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Est-il naturel de travailler ?

Dissertation (plan)

 

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Texte de Henri Bergson

Explication (séries STT) - plan

 

 

« Quand on fait le procès du machinisme, on néglige le grief essentiel. On l'accuse d'abord de réduire l'ouvrier à l'état de machine, ensuite d'aboutir à une uniformité de production qui choque le sens artistique. Mais si la machine procure à l'ouvrier un plus grand nombre d'heures de repos, et si l'ouvrier emploie ce supplément de loisir à autre chose qu'aux prétendus amusements qu'un industrialisme mal dirigé a mis à la portée de tous, il donnera à son intelligence le développement qu'il aura choisi, au lieu de s'en tenir à celui que lui imposerait, dans des limites toujours restreintes, le retour (d'ailleurs impossible) à l'outil après suppression de la machine. Pour ce qui est de l'uniformité du produit, l'inconvénient en serait négligeable si l'économie de temps et de travail, réalisée ainsi par l'ensemble de la nation, permettait de pousser plus loin la culture intellectuelle et de développer les vraies originalités.»

 

1. Dégagez l'idée directrice et les articulations du texte.

2. Expliquez les expressions suivantes :

     a. « réduire l'ouvrier à l'état de machine » ;

     b. « prétendus amusements » et « les vraies  originalités ».

3. Le machinisme est-il un obstacle au développement de la culture?

 

 

1) Thème. - Ce texte de Bergson traite du "machinisme", c'est-à-dire de l'usage intensif qui est fait des machines dans la production de type industriel.

Problème. En quoi le machinisme change t-il les rapports du "travailleur" avec la culture ? Le gain de temps réalisé lui permet-il de se tourner davantage vers la culture intellectuelle, ou bien au contraire l'industrie des loisirs l'entraîne-t-il toujours plus loin des oeuvres de l'esprit ?

Thèse (idée directrice). - Ce que l'on peut reprocher au machinisme, ce n'est pas de "réduire l'homme à l'état de machine", comme on dit, c'est d'avoir promu une forme de culture sans originalité. Mais avant tout, le machinisme apporte une économie de temps et de travail qui devrait donner l'occasion aux ouvriers de se cultiver, étant entendu que la vraie culture est "originale" et "intellectuelle".

Les articulations du texte.

- Dans les deux premières phrases, l'auteur résume le procès qui est fait habituellement au machinisme : la robotisation de l'ouvrier et l'uniformité du produit. Mais ce rappel prend d'emblée la forme d'une réfutation. (> développer)

- "Mais"... L'auteur développe l'objection en distinguant deux manières d'utiliser le temps libre laissé par les machines : d'une part les prétendus amusements de l'industrialisation, d'autre part le développement autonome de l'intelligence et la véritable culture. Bergson écarte par ailleurs la possibilité d'un "retour à l'outil", qui ne serait d'aucun bénéfice culturel pour le travailleur. Dans tous les cas, Bergson en appelle à l'autonomie qui correspond au développement de l'intelligence, et il l'oppose à tout ce que le machinisme "mal utilisé" pour imposer au travailleurs, y compris dans le cadre de ses loisirs.

- Enfin la dernière phrase met en balance l'"uniformité du produit" machinique et les "vraies originalités" qui appartiennent à la culture. Malgré les apparences, Bergson ne semble pas réellement stigmatiser cet inconvénient du machinisme dès lors que par ailleurs la spécificité de la culture, c'est-à-dire l'originalité, n'en est pas affectée.

 

2)  - "réduire l'ouvrier à l'état de machine" - Par la division et l'automatisation du travail, l'ouvrier se voit obligé d'adapter son rythme de travail à celui (facilement infernal...) de la machine. Il ne contrôle plus la totalité du processus de production comme l'artisan. Il n'est lui-même qu'un maillon dans un chaîne complexe. Enfin il est souvent moins "qualifié" et moins indispensable que la machine elle-même.

- "prétendus amusements" - Il faut rattacher cette expression à la suite de la phrase : "...qu'un industrialisme mal dirigé a mis à la portée de tous". On peut supposer par là que l'auteur vise les loisirs dits "de masse", standardisés, proposés par la société "de consommation". Quelques soient ces "amusements" - sports, jeux, spectacles... -, on peut rappeler ils ont été rendu possibles par l'introduction des congés payés... Le motif de la critique, plutôt sévère, de Bergson, tient surtout dans leur caractère mimétique et non personnel.

- "les vraies  originalités" - Par opposition, il s'agit là de la "vraie" culture intellectuelle, dont le caractère principal est, aux yeux de Bergson, l'originalité. Il faudrait rappeler ici la nature foncièrement subjective de toute production artistique, la singularité de toute production de l'esprit même si sa valeur tient aussi dans son universalité.

 

3) Le machinisme peut se définir rapidement comme l'utilisation industrielle et intensive des machines. Son principe est l'automatisation de la production. La notion de "culture", au contraire, évoque l'autonomie de l'esprit et la créativité (plutôt que la productivité). Ces sont deux principes apparemment opposés, mais ainsi que le suggère Bergson dans ce texte, le choix de la culture n'est-il pas toujours possible, et n'est-il pas finalement facilité par le machinisme ?

a - Le machinisme comme aliénation du travail et standardisation de la culture ?

