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Philosophie-en-france un site de Didier Moulinier |
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TEXTES (21)
PASCAL Quel sujet de joie trouve-t-on à n'attendre plus que des misères sans ressource ? Quel sujet de vanité de se voir dans des obscurités impénétrables, et comment se peut-il faire que ce raisonnement se passe dans un homme raisonnable ?
«Je ne sais qui
m'a mis au monde, ni ce que c'est que le monde, ni que moi-même; je suis
dans une ignorance terrible de toutes choses; je ne sais ce que c'est que
mon corps, que mes sens, que mon âme et cette partie même de moi qui pense
ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, et ne se
connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l'univers
qui m'enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue,
sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu'en un autre,
ni pourquoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre m'est assigné à ce point
plutôt qu'à un autre de toute l'éternité qui m'a précédé, et de toute celle
qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m'enferment
comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour.
Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir, mais ce que j'ignore
le plus est cette mort même que je ne saurais éviter. Qui souhaiterait d'avoir pour ami un homme qui discourt de cette manière ? Qui le choisirait entre les autres pour lui communiquer ses affaires ? Qui aurait recours à lui dans ses afflictions ? Et enfin, à quel usage de la vie on le pourrait destiner ? Pensées (1670), extrait du fragment 194
KIERKEGAARD
La foi est précédée d'un mouvement de
l'infini; c'est alors qu'elle paraît, nec inopiniate, en vertu de
l'absurde. Je peux le comprendre sans pour cela prétendre que j'ai la foi.
si elle n'est pas autre chose que ce que la philosophie la dit être, déjà
Socrate est allé plus loin, beaucoup plus loin, alors qu'au contraire il n'y
est pas parvenu. Il a fait le mouvement de l'infini au point de vue
intellectuel. Son ignorance n'est autre chose que la résignation infinie.
Cette tâche est déjà suffisante pour les forces humaines, bien qu'on la
dédaigne aujourd'hui; mais il faut d'abord l'avoir accomplie, il faut
d'abord que l'Individu se soit épuisé dans l'infini, pour qu'il en soit au
point où la foi peut surgir. Crainte et tremblement, trad. de P-H. Tisseau, Paris, Éd. Aubier-Montaigne, 1984, pp. 110-111
COMTE
Pour expliquer convenablement la
véritable nature et le caractère propre de la philosophie positive (i.e., le
positivisme, doctrine d'Auguste Comte), il est indispensable de jeter
d'abord un coup d'oeil général sur la marche progressive de l'esprit humain,
envisagée dans son ensemble : car une conception quelconque ne peut être
bien connue que par son histoire. Cours de philosophie positive, 1ère leçon.
NIETZSCHE De l'origine de la religion.- De même que l'homme inculte s'imagine encore aujourd'hui que ta colère est cause qu'il s'irrite, que l'esprit est cause qu'il pense, que l'âme est cause qu'il sent, bref, de même que de nos jours encore on postule une masse d'entités psycho- logiques, qui passent pour être des causes&endash;ainsi l'homme, à un âge plus naïf, a expliqué ces mêmes phénomènes à l'aide d'entités psychologiques personnifiées. Les états qui lui semblaient étrangers, entraînants, plus forts que lui, il les interprétait comme l'obsession ou le sortilège émanant d'une personne (...). On concrétise un état dans une personne et l'on affirme que cet état, quand il se produit en nous, est dû à l'action de cette personne. En d'autres termes, l'activité psychologique créatrice des dieux s'empare d'un état où elle désire reconnaître un effet, en fait une personne, une cause. (...) L'homo religiosus naïf se décompose en plusieurs personnes. La religion est un cas d'altération de la personnalité... " Volonté de Puissance I, 323 p. 153 )
MARX
Le fondement de la critique irreligieuse
est celui-ci : l'homme fait la religion, la religion ne fait pas l'homme.
