|
Philosophie-en-france un site de Didier Moulinier |
![]() |
|
|
|
|
remonter vers > leçon voir aussi > td - corrigés - liens
FREUD Sigmund
L'homme n'est point cet être débonnaire, au coeur
assoiffé d'amour, dont on dit qu'il se défend quand on l'attaque, mais un
être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives
une bonne somme d'agressivité. Pour lui, par conséquent, le prochain n'est
pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possibles, mais aussi un
objet de tentation. L'homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin
d'agression aux dépens de son prochain, d'exploiter son travail sans
dédommagements, de l'utiliser sexuellement sans son consentement, de s
approprier ses biens, de l'humilier, de lui infliger des souffrances, de le
martyriser et de le tuer. Homo homini lupus : qui aurait le courage, en face
de tous ces Enseignements de la vie et de l'histoire, de s'inscrire en faux
contre cet adage ? En règle générale, cette agressivité cruelle ou bien
attend une provocation ou bien se met au service de quelque dessein dont le
but serait tout aussi accessible par des moyens plus doux. Dans certaines
circonstances favorables en revanche, quand par exemple les forces morales
qui s'opposaient à ces manifestations et jusque-là les inhibaient, ont été
mises hors d'action, l'agressivité se manifeste aussi de façon spontanée,
démasque sous l'homme la bête sauvage qui perd alors tout égard pour sa
propre espèce... Malaise dans la civilisation
LEBON Gustave La vie consciente de l'esprit ne représente qu'une très faible part auprès de sa vie inconsciente. L'analyste le plus subtil, l'observateur le plus pénétrant, n'arrive à découvrir qu'un bien petit nombre des mobiles inconscients qui le mènent. Nos actes conscients dérivent d'un substratum inconscient formé surtout d'influences héréditaires. Ce substratum renferme les innombrables résidus ancestraux qui constituent l'âme de la race. Derrière les causes avouées de nos actes, se trouvent des causes secrètes ignorées de nous. La plupart de nos actions journalières sont l'effet de mobiles cachés qui nous échappent. C'est surtout par les éléments inconscients composant l'âme d'une race, que se ressemblent tous les individus de cette race. C'est par les éléments conscients, fruits de l'éducation mais surtout d'une hérédité exceptionnelle, qu'ils diffèrent. Les hommes les plus dissemblables par leur intelligence ont des instincts, des passions, des sentiments parfois identiques. Dans tout ce qui est matière de sentiment : religion, politique, morale, affections, antipathies, etc., les hommes les plus éminents ne dépassent que bien rarement le niveau des individus ordinaires. Entre un célèbre mathématicien et son bottier un abîme peut exister sous le rapport intellectuel, mais au point de vue du caractère et des croyances la différence est souvent nulle ou très faible. Or, ces qualités générales du caractère, régies par l'inconscient et possédées à peu près au même degré par la plupart des individus normaux d'une race, sont précisément celles qui, chez les foules, se trouvent mises en commun. Dans l'âme collective, les aptitudes intellectuelles des hommes, et par conséquent leur individualité, s'effacent. L'hétérogène se noie dans l'homogène, et les qualités inconscientes dominent. Psychologie des foules (1895), P. U. F., 1971, p. 12
BRUNSCHVICG Léon Toutes mes idées me sont éternellement présentes ; la pensée en acte que le regard de ma conscience éclaire, et semble isoler par là-même, en réalité les contient toutes également en acte, et entretient avec elles mille rapports que seule discerne une analyse attentive. Dans la moindre ligne que j'écris, dans la plus insignifiante des phrases que je prononce; se retrouve l'influence de tous les livres que j'ai lus, et dont je n'e pourrais même dire le titre, de toutes les paroles que j'ai entendues, de toutes les pages que j'ai moi-même écrites : tous ces éléments, demeurés en moi inséparables les uns des autres, constituent par leur pénétration mutuelle et leur continuité ce fonds permanent de l'intelligence qui s'appelle le tour d'esprit. L'idéalisme critique résout donc l'énigme de l'inconscient comme celle du souvenir. Dans la conscience présente, en tant qu'elle est riche de la totalité de notre expérience, en tant qu'elle est animée par l'activité ordonnatrice de la raison, il trouve de quoi constituer la vérité certaine, et fonder ainsi la réalité, du passé. De même, s'il affirme à juste titre la priorité chronologique de l'inconscient, c'est parce qu'il l'affirme à titre de relation, suggérée par la conscience et qui ne commence à exister qu'à partir du moment où la conscience s'est démontrée à elle-même la nécessité de ce .moment explicatif. L'inconscient est donc dépassé, dès qu'il est découvert : lux seipsam et tenebras manifestat. (La lumière révèle à la fois la clarté et les ténèbres.)
FREUD Sigmund
*On nous conteste de tous côtés le droit
d'admettre un psychique inconscient et de travailler scientifiquement avec
cette hypothèse. Nous pouvons répondre à cela que l'hypothèse de
l'inconscient est nécessaire et légitime, et que nous possédons de multiples
preuves de l'existence de l'inconscient. Elle est nécessaire, parce que les
données de la conscience sont extrêmement lacunaires ; aussi bien chez
l'homme sain que chez le malade, il se produit fréquemment des actes
psychiques qui, pour être expliqués, présupposent d'autres actes qui, eux,
ne bénéficient pas du témoignage de la conscience. Ces actes ne sont pas
seulement les actes manqués et les rêves, chez l'homme sain, et tout ce
qu'on appelle symptômes psychiques et phénomènes compulsionnels chez le
malade ; notre expérience quotidienne la plus personnelle nous met en
présence d'idées qui nous viennent sans que nous en connaissions l'origine,
et de résultats de pensée dont l'élaboration nous est demeurée cachée. Tous
ces actes conscients demeurent incohérents et incompréhensibles si nous nous
obstinons à prétendre qu'il faut bien percevoir par la conscience tout ce
qui se passe en nous en fait d'actes psychiques ; mais ils s'ordonnent dans
un ensemble dont on peut montrer la cohérence, si nous interpolons les actes
inconscients inférés. Or, nous trouvons dans ce gain de sens et de cohérence
une raison, pleinement justifiée, d'aller au-delà de l'expérience immédiate.
