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LA MORALE

 

 

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La sexualité (philo.fr)

 

 

 

TEXTES

 

 

 

 

KANT

On pose la question suivante de savoir si l’homme est par nature moralement bon ou mauvais. Il n’est ni l’un ni l’autre, car l’homme par nature n’est pas du tout un être moral ; il ne devient un être moral que lorsque sa raison s’élève jusqu’aux concepts du devoir et de la loi. On peut cependant dire qu’il contient en lui-même à l’origine des impulsions menant à tous les vices, car il possède des penchants et des instincts qui le poussent d’un côté, bien que la raison le pousse du côté opposé. Il ne peut donc devenir moralement bon que par la vertu, c'est-à-dire en exerçant une contrainte sur lui-même, bien qu’il puisse être innocent s’il est sans passion.
La plupart des vices naissent de ce que l’état de culture fait violence à la nature et cependant notre destination en tant qu’hommes est de sortir du pur état de nature où nous ne sommes que des animaux.

 

KANT

Que l’on prenne un acte volontaire, par exemple un mensonge de nature maligne par l eq uel un homme a introduit un certain désordre dans la société ; qu’on recherche d’abord les causes déterminantes d’où il est sorti et que l’on juge ensuite comment il lui peut être imputé avec toutes ses conséquences. Sous le premier point de vue, on pénètre le caractère empirique de cet homme jusque dans ses sources, que l’on recherche dans la mauvaise éducation, dans une détestable société, en partie aussi dans la méchanceté d’un naturel insensible à la honte, ou qu’on rejette sur le compte de la légèreté ou de l’irréflexion, sans perdre de vue les causes occasionnelles et leur incitation. Dans tout cela, on procède comme on le fait en général dans la recherche de la série des causes déterminantes pour un effet donné de la nature. Or, bien que l’on croie que l’action est déterminée par là, on n’en blâme pas moins l’auteur, et cela non pas à cause de son funeste naturel, non pas à cause des circonstances qui ont influé sur lui, non pas même à cause de sa conduite antérieure, car on présuppose que l’on peut mettre tout à fait de côté ce qu’a été cette conduite, regarder la série des conditions écoulées comme n’étant pas arrivée, et cette action, au contraire, comme entièrement inconditionnée par rapport à l’état antérieur, comme si, par là, l’auteur commençait entièrement de lui-même une série de conséquences. Ce blâme se fonde sur une loi de la raison, où l’on regarde celle-ci comme une cause qui a pu et dû déterminer autrement la conduite de l’homme, nonobstant toutes les conditions empiriques qu’on a citées. Et l’on n’envisage point la causalité de la raison, en quelque sorte simplement comme un concours, mais comme complète en elle-même, quand même les mobiles sensibles ne lui seraient aucunement favorables, mais tout à fait contraires, l’action est attribuée au caractère intelligible de l’auteur : la faute tombe entièrement à l’instant même où il ment ; par conséquent, malgré toutes les conditions empiriques de l’action, la raison était parfaitement libre, et cet acte doit être entièrement imputé à son manquement.

Critique de la Raison pure


 

RUSSELL, Bertrand

La morale est étroitement liée à la politique : elle est une tentative pour imposer à des individus les désirs collectifs d'un groupe ; ou, inversement, elle est une tentative faite par un individu pour que ses désirs deviennent ceux de son groupe. Ceci n'est possible, bien entendu, que si ses désirs ne sont pas trop visiblement contraires à l'intérêt général : le cambrioleur peut difficilement tenter de persuader les gens qu'il leur fait du bien, quoique des ploutocrates (1) fassent des tentatives de ce genre, et réussissent même souvent. Quand l'objet de nos désirs peut bénéficier à tous, il ne paraît pas déraisonnable d'espérer que d'autres se joindront à nous ; ainsi le philosophe qui fait grand cas de la Vérité, de la Bonté et de la Beauté est persuadé qu'il n'exprime pas seulement ses propres désirs, mais qu'il montre la voie du bonheur à toute l'humanité. Contrairement au cambrioleur, il peut croire que l'objet de ses désirs a une valeur impersonnelle.
La morale est une tentative pour donner une importance universelle, et non simplement personnelle, à certains de nos désirs. Je dis "certains" de nos désirs, parce que c'est manifestement impossible dans certains cas, comme nous l'avons vu pour le cambrioleur. L'homme qui s'enrichit à la Bourse au moyen de renseignements secrets ne souhaite pas que les autres soient également bien informés : la Vérité (dans la mesure où il en fait cas) est pour lui une possession privée, et non le bien universel qu'elle est pour le philosophe.


Science et religion.

