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Philosophie-en-france un site de Didier Moulinier |
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LIENS
L’idée de progrès historique est-elle encore pensable ou est-elle le mythe moderne par excellence ? Pourquoi les temps passés suscitent ils encore les passions ? Peut-on dire que l’histoire se répète ? L'historien ne peut-il examiner le passé qu'en fonction de son propre présent? Avoir une histoire est-ce le privilège de l'humanité? Dans quelle mesure peut-on parler d'un progrès de l'homme dans l'histoire? L'histoire est-elle une science? L'histoire est-elle inutile? Faut-il être de son temps? Faut-il effacer le passé pour construire l'avenir? L'homme est-il prisonnier de son passé? Dans quelle mesure peut-on parler d'un progrès de l'homme dans l'histoire? En quel sens peut-on dire que l'historien "fait" l'histoire? Y a-t-il un devoir de mémoire? Pourquoi les hommes maîtrisent si mal leur histoire ? Les hommes font-ils librement leur histoire? En quel sens y a t il une ironie de l'histoire? L'étude de l'histoire nous conduit elle à désespérer de l'homme? L'Histoire est-elle tragique? Est ce pour conserver le passé que l'on s'intéresse à l'histoire? Ne doit-on attendre de l'histoire qu'un récit de ce qui s'est passé? Peut-on tirer des leçons de l'histoire? Est-on maître de son histoire? Peut-on changer le cours de l'histoire? Pourquoi s'intéresser à l'histoire? L'histoire justifie-t-elle une réflexion philosophique? Puis-je invoquer le cours de l'histoire pour m'excuser de n'avoir pas agi ? Peut-on parler de tournants de l'histoire?... Les connaissances historiques sont-elles utiles ou indispensables? Peut-on tirer des leçons de l'histoire? L'historien peut-il prévoir l'avenir? Peut-on dire que l'histoire se répète? L'histoire est-elle ce qui arrive à l'homme ou ce qui arrive par l'homme? En quel sens peut on parler de nécessite historique ? A quoi reconnaît-on qu'un évènement est historique? L'histoire a-t-elle un sens? La Providence guiderait l'humanité ? Est-il vrai que l'ignorance de notre histoire nous condamne à la revivre? Peut-on comprendre le présent si on ignore le passé ? Peut on comparer l'histoire de l'humanité à l'histoire d'un homme ? L'expérience est elle la seule source de nos connaissances ? Peut on changer le cours de l'histoire ? A quoi reconnaît-on qu'un événement est historique ? Connaissons-nous mieux le présent que le passé ? Est-il juste de dire que l'histoire jugera ? La mémoire suffit-elle à l’historien ? L'histoire est-elle ce qui arrive à l'homme ou ce qui arrive par l'homme ? L'action politique doit-elle être guidée par la connaissance de l'histoire ? L’intérêt de l’histoire, est-ce d’abord de lutter contre l’oubli ?
Documents
TEXTES (24)
SARTRE Tant que l'homme est plongé dans la situation historique, il lui arrive de ne même pas concevoir les défauts et les manques d'une organisation politique ou économique déterminée, non comme on dit sottement parce qu'il en " a l'habitude ", mais parce qu'il la saisit dans sa plénitude d'être et qu'il ne peut même pas imaginer qu'il puisse en être autrement. Car il faut ici inverser l'opinion générale et convenir de ce que ce n'est pas la dureté d'une situation ou les souffrances qu'elle impose qui sont des motifs pour qu'on conçoive un autre état des choses où il en irait mieux pour tout le monde ; au contraire, c'est à partir du jour où l'on peut concevoir un autre état de choses qu'une lumière neuve tombe sur nos peines et sur nos souffrances et que nous décidons qu'elles sont insupportables. L'ouvrier de 1830 est capable de se révolter si l'on baisse les salaires, car il conçoit facilement une situation où son misérable niveau de vie serait moins bas cependant que celui qu'on veut lui imposer. Mais il ne se représente pas ses souffrances comme intolérables, il s'en accommode, non par résignation, mais parce qu'il manque de la culture et de la réflexion nécessaires pour lui faire concevoir un état social où ces souffrances n'existeraient pas. Aussi n'agit-il pas.