Et s'il s'avère de plus que nous pouvons fonder sur l'hypothèse de
l'inconscient une pratique couronnée de succès, par laquelle nous
influençons, conformément à un but donné, le cours des processus conscients,
nous aurons acquis, avec ce succès, une preuve incontestable de l'existence
de ce dont nous avons fait l'hypothèse. L'on doit donc se ranger à l'avis
que ce n'est qu'au prix d'une prétention intenable que l'on peut exiger que
tout ce qui se produit dans le domaine psychique doive aussi être connu d la
conscience. Métapsychologie, L'inconscient.
DESCARTES Toutes les choses qu'on fait faire aux chiens, aux chevaux et aux singes, ne sont que des mouvements de leur crainte, de leur espérance, ou de leur joie, en sorte qu'ils les peuvent faire sans aucune pensée. Or il· est, ce me semble, fort remarquable que la parole [ ... ] ne convient qu'à l'homme seul. Car bien que· Montaigne et Charron aient dit qu'il y a plus de différence d'homme à homme, que d 'homme à bête, il ne s'est toutefois jamais trouvé aucune bête si parfaite, qu'elle ait usé de quelque signe, pour faire entendre à d'autres animaux quelque chose qui n'eût point de rapport à ses passions; et il n'y a point d'homme si imparfait, qu'il n'en use; en sorte que ceux qui sont sourds et muets, inventent des signes particuliers, par lesquels ils expriment leurs pensées. Ce qui me semble un très fort argument pour prouver que ce qui fait que les bêtes ne parlent point comme nous, est qu'elles n'ont aucune pensée, et non point que les organes leur manquent. Et on ne peut dire qu'elles parlent entre elles, mais que nous ne les entendons pas; car, comme les chiens et quelques autres animaux nous expriment leurs passions, ils nous exprimeraient aussi bien leurs pensées, s'ils en avaient. Je sais bien que les bêtes font beaucoup de choses mieux que nous, mais je ne m'en étonne pas; car cela même sert à prouver qu'elles agissent naturellement et par ressorts, ainsi qu'une horloge, laquelle montre bien mieux l'heure qu'il est, que notre jugement ne nous l'enseigne. Et sans doute que, lorsque les hirondelles viennent au printemps, elles agissent en cela comme des horloges. Tout ce que font les mouches à miel est de même nature, et l'ordre que tiennent les grues en volant, et celui qu'observent les singes en se battant, s'il est vrai qu'ils en observent quelqu'un, et enfin l'instinct d'ensevelir leurs morts n'est pas plus étrange que celui des chiens et des chats qui grattent la terre pour ensevelir leurs excréments, bien qu’ils ne les ensevelissent presque jamais : ce qui montre bien qu’ils ne le font que par instinct, et sans y penser. SCHOPENHAUER Jusqu'ici, on n'a considéré comme manifestation de la volonté que les modifications qui ont pour cause un motif, c'est-à-dire une représentation ; c'est pourquoi on n'attribuait la volonté qu'à l'homme et, à la rigueur, aux animaux, attendu que la connaissance et la représentation [ ... ], sont les caractères mêmes de l'animalité. Mais nous ne voyons que trop, par l'instinct et le caractère industrieux de certains animaux, que la volonté agit encore là où elle n'est pas guidée par la connaissance; qu'ils aient des représentations et une connaissance, ce n'est pas une considération qui puisse nous arrêter ici, car le but auquel ils travaillent comme si c'était un motif connu, ils l'ignorent parfaitement. Leur activité n'est pas réglée par un mobile, elle n'est pas accompagnée de représentation, et nous prouve clairement que la volonté peut agir sans aucune espèce de connaissance. Le jeune oiseau n'a aucune représentation des œufs pour lesquels il construit un nid, ni la jeune araignée de la proie pour laquelle elle tisse un filet, ni le fourmi-lion de la fourmi pour qui il prépare une fosse. La larve du cerf-volant creuse dans le bois le trou où doit s'accomplir sa métamorphose, deux fois plus grand s'il doit en résulter un mâle que si c'est une femelle, afin de ménager une place pour les cornes dont la larve n'a évidemment aucune représentation. Dans cet acte particulier de ces animaux, l'activité se manifeste aussi clairement que dans tous les autres; seulement c'est une activité aveugle, qui est accompagnée de connaissance, mais non dirigée par elle. [ ... ] Chez nous aussi, la volonté est' aveugle dans toutes les fonctions de notre corps, que ne règle aucune connaissance, dans tous les processus vitaux et végétatifs, dans la digestion, la sécrétion, la croissance, la reproduction. Ce ne sont pas seulement les actions du corps, c'est le corps entier lui-même qui est, nous l'avons vu, l'expression phénoménale de la volonté, la volonté objectivée, la volonté devenue concrète; tout ce qui se passe en lui doit donc sortir de la volonté; ici, toutefois, cette volonté n'est plus guidée par la conscience, elle n'est plus réglée par des motifs. NIETZSCHE Après avoir assez longtemps lu entre les lignes des philosophes et épié tous leurs tours et détours, j'en arrive à la conclusion que la majeure partie de la pensée consciente doit être imputée aux activités instinctives, s'agît-il même de la pensée philosophique ; sur ce chapitre nous devons réviser nos jugements, comme nous avons dû les réviser en matière d'hérédité et de « qualités innées ». De même que le fait de la naissance ne tient aucune place dans l'ensemble du processus de l'hérédité, de même la « conscience » ne s'oppose jamais à l'instinct d'une manière décisive, pour l'essentiel, la pensée consciente d'un philosophe est secrètement guidée par des instincts qui l'entraînent de force dans des chemins déterminés. A l'arrière-plan aussi de toute la logique et de son apparente liberté de mouvement, se dressent des évaluations, ou pour parler plus clairement, des exigences physiologiques qui visent à conserver