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LIENS

 

 
Leçons
 

Explications de textes

 

Documents

Un TPE sur la perception
La perception des couleurs par l'oeil (un autre TPE)
Le cours "Psychologie de la perception" du professeur Jacques Lajoie (Université)
Quelques ressources en perception sur Internet

 

 

 

TEXTES (24)

 

 

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Affection (Bergson)

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Anticipation (Alain)

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Aperception (Leibniz)

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Entendement (Descartes, Alain)

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Erreur (Nietzsche)

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Espace (Kant, Bergson)

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Esprit (Berkeley)

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Existence (Berkeley)

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Forme (Guillaume)

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Idée (Hume)

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Moi (Hume)

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Monde (Husserl, Merleau-Ponty)

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Objet (Husserl, Bachelard)

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Phénomène (Kant)

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Réel (Alain)

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Représentation (Lagneau)

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Science (Aristote)

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Structure (Merleau-Ponty)

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Sujet (Merleau-Ponty)

 


 

AFFECTION

BERGSON Henri

Quand un corps étranger touche un des prolongements de l'amibe, ce prolongement se rétracte; chaque partie de la masse protoplasmique est donc également capable de recevoir l'excita­tion et de réagir contre elle; perception et mouvement se confondent ici en une propriété unique qui est la contractilité. [ ... ] Dans un organisme tel que le nôtre, les fibres dites sensitives sont exclusivement chargées de transmettre des excitations à une région centrale d'où l'ébranlement se propa­gera à des éléments moteurs. [ ... ] Mais elles n'en demeurent pas moins exposées, isolément, aux mêmes causes de destruction qui menacent l'organisme dans son ensemble; et tandis que cet organisme a la faculté de se mouvoir pour échapper au danger ou pour réparer ses portes, l'élément sensitif conserve l'immobi­lité relative à laquelle la division du travail le condamne. Ainsi naît la douleur, laquelle n'est point autre chose, selon nous, qu'un effort de l'élément lésé pour remettre les choses en place, - une espèce de tendance motrice sur un nerf sen­sible. [ ... ]

Il y a donc, il doit y avoir un moment précis où la douleur intervient: c'est lorsque la portion intéressée de l'organisme, au lieu d'accueillir l'excitation, la repousse. Et ce n'est pas seu­lement une différence de degré qui sépare la perception de l'affection, mais une différence de nature.

[ ... ] La perception, entendue comme nous l'entendons, mesure notre action possible sur les choses et par là, inversement, l'action possible des choses sur nous. Plus grande est la puissance d'agir .du corps (symbolisée par une complication supérieure du système nerveux), plus vaste est le champ que la perception embrasse. La distance qui sépare notre corps d'un objet perçu mesure donc véritablement la plus ou moins grande imminence d'un danger, la plus ou moins prochaine échéance d'une promesse. Et par suite, notre perception d'un objet distinct de notre corps, séparé de notre corps par un intervalle, n'exprime jamais qu'une action virtuelle.

Mais plus la distance décroît entre cet objet et notre corps, plus, en d'autres termes, le danger devient urgent ou la promesse immédiate, plus l'action virtuelle tend à se transfor­mer en action réelle. Passez maintenant à la limite, supposez que la distance devienne nulle, c'est-à-dire que l'objet à perce­voir coïncide avec notre corps, c'est-à-dire enfin que notre propre corps soit l'objet à percevoir. Alors ce n'est plus une action virtuelle, mais une action réelle que cette perception toute spéciale exprimera: l'affection consiste en cela même.

Matière et mémoire (1896). P.U.F., pp. 55-58.

 

 

ANTICIPATION

ALAIN

La perception est exactement une anticipation de nos mouve­ments et de leurs effets. Et sans doute la fin est toujours d’obtenir ou d'écarter quelque sensation, comme si je veux cueillir un fruit ou éviter le choc d'une pierre. Bien percevoir, c'est connaître d'avance quel mou­vement j'aurai à faire pour arriver à ces fins. Celui qui perçoit bien sait d'avance ce qu'il a à faire. Le chasseur perçoit bien s'il sait retrouver ses chiens qu'il entend, il perçoit bien s'il sait atteindre la perdrix qui s'envole. L’enfant perçoit mal lorsqu'il veut saisir la lune entre ses mains et ainsi du reste. Donc ce qu'il y a de vrai ou de douteux, ou de faux dans la perception, c'est cette évaluation, si sensible surtout à la vue dans la perspective et le relief, mais sensible aussi pour l'ouïe et l'odorat, et même sans doute pour un toucher exercé, quand les mains d'un aveugle palpent. Quant à la sensation elle-même, elle n'est ni douteuse, ni fausse ni par conséquent vraie ; elle est actuelle toujours dès qu'on l'a. Ainsi ce qui est faux dans la perception d'un fantôme, ce n'est point ce que nos yeux nous font éprouver, lueur fugitive ou tache colorée, mais bien notre anticipation. Voir un fantôme c'est supposer, d'après les impressions visuelles, qu'en allongeant la main on toucherait quelque être animé ( ...). Mais pour ce que j'éprouve actuellement, sans aucun doute je l'éprouve; il n'y a point de science de cela puisqu'il n'y a point d'erreur de cela. Toute étude de ce que je ressens consiste toujours à savoir ce que cela signifie et comment cela varie avec mes mouvements.

Texte donné au baccalauréat

 

 

