent être le même en un certain sens, c’est de cette même façon que l’objet de la science et celui de l’opinion peuvent aussi être le même. Prétendre, en effet, que l’opinion vraie et l’opinion fausse ont le même objet au sens où certains l’entendent, cela conduit entre autres absurdités à admettre que n’a pas d’opinion celui qui a une opinion fausse. En réalité, le terme identique a plusieurs sens : en un sens, l’objet de l’opinion vraie et de l’opinion fausse peut être lé même, mais en un autre sens il ne peut l’être. Ainsi, avoir l’opinion vraie que la diagonale est commensurable est absurde ; mais, étant donné que la diagonale à laquelle les deux opinions s’appliquent est la même, les deux opinions ont, en ce sens, un seul et même objet : seulement, la quiddité exprimée dans la définition n’est pas la même dans chaque cas. Il en est de même pour l’identité de l’objet de la science et de l’opinion. La science appréhende l’attribut animal, par exemple, de telle sorte qu’il ne peut pas ne pas être animal ; pour l’opinion, au contraire, l’attribut aurait pu être autre qu’il n’est. C’est, par exemple, dans le premier cas, l’appréhension d’animal comme un élément essentiel de l’homme ; ans le second, l’appréhension d’animal comme un attribut de l’homme, mais non comme un élément essentiel de l’homme. De part et d’autre le sujet est le même, puisque c’est l’homme, mais le mode de connaissance n’est pas le même. Il résulte manifestement de ceci que la même chose ne peut pas simultanément être objet d’opinion et objet de science : car alors, on saisirait la même chose à la fois comme pouvant et ne pouvant pas être autrement qu’elle n’est, ce qui n’est pas possible. La science et l’opinion d’une même chose peuvent bien coexister dans des esprits différents au sens que nous avons indiqué, mais non simultanément dans la même personne : en effet, on appréhenderait simultanément, par exemple, d’une part que l’homme est essentiellement animal (c’était là ce qu’on entendait en disant qu’il ne peut être autre qu’animal), et d’autre part que l’homme n’est pas essentiellement animal, car c’est là ce que signifierait pouvoir être autre qu’animal. Pour le reste, à savoir les distinctions qu’il convient, d’établir dans la pensée discursive, l’intuition, la science, l’art, la prudence, la sagesse, ce sont là des questions qui relèvent de préférence, les unes de la Physique, les autres de l’Éthique. Organon, Les seconds analytiques, I, 33
BACHELARD L'opinion pense mal; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances. En désignant les objets par leur utilité, elle s'interdit de les connaître. On ne peut rien fonder sur l'opinion : il faut d'abord la détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter. Il ne suffirait pas, par exemple, de la rectifier sur des points particuliers, en maintenant, comme une sorte de morale provisoire, une connaissance vulgaire provisoire. L'esprit scientifique nous interdit d'avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement. Avant tout, il faut savoir poser des problèmes. Et quoiqu'on dise, dans la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d'eux-mêmes. C'est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S'il n'y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n'est donné. Tout est construit.
DESCARTES
La seule résolution de se défaire de toutes les opinions qu'on a reçues
auparavant en sa créance n'est pas un exemple que chacun doive suivre; et le
monde n'est quasi composé que de deux sortes d'esprits auxquels il ne
convient aucunement. À savoir, de ceux qui, se croyant plus habiles qu'ils
ne sont, ne se peuvent empêcher de précipiter leurs jugements, ni avoir
assez de patience pour conduire par ordre toutes leurs pensées : d'où vient
que, s'ils avaient une fois pris la liberté de douter des principes qu'ils
ont reçus et de s'écarter du chemin commun, jamais ils ne pourraient tenir
le sentier qu'il faut prendre pour aller plus droit, et demeureraient égarés
toute leur vie; puis de ceux qui, ayant assez de raison, ou de modestie,
pour juger qu'ils sont moins capables de distinguer le vrai d'avec le faux
que quelques autres par lesquels ils peuvent être instruits, doivent bien
plutôt se contenter de suivre les opinions de ces autres qu'en chercher
eux-mêmes de meilleures.