un certain mode de vie. On affirme, par exemple, que le déterminé a plus de valeur que l'indéterminé, ou que l'apparence vaut moins que la « vérité » ; mais quelle que soit, pour nous, la valeur normative de pareilles appréciations, il se pourrait qu'elles ne soient que des jugements superficiels, une sorte particulière de niaiserie*, celle justement que peut réclamer la conservation d'individus de notre espèce. A supposer tout au moins que l'homme ne soit pas « la mesure des choses... Par-delà bien et mal, I, Des préjugés des philosophes, § 3, OPC p. 23 ALAIN Le freudisme, si fameux, est un art d'inventer en chaque homme un animal redoutable, d'après des signes tout à fait ordinaires; les rêves sont de tels signes; les hommes ont toujours interprété leurs rêves, d'où un symbolisme facile. Freud se plaisait à montrer que ce symbolisme facile nous trompe et que nos symboles sont tout ce qu'il y a d'indirect. Les choses du sexe échappent évidemment à la volonté et à la prévision; ce sont des crimes de soi, auxquels on assiste. On devine par là que ce genre d'instinct offrait une riche interprétation. L'homme est obscur à lui-même; cela est à savoir. Seulement il faut éviter ici plusieurs erreurs que fonde le terme d'inconscient. La plus grave de ces erreurs est de croire que l'inconscient est un autre Moi; un Moi qui a ses préjugés, ses passions et ses ruses; une sorte de mauvais ange, diabolique conseiller. Contre quoi il faut comprendre qu'il n'y a point de pensées en nous sinon par l'unique sujet, Je; cette remarque est d'ordre moral [ ... ] En somme, il n'y a pas d'inconvénient à employer couramment le terme d'inconscient; c'est un abrégé du mécanisme. Mais, si on le grossit, alors commence l'erreur; et, bien pis, c'est une faute. Éléments de philosophie, Gallimard, 1941, Livre deuxième, chap. XVI, note p. 146
BOEHME Jacob Si nous considérons le monde visible avec son être et que nous considérions la vie des créatures, nous y trouvons alors un symbole du monde invisible selon l'esprit qui est latent dans le monde visible comme l'âme dans le corps, et nous y voyons que le Dieu caché est proche de tout et compénètre tout, tout en restant parfaitement caché à l'être visible. [ ... ] Les choses visibles et sensibles sont un être de l'Invisible; de l'Invisible, de l'Insaisissable proviennent le Visible et le Saisissable : de l'expression ou de l'exhalaison de la force invisible s'est dégagé l'être visible; le Verbe invisible et spirituel de la force invisible est devenu l'être visible; le Verbe invisible et spirituel de la force divine agit avec et par l'être visible, ainsi que l'âme avec et par le corps. L'homme en tant qu'âme, l'homme intérieur et spirituel, a été introduit dans l'image visible par l'inopération ou l'inhalation du Verbe invisible des forces divines, afin de donner à l'image créée l'intelligence où résident la science de l'homme et sa connaissance de l'être invisible et visible. L'homme a donc reçu la puissance du Verbe invisible de Dieu afin de réexprimer, en sorte qu'il exprime à son tour le Verbe caché de la science divine dans· des formes distinctes, à la manière des créatures temporelles; et il forme ce Verbe spirituel selon les choses animées et organiques, formation par laquelle la sagesse de Dieu est modelée en formes distinctes, ainsi que cela: apparaît quand l'intelligence humaine exprime toutes les forces dans leur propriété et donne un nom à toutes choses, d'après la propriété de chaque chose : grâce à quoi la sagesse cachée est connue et comprise en sa force divine, afin que l'Invisible joue avec le Visible et s 'y transforme en sensibilité et aperception de soi-même.
SARTRE Jean-Paul Si en effet nous repoussons le langage et la mythologie chosiste de la psychanalyse nous nous apercevons que la censure, pour appliquer son activité avec discernement, doit connaître ce qu'elle refoule. Si nous renonçons en effet à toutes les métaphores représentant le refoulement comme un choc de forces aveugles, force est bien d'admettre que la censure doit choisir et, pour choisir, se représenter. D'où viendrait, autrement, qu'elle laisse passer les impulsions sexuelles licites, qu'elle tolère que les besoins (faim, soif, sommeil) s'expriment dans la claire conscience? Et comment expliquer qu'elle peut relâcher sa surveillance, qu'elle peut même être trompée par les déguisements de l'instinct? Mais il ne suffit pas qu'elle discerne les tendances maudites, il faut encore qu'elle les saisisse comme à refouler, ce qui implique chez elle à tout le moins une représentation de sa propre activité. En un mot, comment la censure discernerait-elle les impulsions refoulables sans avoir conscience de les discerner? Peut-on concevoir un savoir qui serait ignorance de soi? Savoir, c'est savoir qu'on sait, disait Alain. Disons plutôt: tout savoir est conscience de savoir. Ainsi les résistances du malade impliquent au niveau de la censure une représentation du refoulé en tant que tel, une compréhension du but vers quoi tendent les questions du psychanalyste et un acte de liaison synthétique par lequel elle compare la vérité du complexe refoulé à l'hypothèse psychanalytique qui le vise. Et ces différentes opérations à leur tour impliquent que la censure est consciente (de) soi. Mais de quel type peut être la conscience (de) soi de la censure? Il faut qu'elle soit conscience (d')être conscience de la tendance à refouler, mais précisément pour n'en être pas conscience. Qu'est-ce à dire sinon que la censure doit être de mauvaise foi? La psychanalyse ne nous a rien fait gagner puisque, pour supprimer la mauvaise foi, elle a établi entre l'inconscient et la conscience une conscience autonome et de mauvaise foi. L'Être et le Néant (943), Tel, Gallimard, p. 88.