APERCEPTION

LEIBNIZ

Il y a mille marques qui font juger qu'il y a à tout moment une infinité de perceptions en nous, mais sans aperception et sans réflexion, c'est-à-dire des changements dans l'âme même dont nous ne nous apercevons pas, parce que ces impressions sont ou trop petites et en trop grand nombre, ou trop unies, en sorte qu'elles n'ont rien d'assez distinguant à part; mais jointes à d'autres, elles ne laissent pas de faire leur effet et de se faire sentir au moins confusément dans l'assemblage. C'est ainsi que l'accoutumance fait que nous ne prenons pas garde au mouvement d'un moulin ou à une chute d'eau, quand nous avons habité tout auprès depuis quelque temps. Ce n'est pas que ce mouvement ne frappe toujours nos organes, et qu'il ne se passe encore quelque chose dans l'âme qui y réponde, à cause de l'harmonie de l'âme et du corps, mais ces impressions qui sont dans l'âme et dans le corps, destituées des attraits de la nouveauté, ne sont pas assez fortes pour s'attirer notre attention et notre mémoire, attachées à des objets plus occupants. Car toute attention demande de la mémoire, et souvent, quand nous ne sommes point admonestés, pour ainsi dire, et avertis de prendre garde à quelques-unes de nos propres perceptions présentes, nous les laissons passer sans réflexion et même sans être remarquées. Mais si quelqu'un nous en avertit incontinent après et nous fait remarquer, par exemple, quelque bruit qu'on vient d'entendre, nous nous en souvenons et nous nous apercevons d'en avoir eu tantôt quelque sentiment. Ainsi c'étaient des perceptions dont nous ne nous étions pas aperçus incontinent, l'aperception ne venant dans ce cas que de l'avertissement après quelque intervalle, tout petit qu'il soit. Et pour juger encore mieux des petites perceptions que nous ne saurions distinguer dans la foule, j'ai coutume de me servir de l'exemple du mugissement ou du bruit de la mer, dont on est frappé quand on est au rivage. Pour entendre ce bruit comme l'on fait, il faut bien qu'on entende les parties qui composent ce tout, c'est-à-dire les bruits de chaque vague, quoique chacun de ces petits bruits ne se fasse connaître que dans l'assemblage confus de tous les autres ensemble, c'est-à-dire dans ce mugissement même, et qu'il ne se remarquerait pas si cette vague, qui le fait, était seule. Car il faut qu'on soit affecté un peu par le mouvement de cette vague et qu'on ait quelque perception de chacun de ces bruits, quelque petits qu'ils soient; autrement on n'aurait pas celle de cent mille vagues, puisque cent mille riens ne sauraient faire quelque chose. (...)

La nature nous a montré dans le sommeil et dans les évanouissements, un échantillon qui nous doit faire juger que la mort n'est pas une cessation de toutes les fonctions, mais seulement une suspension de certaines fonctions plus remarquables. Et j'ai expliqué ailleurs un point important, lequel, n'ayant pas été assez considéré, a fait donner plus aisément les hommes dans l'opinion de la mortalité des âmes ; c'est qu'un grand nombre de petites perceptions égales et balancées entre elles, qui n'ont aucun relief ni rien de distinguant, ne sont point remarquées et on ne saurait s'en souvenir. Mais d'en vouloir conclure qu'alors l'âme est tout fait sans fonctions, c'est comme le vulgaire croit qu'il y a un vide ou rien là où il n'y a point de matière notable, et que la terre est sans mouvement parce que son mouvement n'a rien de remarquable, étant uniforme et sans secousses. Nous avons une infinité de petites perceptions et que nous ne saurions distinguer : un grand bruit étourdissant comme par exemple le murmure de tout un peuple assemblé est composé de tous les petits murmures de personnes particulières qu'on ne remarquerait pas à part mais dont on a pourtant un sentiment, autrement on ne sentirait point le tout. Ainsi quand l'animal est privé des organes capables de lui donner des perceptions assez distinguées, il ne s'ensuit point qu'il ne lui reste point de perceptions plus petites et plus uniformes, ni qu'il soit privé de tous organes et de toutes les perceptions. Les organes ne sont qu'enveloppés et réduits en petit volume, mais l'ordre de la nature demande que tout se redéveloppe et retourne un jour à un état remarquable.

Nouveaux Essais sur l'entendement humain, préface

 

 

ENTENDEMENT

DESCARTES René

Commençons par la considération des choses les plus communes, et que nous croyons comprendre le plus distinctement, à savoir les corps que nous touchons et que nous voyons. Je n'entends pas parler des corps en général, car ces notions générales sont d'ordinaire plus confuses, mais de quelqu'un en particulier. Prenons pour exemple ce morceau de cire qui vient d'être tiré de la ruche : il n'a pas encore perdu la douceur du miel qu'il contenait, il retient encore quelque chose de l'odeur des fleurs dont il a été recueilli; sa couleur, sa figure, sa grandeur, sont apparentes; il est dur, il est froid, on le touche, et si vous le frappez, il rendra quelque son. Enfin toutes les choses qui peuvent distinctement faire connaître un corps, se rencontrent en celui-ci.

Mais voici que, cependant que je parle, on l'approche du feu : ce qui y restait de saveur s'exhale, l'odeur s'évanouit, sa couleur se change, sa figure se perd, sa grandeur augmente, il devient liquide, il s'échauffe, à peine le peut-on toucher, et quoiqu'on le frappe, il ne rendra plus aucun son. La même cire demeure-t-elle après ce changement ? Il faut avouer qu'elle demeure; et personne ne le peut nier. Qu'est-ce donc que l'on connaissait en ce morceau de cire avec tant de distinction ? Certes ce ne peut être rien de tout ce que j'y ai remarqué par l'entremise des sens, puisque toutes les choses qui tombaient sous le goût, ou l'odorat, ou la vue, ou l'attouchement, ou l'ouïe, se trouvent changées, et cependant la même cire demeure. Peut-être était-ce ce que je pense maintenant, à savoir que la cire n'était pas ni cette douceur du miel, ni cette agréable odeur des fleurs, ni cette blancheur, ni cette figure, ni ce son, mais seulement un corps qui un peu auparavant me paraissait sous ces formes, et qui maintenant se fait remarquer sous d'autres. Mais qu'est-ce, précisément parlant, que j'imagine, lorsque je la conçois en cette sorte ? Considérons-le attentivement, et éloignant toutes les choses qui n'appartiennent point à la cire, voyons ce qui reste. Certes il ne demeure rien que quelque chose d'étendu, de flexible et de muable. Or qu'est-ce que cela : flexible et muable ? N'est-ce pas que j'imagine que cette cire étant ronde est capable de devenir carrée, et de passer du carré en une figure triangulaire ? Non certes, ce n'est pas cela, puisque je la conçois capable de recevoir une infinité de semblables changements, et je ne saurais néanmoins parcourir cette infinité par mon imagination, et par conséquent cette conception que j'ai de la cire ne s'accomplit pas par la faculté d'imaginer.

Qu'est-ce maintenant que cette extension ? N'est-elle pas aussi inconnue, puisque dans la cire qui se fond elle augmente, et se trouve encore plus grande quand elle est entièrement fondue, et beaucoup plus encore quand la chaleur augmente davantage ? Et je ne concevrais pas clairement et selon la vérité ce que c'est que la cire, si je ne pensais qu'elle est capable de recevoir plus de variétés selon l'extension, que je n'en ai jamais imaginé. Il faut donc que je tombe d'accord, que je ne saurais pas même concevoir par l'imagination ce que c'est que cette cire, et qu'il n'y a que mon entendement seul qui le conçoive; je dis ce morceau de cire en particulier, car pour la cire en général, il est encore plus évident. Or quelle est cette cire, qui ne peut être conçue que par l'entendement ou l'esprit ? Certes c'est la même que je vois, que je touche, que j'imagine, et la même que je connaissais dès le commencement. Mais ce qui est à remarquer, sa perception, ou bien l'action par laquelle on l'aperçoit, n'est point une vision, ni un attouchement, ni une imagination, et ne l'a jamais été, quoiqu'il le semblât ainsi auparavant, mais seulement une inspection de l'esprit, laquelle peut être imparfaite et confuse, comme elle était auparavant, ou bien claire et distincte, comme elle est à présent, selon que mon attention se porte plus ou moins aux choses qui sont en elle, et dont elle est composée.

