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Spinozisme et religiosité (Mémoire)
La "Jeanne d'Arc" de Luc Besson à la lumière de Spinoza et Pascal
Que se passe-t-il concrètement dans notre cerveau dans le moment privilégié de la prière...
La philosophie et l’enseignement du fait religieux dans l’école publique
Page "Philosophie et religion" de Philosophie-en-france

 

 

 

 

TEXTES  (21)

 

 

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Athéisme (Pascal)

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Foi (Kierkegaard)

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Histoire (Comte)

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Illusion (Nietzsche, Marx, Freud)

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Morale (Bayle, Sartre)

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Mort de Dieu (Nietzsche)

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Pari (Pascal)

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Péché (Bible, St Paul, St Augustin)

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Raison (St Thomas d'Acquin, Kant, Freud)

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Société (Durkheim)

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Superstition (Spinoza, Kant)

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Tolérance (Voltaire)

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Tradition (Montaigne)

 

 

ATHEISME

PASCAL

Quel sujet de joie trouve-t-on à n'attendre plus que des misères sans ressource ? Quel sujet de vanité de se voir dans des obscurités impénétrables, et comment se peut-il faire que ce raisonnement se passe dans un homme raisonnable ?

«Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce que c'est que le monde, ni que moi-même; je suis dans une ignorance terrible de toutes choses; je ne sais ce que c'est que mon corps, que mes sens, que mon âme et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l'univers qui m'enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu'en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre m'est assigné à ce point plutôt qu'à un autre de toute l'éternité qui m'a précédé, et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m'enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir, mais ce que j'ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter.
Comme je ne sais d'où je viens, aussi je ne sais où je vais; et je sais seulement qu'en sortant de ce monde, je tombe pour jamais ou dans le néant, ou dans les mains d'un Dieu irrité, sans savoir à laquelle de ces deux conditions je dois être éternellement en partage. Voilà mon état, plein de faiblesse et d'incertitude. Et de tout cela, je conclus que je dois donc passer tous les jours de ma vie sans songer à chercher ce qui me doit arriver [...].»

Qui souhaiterait d'avoir pour ami un homme qui discourt de cette manière ? Qui le choisirait entre les autres pour lui communiquer ses affaires ? Qui aurait recours à lui dans ses afflictions ? Et enfin, à quel usage de la vie on le pourrait destiner ?

Pensées (1670), extrait du fragment 194

 

 

FOI

KIERKEGAARD

La foi est précédée d'un mouvement de l'infini; c'est alors qu'elle paraît, nec inopiniate, en vertu de l'absurde. Je peux le comprendre sans pour cela prétendre que j'ai la foi. si elle n'est pas autre chose que ce que la philosophie la dit être, déjà Socrate est allé plus loin, beaucoup plus loin, alors qu'au contraire il n'y est pas parvenu. Il a fait le mouvement de l'infini au point de vue intellectuel. Son ignorance n'est autre chose que la résignation infinie. Cette tâche est déjà suffisante pour les forces humaines, bien qu'on la dédaigne aujourd'hui; mais il faut d'abord l'avoir accomplie, il faut d'abord que l'Individu se soit épuisé dans l'infini, pour qu'il en soit au point où la foi peut surgir.

Le paradoxe de la foi consiste donc en ceci que l'Individu est supérieur au général, de sorte que, pour rappeler une distinction dogmatique aujourd'hui rarement usitée, l'Individu détermine son rapport au général par son rapport à l'absolu, et non son rapport à l'absolu par son rapport au général. On peut encore formuler le paradoxe en disant qu'il y a un devoir absolu envers Dieu; car, dans ce devoir, l'Individu se rapporte comme tel absolument à l'absolu. Dans ces conditions, quand on dit que c'est un devoir d'aimer Dieu, on exprime par là autre chose que précédemment; car si ce devoir est absolu, le moral se trouve rabaissé au relatif. Toutefois, il ne suit pas de là que le moral doive être aboli, mais il reçoit une tout autre expression, celle du paradoxe, de sorte que, par exemple, l'amour envers Dieu peut amener le chevalier de la foi à donner à son amour envers le prochain l'expression contraire de ce qui, du point de vue moral, est le devoir.

Crainte et tremblement, trad. de P-H. Tisseau, Paris, Éd. Aubier-Montaigne, 1984, pp. 110-111

 

 

