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BERGSON
D'où viennent les idées qui s'échangent ? Quelle est la portée des mots ? Il
ne faut pas croire que la vie sociale soit une habitude acquise et
transmise. L'homme est organisé pour la cité comme la fourmi pour la
fourmilière, avec cette différence pourtant que la fourmi possède les moyens
tout faits d'atteindre le but, tandis que nous apportons ce qu'il faut pour
les réinventer et par conséquent pour en varier la forme. Chaque mot de
notre langue a donc beau être conventionnel, le langage n'est pas une
convention, et il est aussi naturel à l'homme de parler que de marcher. Or,
quelle est la fonction primitive du langage ? C'est d'établir une
communication en vue d'une coopération. Le langage transmet des ordres ou
des avertissements. Il prescrit ou il décrit. Dans le premier cas, c'est
l'appel à l'action immédiate ; dans le second, c'est le signalement de la
chose et de quelqu'une de ses propriétés, en vue de l'action future. Mais
dans un cas comme dans l'autre, la fonction est industrielle, commerciale,
militaire, toujours sociale. Les choses que le langage décrit ont été
découpées dans le réel par la perception humaine en vue du travail humain.
Les propriétés qu'il signale sont les appels de la chose à une activité
humaine. Le mot sera donc le même, comme nous le disions, quand la démarche
suggérée sera la même, et notre esprit attribuera à des choses diverses la
même propriété, se les représentera de la même manière, les groupera enfin
sous la même idée, partout où la suggestion du même parti à tirer, de la
même action à faire, suscitera le même mot. Telles sont les origines du mot
et de l'idée.
DESCARTES Et je m’étais ici particulièrement arrêté à faire voir que, s’il y avait de telles machines, qui eussent les organes et la figure d’un singe, ou de quelque autre animal sans raison, nous n’aurions aucun moyen pour reconnaître qu’elles ne seraient pas en tout de même nature que ces animaux ; au lieu que, s’il y en avait qui eussent la ressemblance de nos corps et imitassent autant nos actions que moralement il serait possible, nous aurions toujours deux moyens très certains pour reconnaître qu’elles ne seraient point pour cela de vrais hommes. Dont le premier est que jamais elles ne pourraient user de paroles, ni d’autres signes en les composant, comme nous faisons pour déclarer aux autres nos pensées. Car on peut bien concevoir qu’une machine soit tellement faite qu’elle profère des paroles, et même qu’elle en profère quelques-unes à propos des actions corporelles qui causeront quelque changement en ses organes : comme, si on la touche en quelque endroit, qu’elle demande ce qu’on lui veut dire ; si en un autre, qu’elle crie qu’on lui fait mal, et choses semblables ; mais non pas qu’elle les arrange diversement, pour répondre au sens de tout ce qui se dira en sa présence, ainsi que les hommes les plus hébétés peuvent faire. Et le second est que, bien qu’elles fissent plusieurs choses aussi bien, ou peut-être mieux qu’aucun de nous, elles manqueraient infailliblement en quelques autres, par lesquelles on découvrirait qu’elles n’agiraient pas par connaissance, mais seulement par la disposition de leurs organes. Car, au lieu que la raison est un instrument universel, qui peut servir en toutes sortes de rencontres, ces organes ont besoin de quelque particulière disposition pour chaque action particulière ; d’où vient qu’il est moralement impossible qu’il y en ait assez de divers en une machine pour la faire agir en toutes les occurrences de la vie, de même façon que notre raison nous fait agir. Or, par ces deux mêmes moyens, on peut aussi connaître la différence qui est entre les hommes et les bêtes. Car c’est une chose bien remarquable, qu’il n’y a point d’hommes si hébétés et si stupides, sans en excepter même les insensés, qu’ils ne soient capables d’arranger ensemble diverses paroles, et d’en composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées ; et qu’au contraire, il n’y a point d’autre animal, tant parlait et tant heureusement né qu’il puisse être, qui fasse le semblable. Ce qui n’arrive pas de ce qu’ils ont faute d’organes, car on voit que les pies et les, perroquets peuvent proférer des paroles ainsi que nous, et toutefois ne peuvent parler ainsi que nous, c’est-à-dire en témoignant qu’ils pensent ce qu’ils disent ; au lieu que les hommes qui, étant nés sourds et muets, sont privés des organes qui servent aux autres pour