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Explication d'un texte de Emile
Benveniste

Problèmes de linguistique générale,
t. I, Éd. Gallimard, 1966, pp. 29
En posant l'homme dans sa relation avec la nature ou dans
sa relation avec l'homme, par le truchement du langage, nous posons la
société. Cela n'est pas coïncidence historique mais enchaînement nécessaire.
Car le langage se réalise toujours dans une langue, dans une structure
linguistique définie et particulière, inséparable d'une société définie et
particulière. Langue et société ne se conçoivent pas l'une sans l'autre.
L'une et l'autre sont données. Mais aussi l'une et l'autre sont apprises par
l'être humain, qui h'en possède pas la connaissance innée. L'enfant naît et
se développe dans la société des hommes. Ce sont des humains adultes, ses
parents, qui lui inculquent l'usage de la parole. L'acquisition du langage
est une expérience qui va de pair chez l'enfant avec la formation du symbole
et la construction de l'objet. Il apprend les choses par leur nom; il
découvre que tout a un nom et que d'apprendre les noms lui donne la
disposition des choses. Mais il découvre aussi qu'il a lui-même un nom et
que par là il communique avec son entourage. Ainsi s'éveille en lui la
conscience du milieu social où il baigne et qui façonnera peu à peu son
esprit par l'intermédiaire du langage.
À mesure qu'il devient capable d'opérations intellectuelles plus complexes,
il est intégré à la culture qui l'environne. J'appelle culture le milieu
humain, tout ce qui, par-delà l'accomplissement des fonctions biologiques,
donne à la vie et à l'activité humaine forme, sens et contenu. La culture
est inhérente à la société des hommes, quel que soit
le niveau de civilisation. Par la langue, l'homme assimile la culture, la
perpétue : ou la transforme. Or comme chaque langue, chaque culture met en
œuvre un appareil spécifique de symboles en lequel s'identifie chaque'
société. La diversité des langues, la diversité des cultures, leurs
changements, font apparaître la nature conventionnelle du symbolisme qui les
articule. C'est en définitive le symbole qui noue ce lien vivant entre.
l'homme, la langue et la culture.
(Abrégé)
Introduction
- E.B. est un linguiste célèbre par sa "théorie de
l'énonciation", cad l'étude du langage "en situation", le langage comme
phénomène social.
- Le thème du texte est précisément le rapport entre langage, société et
culture.
- Le problème est de savoir comment opère cette union : est-ce un fait
historique ou une
nécessité structurelle? La thèse de l'auteur apparaît à la fin du texte:
"c'est en définitive le symbole qui noue ce lien vivant entre l'homme, le
langage et la culture".
- On atteint cette conclusion par trois étapes :
1) ligne 1 à 8 : langue et société sont intrinsèquement nouées
2) ligne 9 à 17 : l'acquisition du langage chez l'enfant est une expérience
sociale
3) ligne 18 à la fin: la langue est le véhicule d'une culture, inhérente à
toute société
I - Le lien entre langue et société
1) Homme, langage et société (1 à 3). La première
remarque du texte est globalement anthropologique : on associe les notions
de langage et de société. Cette association est marquée par la répétition
suivante: "en posant ... nous posons". "Poser", en philosophie, signifie :
définir l'existence de quelque chose. L'existence de l'homme est relation
: avec la nature, avec l'homme. Cette relation n'est rien d'autre que le
langage. "Truchement" veut dire : médiation, intermédiaire. Le langage est
le mode de relation spécifique à l'homme: une relation qui est
communication. La société est le mode de communication spécifique à l'homme,
cad une communauté organisée. Le lien entre langage et société n'est pas une
coïncidence historique, comme si, par hasard, la société avait rencontré le
langage, ou comme si, par hasard, l'être parlant s'était organisé en
société. Non, il y a enchaînement nécessaire car
le langage, comme la société, est une organisation, un ensemble de règles. ~
2) Langues, langage et société (4 à 6). Ne pas confondre langue et
langage. La langue est l'existence sociale du langage, sa "réalisation". La
langue n'est pas une fonction mais une structure, une organisation pure où
chaque partie est liée à toutes les autres. Le linguiste Saussure écrivait:
"dans la langue il n'y a que des différences". Le mot "loup" par exemple,
avant de se rapporter à un animal particulier, se rapporte par distinction à
d'autres mots comme "chien", "chacal", etc. Chaque langue est définie et
particulière: autant de langues que d'ethnies, selon des facteurs régionaux,
historiques, géographiques. Chaque langue est particulière exactement comme
chaque société. Il n'est pas question en effet de croire en l'existence
d'une langue unique ou une langue originelle : ceci n'est rien qu'un mythe,
d'ailleurs politiquement dangereux (la plus originelle serait la plus "pure"
... ).