HISTOIRE

COMTE

Pour expliquer convenablement la véritable nature et le caractère propre de la philosophie positive (i.e., le positivisme, doctrine d'Auguste Comte), il est indispensable de jeter d'abord un coup d'oeil général sur la marche progressive de l'esprit humain, envisagée dans son ensemble : car une conception quelconque ne peut être bien connue que par son histoire.
En étudiant ainsi le développement total de l'intelligence humaine dans ses diverses sphères d'activité, depuis son premier essor le plus simple jusqu'à nos jours, je crois avoir découvert une grande loi fondamentale, à laquelle il est assujetti par une nécessité invariable, et qui me semble pouvoir être solidement établie, soit sur les preuves rationnelles fournies par la connaissance de notre organisation, soit sur les vérifications historiques résultant d'un examen attentif du passé.
Cette loi consiste en ce que chacune de nos conceptions principales, chaque branche de nos connaissances, passe successivement par trois états théoriques différents : l'état théologique, ou fictif ; l'état métaphysique, ou abstrait ; l'état scientifique, ou positif. En d'autres termes, l'esprit humain, par sa nature, emploie successivement dans chacune de ses recherches trois méthodes de philosopher, dont le caractère est essentiellement différent et même radicalement opposé : d'abord la méthode théologique, ensuite la méthode métaphysique et enfin la méthode positive. De là trois sortes de philosophie, ou de systèmes généraux de conceptions sur l'ensemble des phénomènes, qui s'excluent mutuellement ; la première est le point de départ nécessaire de l'intelligence humaine ; la troisième son état fixe et définitif ; la seconde est uniquement destinée à servir de transition.
Dans l'état théologique, l'esprit humain, dirigeant essentiellement ses recherches vers la nature intime des êtres, les causes premières et finales de tous les effets qui le frappent, en un mot, vers les connaissances absolues, se représente les phénomènes comme produits par l'action directe et continue d'agents surnaturels plus ou moins nombreux, dont l'intervention arbitraire explique toutes les anomalies apparentes de l'univers.
Dans l'état métaphysique, qui n'est au fond qu'une simple modification générale du premier, les agents surnaturels sont remplacés par des forces abstraites, véritables entités (abstractions personnifiées) inhérentes aux divers êtres du monde, et conçues comme capables d'engendrer par elles-mêmes tous les phénomènes observés, dont l'explication consiste alors à assigner pour chacun l'entité correspondante.
Enfin dans l'état positif, l'esprit humain, reconnaissant l'impossibilité d'obtenir des notions absolues, renonce à chercher l'origine et la destination de l'univers, et à connaître les causes intimes des phénomènes, pour s'attacher uniquement à découvrir, par l'usage bien combiné du raisonnement et de l'observation, leurs lois effectives, c'est-à-dire leurs relations invariables de succession et de similitude. L'explication des faits, réduite alors à ses termes réels, n'est plus désormais que la liaison établie entre les divers phénomènes particuliers et quelques faits généraux dont les progrès de la science tendent de plus en plus à diminuer le nombre.
Le système théologique est parvenu à la plus haute perfection dont il soit susceptible, quand il a substitué l'action providentielle d'un être unique au jeu varié des nombreuses divinités indépendantes qui avaient été imaginées primitivement. De même, le dernier terme du système métaphysique consiste à concevoir, au lieu des différentes entités particulières, une seule grande entité générale, la nature, envisagée comme la source unique de tous les phénomènes. Pareillement, la perfection du système positif, vers laquelle il tend sans cesse, quoi qu'il soit très probable qu'il ne doive jamais l'atteindre, serait de pouvoir se représenter tous les divers phénomènes observables comme des cas particuliers d'un seul fait général, tel que celui de la gravitation, par exemple.

Cours de philosophie positive, 1ère leçon.

 

 

ILLUSION

NIETZSCHE

De l'origine de la religion.- De même que l'homme inculte s'imagine encore aujourd'hui que ta colère est cause qu'il s'irrite, que l'esprit est cause qu'il pense, que l'âme est cause qu'il sent, bref, de même que de nos jours encore on postule une masse d'entités psycho- logiques, qui passent pour être des causes&endash;ainsi l'homme, à un âge plus naïf, a expliqué ces mêmes phénomènes à l'aide d'entités psychologiques personnifiées. Les états qui lui semblaient étrangers, entraînants, plus forts que lui, il les interprétait comme l'obsession ou le sortilège émanant d'une personne (...). On concrétise un état dans une personne et l'on affirme que cet état, quand il se produit en nous, est dû à l'action de cette personne. En d'autres termes, l'activité psychologique créatrice des dieux s'empare d'un état où elle désire reconnaître un effet, en fait une personne, une cause. (...) L'homo religiosus naïf se décompose en plusieurs personnes. La religion est un cas d'altération de la personnalité... "

Volonté de Puissance I, 323 p. 153 )

 

MARX

Le fondement de la critique irreligieuse est celui-ci : l'homme fait la religion, la religion ne fait pas l'homme. Plus précisément : la religion est la conscience de soi et de sa valeur de l'homme qui ou bien ne s'est pas encore conquis lui-même, ou bien s'est déjà perdu à nouveau. Mais l'homme, ce n'est pas un être abstrait, installé hors du monde. L'homme, c'est le monde de l'homme, l'Etat, la société. Cet Etat, cette société produisent la religion, une conscience du monde à l'envers, parce qu'ils sont un monde à l'envers. La religion, c'est la théorie générale de ce monde, son compendium encyclopédique, sa logique sous une forme populaire, son point d'honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, le fondement général de sa consolation et de sa justification. Elle est la réalisation fantastique de l'être humain, parce que l'être humain ne possède pas de réalité vraie. La lutte contre la religion est immédiatement la lutte contre ce monde dont la religion est l'arôme spirituel.
La misère religieuse est tout à la fois l'expression de la misère réelle et la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature tourmentée, l'âme d'un monde sans coeur, de même qu'elle est l'esprit de situations dépourvues d'esprit. Elle est l'opium du peuple.
L'abolition de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple, c'est l'exigence de son bonheur véritable. Exiger de renoncer aux illusions relatives à son état, c'est exiger de renoncer à une situation qui a besoin de l'illusion. La critique de la religion est donc dans son germe la critique de la vallée des larmes, dont l'auréole est la religion.

Critique de la philosophie du droit de Hegel, 1843.