parler, autant ou plus que les bêtes, ont coutume d’inventer d’eux-mêmes quelques signes, par lesquels ils se font entendre à ceux qui, étant ordinairement avec eux, ont loisir d’apprendre leur langue. Et ceci ne témoigne pas seulement que les bêtes ont moins de raison que les hommes, mais qu’elles n’en ont point du tout. Car on voit qu’il n’en faut que fort peu pour savoir parler ; et d’autant qu’on remarque de. l’inégalité entre les animaux d’une même espèce, aussi bien qu’entre les hommes, et que les uns sont plus aisés à dresser que les autres, il n’est pas croyable qu’un singe ou un perroquet, qui serait des plus parfaits de son espèce, n’égalât en cela un enfant des plus stupides, ou du moins un enfant qui aurait le cerveau troublé, si leur âme n’était d’une nature du tout différente de la nôtre. Et on ne doit pas confondre les paroles avec les mouvements naturels, qui témoignent les passions, et peuvent être imités par des machines aussi bien que par les animaux ; ni penser, comme quelques anciens, que les bêtes parlent, bien que nous n’entendions pas leur langage : car s’il était vrai, puisqu’elles ont plusieurs organes qui se rapportent aux nôtres, elles pourraient aussi bien se faire entendre à nous qu’à leurs semblables. C’est aussi une chose fort remarquable que, bien qu’il y ait plusieurs animaux qui témoignent plus d’industrie que nous en quelques-unes de leurs actions, on voit toutefois que les mêmes n’en témoignent point du tout en beaucoup d’autres : de façon que ce qu’ils font mieux que nous ne prouve pas qu’ils ont de l’esprit ; car, à ce compte, ils en auraient plus qu’aucun de nous et feraient mieux en toute chose ; mais plutôt qu’ils n’en ont point, et que c’est la Nature qui agit en eux, selon la disposition de leurs organes : ainsi qu’on voit qu’une horloge, qui n’est composée que de roues et de ressorts, peut compter les heures, et mesurer le temps, plus justement que nous avec toute notre prudence.
Discours de la méthode,
V, §9. Il n'y a aucune de nos actions extérieures, qui puisse assurer ceux qui les examinent, que notre corps n'est pas seulement une machine qui se remue de soi-même, mais qu'il y a aussi en lui une âme qui a des pensées, excepté les paroles, ou autres signes faits à propos des sujets qui se présentent, sans se rapporter à aucune passion. Je dis les paroles ou autres signes, parce que les muets se servent de signes en même façon que nous de la voix; et que ces signes soient à propos, pour exclure le parler des perroquets, sans exclure celui des fous, qui ne laisse pas d'être à propos des sujets qui se présentent, bien qu'il ne suive pas la raison; et j'ajoute que ces paroles ou signes ne se doivent rapporter à aucune passion, pour exclure, non seulement les cris de joie ou de tristesse, et semblables, mais aussi tout ce qui peut être enseigné par artifice aux animaux; car si on apprend à une pie à dire bonjour à sa maîtresse lorsqu'elle la voit arriver, ce ne peut être qu'en faisant que la prolation de cette parole devienne le mouvement de quelqu'une de ses passions; à savoir, ce sera un mouvement de l'espérance qu'elle a de manger, si l'on a toujours accoutumé de lui donner quelque friandise lorsqu'elle l'a dit; et ainsi toutes les choses qu'on fait faire aux chiens, aux chevaux et aux singes, ne sont que des mouvements de leur crainte, de leur espérance, ou de leur joie, en sorte qu'ils les peuvent faire sans aucune pensée. Or il est, ce me semble, fort remarquable que la parole, étant ainsi définie, ne convient qu'à l'homme seul. Car bien que Montaigne et Charron aient dit qu'il y a plus de différence d'homme à homme, que d'homme à bête, il ne s'est toutefois jamais trouvé aucune bête si parfaite qu'elle ait usé de quelque signe pour faire entendre à d'autres animaux quelque chose qui n'eût point de rapport à ses passions; et il n'y a point d'homme si imparfait, qu'il n'en use; en sorte que ceux qui sont sourds et muets, inventent des signes particuliers, par lesquels ils expriment leurs pensées. Ce qui me semble un très fort argument pour prouver que ce qui fait que les bêtes ne parlent point comme nous, est qu'elles n'ont aucune pensée, et non point que les organes leur manquent. Et on ne peut dire qu'elles parlent entre elles, mais que nous ne les entendons pas; car, comme les chiens et quelques autres animaux nous expriment leurs passions, ils nous exprimeraient aussi bien leurs pensées, s'ils en avaient. Lettre au marquis de Newcastle (23 novembre 1646).
