Philosophie-en-france

un site de  Didier Moulinier

Langage

 

 

Apprendre la philosophie

 

Accueil
Philosophie
Méthodologie
LE SUJET
Conscience
Perception
Inconscient
Autrui
Désir
Existence / Temps
LA CULTURE
Langage
Art
Travail / Technique
Religion
Histoire
RAISON ET REEL
Théorie / Expérience
Démonstration
Interprétation
Vivant
Matière / Esprit
Vérité
LA POLITIQUE
Société / Echanges
Justice / Droit
Etat
LA MORALE
Liberté
Devoir
Bonheur

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

voir aussi  > TRAVAUX DIRIGES - textes - corrigés - liens

 

 

 

 

 

 

LE LANGAGE

Avertissement : ce texte est est moins une leçon philosophiquement problématisée qu'une analyse complète et structurée de la notion de langage; De quoi faire patienter en attendant la publication d'une leçon sur "Les pouvoirs de la parole".

 

 

 

 

 

0.0.0. - Introduction

 

0.0.1. — langage humain, langage animal

 

                        1° Ce qui différencie communication animale et langage humain, c’est que ce dernier est capacité de tout dire, de combiner de manière infinie les éléments linguistiques, alors que le code animal est restreint et fixé une fois pour toutes par l’espèce. Les animaux n’ont pas de langage mais des codes de signaux déclenchant un certain comportement exclusivement pratique.

                        2° L’apparition de la faculté linguistique est un phénomène long, lié à l’évolution de la boite crânienne et aux techniques de fabrication d’outils (Homo habilis, 2 200 000 ans, jusqu’à l’Homo sapiens, à partir de 30 000 ans) : outils pour la main et langage pour la face sont deux pôles d’un même dispositif  affirme Leroi-Gourhan.

 

0.0.2. — parole, langue, langage

 

                        1° Il faut distinguer tout d’abord la langue du langage : la langue représente un système particulier de mots, un ensemble fixé dans une société donnée (ainsi parle-t-on de la langue française ou anglaise) alors que le langage lui-même se définit comme la fonction humaine de la communication. Plus exactement, la langue est “un produit social de la faculté du langage et un ensemble de conventions nécessaires, adoptées par le corps social pour permettre l’exercice de cette faculté chez les individus.” (Saussure) Rappelons qu’un “système” est, selon l’expression de Condillac, la disposition des différentes parties d’un art ou d’une science dans un ordre où elles se soutiennent toutes mutuellement et où les dernières s’expliquent par les premières.

                        2° Le langage, distinct de la langue, ne se confond pas davantage avec la parole : la parole désigne l’acte individuel par lequel s’exerce la fonction du langage. Pour que la parole puisse se produire, la langue est nécessaire au préalable, mais en même temps il n’y a pas de langue dans l’abstrait sans son exercice dans la parole.

 

0.0.3. — L’écriture

 

On distingue classiquement trois grands types de notations écrites apparues dans l’histoire (depuis 4000 ans av. J.-C.). 1° Les pictogrammes sont des dessins complexes ou une série de dessins fixant un contenu sans se référer à sa forme linguistique (chez les Indiens d’Amériques, les Esquimaux…). 2° Les idéogrammes (parfois appelés logogrammes) sont des marques des différents mots : contrairement au précédent, ce type d’écriture est déjà ordonné (exemple : les Chinois). 3° Les phonogrammes sont des marques des éléments  minimaux de la chaîne parlée : les phonèmes. Les écritures phonétiques (arabe, hébreu, latin, grec, français, etc.) sont incontestablement les plus récentes et aussi les plus complexes.

 

 

1.0.0. - LA CONSTITUTION DU LANGAGE

 

 

1.1.0. • Le signe linguistique

 

1.1.1. — signe et symbole

 

                        La langue est composée de signes. Le signe est ce qui remplace quelque chose pour quelqu’un. Le signe s’adresse à quelqu’un et évoque pour lui un objet ou un fait en l’absence de ceux-ci.                       

                        2° Contrairement aux symboles, les signes qui composent la langue ne ressemblent pas aux choses : on dit qu’ils sont conventionnels ou arbitraires. Le symbole au contraire est un signe qui ressemble à l’objet signifié (comme les signaux visuels du code de la route ressemblent aux divers obstacles rencontrés sur la route). Mais il fut un temps où les mots étaient censés refléter les choses. D’où la superstition qui entouraient certains mots “magiques” : manier le mot, c’était manier la chose.