FREUD Sigmund Les pulsions du « ça » aspirent à des satisfactions immédiates, brutales, et n'obtiennent ainsi rien, ou bien même se causent un dommage sensible. Il échoit maintenant pour tâche au « moi » de parer à ces échecs, d'agir comme intermédiaire entre les prétentions du « ca » et les oppositions que celui-ci rencontre de la part du monde réel extérieur. Le « moi » déploie son activité dans deux directions. D'une part, il observe, grâce aux organes des sens, du système de la conscience, le monde extérieur, afin de saisir l'occasion propice à une satisfaction exempte de périls ; d'autre part, il agit sur le « ça », tient en bride les passions de celui-ci, incite les instincts à ajourner leur satisfaction ; même, quand cela est nécessaire, il leur fait modifier les buts auxquels ils tendent ou les abandonner contre des dédommagements. En imposant ce joug aux élans du « ca », le « moi » remplace le principe de plaisir, primitivement seul en vigueur, par le principe dit de réalité, qui certes poursuit le même but final, mais en tenant compte des conditions imposées par le monde extérieur. Psychanalyse et médecine. FREUD Sigmund
Dans certaines maladies et, de fait, justement
dans les névroses, que nous étudions, il en est autrement. Le moi se sent
mal à l'aise, il touche aux limites de sa puissance en sa propre maison,
l'âme. Des pensées surgissent subitement dont on ne sait d'où elles
viennent ; on n'est pas non plus capable de les chasser. Ces hôtes étrangers
semblent même être plus forts que ceux qui sont soumis au moi. (...)
DESCARTES Je passe maintenant à votre question, touchant les causes qui nous incitent souvent à aimer une personne plutôt qu'une autre, avant que nous en connaissions le mérite ; et j'en remarque deux, qui sont, l'une dans l'esprit, et l'autre dans le corps. Mais pour celle qui n'est que dans l'esprit, elle présuppose tant de choses touchant la nature de nos âmes, que je n'oserais entreprendre de les déduire dans une lettre. Je parlerai seulement de celle du corps. Elle consiste dans la disposition des parties de notre cerveau, soit que cette disposition ait été mise en lui par les objets des sens, soit par quelque autre cause. Car les objets qui touchent nos sens meuvent par l'entremise des nerfs quelques parties de notre cerveau, et y font comme certains plis, qui se défont lorsque l'objet cesse d'agir ; mais la partie où ils ont été faits demeure par après disposée à être pliée derechef en la même façon par un autre objet qui ressemble en quelque chose au précédent, encore qu'il ne lui ressemble pas en tout. Par exemple, lorsque j'étais enfant, j'aimais une fille de mon âge, qui était un peu louche ; au moyen de quoi, l'impression qui se faisait par la vue en mon cerveau, quand je regardais ses yeux égarés, se joignait tellement à celle qui s'y faisait aussi pour émouvoir en moi la passion de l'amour, que longtemps après, en voyant des personnes louches, je me sentais plus enclin à les aimer qu'à en aimer d'autres, pour cela seul qu'elles avaient ce défaut ; et je ne savais pas néanmoins que ce fût pour cela. Au contraire, depuis que j'y ai fait réflexion, et que j'ai reconnu que c'était un défaut, je n'en ai plus été ému. Ainsi, lorsque nous sommes portés à aimer quelqu'un, sans que nous en sachions la cause, nous pouvons croire que cela vient de ce qu'il y a quelque chose en lui de semblable à ce qui a été dans un autre objet que nous avons aimé auparavant, encore que nous ne sachions pas ce que c'est Et bien que ce soit plus ordinairement une perfection qu'un défaut, qui nous attire ainsi à l'amour ; toutefois, à cause que ce peut être quelquefois un défaut, comme en l'exemple que j'ai apporté, un homme sage ne se doit pas laisser entièrement aller à cette passion, avant que d'avoir considéré le mérite de la personne pour laquelle nous nous sentons émus. Lettre à Chanut, 6 juin 1647, Garnier T. III, p. 741.
LEIBNIZ Pour
entendre ce bruit, comme l'on fait, il faut bien qu'on entende les parties
qui composent ce tout, c'est-à-dire le bruit de chaque vague, quoique chacun
de ces petits bruits ne se fasse connaître que dans l'assemblage confus de
tous les autres ensemble, et qu'il ne se remarquerait pas si cette vague qui
le fait était seule. Car il faut qu'on soit affecté un peu par le mouvement
de cette vague et qu'on ait quelque perception de chacun de ces bruits,
quelque petits qu'ils soient ; autrement on n'aurait pas celle de cent mille
vagues, puisque cent mille riens ne sauraient faire quelque chose.