SARTRE (Jean-Paul) On dira que ces diverses tentatives d’expression supposent le langage. Nous n’en disconviendrons pas ; nous dirons mieux : elles sont le langage ou, si l’on veut, un mode fondamental du langage. Car, s’il existe des problèmes psychologiques et historiques touchant l’existence, l’apprentissage et l’utilisation de telle langue particulière, il n’y a aucun problème particulier touchant ce qu’on nomme l’invention du langage. Le langage n’est pas un phénomène surajouté à l’être-pour-autrui : il est originellement l’être-pour-autrui, c’est-à-dire le fait qu’une subjectivité s’éprouve comme objet pour l’autre. Dans un univers de purs objets, le langage ne saurait en aucun cas être « inventé », puisqu’il suppose originellement un rapport à un autre sujet ; et dans l’intersubjectivité des pour-autrui, il n’est pas nécessaire de l’inventer, car il est déjà donné dans la reconnaissance de l’autre. Du seul fait que, quoi que je fasse, mes actes librement conçus et exécutés, mes pro-jets vers mes possibilités ont dehors un sens qui m’échappe et que j’éprouve, je suis langage. C’est en ce sens - et en ce sens seulement - que Heidegger a raison de déclarer que : je suis ce que je dis [1]. Ce langage n’est pas, en effet, un instinct de la créature humaine constituée, il n’est pas non plus une invention de notre subjectivité ; mais il ne faut pas non plus le ramener au pur « être-hors-de-soi » du « Dasein ». Il fait partie de la condition humaine, il est originellement l’épreuve qu’un pour-soi peut faire de son être-pour-autrui et ultérieurement le dépassement de cette épreuve et son utilisation vers des possibilités qui sont mes possibilités, c’est-à-dire vers mes possibilités d’être ceci ou cela pour autrui. Il ne se distingue donc pas de la reconnaissance de l’existence d’autrui. Le surgissement de l’autre en face de moi comme regard fait surgir le langage comme condition de mon être [2]. Ce langage primitif n’est pas forcément la séduction ; nous en verrons d’autres formes ; nous avons d’ailleurs marqué qu’il n’y a aucune attitude primitive en face d’autrui et qu’elles se succèdent en cercle, chacune impliquant l’autre. Mais, inversement, la séduction ne suppose aucune forme antérieure du langage : elle est toute entière réalisation du langage ; cela signifie que le langage peut se révéler entièrement et d’un coup par la séduction comme mode d’être primitif de l’expression. Il va de soi que par langage nous entendons tous les phénomènes d’expression et non pas la parole articulée qui est un monde dérivé et secondaire dont l’apparition peut faire l’objet d’une étude historique. En particulier, dans la séduction, le langage ne vise pas à donner à connaître, mais à faire éprouver. L’Être et le néant, Gallimard, coll. TEL, pp. 422-423
MERLEAU-PONTY (Maurice) Il y a, en particulier, un objet culturel qui va jouer un rôle essentiel dans la perception d’autrui : c’est le langage. Dans l’expérience du dialogue, il se constitue entre autrui et moi un terrain commun, ma pensée et la sienne ne font qu’un seul tissu, mes propos et ceux de l’interlocuteur sont appelés par l’état de la discussion, ils s’insèrent dans une opération commune dont aucun de nous n’est le créateur. Il y a là un être à deux, et autrui n’est plus ici pour moi un simple comportement dans mon champ transcendantal, ni d’ailleurs moi dans le sien, nous sommes l’un pour l’autre collaborateurs dans une réciprocité parfaite, nos perspectives glissent l’une dans l’autre, nous coexistons à travers un même monde. Dans le dialogue présent, je suis libéré de moi-même, les pensées d’autrui sont bien des pensées siennes, ce n’est pas moi qui les forme, bien que je les saisisse aussitôt nées ou que je les devance, et même, l’objection que me fait l’interlocuteur m’arrache des pensées que je ne savais pas posséder, de sorte que si je lui prête des pensées, il me fait penser en retour. C’est seulement après coup, quand je me suis retiré du dialogue et m’en ressouviens, que je puis le réintégrer dans ma vie, en faire un épisode de mon histoire privée, et qu’autrui rentre dans son absence, ou, dans la mesure où il me reste présent, est senti comme une menace pour moi. Phénoménologie de la perception, Gallimard, coll. Tel, p. 407