Plus précisément : la religion est la conscience de soi et de sa valeur de
l'homme qui ou bien ne s'est pas encore conquis lui-même, ou bien s'est déjà
perdu à nouveau. Mais l'homme, ce n'est pas un être abstrait, installé hors
du monde. L'homme, c'est le monde de l'homme, l'Etat, la société. Cet Etat,
cette société produisent la religion, une conscience du monde à l'envers,
parce qu'ils sont un monde à l'envers. La religion, c'est la théorie
générale de ce monde, son compendium encyclopédique, sa logique sous une
forme populaire, son point d'honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa
sanction morale, son complément solennel, le fondement général de sa
consolation et de sa justification. Elle est la réalisation fantastique de
l'être humain, parce que l'être humain ne possède pas de réalité vraie. La
lutte contre la religion est immédiatement la lutte contre ce monde dont la
religion est l'arôme spirituel. Critique de la philosophie du droit de Hegel, 1843.
FREUD Les idées religieuses, qui professent d'être des dogmes, ne sont pas le résidu de l'expérience ou le résultat final de la réflexion : elles sont des illusions, la réalisation des désirs les plus anciens, les plus forts, les plus pressants de l'humanité ; le secret de leur force est la force de ces désirs. Nous le savons déjà : l'impression terrifiante de la détresse infantile avait éveillé le besoin d'être protégé - protégé en étant aimé - besoin auquel le père a satisfait ; la reconnaissance du fait que cette détresse dure toute la vie a fait que l'homme s'est cramponné à un père, à un père cette fois plus puissant. L'angoisse humaine en face des dangers de la vie s'apaise à la pensée du règne bienveillant de la Providence divine, l'institution d'un ordre moral de l'univers assure la réalisation des exigences de la justice, si souvent demeurées non réalisées dans les civilisations humaines, et la prolongation de l'existence terrestre par une existence future fournit les cadres du temps et le lieu où les désirs se réaliseront. Des réponses aux questions que se pose la curiosité humaine touchant ces énigmes : la genèse de l'univers, le rapport entre le corporel et le spirituel, s'élaborent suivant les prémisses du système religieux. Et c'est un énorme allègement pour l'âme individuelle de voir les conflits de l'enfance - conflits qui ne sont jamais entièrement résolus - lui être pour ainsi dire enlevés et recevoir une solution acceptée de tous. L’avenir d’une illusion
BAYLE
"Je conçois que c'est une chose bien étrange, qu'un homme qui vit bien
moralement, et qui ne croit ni Paradis, ni Enfer. Mais j'en reviens toûjours
là, que l'homme est une certaine creature, qui avec toute sa raison, n'agit
pas toûjours consequemment à sa creance. Les Chrêtiens nous en fournissent
assez de preuves. Ciceron l'a remarqué à l'égard de plusieurs Epicuriens,
qui étoient bons amis, honnêtes gens, et d'une conduite accommodée, non pas
au desir de la volupté, mais aux regles de la raison. Ils vivent mieux,
dit-il, qu'ils ne parlent, au lieu que les autres parlent mieux qu'ils ne
vivent . On a fait une semblable remarque sur la conduite des Stoïciens.
Leurs Principes étoient, que toutes choses arrivent par une fatalité si
inevitable, que Dieu lui-même ne peut, ni n'a pû jamais l'éviter.
Naturellement cela les devoit conduire à ne s'exciter à rien, à n'user
jamais ni d'exhortations, ni de menaces, ni de censures, ni de promesses.
Cependant, il n'y a jamais eu de Philosophes qui se soient plus servis de
tout cela qu'eux ; et toute leur conduite faisoit voir, qu'ils se croyoient
entiérement les maîtres de leur destinée. Les Turcs tiennent quelque chose
de cette doctrine des Stoïciens, et outrent extrémement la matière de la
Predestination. Cependant, on les voit füir le péril, tout comme les autres
hommes le fuyent, et il s'en faut bien qu'ils ne montent à l'assaut aussi
hardiment que les François, qui ne croyent point la Predestination. Tout ce
qu'on nous dit de la securité de ces Infidèles, fondées sur l'opinion qu'ils
ont de l'immutabilité de leur sort, sont des contes. Ils se servent des
lumières de leur prudence tout comme nous, et châtient certaines fautes
encore plus sévérement que nous. On voit des Chrêtiens qui nient la
Predestination : on en voit aussi qui la croyent. Quelques-uns pretendent,
que l'on peut être assûré de son salut, que l'on ne perd jamais la grace,
que l'on n'est point sauvé par ses oeuvres, qu'il ne faut confesser ses
pechez qu'à Dieu, et qu'il n'y a point de Purgatoire : d'autres nient tout
cela . Mais malgré cette difference dans les dogmes, ils se gouvernent les
uns et les autres de la même façon, pour ce qui regarde les moeurs. S'ils
différent en quelque chose, cela vient du genie particulier de chaque
Nation, et non pas du genie de la Secte.
