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Faut-il parler de la Culture ou des cultures ?
Introduction à la problématique de la Culture
(niveau : terminales)
Introduction
- Rappelons deux évidences. 1) Tous les hommes possèdent une culture. Mais 2) chaque culture est différente. En effet le phénomène est universel, la marque même de l'espèce humaine : les hommes ont une culture. Il n'y a pas de peuples à l'"état sauvage" au point d'ignorer tout symbole, tout rite, toute règle. La violence ou la "barbarie" de certaines coutumes anciennes ne changent rien à l'affaire : ce sont toujours des coutumes (comme le cannibalisme) ! En même temps on ne connaît pas deux peuples ayant exactement la même culture (sinon ils ne feraient qu'un) ; chaque culture est particulière. "C'est une autre culture", dit-on... D'emble, nous nous installons dans une dualité entre l'universel et le particulier, l'un et le multiple, la Culture, les cultures. - Définissons la Culture, en général, comme l'ensemble des processus par lesquels l'homme transforme la nature et surtout se transforme lui-même en devenant toujours plus autonome. Mais l'on peut distinguer deux orientations sémantiques selon que le terme s'applique à l'individu ou à la société. Pour un individu, la culture désigne une formation acquise par l’esprit et s'assimile à l'éducation, non seulement dans le domaine intellectuel (instruction), mais aussi plus largement dans le domaine moral et même affectif. Appliqué à la société, le mot culture voisine avec celui de civilisation, il désigne alors l'ensemble des techniques et des savoirs, des coutumes et des institutions, des croyances (comme la religion) et des représentations (comme l'art) forgés par une communauté. C'est cet aspect social de la culture qui nous intéresse particulièrement ici, bien qu'elle laisse intacte la dualité entre l'universel (la Culture, valant pour l'Humanité) et le particulier (une culture, valant pour un peuple). Toutefois l'universel prédomine largement : par essence la culture rassemble les hommes, même si dans le même temps elle signe leur particularité. D'une façon générale - donc sauf exception confirmant la règle - toute forme de culture tend plutôt vers la communication, l'union, l'universel : si elle est la reconnaissance d'une identité, elle est aussi et surtout une ouverture à l'altérité. On imagine mal qu'une culture, digne de ce nom, conduise par elle-même à l'isolement et à donc à la perdition d'un peuple... - Pour être spécifiquement culturels, les processus de transformation évoqués doivent être symboliques beaucoup plus que pratiques ou techniques : le travail, par exemple, n'est pas en lui-même un processus culturel mais une pratique, une action ; la culture éventuellement, c'est tout ce qui peut s'ajouter comme éléments symboliques - règles, représentations, valeurs - au travail. La technique, de son côté, n'est pas "culturelle" au sens précisément où peuvent l'être l'art ou la religion : elle n'est pas création comme l'art ou célébration comme la religion. Il est important, d'emblée, de caractériser la culture comme étant la puissance même du symbole, puissance de communication, de passage... Par suite, une culture particulière qui voudrait substituer à la puissance des symboles (celui d'un dieu, par exemple) le pouvoir des personnes (celui un chef, par exemple) pourrait se rendre coupable de "barbarie"... Mais une culture peut-elle "vouloir" quelque chose ? Nous avons tout intérêt à considérer la culture pour ce qu'elle est, c'est-à-dire un système de représentations symboliques et non pas un ensemble de pratiques sociales, si nous voulons nous accorder le droit justement de condamner certaines pratiques archaïques et criminelles sans devoir juger en même temps toute une culture. - Etymologiquement le mot "culture" vient du latin "colere", signifiant "habiter". Or habiter un lieu, une terre, c'est aussi le mettre en valeur, le soigner, le travailler. D'où : "cultiver" la terre. C'est une activité à la fois transformatrice et valorisante. D'où, enfin, l'idée d'honorer, comprise dans le noyau même du mot culture : "culte". Rendre un culte à un dieu, c'est honorer l'être qui habite un lieu et le protège. L'étymologie noue, dès l'origine du mot, un élément de fait ou "immanent" (habiter un lieu, un pays) et un élément de valeur ou "transcendant" (transformer et honorer ce lieu). La valeur ou la valorisation, l'enrichissement et le perfectionnement sont le propre de la Culture en général. Mais concernant les cultures, le problème de la valeur réapparaît sous la forme d'une question lancinante : toutes ces cultures se valent-elles ? Comment répondre à une telle question si l'on ne se donne pas une sorte de "modèle" de Culture, ou plutôt une "Idée" de la Culture au-delà des cultures historiques particulières, ou bien encore un critère différent de celui de la culture, qui pourrait être celui de la Civilisation ? - La Culture comme émancipation et valorisation de l'humain nous renvoie à l'opposition déjà entrevue Nature / Culture : la Culture comme dépassement et même parfois Négation de la Nature. Ce sera la première partie. Ensuite, la question de savoir si toutes les cultures se valent ne peut être traitée que sur la base d'une distinction nette entre Culture et Civilisation : comme nous venons de le suggérer, c'est la seule manière de ne pas sombrer dans l'"ethnocentrisme" ou à l'inverse dans le "relativisme" (voir plus loin). Cela ne veut pas dire que la Civilisation se réduise à quelques grandes Ides directrices : on y verra plutôt la possibilité réelle d'un mélange et d'un métissage des cultures, c'est-à-dire finalement des singularités.
I - Nature et Culture (d'où vient la Culture ?)