D'ailleurs on ne dort jamais si profondément qu'on ait quelque sentiment
faible et confus ; et on ne serait jamais éveillé par le plus grand bruit du
monde, si on n'avait quelque perception de son commencement, qui est petit ;
comme on ne romprait jamais une corde par le plus grand effort du monde, si
elle n'était tendue et allongée un peu par de moindres efforts, quoique
cette petite extension qu'ils font ne paraisse jamais. Nouveaux essais sur l'entendement humain
FREUD Sigmund Selon toute apparence l'ensemble de notre activité psychique a pour but de nous procurer du plaisir et de nous faire éviter le déplaisir, qu'elle est régie automatiquement par le principe de plaisir. Or, nous donnerions tout pour savoir quelles sont les conditions du plaisir et du déplaisir, mais les éléments de cette connaissance nous manquent précisément. La seule chose que nous soyons autorisés à affirmer, c'est que le plaisir est en rapport avec la diminution, l'atténuation ou l'extinction des masses d'excitations accumulées dans l'appareil psychique, tandis que la peine va de pair avec l'augmentation, l'exaspération de ces excitations. L'examen du plaisir le plus intense qui soit accessible à l'homme, c'est-à-dire du plaisir éprouvé au cours de l'accomplissement de l'acte sexuel, ne laisse aucun doute sur ce point. Comme il s'agit, dans ces actes accompagnés de plaisir, du sort de grandes quantités d'excitation ou d'énergie psychique, nous donnons aux considérations qui s'y rapportent le nom d'économiques. Nous notons que la tâche incombant à l'appareil psychique et l'action qu'il exerce peuvent encore être décrites autrement et d'une manière plus générale qu'en insistant sur l'acquisition du plaisir. On peut dire que l'appareil psychique sert à maîtriser et à supprimer les excitations et irritations d'origine extérieure et interne. En ce qui concerne les tendances sexuelles, il est évident que du commencement à la fin de leur développement elles sont un moyen d'acquisition de plaisir, et elles remplissent cette fonction sans faiblir. Tel est également, au début, l'objectif des tendances du moi. Mais sous la pression de la grande éducatrice qu'est la nécessité, les tendances du moi ne tardent pas à remplacer le principe de plaisir par une modification. La tâche d'écarter la peine s'impose à elles avec la même urgence que celle d'acquérir du plaisir ; le moi apprend qu'il est indispensable de renoncer à la satisfaction immédiate, de différer l'acquisition de plaisir, de supporter certaines peines et de renoncer en général à certaines sources de plaisir. Le moi ainsi éduqué est devenu « raisonnable », il ne se laisse plus dominer par le principe de plaisir, mais se conforme au principe de réalité qui, au fond, a également pour but le plaisir, mais un plaisir qui, s'il est différé et atténué, a l'avantage d'offrir la certitude que procurent le contact avec la réalité et la conformité à ses exigences. Le passage du principe de plaisir au principe de réalité constitue un des progrès les plus importants dans le développement du moi. Freud, Introduction à la psychanalyse, Petite Bibliothèque Payot, pp. 335-336.
ARISTOTE Il y a des philosophes, les Mégariques par exemple, qui prétendent qu'il n'y a de puissance que lorsqu'il y a acte, et que lorsqu'il n'y a pas acte, il n'y a pas puissance: ainsi celui qui ne construit pas n'a pas la puissance de construire, mais seulement celui qui construit, au moment où il construit. Et de même pour tout le reste. - Il n'est pas difficile de voir les conséquences absurdes de cette théorie. Il est clair, en effet, qu'on ne sera pas architecte, si on n'est pas en train de construire, car l'essence de l'architecte réside dans la puissance de construire. Et de même pour tous les autres arts. Si donc il est impossible de posséder les arts de ce genre sans les avoir appris à un moment donné et sans les avoir acquis, et s'il est impossible de ne plus les posséder sans les avoir perdus à un moment donné (soit par l'oubli, soit en vertu de quelque maladie, soit par l'effet du temps, mais non du moins par la destruction de l'objet même, car cet objet est une forme éternelle), quand on cessera de l'exercer, on ne possédera pas l'art, et pourtant on pourra se remettre immédiatement à bâtir: comment donc aura-t-on recouvré l'art? (…) Si donc nous appelons aveugle l'être qui ne voit pas, quoiqu'il soit dans sa nature de voir, au moment qu'il est dans sa nature de voir, et quand il existe encore, les mêmes êtres seront aveugles plusieurs fois par jour, et sourds également. (…) Si l'on ne veut pas admettre ces conséquences, il est évident que la puissance et l'acte doivent être des choses différentes. Or, le raisonnement des Mégariques identifie la puissance et l'acte; en quoi faisant, ce n'est pas peu de chose qu'ils cherchent à ruiner. - Quelque chose peut donc avoir la puissance d'être, et cependant n'être pas, avoir la puissance de n'être pas, et être. De même pour toutes les autres catégories : un être peut avoir la puissance de marcher, et ne pas marcher; avoir la puissance de ne pas marcher, et marcher. (…) Toute puissance est en même temps puissance de contradictoires : ce qui n'a pas puissance d'être dans un sujet ne pourra jamais lui appartenir, mais tout ce qui est puissance peut ne pas s'actualiser. Donc ce qui a puissance d'être, peut être et ne pas être. La même chose est donc puissance d'être et de ne pas être, et il est possible que ce qui a puissance de ne pas être, ne soit pas. Métaphysique, 1046 b. 30, trad. Tricot, Vrin.