(...) Nous disons que nous voyons la même cire si on nous la présente, et non pas que nous jugeons que c'est la même, de ce qu'elle a même couleur et même figure; d'où je voudrais presque conclure, que l'on connaît la cire par la vision des yeux, et non par la seule inspection de l'esprit, si par hasard je ne regardais d'une fenêtre des hommes qui passent dans la rue, à la vue desquels je ne manque pas de dire que je vois des hommes, tour de même que je dis que je vois de la cire, et cependant que vois-je de cette fenêtre sinon des chapeaux et des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressorts, mais je juge que ce sont de vrais hommes; et ainsi je comprends par la seule puissance de juger qui réside en mon esprit, ce que je croyais voir de mes yeux.

Méditations métaphysiques (1641), Méditation seconde
 

ALAIN

L'idée naïve de chacun, c'est qu'un paysage se présente à nous comme un objet auquel nous ne pouvons rien changer, et que nous n'avons qu'à en recevoir l'empreinte. Ce sont les fous seulement, selon l'opinion commune, qui verront dans cet univers étalé des objets qui n'y sont point; et ceux qui, par jeu, voudraient mêler leurs imaginations aux choses sont des artistes en paroles surtout, et qui ne trompent personne. Quant aux prévisions que chacun fait, comme d'attendre un cavalier si l'on entend seulement le pas du che­val, elles n'ont jamais forme d'objet; je ne vois pas ce cheval tant qu'il n'est pas visible par les jeux de lumière; et quand je dis que j'imagine le cheval, je forme tout au plus une esquisse sans solidité, une esquisse que je ne puis fixer. Telle est l'idée naïve de la percep­tion.

Mais, sur cet exemple même, la critique peut déjà s'exercer. Si la vue est gênée par le brouillard, ou s'il fait nuit, et s'il se présente quelque forme mal dessinée qui ressemble un peu à un cheval, ne jurerait-on pas quelquefois qu'on l'a réellement vu, alors qu'il n'en est rien? Ici, une anticipation, vraie ou fausse, peut bien prendre l'apparence d'un objet. Mais ne discutons pas si la chose perçue est alors changée ou non, ou si c'est seulement notre langage qui nous jette dans l'erreur; car il y a mieux à dire, sommairement ceci, que tout est anticipation dans la perception des choses.

Examinons bien. Cet horizon lointain, je ne le vois pas lointain; je juge qu'il est loin d'après sa couleur, d'après la grandeur relative des choses que j'y vois, d'après la confusion des détails, et l'interposition d'autres objets qui me le cachent en partie. Ce qui prouve qu'ici je juge, c'est que les peintres savent bien me donner cette perception d'une montagne lointaine, en imitant les apparences sur une toile. Mais pourtant je vois cet horizon là-bas, aussi clairement là-bas que je vois cet arbre clairement près de moi ; et toutes ces distances, je les perçois. Que serait le paysage sans cette armature de distances, je n'en puis rien dire ; une espèce de lueur confuse sur mes yeux, peut-être. Poursuivons. Je ne vois point le relief de ce médaillon, si sensible d'après les ombres ; et chacun peut deviner aisément que l'enfant apprend à voir ces choses, en interprétant les contours et les couleurs. Il est encore bien plus évident que je n'entends pas cette cloche au loin, là-bas, et ainsi du reste.

On soutient communément que c'est le toucher qui nous instruit, et par constatation pure et simple, sans aucune interprétation. Mais il n'en est rien. Je ne touche pas ce dé cubique, Non. Je touche successivement des arêtes, des pointes, des plans durs et lisses, et réunissant toutes ces apparences en un seul objet, je juge que cet objet est cubique. Exercez-vous sur d'autres exemples, car cette analyse conduit fort loin, et il importe de bien assurer ses premiers pas. Au surplus, il est assez clair que je ne puis pas constater comme un fait donné à mes sens que ce dé cubique et dur est en même temps blanc de partout, et jamais les faces visibles ne sont colorées de même en même temps. Mais pourtant c'est un cube que je vois, à faces égales, et toutes également blanches, Et je vois cette même chose que je touche, Platon, dans son Théétète, demandait par quel sens je connais l'union des perceptions des différents sens en un objet.
Revenons à ce dé. Je reconnais six taches noires sur une des faces, On ne fera pas difficulté d'admettre que c'est là une opération d'entendement, dont les sens fournissent seulement la matière. Il est clair que, parcourant ces taches noires, et retenant l'ordre et la place de chacune, je forme enfin, et non sans peine au commencement, l'idée qu'elles sont six, c'est-à-dire deux fois trois, qui font cinq et un. Apercevez-vous la ressemblance entre cette action de compter et cette autre opération par laquelle je reconnais que des apparences successives, pour la main et pour l'œil, me font connaître un cube ? Par où il apparaîtrait que la perception est déjà une fonction d'entendement.

Les Passions et la Sagesse, Pléiade, p. 1076.

 

 

ERREUR

NIETZSCHE Friedrich

Mon œil, qu’il soit perçant ou faible, ne voit pas au-delà d’un certain espace, et dans cet espace je vis et j’agis, cette ligne d’horizon est mon plus proche destin, grand ou petit, auquel je ne peux échapper. Autour de chaque être s’étend ainsi un cercle concentrique qui a un centre et qui lui est propre. De même l’oreille nous enferme dans un petit espace, de même le toucher. D’après ces horizons où nos sens enferment chacun de nous comme dans les murs d’une prison, nous mesurons ensuite le monde, nous nommons ceci proche et cela lointain, ceci grand et cela petit, ceci dur et cela mou : ces mesures, nous les nommons sensations - et tout cela, absolument tout, n’est qu’une erreur en soi ! D’après la quantité d’expériences et d’excitations qui nous sont possibles en moyenne en un temps donné, nous mesurons notre vie, la trouvant courte ou longue, riche ou pauvre, remplie ou vide : et d’après la moyenne de la vie humaine, nous mesurons celle de toutes les autres créatures, - et tout cela, absolument tout, n’est qu’erreur en soi !