1) Définition de la Nature
a - La nature en général - La Nature, c'est d'abord l'ensemble des choses qui existent, abstraction faite des transformations que l'homme y a produites. L'homme lui-même, en tant qu'organisme vivant, fait certes partie de la Nature. Mais la "nature", plus précisément le "naturel" désigne aussi ce qui caractérise en propre une chose : son principe, son essence. A la nature en général, comprise comme nature extérieure (physique et vivante), s'ajoute la nature d'une chose, comprise comme nature propre et intérieure, l'essence même d'une chose. Etymologiquement, le mot nature combine les idées de naissance ("natura" en latin), de production et de croissance ("phusis" en grec). Dans ses représentations primitives, la nature a d'abord été vue comme une sorte de divinité, une puissance créatrice. L'animisme, le paganisme, le panthéisme... tous ces termes offrent à des titres divers une vision globale de la nature comme puissance. La philosophie et la science leur ont substitué une vision de la nature soit comme intelligence, soit comme chose créée révélatrice d'une intelligence : les fameuses "lois de la nature". Dès l'antiquité, reprenant et rationalisant la vieille idée de "cosmos" (l'univers conçu comme un monde ordonné et clos), Aristote voit dans la nature un ordre caractéristique : à la fois comme l'ensemble des choses qui présentent un ordre, et comme le principe actif et vivant qui ordonne chaque chose, qui lui donne son mouvement, sa forme, et même son lieu. Aristote oppose en ce sens la nature (phusis) au hasard (automaton). Cette théorie caractérise le "finalisme" : chaque chose naturelle existe individuellement en vue d'une fin qui lui est propre, et qui en même temps la dépasse. - L'homme du Moyen-äge, à la croisée des chemins - religieux, philosophiques et scientifiques - se représente la nature comme une sorte de livre à déchiffrer, comme si Dieu avait disposé un peu partout des énigmes. La nature est une sorte de carte au trésor remplie de symboles, où tout peut être relié à tout par analogie. - Puis les philosophes et les savants du 17è siècle développent une conception nettement plus rationnelle, mécaniste et mathématicienne de la nature. L'idée surgit que la nature fonctionnerait comme une sorte de machine parfaitement réglée. "La nature est écrite en langage mathématique" selon Galilée. " Sachez donc premièrement, que par la Nature je n'entends point ici quelque déesse, ou quelque autre sorte e puissance imaginaire, mais que je me sers de ce mot pour signifier la Matière même en tant que je la considère avec toutes les qualités que je lui ai attribuées comprises toutes ensemble, et sous cette condition que Dieu continue de la conserver en la même façon qu'il l'a créée. Car de cela seul qu'il continue ainsi de la conserver, il suit de nécessité qu'il doit y avoir plusieurs changements en ses parties, lesquels ne pouvant, ce me semble, être proprement attribués à l'action de Dieu (...) je les attribue à la Nature ; et les règles suivant lesquelles se font ces changements, je les nomme les lois de la Nature. " - René Descartes (17è) C'est Kant qui, au 18è siècle, fournit la définition philosophique la plus synthétique et la plus recevable, parce qu'elle intègre les deux aspects initiaux (nature extérieure, nature propre), en même temps qu'elle reprend et modernise l'idée d'"ordre naturel" en lui substituant la notion plus précise et plus conséquente de "loi universelle" : "La nature est l'ensemble des choses en tant que gouvernées par des lois universelles". La nature ne connaît pas le chaos ou le hasard. Donc, en résumé, il ne faut surtout pas confondre nature et réalité : la nature est déjà une détermination, une première détermination de la réalité. Appliquée à l'homme, cette définition de la nature nous conduit tout droit à la notion controversée de "nature humaine".
b - Le problème de la "Nature humaine" - La "nature humaine" n'est pas une réalité évidente mais plutôt un problème. Ce n'est pas l'homme à l'"état naturel" ou l'aspect "naturel" de l'homme au sens physique et biologique, en l'occurrence le corps humain et d'éventuelles survivances animales. Au sens philosophique, la nature humaine équivaut à l'essence de l'homme, ce qui définit essentiellement un homme, ce qui ne peut lui être retirer sans qu'il perde immédiatement son humanité. On voit bien que cette caractéristique ne correspond pas à la part physique ou animale de l'homme. Il s'agit plutôt, paradoxalement, de ce qui ne trouve nulle part ailleurs dans la nature, soit l'intelligence ou la raison. C'est ainsi qu'Aristote définit l'être humaine comme étant essentiellement possesseur d'une âme raisonnable. L'homme est donc cette créature capable de comprendre sa propre nature. Pour les philosophes antiques,d 'une façon générale, il ne saurait être question pour l'être humain de se différencier au point de se séparer de la nature universelle ; dire que chaque être possède une nature propre signifie que chaque être possède une place et un rôle, et il n'en va pas autrement pour l'homme. Chaque être est prisonnier de sa nature propre dans la nature en général. Lorsque les stoïciens répètent "il faut vivre en conformité avec la nature", ils entendent que l'homme doit conformer sa propre raison à la raison universelle. L'inconvénient d'une telle définition de la nature humaine, c'est qu'elle rabaisse les êtres - y compris humains : esclaves, enfants, femmes... - censés être défaillant rationnellement au rang de sous-hommes, d'êtres inférieurs ! - A l'époque moderne, au XVIIè siècle, la plupart des philosophes proposent également une définition précise de la "nature humaine". Sans doute leur apparaît-il essentiel, pour imposer l'autonomie de la raison face aux dogmes, de fonder l'existence humaine sur une nature plutôt que sur une "surnature" d'essence religieuse. Ainsi, pour Descartes ou pour Pascal, c'est la pensée qui représente l'essence et la nature propre de l'homme : "l'homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant" (Pascal"), "je connus de là que j'étais une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser" (Descartes). Cela ne veut pas dire que l'homme se réduise à la pensée et que le corps ne compte pas ; Descartes reconnaît bien l'union de l'âme et du corps, au point d'en faire une troisième substance après l'âme et le corps, mais lorsqu'il s'agit de définir le propre de l'homme et de fixer sa priorité, c'est la pensée (ou l'âme) qui reprend le dessus. Au XVIIIè siècle c'est encore la notion de nature humaine - quelque chose au fond comme une égalité essentielle des êtres humains - qui sous-tend les principes universalistes des Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen.