Pensées diverses sur la comète, c. 176 (orthographe
non modernisée, éd. A. Prat mise à jour par P. Rétat, Paris, Librairie Nizet,
1984, t. 2, pp. 117-119). SARTRE
Dostoïeveski avait écrit : «Si
Dieu n'existait pas, tout serait permis». C'est là le point de départ de
l'existentialisme. En effet, tout est permis si Dieu n'existe pas, et par
conséquent l'homme est délaissé, parce qu'il ne trouve ni en lui, ni hors de
lui une possibilité de s'accrocher. Il ne trouve d'abord pas d'excuses. Si,
en effet, l'existence précède l'essence, on ne pourra jamais expliquer par
référence à une nature humaine donnée et figée ; autrement dit, il n'y a pas
de déterminisme, l'homme est libre, l'homme est liberté. Si, d'autre part,
Dieu n'existe pas, nous ne trouvons pas en face de nous des valeurs ou des
ordres qui légitimeront notre conduite. Ainsi, nous n'avons ni derrière
nous, ni devant nous, dans le domaine lumineux des valeurs, des
justifications ou des excuses. Nous sommes seuls, sans excuses. C'est ce que
j'exprimerai en disant que l'homme est condamné à être libre. Condamné,
parce qu'il ne s'est pas créé lui-même, et par ailleurs cependant libre,
parce qu'une fois jeté dans le monde il est responsable de tout ce qu'il
fait. L'existentialiste ne croit pas à la puissance de la passion. Il ne
pensera jamais qu'une belle passion est un torrent dévastateur qui conduit
fatalement l'homme à certains actes, et qui, par conséquent, est une excuse.
Il pense que l'homme est responsable de sa passion. L'existentialiste ne
pensera pas non plus que l'homme peut trouver un secours dans un signe
donné, sur terre, qui l'orientera ; car il pense que l'homme déchiffre
lui-même le signe comme il lui plaît. Il pense donc que l'homme, sans aucun
appui et sans aucun secours, est condamné à chaque instant à inventer
l'homme.
NIETZSCHE Le plus important des événements récents, — le fait que «Dieu est mort», que la foi en le Dieu chrétien a été ébranlée — commence déjà à projeter sur l’Europe ses premières ombres. Du moins pour le petit nombre de ceux dont le regard, dont la méfiance du regard sont assez aigus et assez fins pour ce spectacle, un soleil semble s'être couché, une vieille et profonde confiance s'être changée en doute : c'est à eux que notre vieux monde doit paraître tous les jours plus crépusculaire, plus suspect, plus étrange, plus «vieux». On peut même dire, d'une façon générale, que l'événement est beaucoup trop grand, trop lointain, trop éloigné de la compréhension de tout le monde pour qu'il puisse être question du bruit qu'en a fait la nouvelle, et moins encore pour que la foule puisse déjà s'en rendre compte — pour qu'elle puisse savoir ce qui s'effondrera, maintenant que cette foi a été minée, tout ce qui s'y dresse, s'y adosse et s'y vivifie : par exemple toute notre morale européenne. Cette longue suite de démolitions, de destructions, de ruines et de chutes que nous avons devant nous, qui donc aujourd'hui la devinerait assez pour être l'initiateur et le devin de cette énorme logique de terreur, le prophète d'un assombrissement et d'une obscurité qui n'eurent probablement jamais leur pareil sur la terre ? Nous-mêmes, nous autres devins de naissance, qui restons comme en attente sur les sommets, placés entre hier et demain, haussés parmi les contradictions d'hier et de demain, nous autres premiers-nés, nés trop tôt, du siècle à venir, nous qui devrions apercevoir déjà les ombres que l'Europe est en train de projeter : d'où cela vient-il donc que nous attendions nous-mêmes, sans un intérêt véritable, et avant tout sans souci ni crainte, la venue de cet obscurcissement ? Nous trouvons-nous peut-être encore trop dominés par les premières conséquences de cet événement ? — et ces premières conséquences, à l'encontre de ce que l'on pourrait peut-être attendre, ne nous apparaissent nullement tristes et assombrissantes, mais, au contraire, comme une espèce de lumière nouvelle, difficile à décrire, comme une espèce de bonheur, d'allègement, de sérénité, d'encouragement, d'aurore... En effet, nous autres philosophes et «esprits libres», à la nouvelle que «le Dieu ancien est mort», nous nous sentons illuminés d'une aurore nouvelle; notre cœur en déborde de reconnaissance, d'étonnement, d'appréhension et d'attente, — enfin l'horizon nous semble de nouveau libre, en admettant même qu'il ne soit pas clair, — enfin nos vaisseaux peuvent de nouveau mettre la voile, voguer au-devant du danger ; tous les coups de hasard de celui qui cherche la connaissance sont de nouveau permis; la mer, notre pleine mer s'ouvre de nouveau devant nous, et peut-être n'y eut-il jamais une mer aussi «pleine». Le Gai Savoir (1882-1887), livre V, § 343