 

FREUD

Les idées religieuses, qui professent d'être des dogmes, ne sont pas le résidu de l'expérience ou le résultat final de la réflexion : elles sont des illusions, la réalisation des désirs les plus anciens, les plus forts, les plus pressants de l'humanité ; le secret de leur force est la force de ces désirs. Nous le savons déjà : l'impression terrifiante de la détresse infantile avait éveillé le besoin d'être protégé - protégé en étant aimé - besoin auquel le père a satisfait ; la reconnaissance du fait que cette détresse dure toute la vie a fait que l'homme s'est cramponné à un père, à un père cette fois plus puissant. L'angoisse humaine en face des dangers de la vie s'apaise à la pensée du règne bienveillant de la Providence divine, l'institution d'un ordre moral de l'univers assure la réalisation des exigences de la justice, si souvent demeurées non réalisées dans les civilisations humaines, et la prolongation de l'existence terrestre par une existence future fournit les cadres du temps et le lieu où les désirs se réaliseront. Des réponses aux questions que se pose la curiosité humaine touchant ces énigmes : la genèse de l'univers, le rapport entre le corporel et le spirituel, s'élaborent suivant les prémisses du système religieux. Et c'est un énorme allègement pour l'âme individuelle de voir les conflits de l'enfance - conflits qui ne sont jamais entièrement résolus - lui être pour ainsi dire enlevés et recevoir une solution acceptée de tous.

L’avenir d’une illusion

 

 

 

MORALE

BAYLE

"Je conçois que c'est une chose bien étrange, qu'un homme qui vit bien moralement, et qui ne croit ni Paradis, ni Enfer. Mais j'en reviens toûjours là, que l'homme est une certaine creature, qui avec toute sa raison, n'agit pas toûjours consequemment à sa creance. Les Chrêtiens nous en fournissent assez de preuves. Ciceron l'a remarqué à l'égard de plusieurs Epicuriens, qui étoient bons amis, honnêtes gens, et d'une conduite accommodée, non pas au desir de la volupté, mais aux regles de la raison. Ils vivent mieux, dit-il, qu'ils ne parlent, au lieu que les autres parlent mieux qu'ils ne vivent . On a fait une semblable remarque sur la conduite des Stoïciens. Leurs Principes étoient, que toutes choses arrivent par une fatalité si inevitable, que Dieu lui-même ne peut, ni n'a pû jamais l'éviter. Naturellement cela les devoit conduire à ne s'exciter à rien, à n'user jamais ni d'exhortations, ni de menaces, ni de censures, ni de promesses. Cependant, il n'y a jamais eu de Philosophes qui se soient plus servis de tout cela qu'eux ; et toute leur conduite faisoit voir, qu'ils se croyoient entiérement les maîtres de leur destinée. Les Turcs tiennent quelque chose de cette doctrine des Stoïciens, et outrent extrémement la matière de la Predestination. Cependant, on les voit füir le péril, tout comme les autres hommes le fuyent, et il s'en faut bien qu'ils ne montent à l'assaut aussi hardiment que les François, qui ne croyent point la Predestination. Tout ce qu'on nous dit de la securité de ces Infidèles, fondées sur l'opinion qu'ils ont de l'immutabilité de leur sort, sont des contes. Ils se servent des lumières de leur prudence tout comme nous, et châtient certaines fautes encore plus sévérement que nous. On voit des Chrêtiens qui nient la Predestination : on en voit aussi qui la croyent. Quelques-uns pretendent, que l'on peut être assûré de son salut, que l'on ne perd jamais la grace, que l'on n'est point sauvé par ses oeuvres, qu'il ne faut confesser ses pechez qu'à Dieu, et qu'il n'y a point de Purgatoire : d'autres nient tout cela . Mais malgré cette difference dans les dogmes, ils se gouvernent les uns et les autres de la même façon, pour ce qui regarde les moeurs. S'ils différent en quelque chose, cela vient du genie particulier de chaque Nation, et non pas du genie de la Secte.

Ce seroit une chose infinie, que de parcourir toutes les bizarreries de l'homme, qui font voir que c'est non seulement le plus sot de tous les animaux, comme l'a prouvé Mr. Des-Preaux dans l'une de ses Satyres , mais aussi un monstre plus monstrueux que les Centaures et que la Chimere de la Fable ; ce qui, au dire de Mr. Pascal, est une forte preuve de la vérité qui nous est récitée dans le livre de la Genese, touchant la chûte du premier homme. Il est certain, que c'est là qu'il faut chercher le dernier denoüement de toutes les contradictions qui se voyent dans notre espèce. Mais cela n'empêche pas, que le principe que j'ai posé, ne serve à débrouiller un peu ce cahos. Car s'il est vrai que les persuasions generales de l'esprit ne sont pas le ressort de nos actions, et que c'est le temperament, la coûtume, ou quelque passion particuliére qui nous determine, il peut y avoir une disproportion énorme entre ce que l'on croit, et ce que l'on fait. Donc il est aussi facile qu'un Athée se prive de ses plaisirs en faveur d'un autre, qu'il est facile qu'un Idolâtre fasse un faux serment. Ainsi on voit que de ce qu'un homme n'a point de Religion, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'il se porte à toute sorte de crimes, ou à toute sorte de plaisirs. Il s'ensuit seulement qu'il se porte aux choses pour lesquelles son tempérament et le tour de son esprit lui donnent de la sensibilité ; encore faut-il que la crainte de la justice humaine, ou de quelque dommage, ou de quelque blâme ne vienne pas à la traverse. Par où l'on voit, qu'un Payen à l'égard des moeurs, ne vaut pas necessairement plus qu'un Athée"

Pensées diverses sur la comète, c. 176 (orthographe non modernisée, éd. A. Prat mise à jour par P. Rétat, Paris, Librairie Nizet, 1984, t. 2, pp. 117-119).
 