                        3° Le signe ne se caractérise pas d’abord par sa relation avec une chose mais par sa relation avec les autres signes. C’est pour cela que la langue est un système. Dans la langue il n’y a que des différences. (...) Ce qu’il y a d’idée ou de matière phonique dans un signe importe moins que ce qu’il y a autour de lui dans les autres signes. La preuve en est que la valeur d’un terme peut être modifiée sans qu’on touche ni à son sens ni à ses sons, mais seulement par le fait que tel autre terme voisin aura subi une modification. (...) De même les synonymes « craindre, redouter » n’existent que l’un à côté de l’autre; “craindre” s’enrichira de tout le contenu de “redouter” tant que “redouter” n’existera pas. Même, allons plus loin: “chien” désignera le loup tant que le mot “loup” n’existera pas. Le mot, donc, dépend du système; il n’y a pas de signes isolés. (...) Si vous augmentez d’un signe la langue, vous diminuez d’autant la signification des autres. Réciproquement, si par impossible on n’avait choisi au début que deux signes, toutes les significations se seraient réparties sur ces deux signes. (Saussure)

 

1.1.2. — signifiant et signifié

 

                        Selon Saussure (linguiste du début du XXè), le signe se compose d’un signifié et d’un signifiant, c’est-à-dire d’un contenu et d’une forme. Le signifié est l’ensemble de ses significations et de ses usages, tout ce qui compose le sens du mot. Le signifiant est son aspect matériel, à la fois écrit (avec ses lettres) et oral (sa prononciation).“Le signe linguistique n’unit pas une chose et un nom, mais un concept et une image acoustique. Cette dernière n’est pas le son matériel, chose purement physique, mais l’empreinte psychique de ce son, la représentation que nous en donne le témoignage de nos sens (...). Le caractère psychique de nos images acoustiques apparaît bien quand nous observons notre propre langage. Sans remuer les lèvres ni la langue, nous pouvons nous parler à nous-mêmes ou nous réciter mentalement une pièce de vers. (...) Nous proposons de conserver le mot signe pour désigner le total, et de remplacer concept et image acoustique respectivement par signifié et signifiant (...)”. (Saussure)

                        2° Pour Saussure, le signe linguistique est défini par le rapport signifiant-signifié, rapport qui est selon lui arbitraire (c’est-à-dire non nécessaire) : se trouve donc exclue du signe lui-même la chose représentée, que l’on nomme le “référent” du signe. Ainsi l’idée de «sœur» n’est liée par aucun rapport intérieur avec la suite de sons s—ö—r qui lui sert de signifiant ; il pourrait être aussi bien représenté par n’importe quelle autre : à preuve les différences entre les langues et l’existence même de langues différentes : le signifié «bœuf» , a pour signifiant b—ö—f d’un côté de la frontière, et o—k—s (Ochs) de l’autre.”  (Saussure)

                        3° Le fait que certaines onomatopées et exclamations semblent mimer les phénomènes réels ne doit pas nous leurrer : il s’agit en fait de cas assez rares et donc d’importance secondaire. Ce problème de l’arbitraire du signe fut posé par Platon dans son dialogue Cratyle, où les deux personnages, Cratyle et Hermogène, défendent des thèses contraires : le premier pense que si le nom représente justement l’objet, il doit lui ressembler jusque dans ses éléments derniers (cad que certaines lettres, par exemples, représenteront mieux la douceur, d’autres la dureté, etc.) ; mais le nom “sklêrotês” (dureté) par exemple, contient une lettre (le “l”) qui évoque au contraire la douceur ; or le nom “sklêrotês” est cependant compréhensible ; par conséquent l’on doit se ranger à l’avis d’Hermogène et dire plutôt que le mot représente la chose et son sens grâce à une part de convention (ce que Saussure appelle l’”arbitraire”).

 

1.1.3. — la critique du signe

 

                        1° Pourtant la théorie du signe, qui a eu l’avantage, pour la première fois, de permettre d’étudier la langue comme un système rigoureux soumis à des lois et des structures ordonnées, est aujourd’hui critiquée. On ne considère plus que la langue est d’abord un système de signes, mais plutôt qu’elle est un support du discours. C’est l’énoncé, c’est-à-dire la phrase, qui est la véritable unité élémentaire du langage.

                        2° D’abord la théorie du signe réduit abusivement le langage et ses énoncés à une unité élémentaire qu’elle appelle “signe” mais qui repose en réalité sur le “mot”. Or il est de plus en plus difficile d’admettre que l’unité minimale de la langue soit le mot. En effet, le mot n’obtient sa signification complète que dans une phrase, c’est-à-dire dans un rapport grammatical ou plus précisément syntaxique. D’autre part, ce même mot est décomposable en éléments morphologiques, les morphèmes, plus petits que lui, porteurs eux-mêmes de signification. Par exemple dans les mots donner, don, donneur, on peut isoler le morphème don-, qui implique l’idée d’offre, et les morphèmes -er, -, -eur qui attribuent diverses modalités à la racine don-. Enfin, la signification de ce mot ne sera complète que si on l’étudie dans un discours, en tenant compte des circonstances entourant la prise de parole.