" Tout le monde reconnaît qu'il y a beaucoup d'uniformité dans les actions humaines, dans toutes les nations et à toutes les époques, et que la nature humaine reste toujours la même dans ses principes et ses opérations. Les mêmes motifs produisent toujours les mêmes actions ; les mêmes événements suivent les mêmes causes. L'ambition, l'avarice, l'amour de soi, la vanité, l'amitié, la générosité, l'esprit public : ces passions, qui se mêlent à divers degrés et se répandent dans la société, ont été, depuis le commencement du monde, et sont encore la source de toutes les actions et entreprises qu'on a toujours observées parmi les hommes. Voulez-vous connaître les sentiments, les inclinations et le genre de vie des Grecs et des Romains ? Etudiez bien le caractère des Français et des Anglais : vous ne pouvez vous tromper beaucoup si vous transférez aux premiers la plupart des observations que vous avez faites sur les seconds. Les hommes sont si bien les mêmes, à toutes les époques et en tous les lieux, que l'histoire ne nous indique rien de nouveau ni d'étrange sur ce point. Son principal usage est seulement de nous découvrir les principes constants et universels de la nature humaine en montrant les hommes dans toutes les diverses circonstances et situations. " - David Hume (18è)
Pourtant l'idée même de nature humaine est discutable et a été discutée. En effet une nature n'est pas autre chose qu'une détermination fixe, une permanence ; or il semble que l'homme se caractérise justement par sa mobilité essentielle, par sa faculté de se transformer et presque de se "créer" lui-même. C'est pourquoi les philosophes ont dû concilier l'essence de l'homme avec cette mobilité : c'est ce que Rousseau appelle la "perfectibilité". La perfectibilité, qualité essentielle de la nature humaine, fait de l’homme un être inachevé, devant se réaliser par lui-même. Le dépassement est inscrit dans la nature humaine, dans ce qui est finalement une disposition de l’homme à la culture. En effet qu'est-ce que cette auto-transformation sinon ce qu'on a appelé depuis le début la culture ? Mais alors quel besoin avons-nous d'une nature humaine si le propre de l'homme c'est précisément la culture ? C'est pourquoi la plupart des philosophes contemporains sont allés plus loin, ils nient l'existence même d'une nature humaine, à l'enseigne de Sartre : "il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu pour la concevoir" ; c'est-à-dire que "que l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde et qu'il se définit après". L'homme est cet être essentiellement libre qui ne peut pas être enfermé par une définition. L'homme n'a pas de nature parce qu'il a une histoire, ce qui définit la "condition humaine".
" S'il est impossible de trouver en chaque homme une essence universelle qui serait la nature humaine, il existe pourtant une universalité humaine de condition. Ce n'est pas par hasard que les penseurs d'aujourd'hui parlent plus volontiers de la condition de l'homme que de sa nature. Par condition ils entendent avec plus ou moins de clarté l'ensemble des limites a priori qui esquissent sa situation fondamentale dans l'univers. Les situations historiques varient : l'homme peut naître esclave dans une société païenne ou seigneur féodal ou prolétaire. Ce qui ne varie pas, c'est la nécessité pour lui d'être dans le monde, d'y être au travail, d'y être au milieu d'autres et d'y être mortel. " - Jean-Paul Sartre (20è)
c - La fiction d'un "état de nature" de l'Humanité - Une dernière expression relativement courante doit être clarifiée. "L"état de nature" de l'humanité n'a pas la même signification que la "nature humaine" : cela ne correspond pas à une définition théorique de l'homme mais à une hypothèse sur son origine, son existence d'"avant" la culture ou la civilisation. Encore une fois, quelle peut être l'utilité d'une telle notion si la culture est posée comme principe même de l'existence humaine ? S'il y a des hommes, ils possèdent un minimum de culture, donc il ne peut pas y avoir d'"état de nature". C'est pourquoi nous parlons de fiction ou d'hypothèse. Ce n'est pas une réalité, passée ou présente, mais une construction intellectuelle, le concept même de l'homme une fois qu'on a effacé de celui-ci toute donnée liée à l'évolution et à la civilisation. Donc pourquoi imaginer un tel être fantomatique ou mythique ? Si les hommes n'ont cessé d'émettre des suppositions sur leurs origines lointaines, leur passé immémorial, c'est avant tout, par un étonnant paradoxe, parce qu'il s'interrogent sur le fondement et la valeur de leur culture. C'est d'abord par référence à la nature que le problème de la valeur d'une culture a été posé. La nature constitue le premier repère pour établir ce qui est bien ou mal, moral ou anormal. Elle peut être une valeur négative aussi bien qu'une valeur positive. En Occident c'est d'abord une "vieille historie" biblique : le paradis est souvent décrit comme une douce harmonie entre l'homme et la nature, puis avec le péché de désobéissance (lui-même dit "originel"), c'est toute la nature et pas seulement la nature humane qui devient corrompue. Depuis ces "évènements" mythiques, il est entendu selon le christianisme et pour la plupart des