SARTRE

Dostoïeveski avait écrit : «Si Dieu n'existait pas, tout serait permis». C'est là le point de départ de l'existentialisme. En effet, tout est permis si Dieu n'existe pas, et par conséquent l'homme est délaissé, parce qu'il ne trouve ni en lui, ni hors de lui une possibilité de s'accrocher. Il ne trouve d'abord pas d'excuses. Si, en effet, l'existence précède l'essence, on ne pourra jamais expliquer par référence à une nature humaine donnée et figée ; autrement dit, il n'y a pas de déterminisme, l'homme est libre, l'homme est liberté. Si, d'autre part, Dieu n'existe pas, nous ne trouvons pas en face de nous des valeurs ou des ordres qui légitimeront notre conduite. Ainsi, nous n'avons ni derrière nous, ni devant nous, dans le domaine lumineux des valeurs, des justifications ou des excuses. Nous sommes seuls, sans excuses. C'est ce que j'exprimerai en disant que l'homme est condamné à être libre. Condamné, parce qu'il ne s'est pas créé lui-même, et par ailleurs cependant libre, parce qu'une fois jeté dans le monde il est responsable de tout ce qu'il fait. L'existentialiste ne croit pas à la puissance de la passion. Il ne pensera jamais qu'une belle passion est un torrent dévastateur qui conduit fatalement l'homme à certains actes, et qui, par conséquent, est une excuse. Il pense que l'homme est responsable de sa passion. L'existentialiste ne pensera pas non plus que l'homme peut trouver un secours dans un signe donné, sur terre, qui l'orientera ; car il pense que l'homme déchiffre lui-même le signe comme il lui plaît. Il pense donc que l'homme, sans aucun appui et sans aucun secours, est condamné à chaque instant à inventer l'homme.
L'existentialisme est un humanisme, Paris, Nagel, pp. 36-37
 

 

MORT DE DIEU

NIETZSCHE

Le plus important des événements récents, — le fait que «Dieu est mort», que la foi en le Dieu chrétien a été ébranlée — commence déjà à projeter sur l’Europe ses premières ombres. Du moins pour le petit nombre de ceux dont le regard, dont la méfiance du regard sont assez aigus et assez fins pour ce spectacle, un soleil semble s'être couché, une vieille et profonde confiance s'être changée en doute : c'est à eux que notre vieux monde doit paraître tous les jours plus crépusculaire, plus suspect, plus étrange, plus «vieux». On peut même dire, d'une façon générale, que l'événement est beaucoup trop grand, trop lointain, trop éloigné de la compréhension de tout le monde pour qu'il puisse être question du bruit qu'en a fait la nouvelle, et moins encore pour que la foule puisse déjà s'en rendre compte — pour qu'elle puisse savoir ce qui s'effondrera, maintenant que cette foi a été minée, tout ce qui s'y dresse, s'y adosse et s'y vivifie : par exemple toute notre morale européenne. Cette longue suite de démolitions, de destructions, de ruines et de chutes que nous avons devant nous, qui donc aujourd'hui la devinerait assez pour être l'initiateur et le devin de cette énorme logique de terreur, le prophète d'un assombrissement et d'une obscurité qui n'eurent probablement jamais leur pareil sur la terre ? Nous-mêmes, nous autres devins de naissance, qui restons comme en attente sur les sommets, placés entre hier et demain, haussés parmi les contradictions d'hier et de demain, nous autres premiers-nés, nés trop tôt, du siècle à venir, nous qui devrions apercevoir déjà les ombres que l'Europe est en train de projeter : d'où cela vient-il donc que nous attendions nous-mêmes, sans un intérêt véritable, et avant tout sans souci ni crainte, la venue de cet obscurcissement ? Nous trouvons-nous peut-être encore trop dominés par les premières conséquences de cet événement ? — et ces premières conséquences, à l'encontre de ce que l'on pourrait peut-être attendre, ne nous apparaissent nullement tristes et assombrissantes, mais, au contraire, comme une espèce de lumière nouvelle, difficile à décrire, comme une espèce de bonheur, d'allègement, de sérénité, d'encouragement, d'aurore... En effet, nous autres philosophes et «esprits libres», à la nouvelle que «le Dieu ancien est mort», nous nous sentons illuminés d'une aurore nouvelle; notre cœur en déborde de reconnaissance, d'étonnement, d'appréhension et d'attente, — enfin l'horizon nous semble de nouveau libre, en admettant même qu'il ne soit pas clair, — enfin nos vaisseaux peuvent de nouveau mettre la voile, voguer au-devant du danger ; tous les coups de hasard de celui qui cherche la connaissance sont de nouveau permis; la mer, notre pleine mer s'ouvre de nouveau devant nous, et peut-être n'y eut-il jamais une mer aussi «pleine».