PASCAL
Pensées (1670), extrait du fragment 233
PECHELA BIBLE L'éternel Dieu prit l'homme, et le plaça dans le jardin d'éden pour le cultiver et pour le garder. L'éternel Dieu donna cet ordre à l'homme : Tu pourras manger de tous les arbres du jardin; mais tu ne mangeras pas de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras. [...] La femme vit que l'arbre était bon à manger et agréable à la vue, et qu'il était précieux pour ouvrir l'intelligence; elle prit de son fruit, et en mangea; elle en donna aussi à son mari, qui était auprès d'elle, et il en mangea. Les yeux de l'un et de l'autre s'ouvrirent, ils connurent qu'ils étaient nus, et ayant cousu des feuilles de figuier, ils s'en firent des ceintures. Alors ils entendirent la voix de l'éternel Dieu, qui parcourait le jardin vers le soir, et l'homme et sa femme se cachèrent loin de la face de l'éternel Dieu, au milieu des arbres du jardin. (…) L'éternel Dieu dit au serpent : Puisque tu as fait cela, tu seras maudit entre tout le bétail et entre tous les animaux des champs, tu marcheras sur ton ventre, et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie. Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité : celle-ci t'écrasera la tête, et tu lui blesseras le talon. Il dit à la femme : J'augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi. Il dit à l'homme : Puisque tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé de l'arbre au sujet duquel je t'avais donné cet ordre : Tu n'en mangeras point ! le sol sera maudit à cause de toi. C'est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie, il te produira des épines et des ronces, et tu mangeras de l'herbe des champs. C'est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu'à ce que tu retournes dans la terre, d'où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. (…) L'éternel Dieu dit : Voici, l'homme est devenu comme l'un de nous, pour la connaissance du bien et du mal. Empêchons-le maintenant d'avancer sa main, de prendre de l'arbre de vie, d'en manger, et de vivre éternellement. Et l'éternel Dieu le chassa du jardin d'éden, pour qu'il cultivât la terre, d'où il avait été pris. La Bible, Ancien Testament, Genèse, chap. 2 et 3,
SAINT-PAUL Que dirons-nous donc ? La loi est-elle péché ? Loin de là ! Mais je n'ai connu le péché que par la loi. Car je n'aurais pas connu la convoitise, si la loi n'eût dit : Tu ne convoiteras point. Et le péché, saisissant l'occasion, produisit en moi par le commandement toutes sortes de convoitises ; car sans loi le péché est mort. Pour moi, étant autrefois sans loi, je vivais ; mais quand le commandement vint, le péché reprit vie, et moi je mourus. Ainsi, le commandement qui conduit à la vie se trouva pour moi conduire à la mort. Car le péché saisissant l'occasion, me séduisit par le commandement, et par lui me fit mourir. La loi donc est sainte, et le commandement est saint, juste et bon. Ce qui est bon a-t-il donc été pour moi une cause de mort ? Loin de là ! Mais c'est le péché, afin qu'il se manifestât comme péché en me donnant la mort par ce qui est bon, et que, par le commandement, il devint condamnable au plus haut point. Nous savons, en effet, que la loi est spirituelle ; mais moi, je suis charnel, vendu au péché. Car je ne sais pas ce que je fais : je ne fais point ce que je veux, et je fais ce que je hais. Or, si je fais ce que je ne veux pas, je reconnais par là que la loi est bonne. Et maintenant ce n'est plus moi qui le fais, mais c'est le péché qui habite en moi. Ce qui est bon, je le sais, n'habite pas en moi, c'est-à-dire, dans ma chair : j'ai la volonté, mais non le pouvoir de faire le bien. Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. Et si je fais ce que je ne veux pas, ce n'est plus moi qui le fais, c'est le péché qui habite en moi. Je trouve donc en moi cette loi : quand je veux faire le bien, le mal est attaché à moi. Car je prends plaisir à la loi de Dieu, selon l'homme intérieur ; mais je vois dans mes membres une autre loi, qui lutte contre la loi de mon entendement, et qui me rend captif de la loi du péché, qui est dans mes membres. Misérable que je suis ! Qui me délivrera du corps de cette mort ?... Grâces soient rendues à Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur... ! Ainsi donc, moi-même, je suis par l'entendement esclave de la loi de Dieu, et je suis par la chair esclave de la loi du péché. Epitre aux Romains 7, 8.