BENVENISTE
Mais les différences sont considérables et elles aident à prendre conscience
de ce qui caractérise en propre le langage humain. Celle-ci, d'abord,
essentielle, que le message des abeilles consiste entièrement dans la danse,
sans intervention d'un appareil "vocal", alors qu'il n'y a pas de langage
sans voix. D'où une autre différence qui est d'ordre physique. N'étant pas
vocale mais gestuelle, la communication chez les abeilles s'effectue
nécessairement dans des conditions qui permettent une perception visuelle,
sous l'éclairage du jour ; elle ne peut avoir lieu dans l'obscurité. Le
langage humain ne connaît pas cette limitation. Problèmes de linguistique générale.
NIETZSCHE Tout mot devient immédiatement concept par le fait qu'il ne doit pas servir justement pour l'expérience originale, unique, absolument individualisée, à laquelle il doit sa naissance, c'est-à-dire comme souvenir, mais qu'il doit servir en même temps pour des expériences innombrables, plus ou moins analogues, c'est-à-dire, à strictement parler, jamais identiques, et ne doit donc convenir qu'à des cas différents. Tout concept naît de l'identification du non-identique. Aussi certainement qu'une feuille n'est jamais tout à fait identique à une autre, aussi certainement le concept feuille a été formé grâce à l'abandon délibéré de ces différences individuelles, grâce à un oubli des caractéristiques, et il éveille alors la représentation, comme s'il y avait dans la nature, en dehors des feuilles, quelque chose qui serait "la feuille", une sorte de forme originelle selon laquelle toutes les feuilles seraient plissées, dessinées, cernées, colorées, crêpées, peintes, mais par des mains malhabiles au point qu'aucun exemplaire n'aurait été réussi correctement et sûrement comme la copie fidèle de la forme originelle. Introduction théorétique sur la vérité et le mensonge au sens extra-moral (1873) (in Le livre du philosophe, GF)
CASSIRER Ce passage à la forme s'accomplit de diverses façons et selon des principes de construction différents dans la science, dans le langage et dans le mythe ; principes et façons qui coïncident cependant dans le fait que le produit final de leur activité, tel qu'il nous apparaît, ne ressemble plus par aucun trait au simple matériau dont il procède originairement. C'est pourquoi ce n'est que dans la fonction fondamentale de la symbolisation en général, et dans ses diverses directions, que la conscience spirituelle et la conscience sensible sont véritablement distinguées. C'est ici seulement que se substitue à l'abandon passif à l'égard d'un être-là extérieur une activité autonome qui impose à cet être-là certains caractères par lesquels il se scinde pour nous en divers domaines et formes de réalité. En ce sens, le mythe et l'art, le langage et la science, construisent et imposent l'être : ce ne sont pas de simples copies d'une réalité déjà donnée, mais les lignes directrices générales du mouvement de l'esprit, du procès idéel par lequel le réel se constitue pour nous comme unité et pluralité - comme une diversité de configurations qui sont, en dernière instance, unifiées par l'activité signifiante. La philosophie des formes symboliques, Tome I, Intro. Chap. IV.
