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I . L'inventeur et le génie

 

 

" Inventer est tout autre chose que découvrir. Car ce qu'on découvre est considéré comme déjà existant sans être révélé, par exemple l'Amérique avant Colomb; mais ce qu'on invente, la poudre à canon par exemple, n'était pas connu avant l'artisan qui l'a fabriqué. Les deux choses peuvent avoir leur mérite. On peut trouver quelque
chose qu'on ne cherche pas et ce n'est pas un mérite. Le talent d'inventeur s'appelle le génie, mais on n'applique jamais ce nom qu'à un créateur, c'est-à-dire à celui qui s'entend à faire quelque chose et non pas à celui qui se contente de connaître et de savoir beaucoup de choses ; on ne l'applique pas à ce qui se contente d'imiter, mais à qui est un créateur, à cette condition seulement que son œuvre soit un modèle. Donc le génie d'un homme est "l'originalité exemplaire de son talent" (pour tel ou tel genre d'œuvre d'art). "
(Emmanuel Kant)
 


1 ) Quelle est l'idée principale du texte ? Dégagez les étapes de l'argumentation.
2 ) A qui s'applique le nom de créateur?
3) En quoi, "celui qui se contente de savoir beaucoup de choses" est-il moins méritant que le créateur ?
4 ) Les créateurs ne doivent-ils leurs inventions qu'à eux seuls ?

 

 

 

 

 

 

II - L'agréable et le beau

 

 

" En ce qui concerne l'agréable, chacun consent à ce que son jugement, qu'il fonde sur un sentiment personnel et privé, et en vertu duquel il dit d'un objet qu'il lui plaît, soit du même coup restreint à sa seule personne. C'est pourquoi, s'il dit : "Le vin des Canaries est agréable", il admettra volontiers qu'un autre le reprenne et lui rappelle qu'il doit plutôt dire : "cela est agréable pour moi" ; et ce, non seulement pour ce qui est du goût de la langue, du palais et du gosier, mais aussi pour ce qui peut être agréable aux yeux ou à l'oreille de chacun. La couleur violette sera douce et aimable pour l'un, morte et sans vie pour l'autre. L'un aimera le son des instruments à vent, l'autre leur préférera celui des instruments à corde. Ce serait folie d'en disputer pour récuser comme inexact le jugement d'autrui qui diffère du nôtre, tout comme s'il s'opposait à lui de façon logique ; en ce qui concerne l'agréable, c'est donc le principe suivant qui est valable : A chacun son goût (pour ce qui est du goût des sens).
Il en va tout autrement du beau. Il serait (bien au contraire) ridicule que quelqu'un qui se pique d'avoir du goût songeât à s'en justifier en disant : cet objet (l'édifice que nous avons devant les yeux, le vêtement que porte tel ou tel, le concert que nous entendons, le poème qui se trouve soumis à notre appréciation) est beau pour moi. Car il n'y a pas lieu de l'appeler beau, si ce dernier ne fait que de lui plaire à lui. Il y a beaucoup de choses qui peuvent avoir de l'attrait et de l'agrément, mais, de cela, personne ne se soucie ; en revanche, s'il affirme que quelque chose est beau, c'est qu'il attend des autres qu'ils éprouvent la même satisfaction ; il ne juge pas pour lui seulement mais pour tout le monde, et il parle alors de la beauté comme si c'était une propriété des choses. C'est pourquoi il dit : cette chose est belle ; et ce, en comptant sur l'adhésion des autres à son jugement exprimant la satisfaction qui est la sienne, non pas parce qu'il aurait maintes fois constaté que leur jugement concordait avec le sien ; mais bien plutôt, il exige d'eux cette adhésion. "
(Emmanuel Kant)

 

1) A quels domaines s'appliquent les adjectifs "beau" et "agréable" selon Kant ? Donnez vous-même des exemples.
2) Comment justifier le bien-fondé d'une telle distinction ?
3) Ce qu'on appelle ordinairement le "joli" se rapproche-t-il plutôt du "beau" ou de l'"agréable".