Le principe du machinisme est donc la production automatisée, en série, uniforme, quantitative plutôt que qualitative (cf. le "taylorisme). L'homme est aliéné par la machine ou par l'ensemble des machines (conditions de travail dépersonnalisantes en usine). Si la "culture" se définit, notamment, par la transmission d'un héritage, de goûts et de savoir-faire, voire d'un certain art de vivre, l'usine en est le parfait contre-exemple. Il ne s'agit plus de vivre mais de survivre en s'adaptant à un environnement conçu tout entier pour l'efficacité et la productivité.

Le machinisme est porteur de chômage, au moins dans un premier temps. Or le chômeur, qui connaît une oisiveté forcée et inquiète,  n'est pas enclin à se cultiver.

Comme le suggère Bergson, la technologie a envahi les loisirs et propose, grâce aux puissants moyens de diffusion, une fausse culture : culture "de masse" faussement populaire, fabriquant de nouvelles icônes, sur le modèle "une minorité s'adresse à la majorité" (principe même de la télévision).

b - Le machinisme comme possibilité de temps libre et stimulation de la culture ?

La culture suppose la disponibilité et le temps libre. Or la machine, qui n'a pas besoin d'être arrêtée (sauf pour maintenance) a permit de réduire considérablement la masse de travail et la durée du temps de travail pour l'homme. Celui-ci peut retrouver cette "vie contemplative" que prônait les philosophes grecs !

D'autre part la critique de la culture de masse est peut-être mal fondée. Par exemple le cinéma n'aurait pas pu exister sans le développement de techniques sophistiquées. Mais le cinéma est-il un art, aussi digne d'intérêt que les "beaux-arts" ? L'élitisme culturel (essentiellement bourgeois) a vécu ! D'autant plus que, quelque soit la forme de culture, le choix de l'originalité est toujours possible.

Au niveau de la culture intellectuelle et de la connaissance, on ne peut pas séparer le savoir de l'information. Or celle-ci est apportée, relayée - principe même de l'imprimerie - par les techniques et les machines. C'est, aujourd'hui, tout l'enjeu d'internet - tant décrié par les tenants de la "vraie culture" !

En conclusion, automatisme et autonomie ne sont pas incompatibles. Les deux processus, au sein même de pensée et a fortiori dans la culture, sont complémentaires.

 

 

 

 

Texte de Gilbert Simondon

Explication (séries STT) - plan

 

 

" La culture se conduit envers l'objet technique comme l'homme envers l'étranger quand il se laisse emporter par la xénophobie primitive. Le misonéisme orienté contre les machines n'est pas tant haine du nouveau que refus de la réalité étrangère. Or, cet être étranger est encore humain, et la culture complète est ce qui permet de découvrir l'étranger comme humain. De même, la machine est l'étrangère ; c'est l'étrangère en laquelle est enfermé de l'humain, méconnu, matérialisé, asservi, mais restant pourtant de l'humain. La plus forte cause d'aliénation dans le monde contemporain réside dans cette méconnaissance de la machine, qui n'est pas une aliénation causée par la machine, mais par la non connaissance de sa nature et de son essence, par son absence du monde des significations, et par son omission dans la table des valeurs et des concepts faisant partie de la culture. [...]
En fait, cette contradiction inhérente à la culture provient de l'ambiguïté des idées relatives à l'automatisme, en lesquelles se cache une véritable faute logique. Les idolâtres de la machine présentent en général le degré de perfection d'une machine comme proportionnel au degré d'automatisme. Dépassant ce que l'expérience montre, ils supposent que, par un accroissement et un perfectionnement de l'automatisme, on arriverait à réunir et à interconnecter toutes les machines entre elles, de manière à constituer une machine de toutes les machines. Or, en fait, l'automatisme est un assez bas degré de perfection technique. Pour rendre une machine automatique, il faut sacrifier bien des possibilités de fonctionnement, bien des usages possibles. L'automatisme, et son utilisation sous forme d'organisation industrielle que l'on nomme automation, possède une signification économique ou sociale plus qu'une signification technique. Le véritable perfectionnement des machines, celui dont on peut dire qu'il élève le degré de technicité, correspond non pas à un accroissement de l'automatisme, mais au contraire au fait que le fonctionnement d'une machine recèle une certaine marge d'indétermination. C'est cette marge qui permet à la machine d'être sensible à une information extérieure. C'est par cette sensibilité des machines à de l'information qu'un ensemble technique peut se réaliser, bien plus que par une augmentation de l'automatisme. Une machine purement automatique, complètement fermée sur elle-même, dans un fonctionnement prédéterminé, ne pourrait donner que des résultats sommaires. La machine qui est douée d'une haute technicité est une machine ouverte, et l'ensemble des machines ouvertes suppose l'homme comme organisateur permanent, comme interprète vivant des machines les unes par rapport aux autres. Loin d'être le surveillant d'une troupe d'esclaves, l'homme est l'organisateur permanent d'une société des objets techniques qui ont besoin de lui comme les musiciens ont besoin du chef d'orchestre. "

 

1. Dégagez l'idée directrice et les articulations du texte.

2. Expliquez les expressions suivantes :

     a. « son omission dans la table des valeurs et des concepts faisant partie de la culture » ;

     b. « le fonctionnement d'une machine recèle une grande marge d'indétermination ».