                        3° D’autre part, la notion de l’arbitraire du signe a été remise en question. Il s’agit en réalité d’un faux problème. Il n’y a évidemment aucun rapport “naturel” ou “automatique” entre un mot et une chose ou même entre un mot et une idée représentée ; mais il y a bien un rapport quand même, nécessaire et constant, établi par l’usage et ses évolutions selon des lois qui échappent en grande partie aux usagers de la langue (et parfois même aux linguistes !).

 

 

1.2.0. • Le système de la langue

 

1.2.1. — la phonétique et les sons

 

                        1° Certains philosophes ont vu dans le langage, notamment sous son aspect phonique, une première expression des passions. L’on peut en effet considéré que le “ton” exprime en priorité le niveau affectif du sujet. “Ce n’est ni la faim, ni la soif, mais l’amour, la haine, la pitié, la colère, qui leur ont arraché les premières voix. Les fruits ne se dérobent point à nos mains ; on peut s’en nourrir sans parler ; on poursuit en silence la proie dont on veut se repaître : mais pour émouvoir un jeune cœur, pour repousser un agresseur injuste, la nature dicte des accents, des cris, des plaintes. Voilà les plus anciens mots inventés, et voilà pourquoi les premières langues furent chantantes et passionnées avant d’être simples et méthodiques. (Rousseau, Essai sur l’origine des langues “ (1781))

                        2° Il faut bien distinguer ce son, phonème articulé, c’est-à-dire aticulé à d’autres sons, des différents cris qui servent de moyen de communication entre les animaux.

                        3° Le son linguistique est produit par ce qu’on appelle improprement les “organes de la parole”. Comme le remarque Sapir, au fond, “il n’y a, à proprement parler, pas d’organes de la parole ; il y a seulement des organes qui sont fortuitement utiles à la production des sons du langage.” Le langage est une fonction sociale et non pas biologique, rendue pourtant possible par le fonctionnement biologique. On arrive à localiser les différentes manifestations matérielles du langage dans divers centres cérébraux : le centre auditif commande l’audition du sens; les centres moteurs, les mouvements de la langue, des lèvres, du larynx, etc.; le centre visuel, le travail de reconnaissance visuelle nécessaire dans la lecture, etc. Mais tous ces centres ne contrôlent que des parties du langage, car la synthèse se s’effectue qu’au niveau social de l’échange, de l’apprentissage, de la pratique effective du langage. D’ailleurs un individu, même normalement constitué biologiquement, n’apprendrait jamais à parler tout seul.

 

1.2.2. — la grammaire et la syntaxe

 

                        1° Traditionnellement, la grammaire se définit comme l’étude des formes et des constructions de la phrase (elle se confond de plus en plus avec la syntaxe). En traitant des catégories grammaticales, la grammaire traditionnelle distingue: les parties du discours (substantif, adjectif, etc.) les modalités (genre, nombre, temps, etc.) et les relations syntaxiques (rapport entre les deux précédentes).                                            

                        2° Une question se pose : ces catégories marquent-elles des éléments et des rapports d’ordre spécifiquement linguistique, ou sont-elles au contraire une simple transposition de notions logiques liées à l’entendement et à la raison ? Depuis Aristote et jusqu’au XVIIIè siècle, les philosophes ont souvent voulu imposer l’adéquation de la grammaire à la logique. Froment (Abbé), 1756 : Comme il n’y a qu’une grammaire dans le monde pour toutes les langues, parce qu’il n’y a qu’une logique pour tous les hommes, il ne faut pas être surpris de trouver dans une langue, quelque singulière qu’elle soit, les mêmes principes et les mêmes règles que dans les autres langues mais, outre ces principes communs et ces règles générales, chaque langue a ses tours propres et ses usages particuliers.

                        3° Pour Chomsky (linguiste contemporain), les règles et les structures de la “grammaire universelle” reproduisent certains schémas mentaux, plus biologiques que logiques : La grammaire est un système de règles et de principes déterminant les propriétés formelles et sémantiques des phrases. On utilise la grammaire, en interaction avec d’autres mécanismes mentaux, parler et comprendre une langue. (...) Définissons la “grammaire universelle” (GU) comme le système des principes, des conditions et des règles qui sont des éléments ou des propriétés de toutes les langues humaines, pas simplement par accident, mais par nécessité — nécessité biologique et non logique, évidemment. Ainsi on peut considérer que GU exprime l’« essence du langage humain ». GU ne variera pas selon les individus. Elle spéfiera l’état auquel aboutit l’apprentissage du langage quand celui-ci se fait avec succès. L’objet de l’apprentissage, la structure cognitive acquise, aura les propriétés de GU, tout en possédant aussi d’autres propriétés, des propriétés contingentes. Toutes les langues humaines seront conformes à GU; leurs différences tiendront à ces propriétés contingentes. (Chomsky)

                        Mais ce point de vue est contesté. Benjamin Lee Whorf, par exemple, soutient que c’est bien plutôt la nature de chaque langue qui détermine les schémas mentaux, voire même les idées communes et les préjugés : “ La formulation des idées n’est pas un processus indépendant, strictement rationnel dans l’ancienne acception du terme, mais elle est liée à une structure grammaticale déterminée et diffère de façon très variable d’une grammaire à l’autre. Nous découpons la nature suivant les voies tracées par notre langue maternelle.”