philosophes jusqu'au XVIIIè siècle que l'homme "à l'état de nature" (le "sauvage" aussi bien que l'enfant) est un être non pas "innocent" mais corrompu, pécheur et finalement mauvais, qui doit d'abord être puni, puis redressé et éduqué sans la moindre faiblesse. A l'état de nature, "l'homme est un loup pour l'homme" écrit encore Hobbes, c'est pourquoi il est nécessaire de le contraindre par un pouvoir politique fort, car il vaut mieux être tyrannisé par un seul plutôt que de risquer de l'être par tous... " L'état de nature est l'état de rudesse, de violence et d'injustice. Il faut que les hommes sortent de cet état pour constituer une société qui soit État, car c'est là seulement que la relation de droit possède une effective réalité. Éclaircissement. On décrit souvent l'état de nature comme un état parfait de l'homme, en ce qui concerne, tant le bonheur que la bonté morale. Il faut d'abord noter que l'innocence est dépourvue, comme telle, de toute valeur morale, dans la mesure où elle est ignorance du mal et tient à l'absence des besoins d'où peut naître la méchanceté. D'autre part, cet état est bien plutôt celui où règne la violence et l'injustice, précisément parce que les hommes ne s'y considèrent que du seul point de vue de la nature. Or, de ce point de vue là, ils sont inégaux tout à la fois quant aux forces du corps et quant aux dispositions de l'esprit, et c'est par la violence et la ruse qu'ils font valoir l'un contre l'autre leur différence. Sans doute la raison appartient aussi à l'état de nature, mais c'est l'élément naturel qui a en lui prééminence. Il est donc indispensable que les hommes échappent à cet état pour accéder à un autre état où prédomine le vouloir raisonnable." - Friedrich Hegel (19è) - Mais au XVIIIè siècle, Jean-Jacques Rousseau fait subir à cette question une révolution étonnante : puisque que l'injustice du siècle se prévaut d'une supposée loi naturelle qui tend à justifier les inégalités, la domination nobiliaire, le "droit du sang", etc., faisons plutôt l'hypothèse inverse d'une nature originelle de l'humanité dictant l'égalité et une certaine liberté. Non pas que l'homme soit absolument juste et bon "à l'origine", mais c'est bien la société qui l'a rendu à ce point pervers et dominateur ; c'est donc la société - un contrat social - qui doit rétablir l'humanité dans ses fondements. L'Ancien Régime vacillera sous le poids de telles idées qui posent d'emblée comme naturelles les valeurs qui seront celles, après le retournement politique de la situation, de la République. Donc l'"état de nature" n'est qu'une fiction, mais une fiction politiquement et philosophiquement nécessaire. La Nature est devenue rien moins qu'une référence, une valeur positive pour la Culture. Cela ne veut pas dire que la culture copie la nature, ce serait plutôt l'inverse - Rousseau avec sa théorie du "Contrat social" affirme qu'il n'est pas question de "retrouver" l'hypothétique état naturel et qu'il faut plutôt assumer politiquement cette perte irrémédiable -, d'autant moins que le problème de la valeur ne ressortit pas de la culture proprement dite (qui est un fait, artificiellement établi) mais de la civilisation. - Pour ce qui concerne les principales caractéristiques de la culture, elles font bien apparaître une différence et même une opposition nette entre la nature et la culture, la plupart du temps celle-ci prenant le contre-pied de celle-là.
2) Caractéristiques de la Culture et opposition Nature / Culture
a - Caractéristiques de la Culture - La culture est un phénomène universel chez l'homme : il n'existe pas, il n'a jamais existé d'être humain purement "naturel", hors culture. On l'a dit, le principe de la culture c'est la transformation même de la nature devenant "autre" : construction, artifice, signe, symbole... Parce que l'homme vit en société, parce qu'il parle. Le langage est cet élément fondamental sur lequel a culture est bâtie. Or la société comme d'ailleurs le langage sont structurés par des règles. Les règles culturelles sont des soubassements structuraux parfois inconscients, elles ne sont pas comme les "lois" politiques établies consciemment par les hommes. C'est pourquoi, bien que chaque culture possède ses règles et ses caractéristiques, il existe un certain nombre de traits communs entre les cultures. - Seules les lois naturelles peuvent êtres dites universelles, les lois humaines ne pouvant être que particulières. Pourtant, selon l'anthropologue Claude Lévi-Strauss il existe au moins une règle commune à toutes les cultures, au point qu'elle peut paraître comme fondatrice de la culture en général : c'est la prohibition de l'inceste. Cette règle n'est pas comme les autres, elle est nécessaire et universelle - bien plus que l'interdiction du meurtre par exemple - comme une loi naturelle, mais elle est indéniablement la condition de toute culture, au point qu'elle pourrait être l'exacte frontière, le point de passage de la nature à la culture. L'inceste est la relation sexuelle entre des individus liés par un certain degré de parenté. Dans toutes les sociétés il y a des règles qui interdisent les unions incestueuses, aussi bien sous la forme de relations sexuelles que sous la forme de mariages officiels.