Aurore, § 117, Traduction J. HERVIER, Paris, Gallimard (Idées, 322) pp. 128-129

 

 

ESPACE

KANT Emmanuel

a) L'espace ne représente ni une propriété des choses en soi, ni ces choses dans leurs rapports entre elles, c'est-à-dire aucune détermination des choses qui soit inhérente aux objets mêmes et qui subsiste si on fait abstraction de toutes les conditions subjectives de l'intuition. En effet, il n'y a pas de détermina­tions, soit absolues, soit relatives, qui puissent être intuition­nées avant l'existence des choses auxquelles elles appartiennent et, par conséquent, a priori.

b) L'espace n'est rien autre chose que la forme de tous les phénomènes des sens extérieurs, c'est-à-dire la condition sub­jective de la sensibilité sous laquelle seule nous est possible une intuition extérieure. Or, comme la réceptivité en vertu de laquelle le sujet peut être affecté par des objets précède, d'une manière nécessaire, toutes les intuitions de ces objets, on comprend facilement comment la forme de tous les phéno­mènes peut être donnée dans l'esprit, antérieurement à toute perception réelle, - par conséquent a priori, - et comment, avant toute expérience, elle peut, comme une intuition pure, dans laquelle tous les objets doivent être déterminés, contenir les principes de leurs relations.

Nous ne pouvons donc parler de l'espace, de l'être étendu, etc., qu'au point de vue de l'homme. Si nous sortons de la condition subjective sans laquelle nous ne saurions recevoir d'intuitions extérieures, c'est-à-dire être affectés par les objets, la représentation de l'espace ne signifie plus rien.

Critique de la Raison pure, 1781, Esthétique transcendantale

 

BERGSON Henri

Qu'il y ait, en un certain sens, des objets multiples, qu'un homme se distingue d'un autre homme, un arbre d'un arbre, une pierre d'une pierre, c'est incontestable, puisque chacun de ces êtres, chacune de ces choses a des propriétés caractéris­tiques et obéit à une loi déterminée d'évolution. Mais la séparation entre la chose et son entourage ne peut être abso­lument tranchée; on passe, par gradations insensibles, de l'une à l'autre; l'étroite solidarité qui lie tous les objets de l'univers matériel, la perpétuité de leurs actions et réactions réciproques, prouve assez qu'ils n'ont pas les limites précises que nous leur attribuons. Notre perception dessine, en quelque sorte, la forme de leur résidu; elle les termine au point où s'arrête notre action possible sur eux et où ils cessent, par conséquent, d'intéresser nos besoins. Telle est la première et la plus apparente opération de l'esprit qui perçoit; il trace des divisions dans la continuité de l'étendue, cédant simplement aux suggestions du besoin et aux nécessités de la vie pratique. Mais pour diviser ainsi le réel, nous devons nous persuader d'abord que le réel est arbitrai­rement divisible. Nous devons par conséquent tendre au dessous de la continuité des qualités sensibles, qui est l'éten­due concrète, un filet aux mailles indéfiniment déformables et indéfiniment décroissantes : ce substrat simplement conçu, ce schème tout idéal de la divisibilité arbitraire et indéfinie, est l'espace homogène.

Matière et mémoire (1896), P.U.F., p. 235

 

 

ESPRIT

BERKELEY George

Philonous - Je vous en assure, Hylas, je ne prétends former aucune hypothèse du tout. Je suis de la trempe ordinaire, assez simple pour croire mes sens et laisser les choses comme je les trouve. A parler franc, je suis d'avis que les choses réelles sont les choses mêmes que je vois et que je touche, celles que je perçois par mes sens. Ces choses-là, je les connais, et trouvant qu'elles répondent à toutes les nécessités et tous les desseins de la vie, je n'ai aucune raison de m'inquiéter d'autres êtres inconnus. Un morceau de pain sensible, par exemple, me garnira l'estomac bien rnieux que dix mille morceaux de ce pain réel, insensible, inintelligible dont vous parlez. De même je pense que les couleurs et les autres qualités sensibles sont sur les objets. Jamais de la vie je ne pourrais m'empê­cher de penser que la neige est blanche ou que le feu est chaud. Vous, certes, qui par neige et par feu entendez certaines substances extérieures, ni perçues ni percevantes, vous êtes en droit de nier que blancheur et chaleur soient des affections inhérentes à ces substances. Mais moi qui entends par ces mots les choses que je vois et que je touche, je suis obligé de penser comme les autres hommes. Et tout comme je ne suis pas sceptique concernant la nature des choses, je ne le suis pas non plus quant à leur existence. Qu'une chose puisse être réellement perçue par mes sens et en même temps ne pas exister réellement, c'est pour moi une contradiction manifeste, puisque je ne peux séparer ou abstraire, même en pensée, l'existence d'une chose de la perception qu'on en a. Le bois, les pierres, le feu, l'eau, la chair, le fer et autre choses semblables, que je nomme et dont je parle, sont des choses que je connais. Et je ne les aurais pas connues si je ne les avais perçues par mes sens; les choses perçues par les sens sont immédiatement perçues; les choses immédiatement perçues sont des idées ; et les idées ne peuvent pas exister en dehors de l'esprit; leur existence consiste donc à être perçues; quand donc elles sont effectivement perçues, il ne peut y avoir doute sur leur existence. Loin de nous donc tout ce scepticisme et tous ces doutes philosophiques ridicules ! Quelle plaisanterie, pour un philosophe, que de mettre en question l'existence des choses sen­sibles jusqu'à ce qu'il soit venu à bout de la prouver par la véracité divine! Ou de prétendre que, sur ce point, notre connaissance n'atteint pas la valeur de l'intuition ou de la démonstration!

Hylas - Pas si vite, Philonous : vous dites que vous ne pouvez comprendre comment les choses sensibles pourraient exister hors de l'esprit, n'est-ce pas ?

Philonous - En effet.

Hylas - Supposons que vous soyez anéanti, ne pouvez-vous concevoir comme possible que les choses perceptibles par les sens puissent encore exister ?

Philonous - Je le peux; mais alors, il faut que ce soit dans un autre esprit. Quand je refuse aux choses sensibles une existence hors de l'esprit, je n'entends pas parler de mon seul esprit en particulier, mais de tous les esprits. Or, il est clair que les choses ont une existence extérieure à mon esprit, puisque l'expérience me fait reconnaître qu'elles en sont indépendantes. Il y a donc quelque autre esprit où elles existent dans les intervalles qui séparent les moments où je les perçois, c'est ainsi qu'elles étaient avant ma naissance et qu'elles seront encore après ma supposée annihilation. Et comme ce que je dis est également vrai de tous les autres esprits finis et créés, il s'ensuit nécessairement qu'il y a un esprit (mind) omniprésent et éternel, qui connaît et comprend toutes choses, et qui les expose à notre vue de la manière et conformément aux règles qu'il a lui-même prescrites, et que nous appelons les lois de la nature.