HUME Tous les objets de la raison humaine ou de nos recherches peuvent se diviser en deux genres, à savoir les relations d’idées et les faits. Du premier genre sont les sciences de la géométrie, de l’algèbre et de l’arithmétique et, en bref, toute affirmation qui est intuitivement ou démonstrativement certaine. Le carré de l’hypoténuse est égal au carré des deux côtés, cette proposition exprime une relation entre ces figures. Trois fois cinq est égal à la moitié de trente exprime une relation entre ces nombres. Les propositions de ce genre, on peut les découvrir par la seule opération de la pensée, sans dépendre de rien de ce qui existe dans l’univers. Même s’il n’y avait jamais eu de cercle ou de triangle dans la nature, les vérités démontrées par Euclide conserveraient pour toujours leur certitude et leur évidence. Les faits, qui sont les seconds objets de la raison humaine, on ne les établit pas de la même manière ; et l’évidence de leur vérité, aussi grande qu’elle soit, n’est pas d’une nature semblable à la précédente. Le contraire d’un fait quelconque est toujours possible, car il n’implique pas contradiction et l’esprit le conçoit aussi facilement et aussi distinctement que s’il concordait pleinement avec la réalité. Le soleil ne se lèvera pas demain, cette proposition n’est pas moins intelligible et elle n’implique pas plus contradiction que l’affirmation: il se lèvera. Nous tenterions donc en vain d’en démontrer la fausseté. Si elle était démonstrativement fausse, elle impliquerait contradiction et l’esprit ne pourrait jamais la concevoir distinctement. Enquête sur l’entendement humain (1748), section IV, trad. A. Leroy, Aubier, 1947, pp. 70-71.
MONTAIGNE Pour juger des apparences que nous recevons des sujets, il nous faudrait un instrument judicatoire; pour vérifier cet instrument, il nous y faut de la démonstration; pour vérifier la démonstration, un instrument : nous voilà au rouet. Puisque les sens ne peuvent arrêter notre dispute, étant pleins eux-mêmes d'incertitude, il faut que ce soit la raison; aucune raison ne s'établira sans une autre raison : nous voilà à reculons jusques à l'infini. Notre fantaisie ne s'applique pas aux choses étrangères, mais elle est conçue par l'entremise des sens; et les sens ne comprennent pas le sujet étranger, mais seulement leurs propres passions; et par ainsi la fantasie et apparence n'est pas du sujet, mais seulement de la passion et souffrance du sens, laquelle passion et sujet sont choses diverses : par quoi qui juge par les apparences, juge par chose autre que le sujet. Et de dire que les passions des sens rapportent à l'âme la qualité des sujets étrangers par ressemblance, comment se peut l'âme et l'entendement assurer de cette ressemblance, n'ayant de soi nul commerce avec les sujets étrangers ? Tout ainsi comme, qui ne connaît pas Socrate, voyant son portrait, ne peut dire qu'il lui ressemble. Or qui voudrait toutefois juger par les apparences : si c'est par toutes, il est impossible, car elles s'entr'empêchent par leurs contrariétés et discrépances, comme nous voyons par expérience. Sera-ce qu'aucunes apparences choisies règlent les autres ? Il faudra vérifier celle choisie par une autre choisie, la seconde par la tierce : et par ainsi ce ne sera jamais fait. Finalement, il n'y a aucune constante existence, ni de notre être, ni de celui des objets. Et nous, et notre jugement, et toutes choses mortelles vont coulant et roulant sans cesse. Ainsi il ne se peut établir rien de certain de l'un à l'autre, et le jugeant et le jugé étant en continuelle mutation et branle. Nous n'avons aucune communication à l'être, parce que toute humaine nature est toujours au milieu entre le naître et le mourir, ne baillant de soi qu'une obscure apparence et ombre, et une incertaine et débile opinion. Et si, de fortune, vous fichez votre pensée à vouloir prendre son être, ce sera ni plus ni moins que qui voudrait empoigner l'eau : car plus il serrera et pressera ce qui de sa nature coule partout, plus il perdra ce qu'il voulait tenir et empoigner. Ainsi, vu que toutes choses sont sujettes à passer d'un changement en autre, la raison qui y cherche une réelle subsistance se trouve déçue, ne pouvant rien appréhender de subsistant et permanent, parce que tout ou vient en être et n'est pas encore du tout, ou commence à mourir avant qu'il soit né. Essais
(1580-1595), livre II, chapitre XII
23/04/2008
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