" Posons donc que tout ce qui est universel chez l'homme relève de l'ordre de la nature et se caractérise par la spontanéité, que tout ce qui est astreint à une norme appartient à la culture et présente les attributs du relatif et du particulier. Nous nous trouvons alors confrontés avec un fait qui n'est pas loin à la lumière des définitions précédentes d'apparaître comme un scandale, nous voulons dire cet ensemble complexe de croyances, de coutumes, de stipulations et d'institutions que l'on désigne sommairement sous le nom de la prohibition de l'inceste. Car la prohibition de l'inceste présente sans la moindre équivoque et indissolublement réunis les deux caractères par où nous avons reconnu les attributs contradictoires de deux ordres exclusifs: elle constitue une règle, mais une règle qui, seule entre toutes les règles sociales, possède en même temps un caractère d'universalité. " - Claude Lévi-Strauss (20è)
- L'inceste est couramment pratiqué chez les animaux, alors pourquoi pas les hommes ? Les raisons morales souvent invoquées (c'est mal ! monstrueux ! contre-nature ! criminel !) ne sont pas guère convaincantes si on se place dans le contexte de sociétés anciennes pas forcément soucieuses de "principes moraux" ; les raisons biologiques connues aujourd'hui (les risques de dégénérescence et de malformations qui peuvent résulter de ces unions) sont justement trop "scientifiques" et trop récentes pour justifier un interdit antérieur à ces connaissances mêmes. Les raisons sont bien plus profondément sociologiques et même économiques. Il ne faut pas oublier que la société est fondée sur le principe des échanges, notamment économiques ; or l'une des plus anciennes formes de l'échange est d'ordre matrimonial. A l'occasion des mariages, des biens sont échangés, quand ce n'est pas l'enfant (la fille...) qui est échangée pour une valeur équivalente à un bien matériel. C'est ainsi que les pratrimoines, les communes, les nations s'enrichissent par l'apport d'éléments étrangers. La prohibition de l'inceste est capitale pour assurer le développement ou même la survie économique d'une communauté. (Notons que cette règle est tellement fondatrice, évidente, donc en un sens inconsciente, que la plupart des Etats omettent de signaler cet interdit - du moins dans son aspect sexuel - dans leur code juridique. Il ne faut évidemment pas confondre, comme on le fait souvent, l'inceste avec la pédophilie, laquelle est un crime perpétré sur mineur : mais la plupart du temps, l'inceste sexuel pratiqué entre majeurs consentants n'entraîne aucune conséquence judiciaire.)
b - L'opposition Nature/Culture et l'extension de la Culture - Les règles naturelles et les règles culturelles, on l'a dit, ne sont pas du tout fondées sur les mêmes principes : les premières sont universelles et décrivent ce est nécessairement, les secondes sont particulières et dictent - selon la volonté des hommes eux-mêmes - ce qui doit être ou ne doit pas être. Nature et culture s'opposent donc, d'abord au sein même de l'être humain. La nature est "ce qui est en nous par hérédité biologique" (Lévi-Strauss) : c'est l'inné. La culture est "tout ce que nous tenons de la tradition externe" (ibid.) : c'est l'acquis. On ne peut rien contre la nature et contre l'hérédité. Par contre la culture est transmise (ou n'est pas transmise : cela reste contingent, dépendant de la volonté et des circonstances) par la société, les parents, l'éducation. Il s'agit bien d'une opposition, voire d'une négation de la nature par la culture ; non pas le résultat d'une évolution plus ou moins prévisible, mais une véritable rupture, opérée par le surgissement d'un phénomène foncièrement nouveau, sans équivalent dans la nature : l'ordre symbolique du langage. D'une certaine façon "le mot est le meurtre de la chose" comme l'écrit Lacan à la suite de Hegel. Le langage est négateur, il substitue à la chose un symbole, un signe (il "tue" symboliquement la chose). Donc la culture "règle son compte à la culture" en la déréglant totalement. Comme l'écrit Georges Bataille : "L'homme est l'animal qui n'accepte pas simplement le donné naturel, qui le nie". Ainsi ce que nous offre la nature extérieure est par nous transformé, nié comme tel par le travail et la technique. Puis l'animalité en nous est à son tour niée par l'éducation, la religion, la morale, la société tout entière. Ces formes de négation (intérieure et extérieure) sont d'ailleurs essentiellement liées.
"Je pose en principe un fait peu contestable: que l'homme est l'animal qui n'accepte pas simplement le donné naturel, qui le nie. Il change ainsi le monde extérieur naturel, il en tire des outils et des objets fabriqués qui composent un monde nouveau, le monde humain. L'homme parallèlement se nie lui-même, il s'éduque, il refuse par exemple de donner à la satisfaction de ses besoins animaux ce cours libre, auquel l'animal n'apporte pas de réserve. Il est nécessaire encore d'accorder que les deux négations que, d'une part, l'homme fait du monde donné et, d'autre part, de sa propre animalité, sont liées. Il ne nous appartient pas de donner une priorité à l'une ou à l'autre, de chercher si l'éducation (qui apparaît sous la forme des interdits religieux) est la conséquence du travail, ou le travail la conséquence d'une mutation morale. Mais en tant qu'il y a homme, il y a d'une part travail et de l'autre négation par interdits de l'animalité de l'homme." Georges Bataille (20è)
- Que reste-t-il de naturel en l'homme ? Il semble que le culturel s'étende à toutes les dimensions de l'existence humaine, y compris à ce que la nature nous a légué : le corps. Ainsi l'habillement, la cuisine, sont évidemment des phénomènes culturels, des arts tout autant que des besoins. ll en va de même pour la sexualité : celle-ci ne conserve plus rien de naturel, totalement détachée de sa finalité reproductrice (malgré les injonctions de l'Eglise !), elle se pratique (de préférence...) n'importe où, n'importe quand, n'importe comment... L'homme ne semble plus posséder d'instinct à proprement parler (si toutefois l'on prend soin de distinguer pulsion et instinct). La parure du corps, le tatouage par exemple est une coutume ancienne, et le "piercing" n'a pas été inventé par la jeunesse d'aujourd'hui (voir les pratiques ancestrales d'Afrique ou d'ailleurs). Par contre le concept de "seconde chair" (David Chronenberg) est récent, avec les implants d'organes artificiels ou de puces intra-corporelles, etc. Que nous réserve le futur proche en matière de modifications corporelles ?