NIETZSCHE Les divers concepts philosophiques ne sont rien d'arbitraires, ils ne se développent pas chacun pour soi, mais en relation et en parenté entre eux. Si subite et si fortuite que semble leur apparition dans l'histoire de la pensée, ils n'en font pas moins partie d'un même système, tout comme les représentants divers de la faune d'un continent. C'est ce qui apparaît dans la sûreté avec laquelle les philosophes les plus divers viennent tour à tour occuper leur place à l'intérieur d'un certain schéma préalable des philosophies possibles. Une magie invisible les oblige à parcourir sans se lasser un circuit toujours le même ; si indépendants qu'ils se croient les uns des autres dans leur volonté d'élaborer des systèmes, quelque chose en eux les guide, quelque chose les pousse à se succéder dans un ordre défini qui est justement l'ordre systématique inné des concepts, et leur parenté essentielle. Leur pensée, à vrai dire, consiste moins à découvrir qu'à reconnaître, à se souvenir, à retourner en arrière, à réintégrer un très ancien et très lointain habitat de l'âme d'où ces concepts sont jadis sortis. L'activité philosophique, sous ce rapport, est une sorte d'atavisme de très haut rang. L'étrange air de famille qu'ont entre elles toutes les philosophies hindoues, grecques, allemandes, s'explique assez simplement. Dès qu'il y a parenté linguistique, en effet, il est inévitable qu'en vertu d'une commune philosophie grammaticale, les mêmes fonctions grammaticales exerçant dans l'inconscient leur empire et leur direction, tout se trouve préparé pour un développement et un déroulement analogue des systèmes philosophiques, tandis que la route semble barrée à certaines autres possibilités d'interprétation de l'univers. Les philosophies du domaine linguistique ouralo-altaïque (dans lequel la notion de sujet est la plus mal développée) considéreront très probablement le monde avec d'autres yeux et suivront d'autres voies que les Indo-Européeens ou les Musulmans. Le sortilège exercé par certaines fonctions grammaticales est au fond celui qu'exercent certaines évaluations physiologiques et certaines particularités raciales. Cela dit pour réfuter les assertions superficielles de Locke au sujet de l'origine des idées; Par delà le bien et le mal, I, 20
ROUSSEAU
Le premier langage de l'homme, le langage le plus universel, le plus
énergique, et le seul dont il eut besoin, avant qu'il fallût persuader des
hommes assemblés, est le cri de la nature. Comme ce cri n'était arraché que
par une sorte d'instinct dans les occasions pressantes, pour implorer du
secours dans les grands dangers, ou du soulagement dans les maux violents,
il n'était pas d'un grand usage dans le cours ordinaire de la vie, où
règnent des sentiments plus modérés. Quand les idées des hommes commencèrent
à s'étendre et à se multiplier, et qu'il s'établit entre eux une
communication plus étroite, ils cherchèrent des signes plus nombreux et un
langage plus étendu: ils multiplièrent les inflexions de la voix, et y
joignirent les gestes, qui, par leur nature, sont plus expressifs, et dont
le sens dépend moins d'une détermination antérieure. Ils exprimaient donc
les objets visibles et mobiles par des gestes, et ceux qui frappent l'ouïe,
par des sons imitatifs: mais comme le geste n'indique guère que les objets
présents, ou faciles à décrire, et les actions visibles; qu'il n'est pas
d'un usage universel, puisque l'obscurité, ou l'interposition d'un corps le
rendent inutile, et qu'il exige l'attention plutôt qu'il ne l'excite, on
s'avisa enfin de lui substituer les articulations de la voix, qui, sans
avoir le même rapport avec certaines idées, sont plus propres à les
représenter toutes, comme signes institués; substitution qui ne peut se
faire que d'un commun consentement, et d'une manière assez difficile à
pratiquer pour des hommes dont les organes grossiers n'avaient encore aucun
exercice, et plus difficile encore à concevoir en elle-même, puisque cet
accord unanime dut être motivé, et que la parole paraît avoir été fort
nécessaire, pour établir l'usage de la parole.