 

1.2.3. — la sémantique et le sens

 

                        1° La sémantique est cette partie de la grammaire qui fixe ou qui étudie le sens des mots.

                        2° Parmi les nombreux problèmes que pose la sémantique, évoquons les plus remarquables. La polysémie désigne le fait qu’un terme possède plusieurs sens parfois très différents. Ainsi état signifie “manière d’être, situation”, “nation (ou groupe de nations) organisée, soumise à un gouvernement et à des lois communes”, etc.; carte peut signifier «billet d’identité», «liste de mets », «représentation du globe ou d’une de ses parties», etc. A ce phénomène s’ajoute celui de la synonymie : plusieurs mots désignent un seul concept : travail, labeur, ouvrage œuvre, affaire, occupation, mission, tâche, besogne, corvée, boulot, turbin, business  ; de même que l’homonymie caractérise des mots différents à l’origine qui finissent par se confondre : je, jeu... — On oppose aussi “sens figuré” et “sens propre”, ou plus exactement sens contextuel  etsens de base : “livrer des marchandises” et “livrer bataille” témoignent de deux sens contextuels (définis par le contexte) du mot «livrer» qui ne sont pas identiques au sens de base (remettre au pouvoir de quelqu’un). A ces deux sens s’ajoutent les valeurs stylistiques : des sens supplémentaires (par exemple personnels) qui enrichissent le sens de base et le sens contextuel.

                        Le phénomène de la polysémie, notamment, avait beaucoup frappé les philosophes classiques, car il mettait en question la vérité elle-même et pouvait conduire au relativisme voire au scepticisme. Hobbes écrivait :”Le même mot ne signifie pas la même chose pour tous les hommes ni pour le même homme à des moments différents. C’est pourquoi en raisonnant on doit prendre garde aux mots qui, outre la signification de ce que nous imaginons de leur nature, en ont une aussi qui vient de la nature, des dispositions et des intérêts de celui qui parle. Telles sont les dénominations des vertus et des vices; car l’un appelle sagesse ce qu’un autre appelle crainte ; l’un nomme cruauté ce que l’autre nomme justice, etc.

                        4° Arnaud et Nicole (1664) avaient imaginé une solution radicale pour contrer cet inconvénient : “Le meilleur moyen pour éviter la confusion des mots qui se rencontrent dans les langues ordinaires est de faire une nouvelle langue et de nouveaux mots qui ne soient attachés qu’aux idées que nous voulons qu’ils représentent.”  C’est un peu dans cette voie que s’est engagée la science en créant un vocabulaire spécialisé. Au fond le problème de la philosophie classique du langage, c’était de ne pas trahir les choses avec les mots, ou la réalité avec les définitions qu’on pouvait en donner.

                        Mais philosophes et linguistes ont fini par comprendre qu’il ne fallait pas opposer la réalité au langage, soit pour sacraliser leur union soit pour les séparer à outrance, dans la quête d’une vérité absolue, mais qu’il fallait au contraire saisir la réalité même du langage., la chose même du langage dans sa relativité quotidienne. C’est aujourd’hui la notion essentielle d’”usage” qui sert à désigner cette relativité et que retient la sémantique moderne : un mot ou un énoncé ont un sens (unique ou pluriel) si et seulement si ils sont reçus dans l’usage, c’est-à-dire la réalité du discours quotidien, c’est-à-dire encore s’ils peuvent être compris par un interlocuteur. Car ce n’est pas tant la nature du langage qu’il faut étudier que sa fonction.

 

 

2.0.0. - LA FONCTION DU LANGAGE

 

 

2.1.0. • L’expression de la pensée ?

 

2.1.1. — langage et réalité : la nomination

 

                        1° Quel besoin ont donc les hommes de nommer les choses ? C’est sans doute précisément le besoin lui-même, lequel engendre la demande articulée. Il faut bien en effet nommer pour demander. Lucrèce avait déjà noté ceci : “Quant aux divers sons du langage, c’est la nature qui poussa les hommes à les émettre, et c’est le besoin qui fit naître les noms des choses: à peu près comme nous voyons l’enfant amené par son incapacité même de s’exprimer avec la langue, à recourir au geste qui lui fait désigner du doigt les objets présents.”