c - L'utopie d'un "retour à la nature" - Pourtant, l'envahissement de la nature par la culture n'est pas sans poser de réels problèmes. On se demande tout simplement si l'homme ne court pas ainsi à sa perte, s'il n'est pas entrain de pervertir le sens même de la civilisation. Qu'est-ce qu'une civilisation incapable de préserver la nature, au sens cette fois précis d'environnement ? La manière dont nous traitons la nature (les animaux, etc.) ne serait-il pas révélatrice de notre véritable degré de civilisation ? On a pu penser pendant un certain temps, à la suite de Descartes, que l'homme pourrait "se rendre comme maître et possesseur de la nature" ; mais aujourd'hui, le maître est pris à son propre piège ; nous devrions le savoir, il n'est rien de plus urgent ni de plus vital que de développer une culture écologique, une nouvelle culture pour la nature. - Nous avions présenté la notion d'"état de nature" comme un mythe nécessaire ; nous pourrions dire du "retour à la nature" qu'il est une utopie nécessaire... Evidemment, personne, pas même les plus fervents "défenseurs de la nature", ne souhaite "revenir" à quelque état primitif ou antérieur. Nous avons toujours cru, du moins en Occident, que la Nature était derrière nous, et que la Culture (y compris sous la forme d'une exploitation de la nature) était notre horizon, notre seul avenir. Et si la Nature (avec ce qu'elle implique aussi de liberté, de simplicité, de respect, d'authenticité) n'était pas un mythe dépassé, mais une nouvelle utopie ? Et si la nature était, non pas le passé de l'humanité, mais son avenir ? N'est-il pas stimulant pour les neurones de penser que l'animalité n'est pas dernière nous mais devant nous, comme une nouvelle sensibilité, une nouvelle manière d'habiter le monde ? Elever la Culture vers la Civilisation, relever ce défi, implique au moins de distinguer effectivement ces deux concepts. Il est temps d'affronter le problème de la valeur de la Culture et surtout des cultures.
II - Culture et Civilisation (que valent les cultures ?)
1) Pourquoi distinguer Culture et Civilisation ?
- "C'est une autre culture"... Il est bien rare que, sous cette phrase souvent lancée avec une légère pointe d'ironie, ne se dissimule quelque jugement de valeur inavoué ou inavouable. Si l'on part du principe que la culture, en général, est civilisatrice et porteuse de valeurs, comment résister à la tentation comparer les cultures et donc de les juger ? On établit toujours plus ou moins consciemment, de manière plus ou moins fondée, une hiérarchie. Et ceci doublement. D'abord concernant la Culture, en général : lorsque nous affirmons d'une personne qu'elles est plus ou moins cultivée (voulant dire par là éduquée, instruite, etc.), nous opérons une évaluation, c'est-à-dire une distinction qualitative. Ensuite concernant les cultures, au pluriel : nous disons bien (ou du moins nous le pensons tout bas) que certains peuples sont plus "civilisés" que d'autres, en tout cas sous tels ou tels aspects. - Donc la question de la valeur se pose parce que la culture est valorisante, d'une part, et parce que toutes les cultures ne se valent peut-être pas, d'autre part. Mais qui peut s'arroger le droit de juger, du haut de sa propre culture particulière ? Un tel jugement ne pourrait en aucun cas être juste ou même crédible. Donc nous devons peut-être nous exercer à juger les cultures an nom de la Culture, suivant la distinction déjà faite en introduction. Etablissons une distinction non seulement sémantique (la signification) mais également axiologique (la valeur) entre la culture est les cultures. Il reviendrait à la Culture (concept philosophique pur), en général, de surveiller et d'émanciper les cultures (concept sociologique), avec leurs particularismes et leurs archaïsmes quelques fois douteux. Dans ce cas, la Culture prendrait clairement le sens de Civilisation, et la distinction formelle entre l'idée de Civilisation et la réalité des cultures devrait être établie. Nous pourrions tenter de soutenir que la diversité et parfois l'incompatibilité des cultures doit être surmontée par des "Valeurs universelles", constitutives identiquement de la Culture, de la Civilisation, de l'Humanité... - Cependant faire le choix de la Culture, une et universelle, plutôt que des cultures, diverses et particulières, ne va pas sans soulever de nombreux problèmes. D'abord, on peut se demander ce que serait la Culture - que l'on suppose civilisatrice ou progressiste - en dehors des cultures qui la nourrissent et finalement qui la constituent, même si chacune se tourne plutôt naturellement vers la Tradition qu'elle est aussi bien. Ensuite, on ne peut s'empêcher de suspecter celui qui défend la Culture contre les cultures de promouvoir en réalité, par ignorance ou par choix délibéré, une culture particulière, la sienne ! Or n'est-ce pas ce qui caractérise justement, depuis ses origines gréco-romaines, la culture "européenne" : une volonté, et sans doute une capacité réelle, à intégrer et à dépasser les particularismes ? Mais dans quelles intentions réelles ? Et avec quel succès ? Il est difficile d'admettre qu'une culture particulière puisse s'investir elle-même d'une mission civilisatrice pacifique à l'égard de toutes autres cultures ! En suivant les leçons de l'Histoire, certains pourraient être tentés d'assimiler purement et simplement l'"universalisme militant" avec une forme d'ethnocentrisme (le colonialisme serait un élément à charge parmi d'autres). Sinon, il faudrait admettre qu'il n'existe pas de culture européenne particulière, mais une machine à croiser, mixer, assimiler du divers, ce qui légitimerait cette vocation ouvertement civilisatrice. - La solution consiste donc à opérer une distinction plus tranchée, non pas entre la Culture et les cultures (véritable aporie), mais entre la Culture et la Civilisation, celle-ci étant finalement une notion plus politique que sociologique ou anthropologique. La question des valeurs et des principes (philosophiques, politiques) étant séparée de la question des identités et des représentations (symboliques, culturelles), comme sont métaphysiquement distincts le faire et l'être, il devient inutile voire franchement impossible de hiérarchiser les cultures tandis qu'il devient urgent et d'autant plus licite de condamner certaines pratiques relevant de la barbarie.