Discours sur les origines et les fondements de
l'inégalité parmi les hommes
MERLEAU-PONTY (Maurice) Il est vrai que la communication présuppose un système de correspondance tel que celui qui est donné par le dictionnaire, mais elle va au-delà, et c’est la phrase qui donne son sens à chaque mot, c’est pour avoir été employé dans différents contextes que le mot peu à peu se charge d’un sens qu’il n’est pas possible de fixer absolument. Une parole importante, un bon livre imposent leur sens. C’est donc d’une certaine manière qu’ils le portent en eux. Et quant au sujet qui parle, il faut bien que l’acte d’expression lui permette de dépasser lui aussi ce qu’il pensait auparavant et qu’il trouve dans ses propres paroles plus qu’il ne pensait y mettre, sans quoi on ne verrait pas la pensée, même solitaire, chercher l’expression avec tant de persévérance. La parole est donc cette opération paradoxale où nous tentons de rejoindre, au moyen de mots dont le sens est donné, et de significations déjà disponibles, une intention qui, par principe, va au-delà et modifie, fixe elle-même en dernière analyse le sens des mots par lesquels elle se traduit. Phénoménologie de la perception, « Le Cogito », p.445-446, NRF, Collection Blanche, 1945
BERGSON Si […] les fourmis, par exemple, ont un langage, les signes qui composent ce langage doivent être en nombre bien déterminé, et chacun d’eux rester invariablement attaché, une fois l’espèce constituée, à un certain objet ou à une certaine opération. Le signe est adhérent à la chose signifiée. Au contraire, dans une société humaine, la fabrication et l’action sont de forme variable, et, de plus, chaque individu doit apprendre son rôle, n’y étant pas prédestiné par sa structure. Il faut donc un langage qui permette, à tout instant, de passer de ce qu’on sait à ce qu’on ignore. Il faut un langage dont les signes - qui ne peuvent pas être en nombre infini - soient extensibles à une infinité de choses. Cette tendance du signe à se transporter d’un objet à un autre est caractéristique du langage humain. On l’observe chez le petit enfant, du jour où il commence à parler. Tout de suite, et naturellement, il étend le sens des mots qu’il apprend, profitant du rapprochement le plus accidentel ou de la plus lointaine analogie pour détacher et transporter ailleurs le signe qu’on avait attaché devant lui à un objet. " N’importe quoi peut désigner n’importe quoi ", tel est le principe latent du langage enfantin. On a eu tort de confondre cette tendance avec la faculté de généraliser. Les animaux eux-mêmes généralisent, et d’ailleurs un signe, fût-il instinctif, représente toujours, plus ou moins, un genre. Ce qui caractérise les signes du langage humain, ce n’est pas tant leur généralité que leur mobilité. Le signe instinctif est un signe adhérent, le signe intelligent est un signe mobile.
ROUSSEAU On ne commença pas par raisonner, mais par sentir. On prétend que les hommes inventèrent la parole pour exprimer leurs besoins ; cette opinion me paraît insoutenable. L'effet naturel des premiers besoins fut d'écarter les hommes et non de les rapprocher. Il le fallait ainsi pour que l'espèce vint à s'étendre , et que la terre se peuplât promptement ; sans quoi le genre humain se fut entassé dans un coin du monde, et tout le reste fut demeuré désert. De cela seul il suit que l'origine des langues n'est point due aux premiers besoins des hommes ; il serait absurde que de la cause qui les écarte vînt le moyen qui les unit . D'où peut donc venir cette origine ? Des besoins moraux, des passions. Toutes les passions rapprochent les hommes que la nécessité de chercher à vivre force à se fuir. Ce n'est ni la faim, ni la soif, mais l'amour, la haine, la pitié, la colère, qui leur ont arraché les premières voix. Les fruits ne se dérobent point à nos mains ; on peut s'en nourrir sans parler ; on poursuit en silence la proie dont on veut se repaître : mais pour émouvoir un jeune cœur, pour repousser un agresseur injuste, la nature dicte des accents, des cris, des plaintes. Voilà les plus anciens mots inventés, et voilà pourquoi les premières langues furent chantantes et passionnées avant d'être simples et méthodiques. Essai sur l'origine des langues, ch.II
HEGEL Nous n'avons conscience de nos pensées, nous n'avons des pensées déterminées et réelles que lorsque nous leur donnons la forme objective, que nous les différencions de notre intériorité, et que par suite nous les marquons d'une forme externe, mais d'une forme qui contient aussi le caractère de l'activité interne la plus haute. C'est le son articulé, le mot, qui seul nous offre une existence où l'interne et l'externe sont si intimement unis. Par conséquent, vouloir penser sans les mots est une entreprise insensée. Mesmer en fit l'essai et de son propre aveu, il en faillit perdre la raison. Et il est également absurde de considérer comme un désavantage et comme un défaut de la pensée cette nécessité qui lie celle-ci au mot. On croit ordinairement, il est vrai, que ce qu'il y a de plus haut, c'est l'ineffable. Mais c'est là une opinion superficielle et sans fondement ; car en réalité l'ineffable, c'est la pensée obscure, la pensée à l'état de fermentation, et qui ne devient claire que lorsqu'elle trouve le mot. Ainsi le mot donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie. Philosophie de l'Esprit, Psychologie, Esprit théorétique.