SAINT AUGUSTIN Misère ! Qu'ai-je donc aimé en toi, ô mon larcin, crime nocturne de mes seize ans ? Tu n'étais pas beau, étant un larcin. As-tu même une existence réelle pour que je t'interpelle ? Ce qui était plus beau, c'étaient ces fruits que nous dérobâmes, car ils étaient votre oeuvre à vous, suprême Beauté, Créateur de toutes choses, Dieu bon, Dieu souverain Bien et mon Bien véritable ; certes, ils étaient beaux, ces fruits, mais ce n'était pas eux que convoitait mon coeur misérable. J'en avais de meilleurs en grand nombre ; je ne les ai donc cueillis que pour voler. Car aussitôt cueillis, je les jetai loin de moi, me nourrissant de ma seule iniquité, dont la saveur m'était délicieuse. S'il entra un peu de ces fruits dans ma bouche, c'est ma faute qui fit leur saveur. Et maintenant, Seigneur mon Dieu, je cherche ce qui a pu ma charmer dans ce larcin. Il était sans beauté. Je ne parle pas de cette beauté qui réside dans la justice et la prudence ; ni de celle qui est dans l'esprit de l'homme, la mémoire, les sens, la vie végétative ; ni de celle qui brille au front des astres et pare leurs révolutions, ni de la beauté de la terre et de la mer, foisonnantes d'êtres vivants qui forment une suite continuelle de générations ; ni même de cette apparence de beauté dont s'ombragent les mensonges du vice (...). C'est ainsi que l'âme se fait adultère, quand elle se détourne de vous et cherche hors de vous ce qu'elle ne trouve, pur et sans mélange, qu'en revenant à vous. Ils vous imitent tout de travers tous ceux qui s'éloignent de vous et s'élèvent contre vous. Mais même en vous imitant ainsi, ils font voir que vous êtes le Créateur de l'univers, et que, pour cette raison, il est impossible de se séparer tout à fait de vous. Qu'ai-je donc aimé dans ce larcin, et en moi ai-je imité mon Seigneur, même d'une manière criminelle et fausse ? Me suis-je plu à transgresser votre loi par la ruse, ne pouvant le faire par la force ? Esclave, ai-je affecté une liberté mutilée en faisant impunément, par une ténébreuse contrefaçon de votre toute-puissance, ce qui m'était défendu ? Voilà "cet esclave qui fuit son maître et qui recherche l'ombre". O corruption ! ô vie monstrueuse ! ô abîme de mort ! Ai-je pu prendre plaisir à ce qui n'était pas licite pour la seule raison que ce n'était pas licite ? Les Confessions , Livre II, chap. VI, trad. J. Trabucco, Garnier-Flammarion, 1978, pp. 44-46.
SAINT THOMAS D'ACQUIN
A coup sûr, la doctrine sacrée
(i.e.. la théologie) est une science. Mais parmi les sciences, il en est de
deux espèces. Certaines s'appuient sur des principes connus par la lumière
naturelle de l'intelligence : telles l'arithmétique, la géométrie, etc.