2) Ethnocentrisme et relativisme
- L'"ethnocentrisme" consiste à porter un jugement sur les cultures étrangères en fonction de nos propres valeurs, ce qui revient à supposer que notre culture est la meilleure de toutes, voire la seule... L'ethnocentrisme est un rejet de l'Autre qui s'explique, soit par la méconnaissance engendrant le mépris, soit par l'incompréhension radicale engendrant la haine.
- Comme le fait remarquer Lévi-Strauss, l'ethnocentrisme est réciproque. Mais, historiquement, l'ethnocentrisme européen a été dominant parce qu'il a accompagné les différentes étapes d'un processus de conquêtes, et cela au moins jusqu'au colonialisme. Ainsi la "culture européenne" a été opposée, par exemple, aux coutumes et aux "cultes sauvages". Nul ne peut nier une sorte de complexe de supériorité de la part de la culture européenne : la culture intellectuelle jugée "supérieure" à la culture concrète, le rationalisme "supérieur" au symbolisme, la technique "supérieure" à l'artisanat, etc. - Mais a t-on le droit de juger une culture ? La culture représente proprement l'Identité d'un peuple ou d'un groupe social. Or on ne juge jamais une personne en soi, une identité, un être, on juge un acte. On ne porte pas de jugements ce que sont les hommes, mais sur ce qu'ils font. Donc nier ou rabaisser la culture d'un peuple, revient à nier l'existence ou l'identité de celui-ci. Par elle-même une culture est toujours respectable. En même temps, il faut se garder d'un danger inverse qui consiste à dire que tout se vaut et que tous ingrédients culturels peuvent être mis sur un pied d'égalité : non seulement les cultures par rapport aux autres, mais aussi les pratiques par rapport aux croyances, les rites (passages à l'acte) par rapport aux mythes, etc. Or nous avons prévenu qu'il était nécessaire de caractériser la culture avec une relative précision comme l'univers du symbolique et des représentations communes. Ce que ces symboles et ces représentations peuvent, par ailleurs, engendrer ou servir à justifier comme pratiques sociales ne rentre pas directement dans le cadre de la "culture" concernée. Si l'on confond action et représentation, tout jugement devient impossible. On est toujours en droit de juger certaines pratiques coutumières comme étant barbares (pensons par exemple à l'"excision" pratiquée encore aujourd'hui sur nombre de fillettes africaines), d'autant plus si elles sont effectivement condamnées par une convention internationale. Il est clair que Droit prime sur la coutume ; c'est en sens aussi que la Civilisation prime sur la Culture. Prenons un autre exemple : le port obligatoire du voile, ou encore l'interdiction du travail pour les femmes dans certains Etats islamistes-radicaux. Si ces pratiques et ces interdits, confirmés hélas par la loi dans les pays concernés, heurtent légitimement notre sens de la justice et de l'égalité (chèrement acquises d'ailleurs) entre les hommes et les femmes, on aurait tort d'en tirer un jugement définitif global sur la religion musulmane. Il est évident que certains régimes politiques (le "fascisme vert"), aujourd'hui, ont tout intérêt à faire appliquer à la lettre la loi coranique, pour terroriser la population et pour asseoir leur domination (leurs intérêts, bien souvent privés !) sans partage. Mais la religion musulmane, que dit-elle à propos des femmes ? Loin de les mépriser ou de les rabaisser, elle les célèbre et elle les magnifie comme la plupart des religions : c'est à cause de sa beauté essentielle, non de sa laideur, que la femme ne doit pas se dévoiler publiquement ! Certes la religion honore la femme sur un mode qui n'est pas ou qui n'est plus le nôtre ! Mais c'est précisément ce dernier point que nous ne pouvons pas nous permettre de juger, parce qu'il relève des représentations, d'un système symbolique tout entier. En revanche nous pouvons juger ce qui est fait - le plus souvent contrefait, usurpé, dans la violence - au nom de ces représentations. Bien souvent, en occident, on met "sur le dos" de l'Islam des pratiques qui ne relèvent pas directement de cette religion, mais de coutumes ancestrales et locales bien antérieures, pratiques qui seraient sans doute pires sans la règlementation religieuse. - Donc il y a bien des pratiques barbares, et cela dans tous les pays - si l'on tient que la barbarie est le contraire de la civilisation, et la sauvagerie le contraire de la culture. Des pratiques condamnables qui n'ont plus rien de culturelles dans la mesure où la dimension symbolique y est absente. Que peut bien "symboliser" l'excision du clitoris, si ce n'est la domination toujours perpétuée de la population mâle, un état de fait insupportable ?
3) Qu'est-ce que la Civilisation ?