Le Gai Savoir (1882-1887), livre V, § 343

 

 

PARI

PASCAL

— Examinons donc ce point, et disons : «Dieu est, ou il n'est pas.» Mais de quel côté pencherons-nous ? La raison n'y peut rien déterminer : il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu, à l'extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerez-vous ? Par raison, vous ne pouvez faire ni l'un ni l'autre; par raison, vous ne pouvez défaire nul des deux.
Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix; car vous n'en savez rien.
— Non; mais je les blâmerai d'avoir fait, non ce choix, mais un choix; car, encore que celui qui prend croix et l'autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute : le juste est de ne point parier.
— Oui, mais il faut parier; cela n'est pas volontaire, vous êtes embarqué. Lequel prendrez-vous donc ? Voyons. Puisqu'il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. Vous avez deux choses à perdre : le vrai et le bien, et deux choses à engager : votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude; et votre nature a deux choses à fuir : l'erreur et la misère. Votre raison n'est pas plus blessée, en choisissant l'un que l'autre, puisqu'il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte, en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu'il est, sans hésiter.
— Cela est admirable. Oui, il faut gager; mais je gage peut-être trop.
— Voyons. Puisqu'il y a pareil hasard de gain et de perte, si vous n'aviez qu'à gagner deux vies pour une, vous pourriez encore gager; mais s'il y en avait trois à gagner, il faudrait jouer (puisque vous êtes dans la nécessité de jouer), et vous seriez imprudent, lorsque vous êtes forcé à jouer, de ne pas hasarder votre vie pour en gagner trois à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a une éternité de vie de bonheur. Et cela étant, quand il y aurait une infinité de hasards dont un seul serait pour vous, vous auriez encore raison de gager un pour avoir deux, et vous agiriez de mauvais sens, étant obligé à jouer, de refuser de jouer une vie contre trois à un jeu où d'une infinité de hasards il y en a un pour vous, s'il y avait une infinité de vie infiniment heureuse à gagner. Mais il y a ici une infinité de vie infiniment heureuse à gagner, un hasard de gain contre un nombre fini de hasards de perte, et ce que vous jouez est fini. Cela ôte tout parti : partout où est l'infini, et où il n'y a pas infinité de hasards de perte contre celui de gain, il n'y a point à balancer, il faut tout donner.

Pensées (1670), extrait du fragment 233

 

 

PECHE

LA BIBLE

L'éternel Dieu prit l'homme, et le plaça dans le jardin d'éden pour le cultiver et pour le garder. L'éternel Dieu donna cet ordre à l'homme : Tu pourras manger de tous les arbres du jardin; mais tu ne mangeras pas de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras. [...]

La femme vit que l'arbre était bon à manger et agréable à la vue, et qu'il était précieux pour ouvrir l'intelligence; elle prit de son fruit, et en mangea; elle en donna aussi à son mari, qui était auprès d'elle, et il en mangea. Les yeux de l'un et de l'autre s'ouvrirent, ils connurent qu'ils étaient nus, et ayant cousu des feuilles de figuier, ils s'en firent des ceintures. Alors ils entendirent la voix de l'éternel Dieu, qui parcourait le jardin vers le soir, et l'homme et sa femme se cachèrent loin de la face de l'éternel Dieu, au milieu des arbres du jardin. (…)

L'éternel Dieu dit au serpent : Puisque tu as fait cela, tu seras maudit entre tout le bétail et entre tous les animaux des champs, tu marcheras sur ton ventre, et tu mangeras de la poussière tous les jours de ta vie. Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité : celle-ci t'écrasera la tête, et tu lui blesseras le talon. Il dit à la femme : J'augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur, et tes désirs se porteront vers ton mari, mais il dominera sur toi. Il dit à l'homme : Puisque tu as écouté la voix de ta femme, et que tu as mangé de l'arbre au sujet duquel je t'avais donné cet ordre : Tu n'en mangeras point ! le sol sera maudit à cause de toi. C'est à force de peine que tu en tireras ta nourriture tous les jours de ta vie, il te produira des épines et des ronces, et tu mangeras de l'herbe des champs. C'est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu'à ce que tu retournes dans la terre, d'où tu as été pris; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. (…)

L'éternel Dieu dit : Voici, l'homme est devenu comme l'un de nous, pour la connaissance du bien et du mal. Empêchons-le maintenant d'avancer sa main, de prendre de l'arbre de vie, d'en manger, et de vivre éternellement. Et l'éternel Dieu le chassa du jardin d'éden, pour qu'il cultivât la terre, d'où il avait été pris.

La Bible, Ancien Testament, Genèse, chap. 2 et 3,

 

SAINT-PAUL

Que dirons-nous donc ? La loi est-elle péché ? Loin de là ! Mais je n'ai connu le péché que par la loi. Car je n'aurais pas connu la convoitise, si la loi n'eût dit : Tu ne convoiteras point. Et le péché, saisissant l'occasion, produisit en moi par le commandement toutes sortes de convoitises ; car sans loi le péché est mort. Pour moi, étant autrefois sans loi, je vivais ; mais quand le commandement vint, le péché reprit vie, et moi je mourus. Ainsi, le commandement qui conduit à la vie se trouva pour moi conduire à la mort. Car le péché saisissant l'occasion, me séduisit par le commandement, et par lui me fit mourir. La loi donc est sainte, et le commandement est saint, juste et bon. Ce qui est bon a-t-il donc été pour moi une cause de mort ? Loin de là ! Mais c'est le péché, afin qu'il se manifestât comme péché en me donnant la mort par ce qui est bon, et que, par le commandement, il devint condamnable au plus haut point. Nous savons, en effet, que la loi est spirituelle ; mais moi, je suis charnel, vendu au péché. Car je ne sais pas ce que je fais : je ne fais point ce que je veux, et je fais ce que je hais. Or, si je fais ce que je ne veux pas, je reconnais par là que la loi est bonne. Et maintenant ce n'est plus moi qui le fais, mais c'est le péché qui habite en moi. Ce qui est bon, je le sais, n'habite pas en moi, c'est-à-dire, dans ma chair : j'ai la volonté, mais non le pouvoir de faire le bien. Car je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. Et si je fais ce que je ne veux pas, ce n'est plus moi qui le fais, c'est le péché qui habite en moi. Je trouve donc en moi cette loi : quand je veux faire le bien, le mal est attaché à moi. Car je prends plaisir à la loi de Dieu, selon l'homme intérieur ; mais je vois dans mes membres une autre loi, qui lutte contre la loi de mon entendement, et qui me rend captif de la loi du péché, qui est dans mes membres. Misérable que je suis ! Qui me délivrera du corps de cette mort ?... Grâces soient rendues à Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur... ! Ainsi donc, moi-même, je suis par l'entendement esclave de la loi de Dieu, et je suis par la chair esclave de la loi du péché.