MACHIAVEL Les hommes se trompent quand ils décident lequel vaut le mieux du présent ou du passé, attendu qu'ils n'ont pas une connaissance aussi parfaite de l'un que de l'autre ; le jugement que portent des vieillards sur ce qu'ils ont vu dans leur jeunesse, et qu'ils ont bien observé, bien connu, semblerait n'être pas également sujet à erreur. Cette remarque serait juste si les hommes à toutes les époques de leur vie conservaient la même force de jugement et les mêmes appétits, mais ils changent ; et quoique les temps ne changent pas réellement, ils ne peuvent paraître les mêmes à des hommes qui ont d'autres appétits d'autres plaisirs et une autre manière de voir. Nous perdons beaucoup de nos forces physiques en vieillissant ; et nous gagnons en jugement et en prudence ; ce qui nous paraissait supportable ou bon dans notre jeunesse, nous paraît mauvais et insupportable : nous devrions n'accuser de ce changement que notre jugement - nous en accusons les temps. D'ailleurs les désirs de l'homme sont insatiables : il est dans sa nature de vouloir et de pouvoir tout désirer, il n’est pas à sa portée de vouloir et de pouvoir tout désirer, il n’est pas à sa portée de tout acquérir. Il en résulte pour lui un mécontentement habituel et le dégoût de ce qu'il possède ; c'est ce qui lui fait blâmer le présent, louer le passé, désirer l'avenir, et tout cela sans aucun motif raisonnable. MERLEAU-PONTY
Ce qui fait qu'on ne comprend
pas Machiavel, c'est qu'il unit le sentiment le plus aigu de la contingence
ou de l'irrationnel dans le monde avec le goût de la conscience ou de la
liberté dans l'homme. Considérant cette histoire où il y a tant de
désordres, tant d'oppressions, tant d'inattendu et de retournements, il ne
voit rien qui la prédestine à une consonance finale. Il évoque l'idée d'un
hasard fondamental, d'une adversité qui la déroberait aux prises des plus
intelligents et des plus forts. Et s'il exorcise finalement ce malin génie,
ce n'est par aucun principe transcendant, mais par un simple recours aux
données de notre condition. Il écarte du même geste l'espoir et le
désespoir. S'il y a une adversité, elle est sans nom, sans intentions, nous
ne pouvons trouver nulle part d'obstacle que nous n'ayons contribué à faire
par nos erreurs ou nos fautes nous ne pouvons limiter nulle part notre
pouvoir. Quelles que soient les surprises de l'événement, nous ne pouvons
pas plus nous défaire de la prévision et de la conscience que de notre
corps. " Comme nous avons un libre arbitre, il faut, il me semble,
reconnaître que le hasard gouverne la moitié ou un peu plus de la moitié de
nos actions, et que nous dirigeons le reste. " Même si nous venons à
supposer dans les choses un principe hostile, comme nous ne savons pas ses
plans, il est pour nous comme rien: " Les hommes ne doivent jamais
s'abandonner; puisqu'ils ne savent pas leur fin et qu'elle vient par des
voies obliques et inconnues, ils ont toujours lieu d'espérer, et, espérant,
ne doivent jamais s'abandonner, en quelque fortune et en quelque péril
qu'ils se trouvent. " Le hasard ne prend figure que lorsque nous renonçons à
comprendre et à vouloir. (. . .)
Éloge de la philosophie,Paris,
Ed. Gallimard, 1989, pp. 363-364 et 375-376. MERLEAU-PONTY Si le marxisme, après avoir pris le pouvoir en Russie et s'être fait accepter par un tiers du peuple français, semble incapable aujourd'hui d'expliquer dans son détail l'histoire que nous vivons, si les acteurs de l'histoire qu'il avait dégagés sont aujourd'hui mêlés dans le tissu des événements à des facteurs nationaux et psychologiques qu'il considérait comme secondaires, et recouverts par eux, n'est-ce pas la preuve que rien n'est essentiel en histoire, que tout compte également, qu'aucune mise en perspective n'a de privilège, et n'est-ce pas au scepticisme que nous sommes conduits : La politique ne doit-elle pas renoncer à se fonder sur une philosophie de l'histoire, et, prenant le monde comme il est, quels que soient nos voeux, définir ses fins et ses moyens d'après ce que les faits autorisent : Mais on ne se passe pas de mise en perspective ; nous sommes, que nous le voulions ou non, condamnés aux voeux, aux jugements de valeur, et même à la philosophie de l'histoire.