D'autres procèdent de principes qui sont connus à la lumière d'une science
supérieure ; comme la perspective à partir de principes reconnus en
géométrie, et la musique à partir de principes connus par l'arithmétique. Et
c'est de cette façon que la doctrine sacrée est une science. Elle procède en
effet de principes connus à la lumière d'une science de Dieu et des
bienheureux. Et comme la musique fait confiance aux principes qui lui sont
livrés par l'arithmétique, ainsi la doctrine sacrée accorde foi aux
principes révélés par Dieu. (...) Somme théologique, I, q. 1, a. 2-5, rép.
Or, je soutiens que tous les essais d'un usage simplement spéculatif de la raison, sous le rapport de la théologie, sont entièrement infructueux et qu'ils sont nuls et sans valeur quant à la nature interne de cette science ; que d'un autre côté, les principes de son usage naturel ne nous conduisent à aucune théologie et que, par conséquent, si l'on ne prend pour fondement les lois morales ou si l'on ne s'en sert comme d'un fil conducteur, il ne peut y avoir de théologie de la raison. En effet, tous les principes synthétiques de l'entendement sont d'un usage immanent, tandis que la connaissance d'un Etre suprême exige, de ces principes, un usage transcendant auquel notre entendement n'est pas du tout préparé. Pour que la loi de la causalité, valable dans l'expérience, pût conduire à l'être premier, il faudrait que cet être fît partie de la chaîne des objets de l'expérience ; mais alors il serait lui-même, à son tour, conditionné, comme tous les phénomènes.
Critique de la raison pure, trad. C. Serrus, PUF, 1944, p. 449. FREUD Les doctrines religieuses sont soustraites aux exigences de la raison ; elles sont au-dessus de la raison. Il faut sentir intérieurement leur vérité ; point n’est nécessaire de la comprendre. Seulement ce Credo n’est intéressant qu’à titre de confession individuelle ; en tant que décret, il ne lie personne. Puis-je être contraint de croire à toutes les absurdités ? Et si tel n’est pas le cas, pourquoi justement à celle-ci ? Il n’est pas d’instance au-dessus de la raison. Si la vérité des doctrines religieuses dépend d’un événement intérieur qui témoigne de cette vérité, que faire de tous les hommes à qui ce rare événement n’arrive pas ? On peut réclamer de tous les hommes qu’ils se servent du don qu’ils possèdent, de la raison, mais on ne peut établir pour tous une obligation fondée sur un facteur qui n’existe que chez un très petit nombre d’entre eux. En quoi cela peut-il importer aux autres que vous ayez au cours d’une extase qui s’est emparée de tout votre être acquis l’inébranlable conviction de la vérité réelle des doctrines religieuses ? L’avenir d’une illusion
DURKHEIM Il y a donc dans la religion quelque chose d’éternel qui est destiné à survivre à tous les symbolismes particuliers dans lesquels la pensée religieuse s’est successivement enveloppée. Il ne peut pas y avoir de société qui ne sente le besoin d’entretenir et de raffermir, à intervalles réguliers, les sentiments collectifs et les idées collectives qui font son unité et sa personnalité. Or, cette réfection morale ne peut être obtenue qu’au moyen de réunions, d’assemblées, de congrégations où les individus, étroitement rapprochés les uns des autres, réaffirment en commun leurs communs sentiments ; de là, des cérémonies qui, par leur objet, par les résultats qu’elles produisent, par les procédés qui y sont employés, ne diffèrent pas en nature des cérémonies religieuses. Quelle différence essentielle y a-t-il entre une assemblée de chrétiens célébrant les principales dates de la vie du Christ, ou de juifs fêtant soit la sortie d’Egypte soit la promulgation du Décalogue, et une réunion de citoyens commémorant l’institution d’une nouvelle charte morale ou quelque grand événement de la vie nationale ? Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912)
SPINOZA « Les hommes les plus attachés à toute espèce de superstition, ce sont ceux qui désirent sans mesure des biens incertains ; aussitôt qu’un danger les menace, ne pouvant se secourir eux-mêmes, ils implorent le secours divin par des prières et des larmes ; la raison (qui ne peut en effet leur tracer une route sûre vers les vains objets de leurs désirs), ils l’appellent aveugle, la sagesse humaine, chose inutile ; mais les délires de l’imagination, les songes et toutes sortes d’inepties et de puérilités sont à leurs yeux les réponses que Dieu fait à nos vœux. Dieu déteste les sages. Ce n’est point dans nos âmes qu’il a gravé ses décrets, c’est dans les fibres des animaux. Les idiots, les fous, les oiseaux, voilà les êtres qu’il anime de son souffle et qui nous révèlent l’avenir. Tel est l’excès de délire où la crainte jette les hommes. La véritable cause de la superstition, ce qui la conserve et l’entretient, c’est donc la crainte. » Traité théologico-politique, Préface (trad. E. Saisset)