FREUD Sigmund Notre notion de l'inconscient se trouve ainsi déduite de la théorie du refoulement. Ce qui est refoulé, est pour nous le prototype de l'inconscient. Nous savons cependant qu'il existe deux variétés d'inconscient : les faits psychiques latents, mais susceptibles de devenir conscients, et les faits psychiques refoulés qui, comme tels et livrés à eux-mêmes, sont incapables d'arriver à la conscience. Notre manière d'envisager le dynamisme psychique ne peut pas rester sans influence sur la terminologie et la description. Aussi disons-nous que les faits psychiques latents, c'est-à-dire inconscients au sens descriptif, mais non dynamique, du mot, sont des faits préconscients, et nous réservons le nom d'inconscients aux faits psychiques refoulés, c'est-à-dire dynamiquement inconscients. Nous sommes ainsi en possession de trois termes : conscient, préconscient et inconscient, dont la signification n'est plus purement descriptive. Nous admettons que le préconscient se rapproche davantage du conscient que l'inconscient et, comme nous n'avons pas hésité à attribuer à ce dernier un caractère psychique, nous hésiterons d'autant moins reconnaître ce caractère au préconscient, c'est-à-dire à ce qui est latent. Essais de psychanalyse, III,1, la conscience et l'inconscient
KANT Emmanuel On comprend facilement pourquoi une chose n'est pas, pour autant que la raison positive de son existence fait défaut, mais il est moins aisé de comprendre comment ce qui existe cesse d'être. Par exemple, la représentation du soleil, engendrée par la force de mon imagination, occupe en ce moment mon esprit. L'instant suivant je cesse de penser à cet objet. La représentation qui était mienne disparaît de mon esprit et l'état le plus voisin du précédent en est la négation. [ ... ] Je puis dire que toute mort est une naissance négative, car la destruction d'un positif existant aussi bien que sa production, quand il n'existe pas, nécessitent une cause réelle et véritable. [ ... ] La même nécessité d'un principe positif pour la suppression d'un accident interne de l'âme, se manifeste dans les triomphes remportés sur les passions. [ ... ] Mais il arrive que nous ne remarquions pas distinctement en nous cette activité opposée, que nous n'en ayons pas conscience; nous n'avons alors aucune raison suffisante de la mettre en doute. Je pense, par exemple, au tigre. Puis cette image disparaît pour faire place à celle du chacal. On ne peut assurément saisir en soi, dans le changement des représentations, aucun effort particulier de l'âme qui ait alors tendu à effacer une de ces représentations. Mais songez à l'activité admirable que dissimulent les tréfonds de notre esprit; nous ne la remarquons pas dans son exercice, les opérations en sont multiples, mais chacune d'elles n'est représentée que très confusément. Tout le monde en connaît les signes, ne prenons pour exemple que les émotions étonnantes qui se produisent en nous, à notre insu, quand nous lisons. [ ... ] Il y a quelque chose de grand et, à mon avis, de très juste dans la pensée de M. de Leibniz : l'âme, avec sa puissance de représentation, est en contact avec tout l'univers1 bien qu'une partie infime de ces représentations soit claire. En fait, toutes les espèces de concepts doivent reposer sur l'activité interne de notre esprit, comme sur leur principe. Certes des objets extérieurs peuvent enfermer la condition sous laquelle ils se présentent, d'une manière ou d'une autre, mais non la force de les produire réellement. La faculté de penser de l'âme doit contenir les principes réels de toutes ses pensées, et les phénomènes de connaissances qui apparaissent et disparaissent doivent être attribués, suivant toute apparence, à l'accord ou à l'opposition de toute cette activité.
Merleau-Ponty Maurice Pour rendre compte de cette osmose entre la vie anonyme du corps et la vie officielle de la personne, qui est la grande découverte de Freud, il fallait introduire quelque chose entre l'organisme et nous-mêmes comme suite d'actes délibérés, de connaissances expresses. Ce fut l'inconscient de Freud. Il suffit de suivre les transformations de cette notion-Protée dans l'œuvre de Freud, la diversité de ses emplois, les contradictions où elle entraîne, pour s'assurer que ce n'est pas là une notion mûre et qu'il reste encore, comme Freud le laisse entendre dans les Essais de psychanalyse, à formuler correctement ce qu'il visait sous cette désignation provisoire. L’inconscient évoque à première vue le lieu d'une dynamique des pulsions dont seul le résultat nous serait donné. Et pourtant l'inconscient ne peut pas être un processus «en troisième personne», puisque c'est lui qui choisit ce qui, de nous, sera admis à l'existence officielle, qui évite les pensées ou les situations auxquelles nous résistons et qu'il n'est donc pas un nonsavoir, mais plutôt un savoir non reconnu, informulé, que nous ne voulons pas assumer. Dans un langage approximatif, Freud est ici sur le point de découvrir ce que d'autres ont mieux nommé perception ambiguë. C'est en travaillant dans ce sens qu'on trouvera un état civil pour cette conscience qui frôle ses objets, les éludé au moment où elle va les poser, en tient compte, comme l'aveugle des obstacles, plutôt qu'elle ne les reconnaît, qui ne veut pas les savoir, les ignore en tant qu'elle les sait, les sait en tant qu'elle les ignore, et qui sous-tend nos actes et nos connaissances exprès. Quoi qu'il en soit des formulations philosophiques, il est hors de doute que Freud a aperçu de mieux en mieux la fonction spirituelle du corps et l'incarnation de l'esprit. Signes, Gallimard, coll. «Folio essais», 1960, p. 291.