KANT
Que le monde est mauvais, c'est là une plainte
aussi ancienne que l'histoire et même que la poésie plus vieille encore,
bien plus, aussi ancienne que le plus vieux de tous les poèmes, la religion
des prêtres. Pour eux tous néanmoins le monde commence par le Bien ; par
l'âge d'or, la vie au Paradis, ou par une vie plus heureuse encore, en
commun avec des êtres célestes. Toutefois ils font bientôt disparaître ce
bonheur comme un songe ; et alors c'est la chute dans le mal (le mal moral
avec lequel le physique alla toujours de pair) qu'ils font se précipiter en
l'accélérant pour notre chagrin ; en sorte que maintenant (mais ce
maintenant est aussi vieux que l'histoire) nous vivons aux derniers temps,
que le dernier jour et la fin du monde sont proches (...).
HEGEL
L'histoire universelle est la manifestation du
processus divin, de la marche graduelle par laquelle l'Esprit connaît et
réalise sa vérité. Tout ce qui est historique est une étape de cette
connaissance de soi. Le devoir suprême, l'essence de l'Esprit est de se
connaître soi-même et de se réaliser. C'est ce qu'il accomplit dans
l'histoire : il se produit sous certaines formes déterminées, et ces formes
sont les peuples historiques. Chacun de ces peuples exprime une étape,
désigne une époque de l'histoire universelle. Plus profondément : ces
peuples incarnent les principes que l'Esprit a trouvés en lui et qu'il a dû
réaliser dans le monde. Il existe donc entre eux une connexion nécessaire
qui n'exprime rien d'autre que la nature même de l'Esprit. L'histoire
universelle est la manifestation du processus divin absolu de l'Esprit dans
ses plus hautes figures : la marche graduelle par laquelle il parvient à sa
vérité et prend conscience de soi. Les peuples historiques, les caractères
déterminés de leur éthique collective, de leur constitution, de leur art, de
leur religion, de leur science, constituent les configurations de cette
marche graduelle. Franchir ces degrés, c'est le désir infini et la poussée
irrésistible de l'Esprit du Monde, car leur articulation aussi bien que leur
réalisation est son concept même. Les principes des Esprits populaires, dans
la série nécessaire de leur succession, ne sont eux-mêmes que les moments de
l'unique Esprit universel : grâce à eux, il s'élève dans l'histoire à une
totalité transparente à elle-même et apporte la conclusion.
La Raison dans l'Histoire, trad. K. Papaioannou,
U.G.E. coll. 10 / 18, 1965, pp. 97-98.
Prenons pour exemple d'un « moment historique » l'anecdote célèbre du «Rubicon». - Qu'y a-t-il dans le présent proprement dit ? Un homme se promène la nuit au bord d'une petite rivière. Autrement dit quelque chose d'extrêmement banal, rien d'«historique». Car même si l'homme en question était César, l'événement n'aurait rien d'« historique » si César se promenait ainsi uniquement à cause d'une insomnie quelconque. Le moment est « historique » parce que le promeneur nocturne pense à un coup d'Etat, à la guerre civile, à la conquête de Rome et à la domination mondiale. Et notons-le bien parce qu'il a le projet de le faire, car tout ceci est encore dans l'avenir. L'événement en question ne serait donc pas « historique » s'il n'y avait pas une présence réelle (Gegenwart) de l'avenir dans le monde réel (tout d'abord dans le cerveau de César). Le présent n'est donc « historique » que parce qu'il y a en lui un rapport à l'avenir, ou plus exactement parce qu'il est une fonction de l'avenir (César se promenant parce qu'il pense à l'avenir). Et c'est en ce sens qu'on peut parler d'un primat de l'avenir dans le « Temps historique ». Mais ceci ne suffit pas. Supposons que le promeneur soit un adolescent romain qui « rêve » à la domination mondiale, ou un « mégalomane » au sens clinique du mot qui échafaude un projet par ailleurs identique à celui de César. Du coup, la promenade cesse d'être un « événement historique ». Elle l'est uniquement parce que c'est César qui pense en se promenant à son projet (ou « se décide », c'est-à-dire transforme une « hypothèse » sans rapport précis avec le temps réel en un « projet d'avenir » concret. Pourquoi ? Parce que César a la possibilité (mais non la certitude, car alors il n'y aurait pas d'avenir proprement dit, ni de projet véritable) de réaliser ses plans. Or, cette possibilité, c'est tout son passé, et son passé seulement, qui la lui assure. Le passé, c'est-à-dire l'ensemble des actions de lutte et de travail effectuées dans des présents en fonction du projet, c'est-à-dire de l'avenir. C'est ce passé qui distingue le « projet » d'un simple « rêve » ou d'une « utopie ». Par conséquent il n'y a un « moment historique » que là où le présent s'organise en fonction de l'avenir à condition que l'avenir pénètre dans le présent non pas d'une manière immédiate (unmittelbar, cas de l'utopie), mais étant médiatisé (vermittelt) par le passé, c'est-à-dire par une action déjà accomplie.