                        2° Mais l’on ne saurait se limiter au besoin : il y va de notre “installation” dans le monde, de notre pouvoir d’exister vraiment. Dans la Traversée du miroir, L. Carroll rapportait un dialogue entre Alice et un moustique, dans lequel le moustique faisait remarquer à Alice qu’il était inutile pour les insectes d’avoir des noms, puisqu’ils étaient incapables d’y répondre. A quoi Alice répondait : “A eux, ça ne sert à rien, mais j’imagine que cela a une utilité pour les gens qui les nomment. Autrement pourquoi les choses auraient-elles des noms ?” Parler est le moyen premier et essentiel dont les hommes disposent pour maîtriser le monde : nommer les choses et les idées est la condition et le début de la connaissance grâce à quoi on s’approprie symboliquement le monde.

                        3° Mais les mots disent-ils l’essence des choses ? Nous retrouvons là le vieux débat sur la conformité du langage au réel. Les sceptiques répondent que les noms ne “traduisent” pas les choses mais simplement une idée que nous nous en faisons.  Pour Bergson par exemple, toute nomination conduit à un découpage, une fragmentation (en fonction de nos actions et besoins) donc une réduction de la réalité.”Nous ne voyons pas les choses mêmes; nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles. Cette tendance, issue du besoin, s’est encore accentuée sous l’influence du langage.”

                        4° Pour les rationalistes, comme Descartes, l’essentiel est que nous ayons tous, français, espagnols ou allemands les mêmes idées vraies à propos des mêmes choses existantes, et peu importe la fidèlité relative des noms : c’est aux idées et aux raisonnements que l’on doit s’intéresser, précisément si l’on veut définir et expliquer le réel.

                        5° Mais le vrai problème n’est ni de restituer les choses fidèlement, ni de dire le vrai sur elles, mais d’être efficace dans notre progression parmi les hommes et les choses à l’aide du langage. Pour cela il faut commencer par comprendre ce que l’on dit. L’on doit se demander d’abord si ce que l’on dit a une signification.

 

2.1.2. — langage et pensée : la signification

 

                        1° Les analyses philosophiques développées jusqu’au XVIIè siècle ne font presque jamais du langage un objet d’étude autonome ; c’est en s’efforçant de comprendre pourquoi et comment s’exerce la raison qu’elles rencontrent le langage : celui-ci est seulement un instrument ou un moyen pour exprimer la pensée, laquelle existe bien sans lui et lui est supérieure. Descartes tente de le démontrer ainsi : “Or, il est, ce me semble, fort remarquable que la parole, étant ainsi définie, ne convient qu’à l’homme seul. Car, bien que Montaigne et Charon aient dit qu’il y a plus de différence d’homme à homme, que d’homme à bête, il ne s’est toutefois jamais trouvé aucune bête si parfaite, qu’elle ait usé de quelque signe, pour faire entendre à d’autres animaux quelque chose qui n’eût point de rapport à ses passions; et il n’y a point d’homme si imparfait, qu’il n’en use; en sorte que ceux qui sont sourds et muets, inventent des signes particuliers, par lesquels ils expriment leurs pensées. Ce qui me semble un très fort argument pour prouver que ce qui fait que les bêtes ne parlent point comme nous, est qu’elles n’ont aucune pensée, et non point que les organes leur manquent”. Où l’on voit très nettement que, pour Descartes, c’est le langage qui dérive de la pensée et non l’inverse.

                        2° Une question fait cependant problème : c’est la pluralité des langues. Puisque la raison humaine est universelle, com­ment expliquer la multiplicité de ses manifestations langagières ? Pour les classiques, le seul fait universel important, c’est qu’on parle (la faculté du langage) : mais qu’on parle des langues différentes est un accident de l’histoire et de la géographie, pas un fait majeur pour la philosophie. Et de façon très significative, lorsque les philosophes s’intéressent aux langues et plus seulement au langage, c’est soit pour en re­chercher une origine (c’est-à-dire finalement pour rechercher “derrière” le langage ce qui en serait la “cause”, à savoir la pensée) soit, comme Leibniz, pour tenter de penser une langue universelle, unique et parfaite dans la mesure où elle serait à la fois totalement artificielle et naturellement commune à tous les hommes, puisque essentiellement langage de la raison.