3. La 'guerre' avec les machines aura t-elle lieu ?

 

 

1) Thème. - Notre manière de voir les objets techniques

Problème. Connaissons-nous la vraie nature des objets techniques et de leur perfectionnement ? Quelle conséquence, quelle aliénation peut résulter d'une méconnaissance éventuelle ?

Thèse (idée directrice). - Notre aliénation dans ce monde provient d'un contre-sens culturel et philosophique : nous considérons les machines comme des étrangères et comme des ennemies, parce que nous supposons faussement que leur essence réside dans l'automatisme.

Les articulations du texte (ou encore le raisonnement de l'auteur, le plan de l'argumentation) : très distinctement le texte se divise en deux parties.

- Partie 1 : Le misonéisme est en réalité une phobie de l'étranger : une espèce de xénophobie.

  Les 2 premières phrases énoncent la thèse (machine = étranger) ; phrase suivante : la machine contient pourtant de l'humain, elle est une conception et une projection de l'homme ; enfi la dernière phrase de la première partie dénonce l'aliénation dans la culture : sommes victimes d'une culture qui n'intègre pas dans ses valeurs celle du mécanisme.

- La partie 2 tente de rétablir la vérité concernant le principe des objets techniques : ce n'est pas l'automatisme mais l'ouverture aux informations

  La première phrase dénonce une véritable faute logique, une contradiction inhérente à la culture. Ensuite, depuis "le véritable perfectionnement" jusqu'à "une augmentation de l'automatisme", l'auteur explique en quoi consiste le perfectionnement des machines : en fonction d'une certaine marge d'indétermination, c'est la capacité à recevoir et à traiter l'information extérieure, on pourrait dire son "interactivité". Enfin le dernière phrase utilise une métaphore qui revient à comparer l'homme et la machine à des artistes oeuvrant et collaborant ensemble.

 

2) "Son omission..." : les valeurs et les concepts faisant partie de la culture excluent le mécanisme. Pourquoi ? La culture se veut "humaniste" et "spirituelle" ; or la machine est mécanique et matérielle, elle est supposée "bête". Erreur ! N'oublions pas que la machine est fille de l'homme.

"le fonctionnement d'une machine...". Certes l'automatisme fait partie de la machine, c'est même ce qui la différencie essentiellement de l'outil. Mais le propre de la machine est l'autonomie bien davantage que l'automatisme. Et sa capacité à recevoir des informations pour s'adapter et, donc, gagner ne autonomie. Au final, la machine tend à rejoindre l'humain.

 

3) La guerre avec les machines aura t-elle lieu ?

Problématique. D'après Simondon il y a un malentendu entre les hommes et les machines. Incomprises, elles paraissent étrangères, et par suite font figure d'ennemies potentielles. Pourrait-on aller jusqu'à la guerre avec les machines ? Fantasme de science-fiction ou bien réalité pour demain ?

Argumentation (résumé).

  - Thèse : on peut craindre une guerre contre les machines.

Une guerre est un conflit global entre peuples, entre Etats, voire entre "espèces" (comme ici). La but de la guerre est de dominer l'adversaire afin de le soumettre à sa loi. Dans ce cas les machines voudraient-elles faire de nous des machines ? Ou bien nous réduire à l'état de "combustibles" (comme dans le film Matrix) ? C'est un fait que nombre d'histoires de science-fiction développent ce thème : les machines se "retournent" contre les humains. Les dominés deviennent à leur tour dominants... Mais si les machines sont si intelligentes, n'est-ce pas parce qu'elles sont aussi (ou encore) humaines ? Dans ce cas l'hypothèse d'une guerre devient paradoxale.

  - Antithèse : une telle guerre est impossible, sinon insensée

Les machines restent des images et des réalisations de l'intelligence humaine. Elles ne forment pas un monde à part, leurs objectifs sont aussi les nôtres. D'autre part les machines sont peut-être intelligentes, dans un sens, mais cela ne leur confère pas la capacité de vouloir quoi que ce soit ; il y a loin de l'intelligence à la conscience ! Pour que les machines se "retournent" contre les hommes, il faudrait d'abord qu'elles puissent de retourner contre elles-mêmes, ce qui est (entre autre funeste privilège) le propre de l'homme ! En résumé leur autonomie n'atteint pas celle des hommes, elle ne mérite pas le nom de "liberté".

Conclusion. La guerre n'aura pas lieu, mais ce fantasme conserve un sens : il symbolise notre aliénation dans la culture (comme le dit Simondon) tant que nous ne reconnaîtrons pas les machines à leur juste valeur.

 

 

 

 

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