Epitre aux Romains 7, 8.

 

SAINT AUGUSTIN

Misère ! Qu'ai-je donc aimé en toi, ô mon larcin, crime nocturne de mes seize ans ? Tu n'étais pas beau, étant un larcin. As-tu même une existence réelle pour que je t'interpelle ? Ce qui était plus beau, c'étaient ces fruits que nous dérobâmes, car ils étaient votre oeuvre à vous, suprême Beauté, Créateur de toutes choses, Dieu bon, Dieu souverain Bien et mon Bien véritable ; certes, ils étaient beaux, ces fruits, mais ce n'était pas eux que convoitait mon coeur misérable. J'en avais de meilleurs en grand nombre ; je ne les ai donc cueillis que pour voler. Car aussitôt cueillis, je les jetai loin de moi, me nourrissant de ma seule iniquité, dont la saveur m'était délicieuse. S'il entra un peu de ces fruits dans ma bouche, c'est ma faute qui fit leur saveur. Et maintenant, Seigneur mon Dieu, je cherche ce qui a pu ma charmer dans ce larcin. Il était sans beauté. Je ne parle pas de cette beauté qui réside dans la justice et la prudence ; ni de celle qui est dans l'esprit de l'homme, la mémoire, les sens, la vie végétative ; ni de celle qui brille au front des astres et pare leurs révolutions, ni de la beauté de la terre et de la mer, foisonnantes d'êtres vivants qui forment une suite continuelle de générations ; ni même de cette apparence de beauté dont s'ombragent les mensonges du vice (...). C'est ainsi que l'âme se fait adultère, quand elle se détourne de vous et cherche hors de vous ce qu'elle ne trouve, pur et sans mélange, qu'en revenant à vous. Ils vous imitent tout de travers tous ceux qui s'éloignent de vous et s'élèvent contre vous. Mais même en vous imitant ainsi, ils font voir que vous êtes le Créateur de l'univers, et que, pour cette raison, il est impossible de se séparer tout à fait de vous. Qu'ai-je donc aimé dans ce larcin, et en moi ai-je imité mon Seigneur, même d'une manière criminelle et fausse ? Me suis-je plu à transgresser votre loi par la ruse, ne pouvant le faire par la force ? Esclave, ai-je affecté une liberté mutilée en faisant impunément, par une ténébreuse contrefaçon de votre toute-puissance, ce qui m'était défendu ? Voilà "cet esclave qui fuit son maître et qui recherche l'ombre". O corruption ! ô vie monstrueuse ! ô abîme de mort ! Ai-je pu prendre plaisir à ce qui n'était pas licite pour la seule raison que ce n'était pas licite ?

Les Confessions, Livre II, chap. VI, trad. J. Trabucco, Garnier-Flammarion, 1978, pp. 44-46.

 

 

RAISON

SAINT THOMAS D'ACQUIN

A coup sûr, la doctrine sacrée (i.e.. la théologie) est une science. Mais parmi les sciences, il en est de deux espèces. Certaines s'appuient sur des principes connus par la lumière naturelle de l'intelligence : telles l'arithmétique, la géométrie, etc. D'autres procèdent de principes qui sont connus à la lumière d'une science supérieure ; comme la perspective à partir de principes reconnus en géométrie, et la musique à partir de principes connus par l'arithmétique. Et c'est de cette façon que la doctrine sacrée est une science. Elle procède en effet de principes connus à la lumière d'une science de Dieu et des bienheureux. Et comme la musique fait confiance aux principes qui lui sont livrés par l'arithmétique, ainsi la doctrine sacrée accorde foi aux principes révélés par Dieu. (...)

La science sacrée l'emporte sur les autres sciences spéculatives. Elle est la plus certaine, car les autres tirent leur certitude de la lumière naturelle de la raison humaine qui peut faillir, alors qu'elle tire la sienne de la lumière de la science divine qui ne peut se tromper. C'est elle aussi qui a l'objet le plus élevé, puisqu'elle porte principalement sur ce qui dépasse la raison, au lieu que les autres disciplines envisagent ce qui est soumis à la raison.

Somme théologique, I, q. 1, a. 2-5, rép.