Trois Dialogues entre Hylas et Philonous, trad. Gene­viève Brykman et Roselyne Dégremont, GF, © Éditions Flammarion, 1998, p. 176-178.

 

 

EXISTENCE

BERKELEY George

Nos pensées, nos sentiments, les idées forgées par notre imagina­tion n'existent pas hors de l'intelligence, chacun l'accordera. Il me semble non moins évident que les sensations variées ou idées imprimées dans les sens, quel que soit leur mélange ou leur combinaison (c'est-à-dire, quelques objets qu'elles composent) ne peuvent exister autrement que dans une intelligence qui les perçoit. On peut, je pense, obtenir de ce fait une connaissance intuitive, si l'on porte attention au sens du mot exister quand on l'applique aux choses sensibles. La table sur laquelle j'écris, je dis qu'elle existe; c'est-à-dire, je la vois et je la touche; si j'étais sorti de mon bureau, je dirais qu'elle existe ;j'enten­drais par ces mots que si j'étais dans mon bureau, je la percevrais ou qu'un autre esprit la perçoit actuellement. Il y avait une odeur, c'est-­à-dire on odorait; il y avait un son, c'est-à-dire on entendait; une couleur ou une forme, on percevait par la vue ou le toucher. C'est tout ce que je peux entendre par ces expressions et les expressions analogues. Car ce que l'on dit de l'existence absolue de choses non pensantes, sans rapport à une perception qu'on en prendrait, c'est pour moi complètement inintelligible. Leur existence c'est d'être per­çues; il est impossible qu'elles aient une existence hors des intelli­gences ou choses pensantes qui les perçoivent.

Traité sur les principes de la connaissance humaine, §3, trad. A. Leroy, Aubier Montaigne, t 1, p.209.

Le bois, les pierres, le feu, l'eau, la chair, le fer, et les choses semblables que je nomme et dont je parle, sont des choses que je connais. Et je ne les aurais pas connues si je ne les percevais pas par mes sens; et les choses perçues par les sens sont perçues immédiatement; et les choses perçues immédiatement sont des idées; et les idées ne peuvent exister en dehors de l'intelligence: leur existence consiste donc dans la perception qu'on en a; quand donc elles sont perçues actuellement, il n'y a pas moyen de douter de leur existence. Loin de nous tout ce scepticisme, tous ces doutes ridicules de la philosophie! Quelle plaisanterie, qu'un philosophe mette en question l'existence des choses sensibles jusqu'à ce qu'elle lui ait été prouvée par la véra­cité de Dieu; ou qu'il prétende que notre connaissance sur ce point n'atteint point à la certitude de l'intuition ou de la démonstration! Je pourrais aussi bien douter de ma propre existence, que de l'existence de ces choses que je vois et que je touche actuellement.

Trois dialogues entre Hylas et Philonous. trad. G. Beauvalon in Berkeley, Seghers, pp.131-132.

 

 

FORME

GUILLAUME Paul

Les faits psychiques sont des formes, c'est-à-dire des unités organiques qui s'individualisent et se limitent dans le champ spatial et temporel de percep­tion ou de représentation. Les formes dépendent, dans le cas de la per­ception, d'un ensemble de facteurs objectifs, d'une constellation d'excitants; mais elles sont transposables, c'est-à-dire que certaines de leurs propriétés se conservent dans des changements qui affectent, d'une certaine manière, tous ces facteurs. Les formes peuvent présenter une articulation intérieure, des parties ou membres naturels possédant dans le tout des fonctions déterminées et constituant à son intérieur des unités ou formes de second ordre. La perception des différentes sortes d'élé­ments et des différentes sortes de rapports correspond à différents modes d'organisation d'un tout, qui dépendent à la fois de conditions objectives et subjectives. La correspondance qu'on peut établir entre les membres naturels d'un tout articulé et certains éléments objectifs ne se maintient pas, en général, quand ces mêmes éléments appartiennent à un autre ensemble objectif. Une partie dans un tout est autre chose que cette partie isolée ou dans un autre tout, à cause des propriétés qu'elle tient de sa place et de sa fonction dans chacun d'eux. Le changement d'une condition objective peut tantôt produire un changement local dans la forme perçue, tantôt se traduire par un changement dans les propriétés de la forme totale.

La Psychologie de la forme, Éd. Flammarion, 1937, p. 21.

 

 

IDEE

HUME David

Toute impression simple s'accompagne d'une idée correspondante et toute idée simple d'une impression correspondante. De cette conjonction constante des perceptions semblables, je conclus immédiatement qu'il y a une grande connexion entre nos impressions et nos idées correspondantes et que l'existence des unes exerce une influence considérable sur l'existence des autres. Une telle conjonction constante, dans un nombre aussi illimité de cas, ne peut jamais naître du hasard ; mais elle montre clairement qu'il y a une dépendance des impressions par rapport aux idées ou des idées par rapport aux impressions. Pour savoir de quel côté se trouve cette dépendance, j'envisage l'ordre de première apparition ; et je trouve, par expérience constante, que les impressions simples précèdent toujours les idées correspondantes et que l'ordre inverse ne se produit jamais. Pour donner à un enfant l'idée de l'écarlate ou de l'orange, du doux ou de l'amer, je lui présente les objets, ou, en d'autres termes, je lui communique ces impressions ; mais je ne procède pas assez absurdement pour tenter de produire les impressions en éveillant les idées.
Nos idées, à leur apparition, ne produisent pas les impressions correspondantes et nous ne percevons aucune couleur, ni ne ressentons aucune sensation à seulement y penser. D'autre part nous trouverons qu'une impression, qu'elle soit de l'esprit ou du corps, est constamment suivie d'une idée qui lui ressemble et qui en diffère seulement par le degré de force et de vivacité. La constante conjonction de nos perceptions semblables est une preuve convaincante que les unes sont causes des autres ; et la priorité des impressions est une preuve tout aussi grande que nos impressions sont les causes de nos idées et non nos idées les causes de nos impressions.