                        3° Cependant un amendement considérable sera apporté à le théorie classique. Le rapport pensée/langage (de la pensée vers le langage) n’est pas remis en cause, mais avec Rousseau ou Hegel par exemple il n’est plus question d’envisager une pensée réelle sans langage.“Il faut donc énoncer des propositions, il faut donc parler pour avoir des idées générales ; car sitôt que l’imagination s’arrête, l’esprit ne marche plus qu’à l’aide du discours”. (Rousseau). —”Nous n’avons conscience de nos pensées, nous n’avons des pensées déter­minées et réelles que lorsque nous leur donnons la forme objective, que nous les différencions de notre intériorité, et que par suite nous les marquons de la forme externe, mais d’une forme qui contient aussi le caractère de l’activité interne la plus haute. C’est le son articulé, le mot, qui seul nous offre une existence où l’externe et l’interne sont si intimement unis. Par consé­quent, vouloir penser sans les mots, c’est une tentative insensée. (...) On croit ordinairement, il est vrai, que ce qu’il y a de plus haut c’est l’ineffable... Mais c’est là une opinion superficielle et sans fondement; car en réalité l’ineffable c’est la pensée obscure, la pensée à l’état de fermentation, et qui ne devient claire que lorsqu’elle trouve le mot. Ainsi, le mot donne à la pen­sée son existence la plus haute et la plus vraie.” (Hegel)

                        4° Néanmoins, certains philosophes contemporains, comme Bergson, ont dissocié la pensée et le langage, en conservant un avantage à la pensée : mais celle-ci n’est plus forcément identique à la raison, elle est la réalité intraduisible, concrète et fluide, de l’âme. Il existe donc, aux yeux de Bergson, un au-delà du langage, un ineffable objet d’intuition. Autres exemples : Wittgenstein : Il y a assurément de l’inexprimable. Celui-ci se montre, il est l’élément mystique. Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. — Etienne Gilson (1969) : L’existence d’une pensée non parlée semble attestée par l’observation intérieure. La pensée est anté­rieure à la parole d’une antériorité à la fois de temps et de causalité. Cette antériorité de temps peut être plus ou moins longue. Bien souvent elle est si courte qu’on la prendrait pour une quasi-simultanéité, mais même alors, ce que je désire me dire à moi-même ou dire aux autres est quelque chose qui n’a pas encore été dit. On en parle comme d’une chose, bien que ce ne soi peut-être pas réellement une chose, disons donc si l’on veut que cet x, qui n’a pas encore été dit, doit être de quelque manière présent à ma pensée, autrement je ne pourrais pas essayer de le dire. (Mais ce que Gilson appelle ici pensée n’est-il pas simplement le désir, l’a-vidité ou “l’envie de dire” ?)

                        Pour la science linguistique moderne, au contraire, il ne saurait y avoir de “reste” inexprimable, inaccessible au langage et réservé à la pensée. Car pensée et langage, en somme, sont une seule et même chose. Pas de pensée sans mots et pas de mots sans pensée (la pensée étant l’assemblage plus ou moins logique des mots). Qu’il y ait de l’inexprimable signifie donc simplement que la pensée a des limites, d’ailleurs très vite atteintes.

 

2.1.3 — la formalisation et les jeux de langage

 

                        1° Le langage naturel semble un piètre instrument pour les besoins de rigueur et même d’exactitude de la science. Celle-ci cherche donc régulièrement à “formaliser” un langage spécifique, un langage astreint à des règles strictes et même parfois réduit à des symboles mathématiques. Leibniz, le premier, rêva d’une “langue universelle” à la fois simple et juste. Depuis, ce projet a été partiellement réalisé par la logique mathématique (Frege). Mais une telle langue, entiè­rement formalisée, n’est finalement utile qu’aux mathématiques elles-mêmes ne peut prétendre exprimer le réel dans sa diversité.

                        2° Dans la philosophie dite “analytique” (anglo-saxonne), surtout grâce à B. Russell, une méthode s’est dégagée qui consiste, non plus à créer ex nihilo un langage, mais à ré­former ou à corriger le langage ordinaire sur le modèle de la logique mathématique. D’une façon générale, il s’agit d’éviter les ambiguïtés de sens autant que les simplifications auxquelles conduisent parfois les caprices de l’usage.

                        3° D’autres philosophes contemporains, comme Wittgenstein, pensent au contraire que c’est à la connaissance du langage ordinaire — ses règles, sa logique propre, ce que W. appelle ses “jeux” — que nous devons nous vouer, sans prétendre le réformer mais plutôt pour en saisir toute la richesse. Pour Wittgenstein, les problèmes et perplexités philosophiques provien­nent du fait que nous avons perdu la pratique libre et “immanente” (sans distance ni calcul) des “usages”, appelés encore “jeux de langage”, dans toute leur complexité. Au lieu de cela nous essayons plus ou moins consciemment de privilégier “un” usage de tel mot ou de telle expression, ce qui revient à l’idéaliser et, dans le cas de la philosophie, à y voir abusivement un “problème”.