ALAIN La langue est un instrument à penser. Les esprits que nous appelons paresseux, somnolents, inertes, sots, vraisemblablement surtout incultes, et en ce sens qu'ils n'ont qu'un petit nombre de mots et d'expressions ; et c'est un trait de vulgarité bien frappant que l'emploi d'un mot tout fait. Cette pauvreté est encore bien riche, comme tes bavardages et les querelles te font voir ; toutefois la précipitation du débit et le retour des mêmes mots montrent bien que ce mécanisme n'est nullement dominé. L'expression prend alors tout son sens. On observera ce bavardage dans tous les genres d'ivresse et de délire. Et je ne crois même point qu'il arrive à l'homme de déraisonner par d'autres causes ; l'emportement dans le discours fait de la folie avec des lieux communs. Aussi est-il vrai que le premier éclair de pensée, en tout homme et en tout enfant, est de trouver un sens à ce qu'il dit. Si étrange que cela soit, nous sommes dominés par la nécessité de parler sans savoir ce que nous allons dire ; et cet état sibyllin est originaire en chacun ; l'enfant parle naturellement avant de penser, et il est compris des autres bien avant qu'il se comprenne lui-même. Penser, c'est donc parler à soi.
Scheler (Max) A la suite d’un certain nombre d’actions accomplies par quelqu’un qui venait de me parler et dont j’avais cru percevoir les sentiments et les intentions, je puis être forcé d’arriver à la conclusion que je l’ai mal compris ou qu’il m’a trompé, ou qu’il fait preuve à mon égard de simulation, etc. Ce faisant, je formule réellement des jugements se rapportant à ses expériences psychiques. (...) Mais n’oublions pas, à cette occasion, que les prémisses matérielles de ces jugements et conclusions reposent sur les données fournies par la perception pure et simple, soit de l’homme auquel nous avons affaire, soit d’autres hommes-, elles supposent donc ces perceptions directes et immédiates. C’est ainsi, par exemple, que je ne vois pas seulement les « yeux » d’un autre : je vois aussi qu’« il me regarde » ; je vois même qu’« il me regarde, de façon à ce que je ne voie pas qu’il me regarde ». Je perçois ainsi qu’il « prétend » ressentir ce qu’en réalité il ne ressent pas, qu’il déchire le lien (qui m’est connu) entre sa vie psychique et son « expression naturelle » et que là où son expérience psychique exige un phénomène d’expression déterminé, il met à la place un mouvement d’expression tout à fait différent. C’est ainsi, par exemple, que si je me rends compte de son mensonge, ce n’est pas en me disant qu’il doit bien savoir que les choses ne sont pas telles qu’il les représente ou expose ou décrit : dans certaines circonstances, je suis capable de percevoir directement son mensonge, de surprendre pour ainsi dire l’acte par lequel il ment. Je puis aussi dire raisonnablement à quelqu’un : « vous voulez dire autre chose que ce que vous dites ; vous vous exprimez mal » : c’est-à-dire que je saisis le sens de ce qu’il voulait dire, sens qui ne découle certainement pas de ses paroles, car s’il en était ainsi, je ne pourrais pas les corriger conformément à l’intention que j’attribue d’avance à leur auteur. Nature et Forme de la sympathie (1913), trad. M. Lefebvre, Petite Bibliothèque Payot, pp. 353-355.