3) Langue et société : un mode de donation particulier (7 à 8). Que
signifie que l'un et l'autre sont données? "Donné" signifie "ce qui est
déjà-là", extérieur à l'individu, mais intégré par lui. La langue en effet
existe sans moi. La société aussi. Je vais assimiler la langue, je vais être
assimilé par la société. Par définition, ce qui est "donné" n'est pas inné.
La donation est donc suivie d'un apprentissage. Là encore, on a pu croire
dans le passé que la connaissance de la langue était innée, tout comme
l'instinct social, la "sociabilité". Aristote: "l'homme est un animal
politique". Sauf que ceci n'est pas naturel, puisque cela dépend d'un
facteur non naturel, la langue.
ll - L'acquisition du langage
1) Education et usage de la parole (9 à 10). Le fait
de mettre en relation enfant et société montre que l'enfant est d'emblée
immergé dans un système de règles, de lois. La relation avec les adultes
accentue ce rapport nécessaire à la loi. Comme la société, la langue est
faite de règles' et de lois: faites/ne faites pas, dites/ne dites pas ... La
parole est l'aspect concret du langage, sa mise en situation individuelle.
Cet usage n'est pas libre : il y a un "mode d'emploi".
2) Acquisition du langage et "prise de possession du monde" : le
nom (10 à 14). Ici il faut souligner un parallèle entre la fonction du
mot et la fonction de l'outil, en tant qu'ils permettent tous deux une
appropriation du monde. Tous deux reposent sur le principe économique de la
répétition : le mot sert à désigner plusieurs choses, l'outil sert à
effectuer plusieurs travaux. De cette manière, efficace, l'homme prend
possession du monde. De plus, le nom propre sert à désigner une personne, il
constitue une signature, presque un acte de propriété.
3) La découverte de soi et des autres par le langage (14 à 17). La
"conscience du milieu social" et le "façonnage de l'esprit" s'effectue grâce
au langage. Il s'agit d'une double opération, mais essentiellement liée, car
en utilisant une langue l'individu "partage", voire "adopte" certaines
significations implicites de cette langue. On peut prétendre en effet que la
langue a, par elle-même, une influence sur la manière de penser d'un peuple
(les anglais sont "pragmatiques" car leur langue se prête mal aux
généralités abstraites ?).
III - Le lien entre langue et culture: le symbolisme
1) Définition de la culture (18 à 23). Comme la
langue, la culture est donnée : elle est un environnement, un milieu humain.
Mais elle doit être intégrée et assimilée. La culture représente tout ce qui
nous vient de la tradition, par héritage, et non par hérédité naturelle.
"Forme, sens et contenu" signifient aussi bien: aspect, finalité, et
signification. On retrouve ici la thèse de Lévi-Strauss selon laquelle la
culture est inhérente à la société humaine. On ne doit pas confondre
"culture" et "civilisation", ce dernier terme étant associé trop souvent à
la seule culture occidentale et à l'idéologie du "progrès".
2) La fonction du symbolisme (23 à fin). Posons d'abord que la langue
est bien le véhicule de la culture. Un symbole, en général, est la
représentation abstraite d'une chose. Un mot, mais aussi une image, un
graphisme. Le symbole est quelque chose de plus vaste que le "signe"
linguistique: ce dernier est pris dans un "système" plus limité, celui de la
langue. La culture est donc un ensemble de symboles, changeant, mouvants et
vivants. Plus précisément, la culture est ce qui "met en oeuvre" les
symboles et les rend créatifs... Mais en même temps, c'est le symbole qui
articule la langue, l'homme, et la culture. "Symbole" signifie avant tout
"union". Enfin le symbolisme est dit "conventionnel", tout comme la langue:
il y a une nécessité seulement historique (non naturelle) qui préside à la
formation des symboles.
Conclusion. De ce texte, on retire l'impression que la
notion d'humanité ou d'Homme en général tend à se dissoudre dans celles de
langue, de culture, de symbole. L'Homme ne seraitil plus le centre de la
pensée philosophique ?