BERGSON C'est dire qu'il faut un hasard heureux, une chance exceptionnelle, pour que nous notions justement, dans la réalité présente, ce qui aura le plus d'intérêt pour l'historien à venir. Quand cet historien considérera notre présent à nous, il y cherchera surtout l'explication de son présent à lui, et plus particulièrement de ce que son présent contiendra de nouveauté. Cette nouveauté, nous ne pouvons en avoir aucune idée aujourd'hui, si ce doit être une création. Comment donc nous réglerions-nous aujourd'hui sur elle pour choisir parmi les faits ceux qu'il faut enregistrer, ou plutôt pour fabriquer des faits en découpant selon cette indication la réalité présente ? Le fait capital des temps modernes est l'avènement de la démocratie. Que dans le passé, tel qu'il fut décrit par les contemporains, nous en trouvions des signes avant-coureurs, c'est incontestable ; mais les indications peut-être les plus intéressantes n'auraient été notées par eux que s'ils avaient su que l'humanité marchait dans cette direction ; or cette direction de trajet n'était pas plus marquée alors qu'une autre, ou plutôt elle n'existait pas encore, ayant été créée par le trajet lui-même, je veux dire par le mouvement en avant des hommes qui ont progressivement conçu et réalisé la démocratie. Les signes avant-coureurs ne sont donc à nos yeux des signes que parce que nous connaissons maintenant la course, parce que la course a été effectuée. Ni la course, ni sa direction, ni par conséquent son terme n'étaient donnés quand ces faits se produisaient : donc ces faits n'étaient pas encore des signes. VALERY Tout le monde consent que Louis XIV soit mort en 1715. Mais il s'est passé en 1715 une infinité de d'autres choses observables, qu'il faudrait une infinité de mots, de livres, et même de bibliothèques pour conserver à l'état écrit. Il faut donc choisir, c'est-à-dire convenir non seulement de l'existence, mais encore de l'importance du fait ; et cette convention est capitale. (.) L'importance est à notre discrétion comme l'est la valeur des témoignages. On peut raisonnablement penser que la découverte des propriétés du quinquina est plus importance que tel traité conclu vers la même époque ; et, en effet, en 1932, les conséquences de cet instrument diplomatique peuvent être totalement perdues et comme diffuses dans le chaos des événements, tandis que la fièvre est toujours reconnaissable, que des régions paludéennes du globe sont de plus en plus visitées ou exploitées, et que la quinine fut peut-être indispensable à la prospection et à l'occupation de toute la terre, qui est, à mes yeux, le fait dominant de notre siècle. Variétés, Essais quasi politiques, Discours de l'histoire
KANT Le moyen dont la nature se sert pour mener à bien le développement de toutes ses dispositions (se.celles de l'homme) est leur antagonisme au sein de la Société, pour autant que celui-ci est cependant en fin de compte la cause d'une ordonnance régulière de cette Société. J'entends ici par antagonisme l'insociable sociabilité des hommes, c'est-à-dire leur inclination à entrer en société, inclination qui est cependant doublée par une répulsion générale à le faire, menaçant constamment de désagréger cette société. L'homme a un penchant à s'associer , car dans un tel état, il se sent plus qu'homme par le développement de ses dispositions naturelles. Mais il manifeste aussi une grande propension à se détacher (s'isoler), car il trouve en même temps en lui le caractère d'insociabilité qui le pousse à vouloir tout diriger dans son sens ; et, de ce fait, il s'attend à rencontrer des résistances de tous côtés, de même qu'il se sait par lui-même enclin à résister aux autres. C'est cette résistance qui éveille toutes les forces de l'homme, le porte à surmonter son inclination à la paresse, et, sous l'impulsion de l'ambition, de l'instinct de domination ou de cupidité, à se frayer une place parmi ses compagnons qu'il supporte de mauvais gré, mais dont il ne peut se passer (...). Sans ces qualités d'insociabilité, peu sympathiques certes par elles-mêmes, source de la résistance que chacun doit nécessairement rencontrer à ses prétentions égoïstes, tous les talents resteraient à jamais enfouis en germes (...), dans une concorde, une satisfaction et un amour mutuels parfaits (...). Remercions donc la nature pour cette humeur peu conciliante, pour la vanité rivalisant dans l'envie, pour l'appétit insatiable de possession ou même de domination (...). L'homme veut la concorde, mais la nature sait mieux que lui ce qui est bon pour son espèce : elle veut la discorde. Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique
MARX En fait, le royaume de la liberté commence seulement là où l'on cesse de travailler par nécessité et opportunité imposée de l'extérieur ; il se situe donc, par nature, au-delà de la sphère de la production matérielle proprement dite. De même que l'homme primitif doit lutter contre la nature pour pourvoir à ses besoins, se maintenir en vie et se reproduire, l'homme civilisé est forcé, lui aussi, de le faire et de le faire quels que soient la structure de société et le mode de production. Avec son développement s'étend également le domaine de la nécessité naturelle, parce que les besoins augmentent, ; mais en même temps s'élargissent les forces productives pour les satisfaire. En ce domaine ; la seule liberté possible est, que l'homme social, les producteurs associés, règlent rationnellement leurs échanges avec la nature, qu'ils la contrôlent ensemble au lieu d'être dominés par sa puissance aveugle et qu'ils accomplissent ces échanges en dépensant le minimum de force et dans les conditions les plus dignes, les plus conformes à leur nature humaine. Mais cette activité constituera toujours le royaume de la nécessité. C'est au-delà que commence le développement des forces humaines comme fin en soi, le véritable royaume de la liberté qui ne peut s'épanouir qu'en se fondant sur l'autre royaume, sur l'autre base, celle de la nécessité. La condition essentielle de cet épanouissement est la réduction de la journée de travail. Le Capital, livre III, chap. 48
ROUSSEAU Un des grands vices de l'Histoire est qu'elle peint beaucoup plus les hommes par leurs mauvais côtés que par les bons ; comme elle n'est intéressante que par les révolutions, les catastrophes, tant qu'un peuple croît et prospère dans le calme d'un paisible gouvernement, elle n'en dit rien ; elle ne commence à en parler que quand, ne pouvant plus se suffire à lui-même, il prend part aux affaires de ses voisins, ou les laisse prendre part aux siennes ; elle ne l'illustre que quand il est déjà sur son déclin : toutes nos histoires commencent où elles devraient finir. Nous avons fort exactement celle des peuples qui se détruisent ; ce qui nous manque est celle des peuples qui se multiplient ; ils sont assez heureux et assez sages pour qu'elle n'ait rien à dire d'eux : et en effet nous voyons, même de nos jours, que les gouvernements qui se conduisent le mieux sont ceux dont on parle le moins. Nous ne savons donc que le mal ; à peine le bien fait-il époque. Il n'y a que les méchants de célèbres, les bons sont oubliés ou tournés en ridicule : et voilà comment l'Histoire, ainsi que la philosophie, calomnie sans cesse le genre humain.
MARX Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent dans des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel dans son ensemble. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, c'est leur être social qui détermine leur conscience. A un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui n'en et que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein des quel-les elles s'étaient mues jusqu'alors. De formes de développement des forces productives qu'ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale. La transformation dans la base économique bouleverse plus ou moins rapidement toute l'énorme superstructure. Lorsqu'on considère de tels bouleversements, il faut toujours distinguer entre le bouleversement matériel des conditions de production économiques, constaté avec la rigueur des sciences de la nature, et les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques ou philosophiques, bref les formes idéologiques, sous lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le mènent jusqu'au bout. Pas plus qu'on ne juge un individu sur l'idée qu'il se fait de lui-même, on ne saurait juger une telle époque de bouleversement sur la conscience de soi; il faut au contraire expliquer cette conscience par les contradictions de la vie matérielle, par le conflit qui existe entre les forces productives sociales et les rapports de production. Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux ne s'y substituent avant que les conditions d'existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société. C'est pourquoi l'humanité ne se pose jamais que des problèmes qu'elle peut résoudre; car, à y regarder de près, il se trouvera toujours que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de devenir. A grands traits, les rapports de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d'époques progressives de la formation sociale économique. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme antagoniste du processus de production sociale, antagoniste, non pas dans le sens d'un antagonisme individuel, mais d'un antagonisme qui naît des conditions d'existence sociale des individus; cependant les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles pour résoudre cet antagonisme. Avec cette formation sociale s'achève donc la préhistoire de la société humaine.