KANT L’illusion où l’on est de pouvoir, par des actes religieux cultuels, travailler, si peu que ce soit, à sa justification devant Dieu, porte le nom de superstition religieuse ; de même, l’illusion qui consiste à vouloir arriver à ce but par une aspiration à un prétendu commerce avec Dieu est l’extravagance religieuse. - C’est une folie superstitieuse que de vouloir être agréable à Dieu par des actions que tout homme peut accomplir sans avoir besoin d’être homme de bien (par la profession, v. g., d’articles de foi positifs, par la fidélité à l’observance ecclésiastique de même qu’à la discipline, etc.). On l’appelle superstitieuse parce qu’elle a recours à de simples moyens physiques (et non moraux) qui ne sauraient avoir absolument aucun effet par eux-mêmes sur une chose qui n’est pas d’essence physique (c’est-à-dire sur le bien moral). - Mais une illusion se nomme extravagante quand le moyen même qu’elle imagine, étant de nature suprasensible, ne se trouve pas au pouvoir de l’homme, sans qu’il soit besoin de considérer l’impossibilité d’atteindre la fin suprasensible que l’on vise par ce moyen ; car pour avoir ce sentiment de la présence immédiate de l’Être suprême et pour distinguer un tel sentiment de n’importe quel autre, même du sentiment moral, l’homme devrait être capable d’une intuition pour laquelle il n’est point de sens dans sa nature. - La folie superstitieuse, contenant un moyen en lui-même capable de servir à plusieurs sujets et de leur permettre au moins de lutter contre les obstacles opposés chez eux à une intention agréable à Dieu, est, à ce titre, apparentée à la raison et n’est qu’accidentellement condamnable, du fait qu’elle transforme en objet agréable immédiatement à Dieu ce qui ne peut être qu’un pur moyen ; en revanche, l’illusion religieuse extravagante est la mort morale de la raison, sans laquelle pourtant nulle religion n’est possible, puisque toute religion, de même que toute moralité, d’une manière générale, doit se fonder sur des principes. Pour écarter ou prévenir toute illusion religieuse, une foi ecclésiastique doit donc se faire une règle fondamentale de contenir, outre les dogmes positifs dont, pour l’instant, elle ne peut pas se passer entièrement, encore un principe qui fasse de la religion de la bonne conduite le vrai but où l’on doit viser, afin qu’on puisse un jour se passer des dogmes en question. La religion dans les limites de la simple raison, 4ème partie, 2ème section, §II "Du principe moral de la religion qui s’oppose à l’illusion religieuse"
VOLTAIRE Ce n'est donc plus aux hommes que je m'adresse; c'est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps : s'il est permis à de faibles créatures perdues dans l'immensité, et imperceptibles au reste de l'univers, d'oser te demander quelque chose, à toi qui as tout donné, à toi dont les décrets sont immuables comme éternels, daigne regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature; que ces erreurs ne fassent point nos calamités. Tu ne nous as point donné un coeur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d'une vie pénible et passagère; que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution; que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supportent ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil; que ceux qui couvrent leur robe d'une toile blanche pour dire qu'il faut t'aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire; qu'il soit égal de t'adorer dans un jargon formé d'une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau; que ceux dont l'habit est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d'un petit tas de la boue de ce monde, et qui possèdent quelques fragments arrondis d'un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu'ils appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans envie : car tu sais qu'il n'y a dans ces vanités ni de quoi envier, ni de quoi s'enorgueillir. Puissent tous les hommes se souvenir qu'ils sont frères ! Qu'ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les âmes, comme ils ont en exécration le brigandage qui ravit par la force le fruit du travail et de l'industrie paisible ! Si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons l'instant de notre existence à bénir également en mille langages divers, depuis Siam jusqu'à la Californie, ta bonté qui nous a donné cet instant. Traité sur la tolérance (1763), chap. XXIII.
MONTAIGNE
Essais (1580-1595), livre II, chapitre XII
20/12/2007
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