Traité de la nature humaine, Livre I, section 1

 

 

MOI

David HUME

Il y a certains philosophes qui imaginent que nous avons à tout moment la conscience intime de ce que nous appelons notre moi; que nous sentons son existence et sa continuité d'existence; et que nous sommes certains, plus que par l'évidence d'une démonstration, de son identité et de sa simplicité parfaites. Pour ma part, quand je pénètre le plus intimement dans ce que j'appelle moi, je bute toujours sur une, perception particulière ou sur une autre, de chaud ou de froid, de lumière ou d'ombre, d'amour ou de haine, de douleur ou de plaisir. Je ne peux jamais me saisir, moi, en aucun moment sans une percep­tion et je ne peux rien observer que la perception. Quand mes percep­tions sont écartées pour un temps, comme par un sommeil tranquille, aussi longtemps, je n'ai plus conscience de moi et on peut dire vrai­ment que je n'existe pas. Si toutes mes perceptions étaient supprimées par la mort et que je ne puisse ni penser, ni sentir, ni voir, ni aimer, ni haïr après la dissolution de mon corps, je serais entièrement annihilé et je ne conçois pas ce qu'il faudrait de plus pour faire de moi un parfait néant. Si quelqu'un pense, après une réflexion sérieuse et impartiale, qu'il a, de lui-même, une connaissance différente, il me faut l'avouer, je ne peux raisonner plus longtemps avec lui.

Traité de la nature humaine, trad, A, Leroy, t.l, Aubier-Montaigne, 1968, pp.342­344.

 

 

MONDE

HUSSERL Edmund

Pour moi des objets réels sont là, porteurs de déterminations, plus ou moins connus, faisant corps avec les objets perçus effectivement, sans être eux-mêmes perçus, ni même présents de façon intuitive. Je puis déplacer mon attention, la détacher de ce bureau que je viens de voir et d'observer attentivement, la porter, à travers la partie de la pièce que je ne voyais pas, derrière mon dos, vers la véranda, dans le jardin, vers les enfants sous la tonnelle, etc., vers tous les objets dont je «sais» juste­ment qu'ils sont à telle ou telle place dans l'environnement immédiate­ment co-présent à ma conscience; ce savoir d'ailleurs n'a rien de la pensée conceptuelle et il suffit de tourner l'attention vers ces objets, ne serait-ce que d'une façon partielle et le plus souvent très imparfaite, pour convertir ce savoir en une intuition claire.

Mais l'ensemble de ces objets co-présents à l'intuition de façon claire ou obscure, distincte ou confuse, et cernant constamment le champ actuel de la perception, n'épuise même pas le monde qui pour moi est «là» de façon consciente à chaque instant où je suis vigilant. Au contraire, il s'étend sans limite selon un ordre fixe d'êtres. Ce qui est actuellement perçu et plus ou moins clairement co-présent et déterminé (ou du moins déterminé par quelque côté) est pour une part traversé, pour une part environné par un horizon obscurément conscient de réalité indéterminée. Je peux, avec un succès variable, projeter sur lui, comme un rayon, le regard de l'attention qui soudain l'éclaire: toute une suite de présentifications chargées de déterminations, d'abord obscures, puis prenant progressive­ment vie, m'aident à faire surgir quelque chose; ces souvenirs forment une chaîne, le cercle du déterminé ne cesse de s'élargir, au point que par­fois la liaison s'établit avec le champ actuel de perceptions, c'est-à-dire avec l'environnement central. En général, le résultat est tout autre: c'est d'abord une brume stérile où tout est obscur et indéterminé; puis elle se peuple de possibilités ou de conjonctures intuitives, et seule est tracée la «forme» du monde précisément en tant que «monde». L’environnement indéterminé s'étend d'ailleurs à l'infini. Cet horizon brumeux, incapable à jamais d'une totale détermination, est nécessairement là.

Idées directrices pour une phénoménologie (1913), trad. P. Ricœur, Éd. Gallimard, 1985, p. 89.

 

MERLEAU-PONTY Maurice

Chaque perception est muable et seulement probable; si l'on veut ce n'est qu'une opinion ; mais ce qui ne l'est pas, ce que chaque perception, même fausse, vérifie, c'est l'appartenance de chaque expérience au même monde, leur égal pouvoir de le manifester, à titre de possibilités du même monde. Si l'une prend si bien la place de l'autre — au point qu'on ne trouve plus trace un moment après de l'illusion —, c'est précisément qu'elles ne sont pas des hypothèses successives touchant un Etre inconnaissable, mais des perspectives sur le même Être familier dont nous savons qu'il ne peut exclure l'une sans inclure l'autre, et qu'en tout état de cause, il est lui, hors de contexte. Et c'est pourquoi la fragilité même de telle perception, attestée par son éclatement et la substitution d'une autre perception, loin qu'elle nous autorise à effacer en elles toutes l'indice de « réalité », nous oblige à le leur accorder à toutes, à reconnaître en elles toutes des variantes du même monde, et enfin à les considérer non comme toutes fausses, mais comme « toutes vraies », non comme des échecs répétés dans la détermination du monde, mais comme des approches progressives. Chaque perception enveloppe la possibilité de son remplacement par une autre et donc d'une sorte de désaveu des choses, mais cela veut dire aussi: chaque perception est le terme d'une approche, d'une série d'« illusions » qui n'étaient pas seulement de simples « pensées », au sens restrictif de l'Etre-pour-soi et du « rien que pensé », mais des possibilités qui auraient pu être, des rayonnements de ce monde unique qu'« il y a »... — et qui, à ce titre, ne font jamais retour au néant ou à la subjectivité, comme si elles n'étaient jamais apparues, mais sont plutôt, comme le dit bien Husserl, « barrées », ou « biffées », par la « nouvelle » réalité. La philosophie réflexive n'a pas tort de considérer le faux comme une vérité mutilée ou partielle: son tort est plutôt de faire comme si le partiel n'était qu'absence de fait de la totalité, qui n'a pas besoin qu'on en rende compte, ce qui finalement supprime toute consistance propre de l'apparence, l'intègre par avance à l'Être, lui ôte, comme partiel, sa teneur de vérité, l'escamote dans une adéquation interne où l'Etre et les raisons d'être ne font qu'un.

Le Visible et l'invisible, Gallimard, 1964, pp. 64-65

 

 

OBJET

HUSSERL Edmund

Ainsi le premier examen fait ressortir, caractère particulier de la perception, ce que nous exprimons de manière intelligible par ces mots: l'objet se tient là dans la perception comme en chair et en os, il se tient là, à parler plus exactement encore, comme actuelle­ment présent, comme donné en personne dans le Maintenant actuel. Dans l'imagination, l'objet ne se tient pas là sur le mode de la présence-en-chair-et-en-os de l'effectivité, de la présence actuelle. Il se tient certes devant nos yeux, mais non comme un donné en acte maintenant; éventuellement il peut être pensé comme un Mainte­nant, ou comme simultané par rapport au Maintenant actuel, mais ce Maintenant est un maintenant pensé, et non ce Maintenant-là qui appartient à la présence-en-chair-et-en-os, à la présence de percep­tion. L'imaginé est simplement « représenté », il représente ou expose seulement, « mais ne se donne pas » comme Soi-même et Maintenant actuels.