 

 

 

 

 

III - De la beauté idéale à l'art abstrait

 


 

Texte de Platon (Le Banquet)

Celui qu'on aura guidé jusqu'ici sur le chemin de l'amour, après avoir contemplé les belles choses dans une gradation régulière, arrivant au terme suprême, verra soudain une beauté d'une nature merveilleuse, celle-là même, Socrate, qui était le but de tous ses travaux antérieurs, beauté éternelle qui ne connaît ni la naissance ni la mort, qui ne souffre ni accroissement ni diminution, beauté qui n'est point belle par un côté, laide par un autre, belle en un temps, laide en un autre, belle sous un rapport, laide sous un autre, belle en tel lieu, laide en tel autre, belle pour ceux-ci, laide pour ceux-là ; beauté qui ne se présentera pas à ses yeux comme un visage, ni comme des mains, ni comme une forme corporelle, ni comme un raisonnement, ni comme une science, ni comme une chose qui existe en autrui, par exemple dans un animal, dans la terre, dans le ciel ou dans telle autre chose ; beauté qui, au contraire, existe en elle-même et par elle-même, simple et éternelle, de laquelle participent toutes les autres belles choses, de telle manière que leur naissance ou leur mort ne lui apporte ni augmentation, ni amoindrissement, ni altération d'aucune sorte. Quand on s'est élevé des choses sensibles par un amour bien entendu des jeunes gens jusqu'à cette beauté et qu'on commence à l'apercevoir, on est bien près de toucher au but ; car la vraie voie de l'amour, qu'on s'y engage de soi-même ou qu'on s'y laisse conduire, c'est de partir des beautés sensibles et de monter sans cesse vers cette beauté surnaturelle en passant comme par échelons d'un beau corps à deux, de deux à tous, puis des beaux corps aux belles actions, puis des belles actions aux belles sciences, pour aboutir des sciences à cette science qui n'est autre chose que la science de la beauté absolue et pour connaître enfin le beau tel qu'il est en soi. Si la vie vaut jamais la peine d'être vécue, cher Socrate, dit l'étrangère de Mantinée [Diotime], c'est à ce moment où l'homme contemple la beauté en soi.

1. En vous aidant des passages soulignés en gras, comment pourriez-vous définir cette beauté absolue qu'évoque le personnage de Platon, Diotime ? Pourquoi la beauté et l'amour sont-ils étroitement associés dans le texte ? De quelle science Platon parle-t-il, finalement ?

 

*

 

Photo : carre-blanc-sur-fond-blanc-1918-malevitch.jpg

 

Malevitch, "Carré blanc sur fond blanc", 1918
huile sur toile 78,7 x 78,7 cm
(New York, Museum of Modern Art)

 

Dans cette oeuvre, le peintre Kasimir Malevitch affirme avoir exprimé " le monde blanc de l'absence d'objet qui est la manifestation du rien dévoilé ".

2. Que pensez-vous de cette toile, de l'ambition de son créateur, et pensez-vous qu'elle puisse illustrer la conception du Beau livrée par Diotime sous la plume de Platon (texte ci-dessus) ?

 

*

 

Fait divers... (Extrait de l'hebdomadaire l'Express du 16 août 2007)

" Indy Sam, jeune française d’origine cambodgienne, a-t-elle commis un crime ? Saisie par la beauté d’une œuvre du peintre américain Cy Twombly exposée à la Collection Lambert, à Avignon, elle a embrassé la toile, laissant sur elle la trace de son rouge à lèvres. Il s’agit de "viol", de "vandalisme", selon le directeur de la collection, Eric Mézil. Mais selon la jeune femme, qui se dit elle-même artiste, il s’agit d’un "témoignage du pouvoir de l’art". Et "le tableau est encore plus beau" marqué de cette "tache rouge sur l’écume blanche".

Pour comprendre l’émoi suscité par cette affaire, jusque dans les pages « Débats » du Monde, il faut préciser que le tableau en question est blanc. Donc nul et non avenu, pour certains détracteurs de l’art contemporain. Mais Cy Twombly n’est pas le premier venu, et le sérieux de son travail n’est pas en cause. Il utilise diverses techniques, dont la peinture, le dessin, le graffiti, l’écrit, pour composer des toiles abstraites mais plutôt exubérantes, comme peut en témoigner le titre de l’exposition d’Avignon: Blooming ("Floraison"). Le tableau en question fait partie d’un triptyque inspiré du Phèdre de Platon, assuré à la hauteur de deux millions d’euros."
 

3. Le directeur de la collection a t-il raison de parler de "viol" et de "vandalisme" ? Les explications d'Indy Sam pour justifier son geste sont-elles acceptables ?

 

 

 

 

 

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