 

 

2.2.0. • Les fonctions du discours

 

2.2.1. — le code et la normalisation

 

                        1° Parler c’est utiliser une langue (le français, par ex.), et une langue, comme le note Benveniste, reflète une culture donnée avec notamment ses normes et ses interdits. On dira donc que la langue impose un code à ses utilisateurs. “Langue et société ne se conçoivent pas l’une sans l’autre. (...) J’appelle culture le milieu humain, tout ce qui, par-delà l’accomplissement des fonctions biologiques, donne à la vie et à l’activité humaine forme, sens et contenu. La culture est inhérente à la société des hommes, quel que soit le niveau de civilisation. Elle consiste en une foule de notions et de prescriptions, aussi en des interdits spéci­fiques (...)” (Benveniste). De fait, comme la culture, la langue contient des interdits et toute la grammaire est là pour indiquer ce qu’il est possible et ce qu’il n’est pas possible de dire...

                        2° Après son aspect normalisateur, le code admet une fonction essentielle de communication et rend possible l’échange des messages.

 

2.2.2. — la communication et les actes de langage

 

                        1° La fonction de communication apparaît avec le langage lui-même mais a du se développer dans sa complexité selon trois phases successives (selon le préhistorien Leroy-Gourhan) : une phase de communication pratique, une phase de communication indirecte (le récit), et une dernière phase où l’homme exprime ses sentiments et ses idées.”Le langage du Néanderthalien ne devait pas différer beaucoup du langage tel qu’il est connu chez les hommes actuels. Essentiellement lié à l’expression du concret, il devait assurer la communication au cours des actes, fonction primordiale où le langage est étroitement lié au comportement technique ; il devait aussi assurer la transmission différée des symboles de l’action sous forme de récits. Cette seconde fonction a dû émerger progressivement chez les Archanthropiens, mais il est difficile d’en faire la démonstratio. Enfin, au cours du développement des Paléanthropiens, apparaît une troisième fonction, celle dans la­quelle le langage dépasse le concret et le reflet du concret pour exprimer des sentiments imprécis dont on sait à coup sûr qu’ils entrent pour une part dans la religiosité. “ (A. Leroi-Gourhan, le Geste et la Parole)

                        2° Depuis cette fonction de communication est affirmée et répétée de toutes les manières par de nombreux philosophes et linguistes. Lorsqu’un homme parle à un autre, c’est afin de pouvoir être entendu ; le but du langage est que ces sons ou marques puissent faire connaître les idées de celui qui parle à ceux qui l’écoutent. (Locke, 1690) — La fonction essentielle de cet instrument qu’est une langue est celle de communication. (A. Martinet, 1960)

                        3° Qu’il caractérise ou non toute forme de langage, il existe un “schéma communicationnel” type dégagé par Jakobson : “(...) tout acte de parole met en jeu un message et quatre éléments qui lui sont liés : l’émetteur, le receveur, le thème du message, et le code utilisé. (...) Je pense que la réalité fondamentale à laquelle le linguiste a affaire, c’est l’interlocution — l’échange de messages entre émetteur et receveur, destinateur et destinataire, encodeur et décodeur.

                        4° J.-L. Austin (Quand dire, c’est faire, 1963) est l’auteur d’une théorie des actes de langage., qui  tend à dé­passer la simple théorie de la communication. Il distingue au départ les énoncés constatifs, c’est-à-dire les énoncés au mode indicatif qui décrivent des états de choses dans le monde et qui sont suscep­tibles de vérité ou de fausseté, et les énoncés performatifs, (du verbe anglais to perform, accomplir), ceux dont l’énonciation re­vient, dans certaines circonstances, à la performance d’une action (par ex.: “Je déclare la séance ouverte” : la séance est donc ou­verte). Austin démontre ainsi qu’il est des cas où parler ce n’est pas seulement décrire ce que l’on est en train de faire, ou affir­mer qu’on le fait — c’est le faire. Il en résulte que le langage est surtout l’art d’agir sur les autres et sur le monde.

 

2.2.3. — discours et sujet. parole et vérité.

 

                        1°  Rappelons que le discours  est l’utilisation concrète d’une langue par un sujet vivant en communauté. Certains auteurs refusent néanmoins de réduire le discours à la communication et mettent en valeur la notion de sujet lui-même. Ils font remarquer d’une part que d’autres usages (comme le geste, la mimique) peuvent servir à cette fin de communiquer, d’autre part que dans ce rapport aux autres que constitue le discours, il faut revenir sur la distinction du langage et de la parole. Le discours en tant que langage a sans doute une fonction de communication, avec d’ailleurs bien des aspects aliénants ; mais en tant que parole, il implique le sujet lui-même qui cherche non plus à dire quelque chose à quelqu’un (communication), mais cherche à se dire lui-même et à se situer par rapport à ce grand Autre que constitue le langage lui-même.