- Si la Civilisation n'est pas la Culture, si elle s'ajoute à la Culture, quels sont ses critères propres ? Nous n'avons pas d'autre choix que de les repérer au sein même des cultures de tous les pays et de toutes les époques. La civilisation est un ensemble de critères de raffinement et de développement d'une société et d'une culture données. Certains peuples se sont plutôt distingués par leur raffinement (les asiatiques, notamment), d'autres plutôt par leur souci du développement (les occidentaux). Dans "civilisation" on trouve la notion de "civilité", soit un ordre social éradiquant ou canalisant la violence, un mode de vie organisée tendant vers la concorde et une certaine justice. - La civilisation n'est pas un fait comme la culture mais un processus historique. De ce point de vue, la civilisation serait plutôt synonyme de progrès tandis que la culture serait synonyme de tradition. Quels sont donc ces indices de civilisation apparus au cours de l'Histoire de l'Humanité, qui d'un côté font partie intégrante de la culture et d'un autre côté s'ajoutent à elle ? - On a souvent prétendu non sans raison, même si nombre de cultures et de civilisations remarquables sont restées orales, que l'Ecriture était le premier critère de civilisation et de développement d'une société, justement pour son rapport intime avec l'Histoire. L'écriture est la mémoire d'un peuple, la mémoire de l'humanité. Elle correspond à une certaine conscience de l'Histoire. - Le second critère pourrait être religieux, et peut-être non sans rapport avec l'écriture. La capacité des cultures et des systèmes religieux en particulier à se réformer tout en durant est un bon indice : l'Hindouisme, par exemple, n'est pas ce bloc immobile de croyances dogmatiques qu'on imagine, c'est toute une région du monde et toute une culture baignant dans un profond climat de religiosité et de respect. Bien entendu elle connaît aussi ses blocages institutionnels, ses effets sociaux pervers et rétrogrades (les "intouchables"...). En Occident - notez qu'on parle de civilisation, et non de culture, occidentale - la civilisation s'est constituée avec de multiples matériaux culturels autour d'un phénomène historico-religieux unique : le judéo-christianisme. Là encore, qu'on le veuille ou non, le critère civilisationnel est d'ordre religieux. Ce qu'apporte de décisif le monothéisme hébraïque est bien connu : la référence à des Ecritures où la part historique, morale et juridique prime sur le mythe et le merveilleux, la foi en un Dieu unique et un culte qui se substitue aux rites innombrables et surtout la condamnation de la violence sacrificielle... Quant au christianisme, d'une part il humanise profondément la religion autant qu'il divinise l'homme (l''incarnation"), d'autre part il introduit un ordre moral nouveau impliquant - sans doute pour la première fois - l'humanité tout entière : l'altruisme universel, l'amour du prochain... Certes, cela aura servi aussi à justifier bien des atrocités, des conquêtes et des colonisations rimant bien difficilement avec civilisation... L'Islam, 3ème branche issue du tronc monothéiste, se constitue lui aussi dès l'origine comme un projet de civilisation, un projet théologico-politique où la fraternité ne serait pas un vain mot (malgré les aberrations extrémistes et la récupération terroriste actuelle). - Le troisième critère décisif serait constitué par la philosophie et par la science, soit d'abord la décision typiquement philosophique de conférer à la raison seule la détermination de la vérité (contre la religion, de ce point de vue), progrès indéniable que l'on doit aux anciens grecs, mais aussi et comme conséquence le projet plus moderne d'une connaissance scientifique du monde, pour le transformer et améliorer les conditions de vie sur terre. Concernant la philosophie, ses ambitions sont universelles par essence (c'est l'essence de la raison) et elle ne peut que combattre les particularismes culturels en faveur de la Culture universelle de la Raison.
- Quant à la science et à la technique, il est incontestable, en dépit de critiques plus ou moins récurrentes, que le "confort" et le "progrès" technique - que l'on songe seulement au domaine médical - participent de l'idée même de civilisation. Il en va de même aujourd'hui avec les technologies de pointe et les nouveaux moyens de communication. La technique domine et structure la civilisation actuelle qui peut recevoir un certains nombre de qualificatifs, révélant pour le moins une certaine ambiguïté : matérialiste, mondialiste, médiatique, de plus en plus virtuelle …jusqu'à la future "civilisation des machines" imaginée par la science-fiction et qui signerait à proprement parler la fin de l'humanité. - A ce "règne" de la philosophie et de la science, s'ajoute - bien qu'elle lui soit rigoureusement contemporaine - l'idée d'une "civilité" nouvelle : la démocratie (elle aussi inventée par les grecs). C'est peut-être sur ce point précis que la notion de civilisation se distingue le plus nettement de celle de culture : ce sont les valeurs morales et politiques qui ne sont pas inscrites spontanément dans le tissu culturel et qu'il faut y ajouter par décision. Aujourd'hui, il est difficile de ne pas associer à l'idée de civilisation les Droits de l'Homme et du Citoyen, malgré les origines européennes récentes de ce texte (d'ailleurs imparfait et contestable sous bien des aspects : cf. Marx). C'est bien au nom des Droits de l'Homme qu'il n'est pas permis d'hésiter lorsqu'il s'agit de condamner certaines coutumes archaïques portant atteinte à l'intégrité physique des personnes (excision...).
Conclusion
La culture est très clairement la transformation de la nature et la transformation de l'homme par lui-même. Cela ne signifie pas que la nature puisse être éliminée de l'humaine condition : elle reste d'abord un environnement à préserver, mais aussi une valeur, une idée "à creuser". Il y a bien des caractéristiques communes à toutes les cultures - le langage, l'élément symbolique, l'interdit de l'inceste, etc. - et cela suffit pour distinguer l'essence de la Culture des cultures particulières. En tant qu'elles représentent l'identité d'un groupe social, toutes les cultures sont respectables. On ne devient pas "barbare" à cause de sa culture autochtone ; au contraire c'est quand on oublie sa propre culture, ses racines, que l'on peut verser dans le non-sens et la barbarie. La notion distincte de civilisation permet d'ajouter à chaque culture des valeurs universelles qui sont autant de ponts entre les cultures. De plus, un peuple est d'autant plus civilisé qu'il respecte sa propre culture ainsi que celle des autres. Le meilleurs de la civilisation n'est-il pas atteint avec le mélange et le métissage des cultures ?
28/08/07
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