KANT

Or, je soutiens que tous les essais d'un usage simplement spéculatif de la raison, sous le rapport de la théologie, sont entièrement infructueux et qu'ils sont nuls et sans valeur quant à la nature interne de cette science ; que d'un autre côté, les principes de son usage naturel ne nous conduisent à aucune théologie et que, par conséquent, si l'on ne prend pour fondement les lois morales ou si l'on ne s'en sert comme d'un fil conducteur, il ne peut y avoir de théologie de la raison. En effet, tous les principes synthétiques de l'entendement sont d'un usage immanent, tandis que la connaissance d'un Etre suprême exige, de ces principes, un usage transcendant auquel notre entendement n'est pas du tout préparé. Pour que la loi de la causalité, valable dans l'expérience, pût conduire à l'être premier, il faudrait que cet être fît partie de la chaîne des objets de l'expérience ; mais alors il serait lui-même, à son tour, conditionné, comme tous les phénomènes.

Critique de la raison pure, trad. C. Serrus, PUF, 1944, p. 449.

 

FREUD

Les doctrines religieuses sont soustraites aux exigences de la raison ; elles sont au-dessus de la raison. Il faut sentir intérieurement leur vérité ; point n’est nécessaire de la comprendre. Seulement ce Credo n’est intéressant qu’à titre de confession individuelle ; en tant que décret, il ne lie personne. Puis-je être contraint de croire à toutes les absurdités ? Et si tel n’est pas le cas, pourquoi justement à celle-ci ? Il n’est pas d’instance au-dessus de la raison. Si la vérité des doctrines religieuses dépend d’un événement intérieur qui témoigne de cette vérité, que faire de tous les hommes à qui ce rare événement n’arrive pas ? On peut réclamer de tous les hommes qu’ils se servent du don qu’ils possèdent, de la raison, mais on ne peut établir pour tous une obligation fondée sur un facteur qui n’existe que chez un très petit nombre d’entre eux. En quoi cela peut-il importer aux autres que vous ayez au cours d’une extase qui s’est emparée de tout votre être acquis l’inébranlable conviction de la vérité réelle des doctrines religieuses ?

L’avenir d’une illusion

 

 

SOCIETE

DURKHEIM

Il y a donc dans la religion quelque chose d’éternel qui est destiné à survivre à tous les symbolismes particuliers dans lesquels la pensée religieuse s’est successivement enveloppée. Il ne peut pas y avoir de société qui ne sente le besoin d’entretenir et de raffermir, à intervalles réguliers, les sentiments collectifs et les idées collectives qui font son unité et sa personnalité. Or, cette réfection morale ne peut être obtenue qu’au moyen de réunions, d’assemblées, de congrégations où les individus, étroitement rapprochés les uns des autres, réaffirment en commun leurs communs sentiments ; de là, des cérémonies qui, par leur objet, par les résultats qu’elles produisent, par les procédés qui y sont employés, ne diffèrent pas en nature des cérémonies religieuses. Quelle différence essentielle y a-t-il entre une assemblée de chrétiens célébrant les principales dates de la vie du Christ, ou de juifs fêtant soit la sortie d’Egypte soit la promulgation du Décalogue, et une réunion de citoyens commémorant l’institution d’une nouvelle charte morale ou quelque grand événement de la vie nationale ?

Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912)

 

 

SUPERSTITION

SPINOZA

« Les hommes les plus attachés à toute espèce de superstition, ce sont ceux qui désirent sans mesure des biens incertains ; aussitôt qu’un danger les menace, ne pouvant se secourir eux-mêmes, ils implorent le secours divin par des prières et des larmes ; la raison (qui ne peut en effet leur tracer une route sûre vers les vains objets de leurs désirs), ils l’appellent aveugle, la sagesse humaine, chose inutile ; mais les délires de l’imagination, les songes et toutes sortes d’inepties et de puérilités sont à leurs yeux les réponses que Dieu fait à nos vœux. Dieu déteste les sages. Ce n’est point dans nos âmes qu’il a gravé ses décrets, c’est dans les fibres des animaux. Les idiots, les fous, les oiseaux, voilà les êtres qu’il anime de son souffle et qui nous révèlent l’avenir. Tel est l’excès de délire où la crainte jette les hommes. La véritable cause de la superstition, ce qui la conserve et l’entretient, c’est donc la crainte. »

Traité théologico-politique, Préface (trad. E. Saisset)

 

KANT

L’illusion où l’on est de pouvoir, par des actes religieux cultuels, travailler, si peu que ce soit, à sa justification devant Dieu, porte le nom de superstition religieuse ; de même, l’illusion qui consiste à vouloir arriver à ce but par une aspiration à un prétendu commerce avec Dieu est l’extravagance religieuse. - C’est une folie superstitieuse que de vouloir être agréable à Dieu par des actions que tout homme peut accomplir sans avoir besoin d’être homme de bien (par la profession, v. g., d’articles de foi positifs, par la fidélité à l’observance ecclésiastique de même qu’à la discipline, etc.). On l’appelle superstitieuse parce qu’elle a recours à de simples moyens physiques (et non moraux) qui ne sauraient avoir absolument aucun effet par eux-mêmes sur une chose qui n’est pas d’essence physique (c’est-à-dire sur le bien moral). - Mais une illusion se nomme extravagante quand le moyen même qu’elle imagine, étant de nature suprasensible, ne se trouve pas au pouvoir de l’homme, sans qu’il soit besoin de considérer l’impossibilité d’atteindre la fin suprasensible que l’on vise par ce moyen ; car pour avoir ce sentiment de la présence immédiate de l’Être suprême et pour distinguer un tel sentiment de n’importe quel autre, même du sentiment moral, l’homme devrait être capable d’une intuition pour laquelle il n’est point de sens dans sa nature. - La folie superstitieuse, contenant un moyen en lui-même capable de servir à plusieurs sujets et de leur permettre au moins de lutter contre les obstacles opposés chez eux à une intention agréable à Dieu, est, à ce titre, appa­rentée à la raison et n’est qu’accidentellement condamnable, du fait qu’elle transforme en objet agréable immédiatement à Dieu ce qui ne peut être qu’un pur moyen ; en revanche, l’illusion religieuse extravagante est la mort morale de la raison, sans laquelle pourtant nulle religion n’est possible, puisque toute religion, de même que toute moralité, d’une manière générale, doit se fonder sur des principes.