                        Cela revient d’une certaine manière à reposer le problème de la vérité sous la forme d’une interrogation sur le “parler vrai”. Heidegger, par exemple, met en valeur une fonction du langage, ou plus exactement de la parole, qui n’est autre que la poésie : ici la parole ne désigne rien, ne communique pas, ne décrit pas davantage, tout au plus elle évoque. Encore ne faut-il pas la voir comme un embellissement du langage ordinaire ; c’est bien plutôt le langage ordinaire qui apparaît comme un “affaissement” de la vraie parole, qu’est le poème. Heidegger : “La parole du poète n’est pas une exaltation mélodique du parler courant. Renversons la proposition. C’est bien plutôt celui-ci qui n’est plus qu’un poème ou­blié, fatigué par l’usage, et d’où à peine encore se laisse entendre un appel.Pour Heidegger, la vraie parole poétique est une sorte de “convocation” d’un grand Autre qui est l’Etre lui-même.

                        3° De son côté, la psychanalyse voit dans la “parole” un acte du sujet où celui-ci cherche à se reconnaître à travers un Autre, représentant l’inconscient. Lacan distingue une vraie parole qu’il appelle parole “pleine”, authentique, et une parole “vide” inauthentique qui n’est que langage, sans signification subjective.”La parole pleine est celle qui vise, qui forme la vérité telle qu’elle s’établit dans la reconnaissance de l’un par l’autre. La parole pleine est parole qui fait acte.” Une parole pleine n’est pas une parole qui communique mais une parole qui questionne l’autre (sans forcément qu’elle prenne la forme matérielle d’une question), afin qu’à travers la réponse de celui-ci quelque chose de l’inconscient soit entendu, l’inconscient qui est précisément selon Lacan, le “discours de l’Autre”. Mais de quel “autre” s’agit-il ? Ce n’est pas un simple interlocuteur, celui à qui je parle sur la scène du monde ; cet Autre qui m’appelle à parler et que Lacan écrit avec un grand A se situe sur une autre scène : il n’est pas celui à qui je parle mais celui grâce à qui je parle, peut-être même celui qui parle en moi à travers l’autre, c’est-à-dire donc mon inconscient.

 

 

2.3.0. • Conclusion :  la valeur de l’écriture

 

                        1° L’écriture apparaît tantôt comme une fixation trop rigide du langage oral, dont il faut se méfier si l’on veut conserver au langage sa fluidité et son pouvoir indéfiniment créateur ; tantôt comme un moyen précieux de donner au langage une stabilité qu’il ne possède pas naturellement, d’en étende la portée dans l’espace, d’en fixer dans le temps la durée. — On trouve chez Platon le mythe suivant. Le démon Theuth vantait les mérites de l’écriture, qu’il venait d’inventer, au roi égyptien Thamous : “L’enseignement de l’é­criture, ô roi, dit Theuth, accroîtra la science et la mémoire des égyptiens ; car j’ai trouvé là le remède de l’oubli et de l’igno­rance”. Mais Thamous contestait cela : “(...)  elle produira l’oubli dans les âmes en leur faisant négliger la mémoire: confiants dans l’écriture, c’est du dehors, par des caractères étrangers, et non plus du dedans, du fond d’eux-mêmes qu’ils chercheront à susciter leurs souvenirs; tu as trouvé le moyen, non pas de retenir, mais de renouveler le souvenir, et ce que tu vas procurer à tes disciples c’est la présomption qu’ils ont la science, non la science elle-même; car quand ils auront beaucoup lu sans ap­prendre, ils se croiront très savants et ils ne seront le plus souvent que des ignorants de commerce incommode parce qu’ils se croiront savants sans l’être.” (Platon)

                        2° Julia Kristeva relève une autre fonction de l’écriture : celle qui permet à un sujet d’habiter un réel en le parcourant “horizontalement”, en le traversant infiniment, sans pouvoir cependant le dépasser vers un au-delà transcendant. L’écriture dure, se transmet, agit en l’absence des sujets parlants. Elle utilise pour s’y marquer l’espace, en lançant un défi au temps : si la parole se déroule dans la temporalité, le langage avec l’écriture passe à travers le temps en se jouant comme une configuration spatiale. Elle désigne ainsi un type de fonctionnement où le sujet, tout en se différenciant de ce qui l’entoure, et dans la mesure où il marque cet envi­ronnement, ne s’en extrait pas, ne se fabrique pas une dimension idéale (la voix, le souffle) pour y organiser la communication, mais la pratique dans la matière et l’espace même de cette réalité dont il fait partie, tout en s’en différenciant parce qu’il la marque. Acte de différenciation et de participation par rapport au réel, l’écriture est un langage sans au-delà, sans transcendance.”

 

 

 

 

 

 Accueil | Brèves du jour | La Philo sur Internet | Enseigner la Philo | Apprendre la Philo | Evénements | Publications | Philosophes français | Etudes françaises | De la Philosophie | Sujet et Subjectivité | Dictionnaire de l'Amitié | Contact