Contribution à la Critique de
l'Economie Politique, Préface (1859) pp. 4-5 des Editions Sociales
KANT
Une
tentative philosophique pour traiter l'histoire universelle en fonction du
plan de la nature qui vise à une unification politique totale dans l'espèce
humaine doit être envisagée comme possible et même comme avantageuse pour ce
dessein de la nature. C'est un projet à vrai dire étrange, et en apparence
extravagant, que vouloir composer une histoire d'après l'idée de la marche
que le monde devrait suivre, s'il était adapté a des buts raisonnables
certains; il semble qu'avec une telle intention, on ne puisse aboutir, qu'à
un roman. Cependant, si on peut admettre que la nature même, dans le jeu de
la liberté humaine, n'agit pas sans plan sans dessein final, cette idée
pourrait bien devenir utile; et, bien que nous ayons une vue trop courte
pour pénétrer dans le mécanisme secret de son organisation, cette idée
pourrait nous servir fil conducteur pour nous représenter ce qui ne serait
sans cela qu'un agrégat des actions humaines comme formant, du moins en
gros, un système.
HUME
Tout le monde reconnaît
qu'il y a beaucoup d'uniformité dans les actions humaines, dans toutes les
nations et à toutes les époques, et que la nature humaine reste toujours la
même dans ses principes et ses opérations. Les mêmes motifs produisent
toujours les mêmes actions; les mêmes événements suivent des mêmes causes.
L'ambition, l'avarice, l'amour de soi, la vanité, l'amitié, la générosité,
l'esprit public : ces passions, qui se mêlent à divers degrés et se
répandent dans la société, ont été, depuis le commencement du monde, et sont
encore la source de toutes les actions et entreprises qu'on a toujours
observées parmi les hommes. Voulez-vous connaître les sentiments, les
inclinations et le genre de vie des Grecs et des Romains. Etudiez bien le
caractère et les actions des Français et des Anglais; vous ne pouvez vous
tromper beaucoup si vous transférez aux premiers la plupart[1] des
observations que vous avez faites sur les seconds. Les hommes sont si bien
les mêmes, à toutes les époques et en tous les lieux, que l'histoire ne nous
indique rien de nouveau ni d'étrange sur ce point. SCHOPENHAUER La vraie philosophie de l'histoire revient à voir que sous tous ces changements infinis, et au milieu de tout ce chaos, on n'a jamais devant soi que le même être, identique et immuable, occupé aujourd'hui des mêmes intrigues qu'hier et que de tout temps : elle doit donc reconnaître le fond identique de tous ces faits anciens ou modernes, survenus en Orient comme en Occident ; elle doit découvrir partout la même humanité, en dépit de la diversité des circonstances, des costumes et des moeurs. Cet élément identique, et qui persiste à travers tous les changements, est fourni par les qualités premières du coeur et de l'esprit humains -beaucoup de mauvaises et peu de bonnes. La devise générale de l'histoire devrait être: Eadem, sed aliter [les mêmes choses, mais d'une autre manière]. Celui qui a lu Hérodote a étudié assez l'histoire pour en faire la philosophie; car il y trouve déjà tout ce qui constitue l'histoire postérieure du monde : agitations, actions, souffrances et destinée de la race humaine, telles qu'elles ressortent des qualités en question et du sort de toute vie sur terre".
Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernes. I,1 (1872 HEGEL
Dans l'histoire universelle nous avons affaire à l'Idée telle qu'elle se
manifeste dans l'élément de la volonté et de la liberté humaines. Ici la
volonté est la base abstraite de la liberté, mais le produit qui en résulte
forme l'existence éthique du peuple. Le premier principe de l'Idée est
l'Idée elle-même, dans son abstraction ; l'autre principe est constitué par
les passions humaines. Les deux ensemble forment la trame et le fil de
l'histoire universelle. L'Idée en tant que telle est la réalité ; les
passions sont le bras avec lequel elle gouverne.