SARTRE (Jean-Paul) Pour moi, la
pensée ne se confond pas avec le langage. Il fut un temps où l'on
définissait la pensée indépendamment du langage comme quelque chose
d'insaisissable, d'ineffable, qui préexistait à l'expression. Aujourd'hui on
tombe dans l'erreur inverse. On voulait nous faire croire que la pensée
c'est seulement du langage, comme si le langage lui-même n'était pas parlé. HOBBES Les noms des choses qui ont la propriété de nous affecter, c'est-à-dire de celles qui nous procurent du plaisir ou du déplaisir, ont, dans la conversation courante des hommes, une signification changeante parce que tous les hommes ne sont pas affectés de la même façon par la même chose, ni le même homme à des moments différents. Etant donné en effet que tous les noms sont donnés pour signifier nos représentations et que toutes nos affections ne sont rien d'autre que des représentations, lorsque nous avons des représentations différentes des mêmes choses, nous ne pouvons pas facilement éviter de leur donner des noms différents. Car même si la nature de ce que nous nous représentons est la même, il reste que la diversité des façons que nous avons de la recueillir, diversité qui est fonction de la différence de constitution de nos corps et des préventions de notre pensée, donne à chaque chose une teinture de nos différentes passions. C'est pourquoi, lorsqu'ils raisonnent, les hommes doivent prendre garde aux mots, lesquels ont aussi, au delà de la signification de ce que nous imaginons leur être propre, une signification renvoyant à la nature, à la disposition et à l'intérêt de celui qui parle ; tels sont les noms des vertus et des vices: car un homme appelle sagesse ce qu'un autre appelle crainte; et l'un appelle cruauté ce qu'un autre appelle justice; l'un prodigalité ce qu'un autre appelle magnificence; l'un gravité ce qu'un autre appelle stupidité, etc. Il en résulte que de tels noms ne peuvent jamais être les véritables fondements d'aucune espèce de raisonnement. Les métaphores et les figures du discours ne le peuvent pas davantage : mais elles sont moins dangereuses parce qu'elles professent leur caractère changeant, ce que ne font pas les autres noms.
Léviathan, c.4.
HOBBES L’usage général de la parole est de transformer notre discours mental en discours verbal, et l’enchaînement de nos pensées en un enchaînement de mots ; et ceci en vue de deux avantages : d’abord d’enregistrer les consécutions de nos pensées ; celles-ci, capables de glisser hors de notre souvenir et de nous imposer ainsi un nouveau travail, peuvent être rappelées par les mots qui ont servi à les noter ; le premier usage des dénominations est donc de servir de marques ou de notes en vue de la réminiscence. L’autre usage consiste, quand beaucoup se servent des mêmes mots, en ce que ces hommes se signifient l’un à l’autre, par la mise en relation et l’ordre de ces mots, ce qu’ils conçoivent ou pensent de chaque question, et aussi ce qu’ils désirent, ou qu’ils craignent, ou qui éveille en eux quelque autre passion. Dans cet usage, les mots sont appelés des signes. Les usages particuliers de la parole sont les suivants : premièrement, d’enregistrer ce qu’en y pensant on trouve être soit la cause d’une chose présente ou passée, soit ce que les choses présentes ou passées peuvent produire ou réaliser : en somme, c’est l’acquisition des arts. Deuxièmement, d’exprimer à autrui la connaissance que l’on a atteinte : il s’agit là de se conseiller et de s’enseigner les uns les autres. Troisièmement, de faire connaître à autrui ses volontés et ses projets, de façon que nous recevions les uns des autres une aide mutuelle. Quatrièmement, de contenter et de charmer soit autrui soit nous-mêmes en jouant innocemment avec nos mots, pour le plaisir ou l’agrément.
Léviathan, c.4.
01/01/06
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