 

NIETZSCHE

Elever un animal qui puisse promettre n’est-ce pas là cette tache paradoxale que la nature s’est données à propos de l’homme ? N’est-ce pas là le problème véritable de l’homme ?... Que ce problème soit résolu dans une large mesure, voilà qui ne laissera pas d’étonner celui qui sait bien quelle force s’y oppose : la force de l’oubli. L’oubli n’est pas une simple vis inertiae, comme le croient les esprits superficiels, c’est bien plutôt une faculté d’inhibition active, une faculté positive dans toute la force du terme ; grâce à lui toutes nos expériences, tout ce que nous ne faisons que vivre, qu’absorber,  ne devient pas plus conscient, pendant que nous le digérons (ce qu’on pourrait appeler assimilation psychique), que le processus multiple de la nutrition physique qui est une assimilation par le corps. (…) : on voit aussitôt pourquoi sans oubli il ne pourrait y avoir ni bonheur, ni sérénité, ni espoir, ni fierté, ni présent. (…) Eh bien cet animal nécessairement oublieux, pour qui l’oubli représente une force, la condition d’une santé robuste, a fini par acquérir une faculté contraire, la mémoire, à l’aide de laquelle, dans des cas déterminés, l’oubli est suspendu – à savoir dans les cas où il s’agit de promettre : il ne s’agit nullement là de l’impossibilité purement passive de se délivrer d’une impression du passé, nullement d’une indigestion causée par une parole donnée, dont on n’arrive pas à se débarrasser, mais bien d’une volonté active de ne pas se délivrer, d’une volonté qui persiste à vouloir ce qu’elle a une fois voulu, à proprement parler d’une mémoire de la volonté : si bien qu’entre le « je veux », le « je ferai » initial et cette véritable décharge de la volonté qu’est l’accomplissement de l’acte, tout un monde de choses nouvelles ou étrangères, de faits et même d’actes volontaires peut très bien s’intercaler sans rompre la longue chaîne de la volonté. Mais que de conditions cela n’exige-t-il pas ! Pour pouvoir à ce point disposer à l’avance de l’avenir, combien l’homme a-t-il dû d’abord apprendre à séparer le nécessaire du contingent, à penser sous le rapport de la causalité, à voir le lointain comme s’il était présent et à l’anticiper, à voir avec certitude ce qui est but et ce qui est moyen pour l’atteindre, à calculer et à prévoir – combien l’homme lui-même a-t-il dû d’abord devenir prévisible, régulier, nécessaire y compris dans la représentation qu’il se fait de lui-même, pour pouvoir finalement, comme le fait quelqu’un qui promet, répondre de lui-même comme avenir.

2. Voilà donc la longue histoire des origines de la responsabilité. La tâche d’élever un animal qui puisse promettre, suppose, comme nous l’avons déjà compris, qu’une autre tâche a été accomplie au préalable, celle de rendre  l’homme jusqu’à un certain point uniforme, égal parmi les égaux, régulier, et par conséquent calculable. L’énorme travail de ce que j’ai appelé « la moralité des mœurs » - le véritable travail de l’homme sur lui-même pendant la plus longue période de l’espèce humaine, tout son travail préhistorique trouve ici son sens, sa grande justification, quelles que soient d’ailleurs la dureté, la tyrannie, l’hébétude et l’idiotie qui lui sont propres : la moralité des mœurs et la camisole de force sociale ont rendu l’homme vraiment prévisible.

 

Généalogie de la morale – deuxième dissertation

 

SARTRE

« Ceci nous permet de comprendre ce que recouvrent des mots un peu grandiloquents comme angoisse, délaissement, désespoir. Comme vous allez voir, c’est extrêmement simple. D’abord, qu’entend-on par angoisse ? L’existentialiste déclare volontiers que l’homme est angoisse. Cela signifie ceci : l’homme qui s’engage et qui se rend compte qu’il est non seulement celui qu’il choisit d’être, mais encore un législateur choisissant en même temps que soi l’humanité entière, ne saurait échapper au sentiment de sa totale et profonde responsabilité. Certes, beaucoup de gens ne sont pas anxieux ; mais nous prétendons qu’ils se masquent leur angoisse, qu’ils la fuient ; certainement, beaucoup de gens croient en agissant n’engager qu’eux-mêmes, et lorsqu’on leur dit : mais si tout le monde faisait comme ça ? ils haussent les épaules et répondent : tout le monde ne fait pas comme ça. Mais en vérité, on doit toujours se demander : qu’arriverait-il si tout le monde en faisait autant ? et on n’échappe à cette pensée inquiétante que par une sorte de mauvaise foi. Celui qui ment et qui s’excuse en déclarant : tout le monde ne fait pas comme ça, est quelqu’un qui est mal à l’aise avec sa conscience, car le fait de mentir implique une valeur universelle attribuée au mensonge. »

 


 

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