La Raison dans l'Histoire
PROGRES KANT
Que le monde est mauvais, c'est là une plainte
aussi ancienne que l'histoire et même que la poésie plus vieille encore,
bien plus, aussi ancienne que le plus vieux de tous les poèmes, la religion
des prêtres. Pour eux tous néanmoins le monde commence par le Bien ; par
l'âge d'or, la vie au Paradis, ou par une vie plus heureuse encore, en
commun avec des êtres célestes. Toutefois ils font bientôt disparaître ce
bonheur comme un songe ; et alors c'est la chute dans le mal (le mal moral
avec lequel le physique alla toujours de pair) qu'ils font se précipiter en
l'accélérant pour notre chagrin ; en sorte que maintenant (mais ce
maintenant est aussi vieux que l'histoire) nous vivons aux derniers temps,
que le dernier jour et la fin du monde sont proches (...).
SCHOPENHAUER
Seule l'histoire ne peut
vraiment pas prendre rang au milieu des autres sciences, car elle ne peut
pas se prévaloir du même avantage que les autres : ce qui lui manque en
effet, c'est le caractère fondamental de la science, la subordination des
faits connus dont elle ne peut nous offrir que la simple coordination. Il
n'y a donc pas de système en histoire, comme dans toute autre science.
L'histoire est une connaissance, sans être une science, car nulle part elle
ne connaît le particulier par le moyen de l'universel, mais elle doit saisir
immédiatement le fait individuel, et pour ainsi dire, elle est condamnée à
ramper sur le terrain de l'expérience. (...) Les sciences (...) ne parlent
jamais que des genres; l'histoire ne traite que des individus. Elle serait
donc une science des individus, ce qui implique contradiction. Il s'ensuit
encore que les sciences parlent toutes de ce qui est toujours, tandis que
l'histoire rapporte ce qui a été une seule fois et n'existe plus jamais
ensuite. De plus si l'histoire s'occupe exclusivement du particulier et de
l'individuel, qui, de sa nature, est inépuisable, elle ne parviendra qu'à
une demi-connaissance toujours imparfaite. Elle doit encore se résigner à ce
que chaque jour nouveau, dans sa vulgaire monotonie, lui apprenne ce qu'elle
ignorait auparavant. RICOEUR
Nous attendons de l'histoire une certaine
objectivité, l'objectivité qui lui convient : c'est de là que nous devons
partir et non de l'autre terme. Or qu'attendons-nous sous ce titre ?
L'objectivité ici doit être prise en son sens épistémologique strict : est
objectif ce que la pensée méthodique a élaboré, mis en ordre, compris et ce
qu'elle peut ainsi faire comprendre. Cela est vrai des sciences physiques,
des sciences biologiques ; cela est vrai aussi de l'histoire. Nous attendons
par conséquent de l'histoire qu'elle fasse accéder le passé des sociétés
humaines à cette dignité de l'objectivité. Cela ne veut pas dire que cette
objectivité soit celle de la physique ou de la biologie : il y a autant de
niveaux d'objectivité qu'il y a de comportements méthodiques. Nous attendons
donc que l'histoire ajoute une nouvelle province à l'empire varié de
l'objectivité.
THUCYDIDE
Tels sont les résultats de
mes recherches sur les temps anciens. C'est une époque pour laquelle il est
difficile d'ajouter foi à tous les témoignages qui peuvent s'offrir à nous.
Les hommes, en effet, acceptent et se transmettent sans examen, même quand
il s'agit de leur propre pays, les traditions concernant les événements du
passé. Par exemple les Athéniens croient généralement qu'Hipparque était
tyran lorsqu'il tomba sous les coups d'Harmodios et d'Aristogiton. Ils
ignorent que le pouvoir était en fait au mains d'Hippias, l'aîné des fils de
Pisistrate. Les autres Grecs aussi ont des idées erronées sur bien des
choses et jusque sur des faits contemporains. Ainsi, au lieu de se donner la
peine de rechercher la vérité, on préfère généralement adopter des idées
toutes faites. La Guerre du Péloponnèse, I, 20-22
20/12/2007
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