De même, dans l'image, le sujet, le représenté en image, ne se tient pas là en chair et en os, mais seulement comme en chair et en os ; une réalité en chair et en os, qui accède à la donation dans l'image, expose une réalité qui n'est pas donnée en chair et en os, et ce de la manière qui est propre à la figuration par image.

Chose et Espace, trad. Jean-François Lavigne, coll. « Épiméthée ,), PUF, 1989, p. 36.

BACHELARD Gaston

A notre avis, il faut accepter, pour l'épistémologie, le postulat suivant: l'objet ne saurait être désigné comme un «objectif» immédiat; autre­ment dit, une marche vers l'objet n'est pas initialement objective. Il faut donc accepter une véritable rupture entre la connaissance sensible et la connaissance scientifique. Nous croyons en effet avoir montré, au cours de nos critiques, que les tendances normales de la connaissance sensible, tour animées qu'elles sont de pragmatisme et de réalisme immédiats, ne déterminaient qu'un faux départ, qu'une fausse direction. En particu­lier, l'adhésion immédiate à un objet concret, saisi comme un bien, uti­lisé comme une valeur, engage trop fortement l'être sensible; c'est la satisfaction intime; ce n'est pas l'évidence rationnelle. [ ... ] Ce besoin de sentir l'objet, cet appétit des objets, cette curiosité indéterminée ne correspondent encore - à aucun titre - à un état d'esprit scientifique. Si un paysage est un état d'âme romantique, un morceau d'or est un état d'âme avare, une lumière un état d'âme extatique.

La Formation de l'esprit scientifique, Éd. Vrin, 1938, pp. 239-240.

 

 

PHENOMENE

KANT Emmanuel

Quand je dis que, dans l'espace et dans le temps, aussi bien l'intuition des objets extérieurs que l'intuition de l'esprit par lui-même représen­tent chacune leur objet comme il affecte nos sens, c'est-à-dire comme il nous apparaît, je ne veux pas dire que ces objets soient une simple appa­rence. En effet, dans le phénomène, les objets et les manières d'être que nous leur attribuons sont toujours considérés comme quelque chose de réellement donné; seulement, en tant que cette manière d'être ne dépend que du mode d'intuition du sujet, dans son rapport à l'objet donné, cet objet est distinct comme phénomène de ce qu'il est comme objet en soi. Aussi, je ne dis pas que les corps paraissent simplement exis­ter hors de moi, ou que mon âme paraît seulement être donnée dans la conscience que j'ai de moi-même, lorsque j'affirme que la qualité de l'espace et du temps, que je prends comme condition de leur existence et conformément à laquelle je me les représente, ne réside que dans mon mode d'intuition et non dans ces objets en eux-mêmes.

Critique de la raison pure (1781), trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud, Éd. PUF, coll. Quadrige, 4' éd., 1993, pp. 73-74.

 

 

REEL

ALAIN

On vous dira: le réel est ce qu'il est; vous n'y changerez rien; le mieux est de l'accepter, sans tant de peine. Qu'est-ce à dire? Vos rêves ne sont-ils pas le réel pour vous, au moment où vous rêvez? Qu'est-ce donc que rêver, si ce n'est percevoir mal? Et qu'est-ce que bien percevoir si ce n'est bien penser ? Cet homme, qui agite sa godille dans l'eau, il n'est pas facile à percevoir, car je vois bien qu'il se penche à droite et à gauche, et je vois bien aussi que le bateau avance par secousses, la proue tantôt ici, tantôt là. Mais, ce que je ne vois pas tout de suite, c'est que c'est cette godille, mue transversalement, qui pousse le bateau. Il faut que je voie d'abord que la godille est inclinée, par rapport aux mouvements que j'observe; il faut ensuite que je voie en quel sens on peut dire qu'elle se meut norma­lement à sa surface; et que je voie aussi comment, en un sens, elle se meut dans une direction opposée à celle du bateau; comment l'eau est repoussée, comment le bateau s'appuie sur sa quille et glisse sur elle. Et cela, il faut que je le voie, non pas au tableau ni sur le papier une fois pour toutes, mais dans l'eau, à tel moment. Voir tout cela, c'est percevoir le bateau, et l'homme. Ne pas voir tout cela, c'est rêver qu'un bateau s'avance et qu'un homme, en même temps, fait des mouvements inutiles.

« Les marchands de sommeil», Vigiles de l'esprit (1942), Éd. Gallimard, 1947

 

 

REPRESENTATION

LAGNEAU Jules

Si étroitement liées que soient la représentation et la percep­tion, il n'est pas moins nécessaire de les distinguer l'une de l'autre comme deux moments continuellement successifs. Ainsi, qu'un mouvement soudain de ma main se produise devant mes yeux, si je ne saisis que ce mouvement, j'ai une simple représentation. Si je sais que c'est ma main qui a passé devant mes yeux, j'ai une perception, c'est-à-dire une représentation déterminée. Enfin, si je cherche à m'expliquer la cause de ma représentation primitive, je fais acte de connaissance ration­nelle. Toutefois il faut remarquer que, dans l'acte même par lequel j'ai interprété ce mouvement comme étant le passage de ma main devant mes yeux, mon entendement est intervenu. Si j'étais un enfant à peine né, il me serait impossible de reconnaître dans ce mouvement le passage d'une main devant un œil. Cette interprétation suppose, d'une part que je sais que tout ce qui se présente à moi dans ma représentation est en moi, et ensuite que j'ai appris quelle espèce d'être doit être conçu pour expliquer cette représentation. Autrement dit la perception suppose ceci de plus que la représentation, à savoir la conception d'un être objectif auquel elle se rapporte, et un ensemble d'habitudes acquises par le moyen desquelles j'ai pu évoquer en moi précisément la représentation de l'objet le plus capable d'expliquer ma représentation. Enfin, en dernier lieu, elle suppose un jugement ferme, définitif, en apparence immé­diat, par lequel j'ai appliqué cette construction intérieure d'un objet à ma représentation extérieure, de façon qu'elles fissent corps l'une avec l'autre. Lorsque je perçois un objet extérieur, il ne me semble pas que j'interprète une représentation passive par une représentation active, mais il me semble que cette opération est immédiate, intuitive. La perception est en appa­rence une intuition immédiate. L'esprit semble passif, alors qu'il est actif. Le côté actif de la perception, l'esprit n'en a généralement pas conscience. Il y a cependant des cas dans lesquels le caractère actif de la perception apparaît distinc­tement, c'est lorsque l'esprit cherche à voir ou à entendre; mais, quand il voit ou entend, le côté actif disparaît.

Célèbres leçons et fragments, P.U.F., 1950, p. 133.