PLOTIN Il faut bien comprendre que le souvenir existe non seulement quand on perçoit actuellement qu'on se souvient, mais encore dans les dispositions de l'âme qui suivent les impressions ou les connaissances antérieures; il peut arriver que l'âme possède - ces dispositions sans en avoir conscience, et elles ont beaucoup plus de force que si elle les connaissait; quand elle sait qu'elle a une disposition, elle est elle-même sans doute différente de cette disposition; mais si elle ignore qu'elle la possède, elle risque d'être elle-même ce qu'elle possède; ce sont ces affections ignorées d'elle qui la font surtout déchoir. En quittant le monde intelligible, l'âme en emporte des souvenirs. - Elle en avait donc quelque façon, quand elle y était. - Oui, elle les avait en puissance; mais l'activité intellectuelle les masquait; ils n'étaient point comme des empreintes déposées en elle (théorie quia des conséquences absurdes), mais comme une puissance qui devait plus tard passer à l'acte. Et, lorsqu'elle a cessé d'agir dans le monde intelligible, l'âme voit à nouveau ce qu'elle avait vu, avant d'y entrer. - Quoi! Est-ce alors cette puissance du souvenir qui fait passer les intelligibles à l'acte? - Non; c'est lorsque nous ne les connaissons pas par intuition, que nous les connaissons par mémoire; et si nous les voyons maintenant en eux-mêmes, c'est par la faculté qui nous servait là·bas à les voir. Cette faculté s'éveille en même temps que les objets qui l'éveillent, et elle a la vision des objets· intelligibles, quand noUs en parlons. BERGSON Henri
Derrière les souvenirs qui viennent se poser
ainsi sur notre occupation présente et se révéler au moyen d'elle, il y en a
d'autres, des milliers et des milliers d'autres, en bas, au-dessous de la
scène illuminée par la conscience. Oui, je crois que notre vie passée est
là, et que tout ce que nous avons perçu, pensé, voulu depuis le premier
éveil de notre conscience, persiste indéfiniment. L'énergie spirituelle, Paris, Ed. Alcan, 1919, pp 95-96
FREUD Sigmund Quand le ça tente d'imposer à un être humain quelque exigence pulsionnelle d'ordre érotique ou agressif, la réaction la plus simple, la plus naturelle du moi, maître des systèmes cogitatif et musculaire, est de satisfaire par un acte cette exigence. Cette satisfaction de l'instinct, le moi la ressent comme un plaisir, tandis que l'insatisfaction aurait provoqué pour lui du déplaisir. Toutefois, il peut arriver que le moi, du fait de quelque obstacle extérieur, par exemple s'il s'aperçoit que l'acte en question entraînerait un grave danger, renonce à cette satisfaction. Le renoncement à une satisfaction, à une pulsion, par suite d'obstacles extérieurs, par obéissance, comme nous disons, au principe de réalité, n'est jamais agréable. Il provoquerait une tension et un déplaisir durables s'il ne se produisait, en même temps, grâce à un déplacement d'énergie, une diminution de la force pulsionnelle elle-même. Mais il peut arriver que le renoncement se produise pour des motifs que nous pouvons à juste titre qualifier d'intérieurs. Au cours de l'évolution individuelle, une partie des forces inhibitrices du monde extérieur se trouve intériorisée ; il se crée dans le moi une instance qui s'opposant à l'autre, observe, critique et interdit. C'est cette instance que nous appelons le surmoi. Dès lors le moi, avant de satisfaire les instincts, se trouve obligé de tenir compte non seulement des dangers extérieurs, mais encore des exigences du surmoi et il aura ainsi d'autant plus de motifs de renoncer à une satisfaction. Mais alors que le renoncement dû à des raisons extérieures ne provoque que du déplaisir, le renoncement provoqué par des raisons intérieures, par obéissance aux exigences du surmoi, a un effet économique différent. A côté d'un déplaisir inévitable, il assure aussi un gain en plaisir, une sorte de satisfaction compensatrice. Le moi se sent exalté et considère comme un acte méritoire son renoncement à la pulsion. Nous croyons avoir compris le fonctionnement de ce mécanisme : le surmoi est le successeur et les représentant des parents (et des éducateurs) qui, pendant les premières années de l'individu, ont surveillé ses faits et gestes. Le surmoi continue, sans presque y rien changer, à remplir les fonctions des parents et éducateurs, ne cessant de tenir le moi en tutelle et d'exercer sur lui une pression constante. Comme dans l'enfance, le moi reste soucieux de ne pas perdre l'amour de ce maître, dont l'estime provoque en lui un soulagement et une satisfaction, et les reproches, du remords. Quand le moi a fait au surmoi le sacrifice de quelque satisfaction de ses instincts, il en attend, en retour, un surcroît d'amour. Le sentiment d'avoir mérité cet amour se transforme en fierté. Freud, Moïse et le monothéisme