Pour écarter ou prévenir toute illusion religieuse, une foi ecclésiastique doit donc se faire une règle fondamentale de contenir, outre les dogmes positifs dont, pour l’instant, elle ne peut pas se passer entièrement, encore un principe qui fasse de la religion de la bonne conduite le vrai but où l’on doit viser, afin qu’on puisse un jour se passer des dogmes en question.

La religion dans les limites de la simple raison, 4ème partie, 2ème section, §II "Du principe moral de la religion qui s’oppose à l’illusion religieuse"

 

 

TOLERANCE

VOLTAIRE

Ce n'est donc plus aux hommes que je m'adresse; c'est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous les mondes et de tous les temps : s'il est permis à de faibles créatures perdues dans l'immensité, et imperceptibles au reste de l'univers, d'oser te demander quelque chose, à toi qui as tout donné, à toi dont les décrets sont immuables comme éternels, daigne regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature; que ces erreurs ne fassent point nos calamités. Tu ne nous as point donné un coeur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d'une vie pénible et passagère; que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution; que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supportent ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil; que ceux qui couvrent leur robe d'une toile blanche pour dire qu'il faut t'aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire; qu'il soit égal de t'adorer dans un jargon formé d'une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau; que ceux dont l'habit est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d'un petit tas de la boue de ce monde, et qui possèdent quelques fragments arrondis d'un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu'ils appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans envie : car tu sais qu'il n'y a dans ces vanités ni de quoi envier, ni de quoi s'enorgueillir.

Puissent tous les hommes se souvenir qu'ils sont frères ! Qu'ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les âmes, comme ils ont en exécration le brigandage qui ravit par la force le fruit du travail et de l'industrie paisible ! Si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons l'instant de notre existence à bénir également en mille langages divers, depuis Siam jusqu'à la Californie, ta bonté qui nous a donné cet instant.

Traité sur la tolérance (1763), chap. XXIII.

 

 

TRADITION

MONTAIGNE

Nous ne prêtons volontiers à la dévotion que les offices qui flattent nos passions. Il n'est point d'hostilité excellente comme la chrétienne. Notre zèle fait merveilles, quand il va secondant notre pente vers la haine, la cruauté, l'ambition, l'avarice, la détraction, la rébellion. À contre-poil, vers la bonté, la bénignité, la tempérance, si, comme par miracle, quelque rare complexion ne l'y porte, il ne va ni de pied, ni d'aile.
Notre religion est faite pour extirper les vices; elle les couvre, les nourrit, les incite.
Il ne faut point faire barbe de fouarre à Dieu (comme on dit). Si nous le croyions, je ne dis pas par foi, mais d'une simple croyance, voire (et je le dis à notre grande confusion) si nous le croyions et connaissions comme une autre histoire, comme l'un de nos compagnons, nous l'aimerions au-dessus de toutes autres choses, pour l'infinie bonté et beauté qui reluit en lui : au moins marcherait-il en même rang de notre affection que les richesses, les plaisirs, la gloire et nos amis.
Le meilleur de nous ne craint point de l'outrager, comme il craint d'outrager son voisin, son parent, son maître. Est-il si simple entendement, lequel, ayant d'un côté l'objet d'un de nos vicieux plaisirs, et de l'autre, en pareille connaissance et persuasion, l'état d'une gloire immortelle, entrât en troc de l'un pour l'autre ? Et [pourtant] si, nous y renonçons souvent de pur mépris : car quelle envie nous attire au blasphémer, sinon à l'aventure l'envie même de l'offense ?
Le philosophe Antisthène, comme on l'initiait aux mystères d'Orphée, le prêtre lui disant que ceux qui se vouaient à cette religion avaient à recevoir après leur mort des biens éternels et parfaits : «Pourquoi, si tu le crois, ne meurs-tu donc toi-même ?», lui fit-il. [...]
Ces grandes promesses de la béatitude éternelle, si nous les recevions de pareille autorité qu'un discours philosophique, nous n'aurions pas la mort en telle horreur que nous avons. [...]
Tout cela, c'est un signe très évident que nous ne recevons notre religion qu'à notre façon et par nos mains, et non autrement que comme les autres religions se reçoivent. Nous nous sommes rencontrés au pays où elle était en usage; ou nous regardons son ancienneté ou l'autorité des hommes qui l'ont maintenue; ou craignons les menaces qu'elle attache aux mécréants; ou suivons ses promesses. Ces considérations-là doivent être employées à notre créance, mais comme subsidiaires : ce sont liaisons humaines. Une autre région, d'autres témoins, pareilles promesses et menaces nous pourraient imprimer par même voie une créance contraire.
Nous sommes chrétiens à même titre que nous sommes ou Périgourdins ou Allemands.

Essais (1580-1595), livre II, chapitre XII

 
 

 

20/12/2007

 

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