 

 

SCIENCE

ARISTOTE

Il n'y a pas de connaissance scientifique par la perception. En effet, si la perception porte aussi sur telle qualité [générale] et non seulement sur un « ceci déterminé »), il est néanmoins nécessaire qu'elle porte sur un certain ceci, et cela ici et maintenant; or il n'est pas possible de percevoir l'universel ni ce qui comprend plusieurs individus. En effet, [l'universel] n'est pas un « ceci déterminé »), ni n'est donné maintenant seulement, car sinon ce ne serait pas un uni­versel. En effet, nous disons universel ce qui est toujours et partout Or puisque les démonstrations relèvent de l'universel et qu'il n'est pas possible de les percevoir, il est clair qu'il ne saurait y avoir de science par la perception. Mais il est manifeste encore que, même s'il était possible de percevoir que le triangle a ses angles égaux à deux droits, nous en chercherions encore une démonstration, et que nous n'en aurions pas pour autant, ainsi que le disent certains, une con­naissance scientifique : car la perception porte nécessairement sur une réalité singulière, tandis que la science consiste dans le fait de connaître l'universel. D'où il s'ensuit que si, étant sur la Lune, nous voyions la Terre s'interposer, nous n'en aurions pas pour autant la cause de l'éclipse: nous percevrions qu'en ce moment il y a éclipse mais [nous ne percevrions] nullement le pourquoi, puisque la percep­tion ne porte pas sur l'universel. Non d'ailleurs qu'en considérant souvent cet événement, nous ne puissions aboutir à une démonstra­tion, car c'est à partir d'une pluralité de cas particuliers que l'univer­sel devient manifeste.

Seconds Analytiques, l 31, 87b28 sq., trad. originale, Jean Montenot.

 

 

STRUCTURE

MERLEAU-PONTY Maurice

C'est un lieu commun de dire que nous avons cinq sens et, à première vue, chacun d'eux est comme un monde sans communication avec les autres. La lumière ou les couleurs qui agissent sur l'oeil n'agissent pas sur les oreilles ni sur le toucher. Et cependant on sait depuis longtemps que certains aveugles arrivent à se représenter les couleurs qu'ils ne voient pas par le moyen des sons qu'ils entendent. Par exemple un aveugle disait que le rouge devait être quelque chose comme un coup de trompette. Mais on a longtemps pensé qu'il s'agissait là de phénomènes exceptionnels. En réalité le phénomène est général. Dans l'intoxication par la mescaline, les sons sont régulièrement accompagnés par des taches de couleur dont la nuance, la forme et la hauteur varient avec le timbre, l'intensité et la hauteur des sons. Même les sujets normaux parlent de couleurs chaudes, froides, criardes ou dures, de sons clairs, aigus, éclatants, rugueux ou moelleux, de bruits mous, de parfums pénétrants. Cézanne disait qu'on voit le velouté, la dureté, la mollesse, et même l'odeur des objets. Ma perception n'est donc pas une somme de données visuelles, tactiles, auditives, je perçois d'une manière indivise avec mon être total, je saisis une structure unique de la chose, une unique manière d'exister qui parle à la fois à tous mes sens.

Sens et non-sens, Paris, Nagel, 1966, p. 88.

 

 

SUJET

MERLEAU-PONTY Maurice

La pensée objective ignore le sujet de la perception. C'est qu'elle se donne le monde tout fait, comme milieu de tout événement possible, et traite la perception comme l'un de ces événements.
L'erreur de l'empirisme
Par exemple, le philosophe empiriste considère un sujet X en train de percevoir et cherche à décrire ce qui se passe : il y a des sensations qui sont des états ou des manières d'être du sujet et, à ce titre, de véritables choses mentales. Le sujet percevant est le lieu de ces choses et le philosophe décrit les sensations et leur substrat comme on décrit la faune d'un pays lointain sans s'apercevoir qu'il perçoit lui-même, qu'il est sujet percevant et que la perception telle qu'il la voit dément tout ce qu'il dit de la perception en général.
Car, vue de l'intérieur, la perception ne doit rien à ce que nous savons par ailleurs sur le monde, sur les stimuli tels que les décrit la physique et sur les organes des sens tels que les décrit la biologie. Elle ne se donne pas d'abord comme un événement dans le monde auquel on puisse appliquer, par exemple, la catégorie de causalité, mais comme une recréation ou re-constitution du monde à chaque moment. Si nous croyons à un passé du monde, au monde physique, aux « stimuli », à l'organisme tel que nous le représentent nos livres, c'est d'abord parce que nous avons un champ perceptif présent et actuel, une surface de contact avec le monde ou en enracinement perpétuel en lui, c'est parce qu'il vient sans cesse assaillir et investir la subjectivité comme des vagues entourent une épave sur la plage. (...)
L'insuffisance de l'intellectualisme
L'intellectualisme représente bien un progrès dans la prise de conscience : ce lieu hors du monde que le philosophe empiriste sous-entendait et où il se plaçait tacitement pour décrire l'événement de la perception, il reçoit maintenant un nom, il figure dans la description. C'est l'Ego transcendantal. Par là, toutes les thèses de l'empirisme se trouvent renversées, l'état de la conscience devient la conscience d'un état, la passivité position d'une passivité, le monde devient le corrélatif d'une pensée du monde et n'existe plus que par un constituant.
Et pourtant il reste vrai de dire que l'intellectualisme, lui aussi, se donne le monde tout fait. Car la constitution du monde telle qu'il la conçoit est une simple clause de style : à chaque terme de la description empiriste, on ajoute l'indice « conscience de... ». On subordonne tout le système de l'expérience monde, corps propre, et moi empirique à un penseur universel chargé de porter les relations des trois termes. Mais, comme il n'y est pas engagé, elles restent ce qu'elles étaient dans l'empirisme: des relations de causalité étalées sur le plan des événements cosmiques.
Or, si le corps propre et le moi empirique ne sont que des éléments dans le système de l'expérience, objets parmi d'autres objets, (...) comment se fait-il que nous percevions ? Nous ne le comprenons que si le moi empirique et le corps ne sont pas d'emblée des objets, ne le deviennent jamais tout à fait, s'il y a un certain sens à dire que je vois le morceau de cire de mes yeux, et si corrélativement cette possibilité d'absence, cette dimension de fuite et de liberté que la réflexion ouvre au fond de nous et qu'on appelle le Je transcendantal ne sont pas données d'abord et ne sont jamais absolument acquises, si je ne peux jamais dire « Je » absolument et si tout acte de réflexion, toute prise de position volontaire s'établit sur le fond d'une vie de conscience prépersonnelle.

Phénoménologie de la perception (1945), pp.240-241.

 

 

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