FREUD Sigmund La première topique Nous avons tout avantage à dire que chaque processus fait d’abord partie du système psychique de l’inconscient et peut, dans certaines circonstances, passer dans le système du conscient. La représentation la plus simple de ce système est pour nous la plus commode : c’est la représentation spatiale. Nous assimilons donc le système de l’inconscient à une grande antichambre, dans laquelle les tendances psychiques se pressent, telles des êtres vivants. A cette antichambre est attenante une autre pièce, plus étroite, une sorte de salon, dans lequel séjourne la conscience. Mais à l’entrée de l’antichambre, dans le salon veille un gardien qui inspecte chaque tendance psychique, lui impose la censure et l’empêche d’entrer au salon si elle lui déplaît. Que le gardien renvoie une tendance donnée dès le seuil ou qu’il lui fasse repasser le seuil après qu’elle ait pénétré dans le salon, la différence n’est pas bien grande et le résultat est à peu prés le même. Tout dépend du degré de sa vigilance et de sa perspicacité. Cette image a pour nous cet avantage qu’elle nous permet de développer notre nomenclature. Les tendances qui se trouvent dans l’antichambre réservée à l’inconscient échappent au regard du conscient qui séjourne dans la pièce voisine. Elles sont donc tout d’abord inconscientes. Lorsque, après avoir pénétré jusqu’au seuil, elles sont renvoyées par le gardien, c’est qu’elles sont incapables de devenir conscientes : nous disons alors qu’elles sont refoulées. Mais les tendances auxquelles le gardien a permis de franchir le seuil ne sont pas devenues pour cela nécessairement conscientes ; elles peuvent le devenir si elles réussissent à attirer sur elles le regard de la conscience. Nous appellerons donc cette deuxième pièce : système de la pré-conscience. Le fait pour un processus de devenir conscient garde ainsi son sens purement descriptif. L’essence du refoulement consiste en ce qu’une tendance donnée est empêchée par le gardien de pénétrer de l’Inconscient dans le pré-conscient. Et c’est ce gardien qui nous apparaît sous la forme d’une résistance, lorsque nous essayons, par le traitement analytique, de mettre fin au refoulement. Freud, Introduction à la psychanalyse, chap.19, PBP, 1981, pp. 276-277 La deuxième topique
Un adage nous déconseille de servir deux maîtres à la fois. Pour le pauvre
moi la chose est bien pire, il a à servir trois maîtres sévères et s’efforce
de mettre de l’harmonie dans leurs exigences. Celles-ci sont toujours
contradictoires et il paraît souvent impossible de les concilier ; rien
d’étonnant dès lors à ce que souvent le moi échoue dans sa mission. Les trois despotes sont le
monde extérieur, le surmoi et le ça. Quand on suit les efforts du moi, pour
les satisfaire tous en même temps, plus exactement pour leur obéir en même
temps, on ne peut regretter d’avoir personnifié ce moi, de l’avoir présenté
comme un être particulier. Il se sent entravé de trois côtés, menacé par
trois sortes de dangers auxquels il réagit, en cas de détresse, par un
développement d’angoisse. De par son origine qui provient des expériences du
système de perception, il est destiné à représenter les exigences du monde
extérieur mais il veut être aussi le fidèle serviteur du ça, rester en bons
termes avec lui, se recommander à lui comme objet, attirer sur lui sa
libido. Dans son effort de médiation entre le ça et la réalité, il est
souvent contraint de revêtir les ordres ics du ça avec ses rationalisations
pcs, de camoufler les conflits du ça avec la réalité, de faire accroire,
avec une insincérité diplomatique, qu’il tient compte de la réalité, même si
le ça est resté rigide et intraitable. D’autre part, il est observé pas à
pas par le rigoureux surmoi qui lui impose certaines normes de son
comportement, sans tenir compte des difficultés provenant du ça et du monde
extérieur, et qui, au cas où elles ne sont pas respectées, le punit par les
sentiments de tension que constitue l’infériorité ou la conscience de la
culpabilité. Ainsi, poussé par le ça, entravé par le surmoi, rejeté par la
réalité, le moi lutte pour venir à bout de sa tâche économique, qui consiste
à établir l’harmonie parmi les forces et les influences qui agissent en lui
et sur lui, et nous comprenons pourquoi nous ne pouvons très souvent
réprimer l’exclamation : « La vie n’est pas facile ! » Lorsque le moi est
contraint de reconnaître sa faiblesse, il éclate en angoisse, une angoisse
réelle devant le monde extérieur, une angoisse de conscience devant le
surmoi, une angoisse névrotique devant la force des passions logées dans le
ça.
Comme vous le voyez, le surmoi plonge dans le ça ; en effet, en tant qu’héritier du complexe d’Œdipe, il a des relations intimes avec lui, il se trouve plus éloigné du système de perception que le moi. Le ça n’a de rapport avec le monde extérieur que par l’intermédiaire du moi, du moins dans ce schéma. II est assurément difficile de dire aujourd’hui dans quelle mesure ce dessin est exact ; en un point il ne l’est assurément pas. L’espace qu’occupe le ça inconscient devrait être incomparablement plus grand que celui du moi ou du préconscient. Freud, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Gallimard, 1984, pp.107-109
LACAN Jacques L'inconscient est ce chapitre de mon histoire qui est marqué par un blanc ou occupé par un mensonge : c'est le chapitre censuré. Mais la vérité peut être retrouvée; le plus souvent déjà elle est écrite ailleurs. A savoir: - dans les monuments: et ceci est mon corps, c'est-à-dire le noyau hystérique de la névrose où le symptôme hystérique montre la structure d'un langage et se déchiffre comme une inscription qui, une fois recueillie, peut sans perte grave être détruite; - dans les documents d'archives aussi : et ce sont les souvenirs de mon enfance, impénétrables aussi bien qu'eux, quand je n'en connais pas la provenance; - dans l'évolution sémantique: et ceci répond au stock et aux acceptions du vocabulaire qui m'est particulier, comme au style de ma vie et à mon caractère; - dans les traditions aussi, voire dans les légendes qui sous une forme héroïsée véhiculent mon histoire; - dans les traces, enfin, qu'en conservent, inévitablement les distorsions, nécessitées par le raccord du chapitre adultéré dans les chapitres qui l'encadrent, et dont mon exégèse rétablira le sens. « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse» in Écrits, 1966, Le Seuil.
|